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Le Blog à Jean-Mi ! Posts

Série Les écrivains oubliés du XXe siècle : Le centaure de Dieu – Jean de La Varende –

Éditions Rencontre, Lausanne (première édition 1938, Grasset)

Je débute avec ce court essai une nouvelle série de textes qui mettront en avant des écrivains (romanciers ou essayistes) qui ont connu le succès de leur vivant, puis sont rapidement tombés dans l’oubli, dont ils ne sont jamais ressortis. Cette « résurrection » momentanée sous ma plume se fera toujours à partir d’un seul ouvrage et ne visera pas à donner une vision complète de ces auteurs et de leur œuvre. C’est un coup de projecteur isolé, comme une poursuite sur une scène de music-hall, mon idée étant de simplement donner envie de revenir vers ces auteurs et ces livres qui ont souvent ravi nos grands-parents et leurs contemporains. Je n’obéis pas à un plan préétabli, mais aux joies d’un certain hasard.

Le premier auteur, illustration parfaite de « hasard certain » évoqué ci-dessus est Jean de La Varende. Tout simplement parce que, passant il y a quelques semaines près d’un dépôt de livres gratuit à disposition des lecteurs, j’ai trouvé une petite collection d’ouvrages édités par les Éditions Rencontre, dont je suis un grand admirateur historique (j’y reviendrai en détail une autre fois). Dans ce lot, entre autres auteurs se trouvait le livre dont je vais vous entretenir.

Le nom de La Varende m’est familier depuis ma jeunesse, pour la simple raison qu’à cette époque une de mes lectures préférées et récurrentes était les catalogues du Livre de Poche, qui m’ont permis de me familiariser avec les auteurs et leur œuvre. Dans la fin des années 1950 et les années 1960, ces écrivains « inconnus » aujourd’hui faisaient les belles heures du Livre de Poche qui éditait un grand nombre de leurs livres, qui avaient connu de beaux succès en édition princeps. Pierre Benoît, Hervé Bazin, Anatole France, Jules Romains ou André Maurois étaient des auteurs-phares de cette collection. La Varende faisait partie de ces auteurs tête de liste. Si son nom m’était connu, je n’ai jamais éprouvé l’envie ou eu l’occasion de le lire. C’est ainsi : dans la vie de tout grand lecteur se trouvent nombre de rendez-vous manqués. Il aura donc fallu que j’atteigne un âge chenu pour découvrir la prose de La Varende.

Une évidence : on ne vend pas autant de livres durant tant d’années sans savoir écrire. Cet auteur a un style bien maîtrisé. Une écriture classique, qui ne cherche pas l’innovation, mais se met entièrement au service de l’histoire qu’elle raconte. Car La Varende est de cette famille de romanciers qui racontent des histoires. Il me semble qu’il est vain et absurde d’opposer un « nouveau roman » qui serait porteur de qualités de réflexion et d’invention à un roman classique – donc de fait dévalorisé – au simple fait qu’il s’inscrit dans la tradition du récit. Comme si les génies romanesques du monde (Hugo, Tolstoï, Cervantès, Dostoïveski, Stendhal etc.) n’avaient pas exprimé de pensées personnelles dans leurs écrits ! Ceci est aussi stupide que la prétention de ladite « Nouvelle Vague » (avec ses variantes nationales diverses) à inventer le cinéma et son langage en face d’un « cinéma à la papa » de tâcherons sans idées. Près de soixante-dix ans après, dans les deux cas cités, nous pouvons juger les résultats et faire les bilans : qui lit encore les auteurs de « nouveaux romans », malgré une pression critique encore forte ? Qui peut regarder sans sourire avec commisération les films de Godard et de sa suite ? Il suffit de considérer les chiffres de vente des romans contemporains et les entrées de cinéma pour voir que le public va d’abord vers ce qui lui raconte une histoire. Et que c’est en racontant une histoire qu’un bon auteur peut « faire passer » des messages, incarner des idées en des personnages, parler parfois par leurs bouches (c’est le rôle des fameux « doubles » romanesques ou filmiques). Et c’est ici que nous retrouvons Jean de La Varende.

Ce que je vais dire ne concerne que le livre dont je parle ici, mais je crois pouvoir poser l’hypothèse que mon analyse pourrait être étendue à l’ensemble de son œuvre littéraire.

Le centaure de Dieu est d’abord le destin d’un homme, Gaston de La Bare. D’un homme dont la vie ne peut être séparée de celle de sa famille et de son milieu. Gaston ne crée pas sa vie, il en hérite, assez douloureusement d’ailleurs.  Ce livre est aussi une radiographie de la noblesse provinciale normande au milieu du XIXe siècle. L’auteur n’a jamais caché ses opinions monarchistes et son attachement aux valeurs aristocratiques. Ceci irrigue absolument tout ce livre. Cette lecture sera donc insupportable aux dévots de l’arasement républicain et de la créolisation de notre société : il décrit tout ce qu’ils exècrent. Je me dois que préciser, à toutes fins utiles, que je ne suis pas un nostalgique de la monarchie, mais un authentique républicain, dans le sens le plus noble de ce terme (origine romaine incluse). Mais je suis capable de m’intéresser à ce qui m’est étranger, à titre culturel et humanitaire : écouter et savoir, ce n’est pas approuver, il faut le rappeler encore et encore, mais c’est donner sa place à l’autre, avec ses idées et sa parole.

Les Hordon de La Bare sont une vieille famille qui remonte à l’époque des Croisades et même un peu avant. Ici tout est lié à cette dynastie : un homme hérite du nom et de la responsabilité d’incarner, un moment durant, cette famille, puis de passer le relais à ses propres enfants mâles. Voici résumé le cœur métaphysique et historique de ce livre. Ce n’est pas sans rappeler un autre roman que j’ai chroniqué, La tradition Fontquernie, de Gilbert Cesbron, auquel je renvoie aussi le lecteur. Le drame qui nous est narré a plusieurs entrées : il y a d’abord les deux frères, Gaston et Manfred, l’aîné. Puis les rapports des parents à leurs enfants ; les rapports de la mère et du père.  Je ne décrirai pas le détail de cette étude, je dirai simplement qu’elle est bien menée, entrecroisant intelligemment les fils narratifs. On s’attache ainsi à chacun, en dépit de ses faiblesses ou défauts. Nous comprenons bien, au  fur et à mesure que le destin avance que ces nobles ont usé et abusé des femmes et semé des bâtards dans tout le pays, que la fidélité n’était pas leur souci et leur qualité première, qu’ils ont accompli des actes sordides au nom du devoir aristocratique et de la fidélité au roi. Et l’éducation que reçoivent les deux enfants les prépare à s’inscrire dans cette continuité. Sauf, évidemment, que les temps ont changé, que le roi a été chassé de France et que c’est un Bonaparte qui est empereur, que la guerre de 1870 amène la Prusse à envahir la France et qu’il faut faire des choix. Le monde n’est pas immobile, comme le voudrait le Marquis de La Bare.

Dans le plan dynastique du Marquis un grain de sable est venu se glisser : la foi de Gaston. Cet enfant a pris de sa mère une hypersensibilité religieuse et un amour, que son père trouve excessif, des choses de la religion. L’auteur, autour de ce thème mène une réflexion sur la place de la religion dans le monde aristocratique qu’il dépeint et le lecteur sent bien qu’il parle de lui. La religion chrétienne est une partie constitutive de la vie aristocratique ; en cela monsieur de La Bare est bien héritier de la tradition. Il pratique sa religion avec sérieux, aide ses paysans qui veulent devenir prêtres en finançant leurs études, il fait des dons à l’Église et compte des prélats dans sa famille. Mais, au fond du fond, tout ce qui est transcendantal lui échappe. À l’inverse de sa femme, très pieuse, et plus portée à la dévotion spirituelle.  Manfred adoptera le comportement de son père, Gaston celui de sa mère. Pas par simple mimétisme, bien sûr, mais surtout par disposition de caractère et de cœur. Gaston est profondément religieux, c’est le centre de sa vie.

Mais Gaston a aussi un don absolument remarquable, qui fait l’admiration de tous, pour les chevaux. Tout enfant, il apprend à monter à cru, avec une assise exceptionnelle. De plus, il « sent » le cheval, il sait instinctivement les approcher, les calmer, leur parler et même, très vite, dans son adolescence, comment les soigner. Il est à moitié cheval. L’auteur nous livre des pages magnifiques sur ces rapports avec les chevaux et sur les chevauchées de Gaston. Il fait preuve dans ces pages-là d’une véritable poésie de la nature.

De ces deux qualités si étroitement liées en lui est né le surnom que l’auteur donne à Gaston : le centaure de Dieu. Mi-cheval, mi-homme de Dieu. Et le titre tient toutes ses promesses.

Gaston , au terme de péripéties familiales et spirituelles, choisit de devenir prêtre, au grand dam de son père, et même de sa mère. Ils lui voyaient un autre destin, d’autant plus qu’il  avait hérité d’un cousin un haras magnifique et réputé où il pouvait faire la preuve de ses talents équins. Le drame se noue lorsque son aîné, Manfred est tué à la guerre. Il ne reste que lui pour « relever » le nom des La Bare. Or, s’il est prêtre, il n’y aura pas de descendance. Une scène mémorable décrit l’entrevue entre le père et le fils, après l’annonce de la mort du frère, où le père lui demande de renoncer à la prêtrise (il n’a pas encore prononcé ses vœux) pour assurer la survie du nom. Après une longue, belle et dure confrontation, il persiste et renvoie son père. C’est la fin de la lignée millénaire des La Bare. Gaston deviendra prêtre missionnaire et mourra en Afrique.

Tout ceci ne donne qu’une idée incomplète du roman, le but étant de vous inciter à le lire. Bien que n’étant plus édité (comme beaucoup de textes que je commente), ce livre se trouve assez facilement chez les bouquinistes internet à un prix abordable. Sa quête fait partie du plaisir de le lire.

Au-delà de l’histoire qu’il raconte fort bien, l’auteur nous invite à la réflexion sur plusieurs thèmes. La religion catholique est un de ces sujets. Il est manifeste qu’elle est importante pour l’écrivain. Sans doute de la même manière que pour Amélien, le Marquis de la Bare. Un héritage autant qu’un devoir. Héritage des pères qui avaient combattu pour la Croix en Palestine et partout où il le fallait, souvent à l’appel du Roi. On était déterminé par cet héritage, il fallait absolument l’assumer. Mais quelle était cette religion ? Une sorte de complément de la noblesse du sang. Dieu et le Roi ! Il ne semblait pas nécessaire à Amélien d’aller plus loin que ce qui devait être fait selon la tradition. C’est pourquoi il comprenait mal la foi de Gaston, absolue, dévorante, exigeante et première. À travers le père et le fils, c’est l’opposition d’une religion formelle et d’une foi personnelle qui est décrite. Pour le père, on doit sacrifier cette foi à l’impératif de la race à préserver. Pour le fils, on ne peut qu’obéir à Dieu, quelle que soit la conséquence terrestre. Et Gaston ira ainsi au bout de son destin, avec lui mourant sa lignée.

L’autre grand thème du livre est celui du don naturel et de sa place dans la vie. Gaston a reçu ce privilège énorme de tout comprendre des chevaux, ce qui, en Normandie et dans sa caste, est un cadeau magnifique. Et Gaston sait tout cela et en jouit, certes sobrement, mais pleinement. Quand il est à cheval, il est transfiguré. Il devient en effet un centaure, et l’image est fort belle. Tel l’albatros de Baudelaire, il vole magnifiquement sur son cheval, mais redevenu piéton il est gauche, emprunté et un peu inadapté au monde. Il apprend à profiter de ce don extraordinaire, qui lui ouvre la perspective d’une vie épanouie à la tête du haras. Mais voici que ce don et tout ce qu’il implique percutent frontalement  sa foi. Car, confusément, il le sent, il le sait, il sera alors un La Bare comme les autres, et il craint par-dessus tout de reproduire les débordements sexuels de sa race. Parmi les plus belles pages du livre sont celles qui traitent de cet éveil de la sensualité et du combat qu’elle entraîne en Gaston. Pour se sauver, il renoncera donc à son don et acceptera même, par obéissance à son évêque, de ne plus monter à cheval. Tout cela est dit sans donner de leçons, sans pontifier, au travers du récit. C’est le propre des grands romanciers de savoir faire ainsi.

Il se rencontre également ce que j’appellerais des thèmes secondaires. Par exemple celui de la guerre et de l’engagement. Gaston ne peut rester dans sa neutralité ecclésiastique ; il va se livrer à un acte courageux de résistance, qui le fait basculer dans le camp des soldats  en lutte contre les Prussiens. Réaction tout à fait inattendue, qui surprend totalement le lecteur et précipite un moment le livre dans le roman d’aventures. Ou le thème de l’enfance, abordé à plusieurs reprises, par petites touches impressionnistes. Gaston est un éternel enfant qui a grandi dans un corps qu’il habite maladroitement, sauf à cheval. Il aime les enfants et sait communiquer avec eux, sans doute mieux qu’avec les adultes. Citons pour finir le thème de la sensualité, de la chair et de l’amour. Voilà un domaine qui fait très peur à Gaston, car il se sait vulnérable sur ce terrain. Alors, il faut pratiquer de la manière la plus brutale possible : la rupture. Gaston partira missionnaire en Afrique et ne reverra plus les siens.

Jean de La Varende en 1947

J’espère avoir montré la richesse de ce livre. Mais il est d’abord une très belle histoire qui trouve sa beauté dans l’authenticité de ce qui est raconté. On comprend assez vite que l’auteur met beaucoup de lui et de ses idées dans ces personnages. Et la fin de cette lignée aristocratique, très caractéristique des hobereaux normands, annonce clairement la fin de l’aristocratie. En effet, elle n’a pas survécu, en tant que groupe social majeur, au XIXe siècle. Elle ne subsiste aujourd’hui que comme reliquat et sujet de reportage de la presse à sensation. Son temps historique est révolu. Et pourtant, nous murmure Jean de La Varende en 1938, un peu de l’ordre moral du monde venait de cette caste, quand elle jouait vraiment son rôle. On peut ne pas être d’accord et ne pas regretter les « aristos ». Mais furent-ils plus nocifs que les grands nababs de la Tech actuelle ou les maîtres de forges des XIX-XXe siècles ? Par la durée de leur règne sans nul doute, mais pas nécessairement par les valeurs qu’ils représentaient. C’est d’ailleurs la même question qu’il faut se poser sur la monarchie. Bref, ce roman stimule beaucoup notre réflexion. Preuve s’il en est qu’il est réussi.

Alors, faut-il ressusciter des morts littéraires Jean de La Varende ? Peut-être. En tout cas, il mériterait que les lecteurs puissent le lire encore. Pour cela, il faudrait qu’il soit édité et que la presse littéraire en parle, ce qui semble assez improbable.

Jean-Michel Dauriac – Beychac – janvier 2026.

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Chiens perdus sans collier – Gilbert Cesbron (1954)

Oeuvres romanesques en douze volumes, Editions Rencontre, Lausanne.

Ce livre est le plus connu des romans de Cesbron. Il s’est vendu à près de 4 000 000 d’exemplaires, ce qui est un chiffre absolument énorme et donne une idée de la popularité de notre auteur au mitan des années 1950. Cette popularité a encore été augmentée par l’adaptation cinématographique de ce livre, en 1955, par le cinéaste Jean Delannoy, avec Jean Gabin dans le rôle principal.

Disons-le d’emblée : ce livre a vieilli quant à son cadre social. Ce qu’il nous décrit est un moment de transition dans le monde de la justice, celui où se met en place progressivement, et avec des tâtonnements dont rend compte le roman, une justice spécialisée pour les mineurs.

Le 2 février 1945 est publié une ordonnance du ministre de la Justice de l’époque, François de Menthon,dans le gouvernement du Général de Gaulle. Elle établit les règles d’une justice spéciale pour les mineurs, en les soustrayant au droit commun et en organisant les prémices d’un droit spécialisé. C’est le cadre du roman. Depuis, la justice des mineurs a été instituée et notamment la création d’un juge des enfants, au même titre que les autres magistrats. Un des ressorts de notre récit est justement le statut du personnage principal, le juge Lamy, de fait juge pour enfants, mais en droit détaché sur un poste précaire, sans avancement ni possibilité de carrière.

Pour des millions de Français, le juge Lamy a eu le visage et la voix de Jean Gabin, dont c’est un des grands rôles, avec une portée sociale assez rare dans ses films d’après 1945. Pierre Fresnay aurait aussi pu parfaitement être le personnage. Je dois dire que, durant ma lecture, je n’ai pas réussi à me débarrasser de sa présence, tant il a marqué le film et les esprits.

Gilbert Cesbron poursuit, avec ce roman, son exploration de l’enfance. Significativement d’ailleurs, le livre se clôt sur la même formule que les précédents : « Adieu donc, enfants de mon coeur ! » (P.422). A chaque roman correspond un angle de vue sur l’enfance. Ici, c’est la délinquance juvénile et les enfants abandonnés. L’auteur s’est imposé un cadre précis, celui de la justice des mineurs qui balbutie. Ses jeunes personnages ont entre cinq et seize ans et ont tous en commun d’être d’abord des victimes de la vie, avant que d’être de la graine délinquante. Pour Cesbron, il est évident que la délinquance est conséquence de cet état social et moral anormal pour des enfants et il ne voit pas en eux d’abord des gosses mauvais à punir. Le juge Lamy est son porte-parole et, à plusieurs reprises, Cesbron met dans sa bouche ce qu’il pense de la situation et des êtres en jeu. Certes, il sera aisé de lui faire reproche d’une trop grande naïveté, exactement ce que l’on a ensuite reproché à la gauche française en matière de délinquance. Car, si l’on pousse ce raisonnement à l’extrême, il n’y a plus que la société qui soit mauvaise et responsable. C’est oublier la possibilité du choix. Evidemment, dans le cas des enfants qu’il nous décrit, la marge de choix est très réduite, d’une part en raison de leur manque de maturité et, d’autre part, par une dépendance totale au monde des adultes. L’enfant n’est pas un adulte en plus petit. Il n’est pas un adulte du tout. On ne peut donc pas lui opposer des arguments valables pour les majeurs légaux. C’est toute la vision du juge Lamy, celle qui l’oppose aux autres magistrats ou aux policiers. Lui choisit de faire confiance a priori, en établissant une relation humaine réelle avec ses jeunes prévenus. On peut lire le livre comme la somme de ses espoirs, de ses déconvenues et de ses regrets.

Au cœur du livre sont les enfants. On sait que Cesbron leur voue un grand attachement dès le début de son œuvre et qu’ils en constituent l’épicentre. Il est donc légitime que le personnage qui traverse toute l’histoire soit un enfant, ici appelé Alain Robert.  Il a onze ans et nous faisons sa connaissance alors qu’il est convoyé dans un centre à Denfert-Rochereau, où l’on reçoit et analyse sous toutes les coutures les enfants à « problèmes » qui y viennent.  Là, il va être interrogé par le docteur Clérant, le psychiatre de l’institution, que les gosses appellent entre eux le « docteur des fous ». Il est l’alternative rationnelle et technique du système, face au juge humaniste Lamy. Tous deux se connaissent et ont des regards différents sur leurs dossiers, mais Clérant n’est pas obtus et comprend bien la position du juge, même s’il ne partage pas son optimisme.

Dès les premières pages du livre, l’auteur nous fait un signe : alors qu’un « convoyeur » accompagne Alain Robert à Denfert, il leur faut traverser une bonne partie de Paris à pied, depuis la gare. Le convoyeur essaie de faire découvrir les grands monuments de Paris au gosse que cela n’intéresse nullement. Mais soudain, l’enfant aperçoit un chien qui divague au milieu des automobiles et il est comme magnétisé par l’animal, craignant qu’il ne se fasse écraser. Alors que le chien va être capturé par des agents, un second chien survient, un berger allemand, qui encourage l’autre à fuir dare-dare ; et tous deux s’échappent. Alain Robert a bien vu que ces chiens perdus n’ont pas de colliers, c’est même à cela qu’on les reconnaît. Voici posée la métaphore du titre : les enfants de l’Assistance ou de la justice des mineurs sont souvent des chiens perdus sans colliers, sans parents, sans famille, juste bons à être razziés dans les rues et conduits en refuges. Traite-t-on différemment les enfants des chiens ?

Alain Robert est envoyé dans un centre rural appelé Terneray, au sud de Melun. C’est le milieu que Cesbron va explorer principalement, car cela devient LE lieu de ces chiens perdus, même s’ils s’en défendent pour certains. Terneray ; c’est un centre expérimental où les éducateurs appliquent une méthode bienveillante, où les grilles ne sont pas fermées, où les enfants ne sont pas maltraités. C’est la possibilité dune réhabilitation selon les idées du juge Lamy. Des enfants de cinq à seize ans s’y côtoient, avec des profils différents : certains sont déjà des délinquants avérés, d’autres ont seulement commis une erreur, certains encore sont simplement abandonnés. Il faut faire vivre ensemble tout ce monde, tout en lui apprenant des connaissances scolaires et en les initiant, pour les plus grands, à un futur métier manuel. Il y a donc un instituteur, des éducateurs, et même une famille, celle du directeur, qui y vit. Chacun des adultes a un surnom, par lequel les enfants les appellent : le directeur est Croc-Blanc, sa femme Mammy, les autres sont « chefs » ou cheftaine, comme Françoise, qui va être en charge d’Alain Robert. L’instituteur est surnommé Tomawak. Seul Robert, un éducateur nouveau venu n’a pas de surnom (c’est celui qui n’est pas fait pour ce métier). Tout cela constitue une microsociété, avec ses joies, ses peines, ses bons et ses moins bons, voire ses méchants. L’auteur observe ses personnages, comme dans un vivarium. Le monde des adultes et celui des enfants se croisent, se chevauchent souvent, mais aussi sont disjoints. Le roman fourmille de remarques fines, sur des petits gestes, des pensées cachées ; car ces enfants ont déjà souffert et appris à se taire, à dissimuler leurs émotions. Ainsi, Alain Robert ne veut pas montrer qu’il s’attache beaucoup à cheftaine Françoise, et celle-ci sait qu’elle ne doit pas s’attacher à lui, ce n’est pas « professionnel » et ça fait mal quand ils partent.

Pour pimenter son récit, l’auteur fait fuguer Alain Robert, s’enfuir son ami Marc avec deux voyous expérimentés. Il fait même mourir un des petits pensionnaires, de maladie. A chaque fois, la question qui se pose est : comment l’institution va-t-elle gérer ces faits ? Et, à chaque fois, le juge Lamy, intervient pour essayer de sauver ce qui peut être sauvé. Mais il n’est pas tout puissant et certains de ses protégés lui échappent, repris par la machine judiciaire. Malgré tout, il ne se décourage pas et poursuit.

Il est temps de dire que ce roman est l’œuvre d’un romancier chrétien social qui le revendique. Lamy est du même bois, habité par un amour du prochain mis à rude épreuve. Dans une des scènes du livre, Cesbron met en jeu un dialogue entre Croc Blanc , éducateur chrétien,  et un directeur d’établissement communiste. Les deux visions du monde s’opposent, certes pas totalement, mais au moins sur le fond des causes de ces situations. L’auteur ne prend pas position, il nous donne seulement à vivre cette discussion, à chacun ensuite de se positionner. A plusieurs reprises, le message chrétien apparaît, tout en filigrane, sans prêchi-prêcha, comme une des possibilités de réparation du monde qui traite ainsi les enfants. Il existe d’autres options, comme celle de la justice, incarnée par un substitut du procureur, M. Doublet. Pour lui, il faut appliquer la loi, rien que la loi, mais toute la loi. Pour Vémard, l’éducateur communiste, il faut changer les rapports de base de la société. Pour Lamy et les éducateurs de Terneray, il faut avant tout aimer et aider.

Au cours du récit, nous assistons aussi à la réforme du système : il va se professionnaliser et on va exiger des éducateurs qu’ils aient le baccalauréat, ce qui, à Terneray, va éliminer un bon éducateur, Buffalo. Ainsi est posée la question de ce qui est à mettre en avant : le niveau académique ou les capacités concrètes. De même, le juge Lamy va-t-il devoir abandonner ses « chiens perdus sans collier » pour regagner la filière classique des magistrats et progresser dans la carrière. Nous vivons, par le livre, une période de basculement : l’improvisation d’après 1945 se termine, l’administration reprend la main. Nous connaissons la suite : une véritable justice des mineurs, avec ses tribunaux, ses éducateurs dédiés, ses centres divers et ses services administratifs, plus aptes à gérer des dossiers que des personnes. Tout cela est dans ce roman, mais sans aucun didactisme, au fil du récit humain.

Une image des deux héros enfants du film adapté du livre, sous le même titre

J’ai commencé en disant que le cadre du livre était vieilli ; il est complètement dépassé, pourrait-on dire. Mais l’enfance et l’enfant, eux, ne changent pas, comme on voudrait nous le faire croire. Il y a encore aujourd’hui des multitudes d’Alain Robert ou de Marc Forgeot. L’enfance est toujours fragile et toujours massacrée, par des parents méchants, irresponsables, dépassés, par des adultes ignobles ou un système froid d’éducation et de justice. Il peut donc y avoir une lecture contemporaine toujours valable de ce livre : celle de l’humanisme, ici chrétien.  Il existe encore des juges Lamy, des Croc-Blanc et des cheftaines Françoise. Il y aura toujours des chiens perdus sans collier dont on ne saura pas trop quoi faire. C’est la grandeur et la misère de l’humanité. Cesbron en fut un remarquable observateur ; il faut le lire encore.

Jean-Michel Dauriac – Les Bordes, 13 janvier 2026.

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Loin de chez moi – Grand reporter et fille de paysans – Maryse Burgot

Fayard, 2024.

Des millions de Français des deux sexes connaissent Maryse Burgot. Depuis plus de 20 ans, elle apparaît régulièrement dans les journaux télévisés ou les reportages d’informations de France Télévision. Comme Michel Izard sur TF1, elle est à la fois l’image et l’honneur d’une profession souvent décriée, pas toujours à tort, loin de là : les journalistes. Grand reporter, nous avons l’habitude de la voir dans des lieux très différents : théâtres de guerre, catastrophes naturelles, attentats ou enquête de fond en France. Elle fait partie de ces journalistes avec lesquels les téléspectateurs tissent un lien sur la durée, sans les connaître, dont l’archétype fut Jean-Pierre Pernaut. Si j’ai bien lu son livre, elle approche la soixantaine, l’âge où l’on peut commencer à faire le bilan de sa vie ou de son métier. Car les années restantes sont bien moins nombreuses que les années passées. Maryse Burgot n’a pas choisi entre métier et vie personnelle, son livre mélange les deux vies qui n’en sont qu’une.

Maryse Burgot, c’est d’abord une voix très reconnaissable (comme celle de Michel Izard déjà citée), qu’on identifie sur les images, avant même de la voir à l’antenne. Elle raconte dans le livre que sa voix lui valut qu’on lui prédise une impossibilité de carrière télévisuelle ou radiophonique (pages 104 à 106). Elle a dû travailler techniquement pour arriver à domestiquer cette voix trop aiguë qui est, paradoxalement devenue une signature sonore unique. Comme quoi le déterminisme est en grande partie un mensonge (évidemment un muet ne fera jamais de radio !) et la volonté peut beaucoup. C’est le premier enseignement de ce livre : au départ, Maryse ne « coche aucune case », comme on dit dans le sabir des crétins. Fille de petits paysans bretons, elle n’a aucun réseau dans les milieux culturels ou intellectuels ; sa voix est un boulet et, de surcroît, elle est une femme. Elle aurait dû être caissière ou fonctionnaire de mairie, mais elle veut être journaliste et poursuivre des études. Et elle réussit son pari, elle intègre une grande école de journalisme. Ensuite c’est le choix un peu insensé en apparence de rentrer dans le monde télévisuel où on lui a prédit un échec. Elle raconte son parcours sans s’appesantir sur les épreuves qui n’ont pas manqué. Mais elle obtiendra ce qu’elle convoite : elle sera grand reporter.

Cependant, dans le même temps, elle veut absolument avoir des enfants. Et elle sait fort bien que, déjà dans une carrière ordinaire ce peut être un désavantage et que dans ce métier qu’elle a choisi cela semble inconciliable avec les contraintes professionnelles de son métier. Cette vie de mère est le second fil de cette tresse qui arme le livre. Elle y reviendra sans cesse, tant pour montrer le manque qui l’assaille parfois que pour conter les liens établis avec ses fils, y compris quand elle est sur les champs de bataille. Son combat a toujours été d’être en même temps une mère et une journaliste, sans que l’une efface l’autre et, si l’on en croit son récit, malgré des moments difficiles, elle y a réussi. Cette nature de mère l’aide souvent sur les terrains de reportage à se poser les bonnes questions, à hauteur d’humain et, singulièrement, d’enfant. Elle sera toujours attentive à leur sort, en Ukraine comme en Afghanistan, à Gaza comme en Israël.

La trame générale du livre est plutôt chronologique, mais aussi spatiale puisqu’elle a parcouru tous les lieux de conflits de la planète depuis plus de 25 ans. Elle consacre donc un chapitre à chaque lieu de guerre. Ceux qui sont assidus aux journaux de France Télévision retrouveront sous sa plume les personnages de reportages diffusés : ainsi de cette mamie ukrainienne qui va recueillir et cacher un soldat ukrainien blessé, alors que les Russes occupent son village, ou ces parents israéliens qui parlent de leurs morts ou de leurs otages. C’est en quelque sorte de la géopolitique par le petit bout de la lorgnette, sur le terrain, donc avec de « vraies gens », là où les choses ne sont pas aussi tranchées que dans les salons et journaux, car souvent le réel n’est pas noir et blanc, il est gris. Il serait trop fastidieux de lister tous les exemples qu’elle présente. Mais il faut dire que lorsque le livre est refermé, cela dessine un bel échantillon d’humanité. Elle consacre aussi des pages au terrorisme, en divers lieux et modes. Le tout est fait dans le style alerte du journalisme, facile à lire, mais pas relâché.

Une seule période de sa carrière lui laisse un goût fade : celle où elle fut chargée de suivre les affaires de l’Elysée, attachée donc aux faits et gestes de la Présidence de la République, sous le septennat de François Hollande. Tout le monde sait que ce ne fut pas un moment triomphal de la démocratie et de la politique, le costume étant bien trop grand pour le rondouillard ancien secrétaire du PS. Là, Maryse Burgot a vécu des moments sans doute pénibles, car étriqués et sans gloire. Dès qu’elle a pu fuir ce poste, elle est revenue au grand reportage. Malgré tout, elle ne se laisse jamais aller à « cracher dans la soupe », à disqualifier qui que ce soit (même si je crois tout à fait qu’elle a une opinion personnelle plutôt négative de certains acteurs de cette période dont un, dans le rôle du traître parricide, a su tromper longtemps les Français avant de sombrer dans leur haine et leur indifférence totale). Elle n’est pas faite pour le marigot politique, mais bien pour le terrain et l’action, où il faut rendre compte, documenter pour l’actualité, mais aussi pour l’histoire – voir les guerres yougoslaves évoquées à travers celle du Kosovo.

J’ai acheté ce livre, car je connais et apprécie le travail de Maryse Burgot. Il ne m’a pas déçu. C’est un bon travail de journaliste (une commande d’éditeur, comme on l’apprend en fin de volume), une petite pierre de témoignage sur le chemin de l’histoire. J’ai aussi compris que ce livre avait une valeur personnelle d’hommage à ses parents, à sa famille, qu’il était important comme preuve que l’on peut combattre les assignations sociales de la naissance. Je partage en grande partie ce parcours, je puis donc bien comprendre ce besoin. Au moment des bilans, il est un temps pris pour faire le point, mais en partageant avec le public, donc avec une nécessaire retenue. Le pari est réussi.

Jean-Michel Dauriac – Les Bordes – 3 janvier 2026.

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