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Le Blog à Jean-Mi ! Posts

La lettre écarlate – Nathaniel Hawthorne

Éditions Rencontre, 1968.

Le jeune homme se précipite sur les chefs-d’œuvre du passé parfois comme un soudard accoste une bergère : à la hussarde, et même, quelquefois il lui arrive de les violer, sans en être conscient. C’est le propre de la jeunesse de ne pas savoir, même quand elle croit savoir, de ne pas avoir conscience de la grandeur de ces sommets de la littérature. Il est très rare qu’une jeune personne goûte véritablement la puissance d’un chef-d’œuvre universel. Non qu’il en soit intellectuellement incapable, mais il ne possède pas l’expérience de la vie qui permet d’en jouir pleinement. Il faut avoir un peu vécu pour déguster pleinement les grands textes, tant ils sont porteurs de richesses souvent implicites. Cela signifie-t-il qu’il faudrait atteindre au moins quarante ans pour commencer à lire les grands classiques ? Sans doute le pensait-on dans l’Antiquité, lorsque l’entrée dans l’âge adulte se faisait à un âge assez avancé et fixe : on devenait Juvenis à 30 ans seulement à Rome, et c’est alors qu’on jouissait de tous les droits du citoyen. Le Code civil napoléonien a fixé la majorité civile à 21 ans. Or, notre époque marche résolument à l’envers de ces principes de sagesse : on abaisse sans cesse les seuils d’âge, arguant d’une passion de la liberté, ce qui cache mal les besoins du capitalisme (l’âge légal est un frein à la consommation individuelle). Revenons à nos livres : si je regarde ma propre expérience de lecteur, je suis bien obligé de reconnaître que les grands chefs-d’œuvre de la littérature mondiale que j’ai lus dans ma jeunesse ne m’ont pas marqué, tout simplement parce qu’il s’avère que je n’avais pas compris la plupart d’entre eux. De ce point de vue, les prescriptions scolaires sont à double tranchant : elles font connaître ces œuvres aux jeunes, mais elles les en dégoûtent aussi très souvent. Ce préambule lecturo-philosophique est motivé par le sujet du livre que je vais vous présenter.

Nathaniel Hawthorne, l’auteur de La lettre écarlate

La lettre écarlate est en effet un roman extrêmement classique, tant dans sa langue que dans son thème. Il est austère et fait appel à des références peu maîtrisées par nombre de Français. Ce livre est le premier vrai roman américain. Il s’inscrit dans le cadre historique des débuts du peuplement de ce territoire, lorsqu’il était une colonie anglaise. Mais, surtout, il baigne dans le puritanisme, au sens premier, historique du terme. Sans que jamais le nom de la ville où il se déroule ne soit cité, on comprend qu’il s’agit de Salem, devenu mondialement célèbre par sa chasse aux sorcières au XVIIe siècle. L’auteur a choisi de poser dans cette petite ville le décor de son roman. Il est évident que tout lecteur qui ne connaît pas le puritanisme, mouvement religieux d’obédience calviniste, risque de ne rein comprendre à ce livre. Tous les sentiments, les attitudes, les événements sont reliés à cette foi extrêmement austère et sectaire. Cette ville est en réalité une communauté religieuse, pas un agglomérat de personnes comme c’est en général le cas pour toute ville. Ici, les habitants sont venus pour réaliser l’utopie d’une cité de Dieu. Le pouvoir est théocratique, les lois et principes sont religieux et bibliques, dans une interprétation fondamentaliste extrême. C’est, au sens premier, le puritanisme, dont l’étymologie est la pureté de mœurs. Il faut donc que le lecteur fasse l’effort de se mettre dans ce contexte, sinon le livre lui sera incompréhensible et insupportable. Le péché est le grand épouvantail de cette cité, l’enfer son cauchemar.

Le récit est entièrement centré sur un symbole fort : la lettre écarlate A qui est le symbole de l’adultère que doit porter celui ou celle qui ont été condamnés pour cette faute, jugée particulièrement grave dans cette ambiance puritaine où la chair est associée au mal. Une femme a été accusée et condamnée à cause de cette faute. Elle a été emprisonnée, a accouché en prison d’une enfant qui est « le fruit du péché », selon la terminologie locale. Le roman s’ouvre sur la condamnation publique que doit subir cette femme : être exposée des heures durant sur l’estrade du pilori, à la vue de toute la ville, en portant sa lettre écarlate sur la poitrine. Dès le début, l’auteur sait trouver les mots pour nous faire ressentir l’ambiance étouffante de cette ville et le drame horrible de cette femme déshonorée devant tous. Cette femme s’appelle Hester Prynne et sa fille, qui est alors un nourrisson a été nommée Rachel. Elles seront toutes deux les héroïnes de ce roman. Et j’emploie ici ce mot dans son sens fort : leur comportement sera héroïque face au contexte local. Tout le talent de l’auteur consiste à nous faire comprendre dès le début que le second coupable, celui qui a commis l’adultère avec elle est bien dans cette ville et qu’il y jouit d’une grande réputation que son aveu aurait ruinée. Ceci est posé dès le début : le pasteur Dimmesdale est le père de Rachel, mais il est surtout le pasteur le plus brillant de la communauté ; véritablement adulé par ses paroissiens et paroissiennes. Hester ne l’a pas trahi, elle lui a promis qu’elle se tairait à jamais. La situation pourrait être ainsi déséquilibrée, mais stationnaire, ce serait un autre livre. Car l’auteur introduit dès la scène du pilori, un troisième personnage, un homme âgé, plutôt difforme et au regard perçant, qui fixe Hester dans les yeux et qu’elle reconnaît immédiatement : son mari. Celui-ci est venu la retrouver ici, alors qu’il l’avait laissé partir seule pour la colonie anglaise, la livrant à la solitude et à la tentation. Il se fait ici appeler Docteur Chillingworth, ce qui est un nom d’emprunt. Dès lors, implacablement, le mécanisme de la tragédie se met en marche. Il a un entretien avec sa femme, sans témoin, et elle lui promet qu’elle ne dira à personne qui il est. Il reconnaît au passage qu’il est aussi responsable de la faute que sa femme, par son attitude. Mais le lecteur sent, dès le départ, que cet individu est trouble et dangereux. Il va devenir un médecin respecté de la ville, ami de tous les notables et va s’introduire dans l’intimité du pasteur Dimmesdale, car il a deviné, dès la scène du pilori, qu’il est l’ancien amant de sa femme. Son but, jamais avoué, est de pousser le pasteur au désespoir d’une faute non reconnue, qui le met dans une situation invivable. Et ce, sous prétexte de veiller sur sa santé fragile et déclinante. Il ira même, sur la demande des autorités et des autres pasteurs, jusqu’à aller habiter chez Dimmesdale. Le piège est alors refermé sur le jeune pasteur. Celui-ci sent confusément qu’une force mauvaise s’attaque à sa vie, mais il ne peut l’identifier. Sa santé décline, il est rongé par le remords et déchiré par sa conscience religieuse. Hawthorne sait faire monter l’angoisse au fil des pages. On se retrouve vraiment à partager la douleur des protagonistes et à détester Chillingworth, qui n’est qu’une incarnation du mal. Sans dévoiler les détails, on se doute dès le début que l’histoire finira mal, et c’est bien le cas. Mais, malgré le caractère tragique du récit, l’auteur ménage cependant une note d’espoir que je me garderai bien de dévoiler.

Ce livre est un chef d’œuvre complet, dans le sens où tout y est réussi au plus haut niveau. Pour autant qu’on puisse en juger au travers d’une traduction, la langue de l’auteur est d’une grande beauté. Langue classique du début du XIXe siècle, elle assure une grande beauté au texte, soit par la forme qui est vraiment rigoureuse et jamais ennuyeuse, que par les images utilisées et l’économie générale de l’écriture. Hawthorne ne cherche jamais l’effet, mais le mot juste et l’efficacité psychologique. Il y a chez lui de la grande rigueur d’un Flaubert ou d’un Chateaubriand. Son style est au service de l’histoire qu’il raconte. Et l’histoire qu’il raconte est au service d’une pensée certes classique, mais beaucoup plus insolente qu’on ne le pourrait supposer. À ce propos, il me faut mentionner la préface de Jacques Cabau ; celle-ci est d‘une belle qualité et prépare bien le lecteur à lire l’ouvrage. Je ne lui ferai qu’un seul reproche : elle me semble passer à côté de l’esprit critique de l’auteur. Elle insiste sur le caractère puritain de l’auteur, en adéquation avec son sujet. Je suis en désaccord sur ce point. Certes Hawthorne est bien un protestant de type bostonien, mais il est aussi et surtout un grand écrivain, capable de traiter son sujet avec recul et critique. Je crois que Jacques Cabau n’a pas saisi le discours critique qui accompagne tout le récit. Pour ma part, j’ai été frappé, dès les premières pages d’une ironie parfaitement maîtrisée. Tout au long des chapitres, jamais l’auteur ne cesse de critiquer ce milieu étriqué et sans humanité. Parfois, il le fait d’un simple adjectif, qui vient dynamiter une phrase apparemment consensuelle. Parfois, c’est un paragraphe, serti dans un chapitre apparemment puritain, qui affirme une position tout à fait contraire. Mais cela est fait de manière légère, sans dogmatisme, comme si de rien n’était. Je suis convaincu qu’il y aurait matière à une thèse de doctorat sur le thème de l’esprit critique d’Hawhtorne et les moyens utilisés. Il n’est pas jusqu’au dernier chapitre qui en soit un camouflet pour les puritains : même si les protagonistes sont vaincus en apparence, ils ne le sont pas au fond et Hester Prynne a triomphé de la médiocrité, de l’esprit de jugement et de l’hypocrisie de Salem ; elle a vaincu par l’amour, elle a plus que payé sa faute. Elle choisit de revenir habiter à Salem et y mourir, mais la lettre écarlate est devenu son étendard, elle a complètement subverti cette marque d’infamie et l’a retourné contre ses juges.

On pourrait, bien évidemment, consacrer de longs développements analytiques aux quatre personnages centraux du roman (Hester Prynne, Rachel, le pasteur Dimmesdale et le Dr Chilligworth). Ils sont à la fois de vraies créatures romanesques et des archétypes à la forte charge religieuse. L’ensemble conduit une réflexion très fine sur le péché, sur sa sanction par les hommes, sur le jugement et pose la question de la valeur de la rédemption lorsque les hommes se substituent à Dieu pour juger et condamner. De ce point de vue c’est une véritable œuvre de moraliste, au sens le plus noble de ce terme. Le lecteur, à l’issue de la lecture, a bien compris que l’auteur a choisi le camp d’Hester Prynne face à ceux qui ne lui ont laissé aucune chance de rédemption, reniant ainsi l’œuvre du Christ.

Il faut dire un mot du long prologue qui ouvre el livre sur plus de soixante-dix pages et semble, a priori, n’avoir aucun rapport avec le récit. L’auteur y décrit sa vie de bureaucrate douanier à Salem et nous fait partager la médiocrité de ce cadre et des personnages de la ville. Et c’est là que ce prologue se rattache au roman lui-même. Le réel qui semble décrit en lui – alors que c’est une rédaction de type fictionnel, même si le fond est autobiographique – établit, avant même de pénétrer dans cette histoire du passé, que les personnages sont ridicules dans leurs prétentions. Ils sont falots et complètement hors de leur époque. Le « truc » utilisé par le narrateur du prologue (un manuscrit trouvé dans un bureau) ne fait que renforcer ce caractère étriqué de cette petite ville, tête de pont puritaine dans une colonie très modeste dans ses commencements. Il faut donc faire le lien entre le prologue et le récit pour mieux pouvoir saisir l’ironie critique de l’auteur. C’est ce qui semble avoir échappé à notre préfacier.

Nous voici donc en présence d’un très grand roman, réalisé avec une grande économie de moyens dramatiques, que compense largement l’acuité de la peinture psychologique des divers êtres humains présentés. Réduire ce livre à un roman puritain serait donc une grande erreur. Il faut le lire avec délectation, c’est ce qu’il mérite. Il est disponible en collection de poche.

Jean-Michel Dauriac – Avril 2026.

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De la Torah à l’Evangile : évolution des préceptes sur le corps – Table ronde interreligieuse de l’UPHG sur Les religions et le corps; 31 mars 2026

Ce texte est la contribution que j’ai apportée à cette table ronde sur le corps et les religions. C’est un texte très synthétique, puisque chaque participant dispose seulement de 10 à 15 minutes pour présenter le thème qu’il a choisi.

De la Torah à l’Evangile : évolution des préceptes sur le corps

La Bible chrétienne est l’assemblage de deux livres : le Tanakh (acronyme des trois débuts de mots des trois catégories de livres juifs de la Tradition), qui est le canon hébraïque, appelé souvent Bible juive, fixé définitivement à la fin du 1er siècle de l’ère présente et le Nouveau Testament, collection d’écrits des apôtres, centrée sur la personne et le message de Jésus de Nazareth dit Jésus-Christ pour les chrétiens. Ce recueil est fixé définitivement au Ive siècle de notre ère. Jésus étant un juif, sa vie et son message sont profondément marqués par la religion juive. Ce sont les écrits postérieurs (Epîtres et écrits des Pères de l’Eglise de la Tradition) qui vont y ajouter une conception plus gréco-latine de la pensée. Nous allons survoler les textes dans les deux religions concernant le rapport (large) au corps.

De quelques aspects de la loi mosaïque sur le corps humain, sous tous ses aspects.

Le cadre très limité qui nous est imparti ne permet qu’une évocation superficielle de textes denses et qui appellent interprétation. Voyons quelques thèmes :

Le cadre général est ec que l’on a appelé le « code de pureté » ou les « lois de purification », dans les Bibles chrétiennes. Les textes de base sont Livre du Lévitique, chapitres 11 à 18, Livre du Deutéronome (seconde loi), chapitres 12 à 26 (Code deutéronomique)

Les lois alimentaires : animaux purs et impurs :

Lévitique 11, lisons les versets 2 à 4 :

«  « Parlez aux fils d’Israël : Parmi tous les animaux terrestres, voici ceux que vous pouvez manger :

3  ceux qui ont le sabot fendu et qui ruminent, ceux-là, vous pouvez les manger.

4  Ainsi, parmi les ruminants et parmi les animaux ayant des sabots, vous ne devez pas manger ceux-ci : le chameau, car il rumine, mais n’a pas de sabots : pour vous il est impur ; »

Toutes les citations seront tirées de la TOB (Traduction œcuménique de la Bible)

Suit alors une longue énumération d’animaux, dont beaucoup n’ont pas été identifiés clairement, le tout accompagné de précision générique comme celle du verset 26 :

« toutes les bêtes qui ont le sabot non fendu ou qui ne ruminent pas-pour vous elles sont impures : quiconque les touche est impur. »

Les lois sur le corps : purification et interdits

La Loi prévoit des prescriptions pour les femmes qui viennent d ‘accoucher :

Lévitique 12 : 1-5 « 1 ¶  Le SEIGNEUR adressa la parole à Moïse :

2  « Parle aux fils d’Israël : Si une femme enceinte accouche d’un garçon, elle est impure pendant sept jours, aussi longtemps que lors de son indisposition menstruelle.

3  Le huitième jour, on circoncit le prépuce de l’enfant ;

4  ensuite, pendant trente-trois jours, elle attend la purification de son sang ; elle ne touche aucune chose sainte et ne se rend pas au sanctuaire jusqu’à ce que s’achève son temps de purification.

5  Si elle accouche d’une fille, pendant deux semaines elle est impure comme dans le cas de l’indisposition ; ensuite pendant soixante-six jours, elle attend la purification de son sang. »

Des rites de purification sont ensuite énoncés.

De même sont données des règles strictes pour la période du flux menstruel :

Lévitique 15 :19 à 28 « 19 ¶  Quand une femme est atteinte d’un écoulement, que du sang s’écoule de ses organes, elle est pour sept jours dans son indisposition, et quiconque la touche est impur jusqu’au soir.

20  Tout ce sur quoi elle s’est couchée en étant indisposée est impur, et tout ce sur quoi elle s’est assise est impur.

21  Quiconque touche son lit doit laver ses vêtements, se laver à l’eau, et il est impur jusqu’au soir.

22  Quiconque touche un objet où elle s’est assise, doit laver ses vêtements, se laver à l’eau, et il est impur jusqu’au soir.

23  Si quelque chose se trouve sur son lit ou sur l’objet où elle s’est assise, en y touchant on est impur jusqu’au soir.

24  Si, au moment où un homme couche avec elle, le sang de son indisposition s’écoule sur lui, l’homme est impur pour sept jours ; tout lit où il couche est impur.

25  Quand une femme est atteinte d’un écoulement de sang pendant plusieurs jours en dehors de sa période d’indisposition ou que l’écoulement se prolonge au-delà de son temps d’indisposition, son impureté dure aussi longtemps que dure l’écoulement ; elle est impure, tout comme pendant ses jours d’indisposition.

26  Tant que dure cet écoulement, tout lit où elle se couche est comme le lit de son temps d’indisposition ; et tout objet où elle s’assied est impur comme il est impur lors de son indisposition.

27  Quiconque les touche se rend impur ; il doit laver ses vêtements, se laver à l’eau, et il est impur jusqu’au soir.

28  Si son écoulement a pris fin, elle compte sept jours, et ensuite elle est purifiée. »

Suivent aussi les rites sacrificiels à accomplir.

Lévoitique 18 : 6 à 20 « 6 ¶  Nul d’entre vous ne s’approchera de quelqu’un de sa parenté, pour en découvrir la nudité. C’est moi, le SEIGNEUR.

7  Tu ne découvriras pas la nudité de ton père, ni celle de ta mère ; puisqu’elle est ta mère, tu ne découvriras pas sa nudité.

8  Tu ne découvriras pas la nudité d’une femme de ton père ; c’est la propre nudité de ton père.

9  Tu ne découvriras pas la nudité de ta sœur, qu’elle soit fille de ton père ou fille de ta mère, qu’elle soit élevée à la maison ou au-dehors.

10  Tu ne découvriras pas la nudité de la fille de ton fils ou de la fille de ta fille ; c’est ta propre nudité.

11  Tu ne découvriras pas la nudité de la fille d’une femme de ton père ; étant apparentée à ton père, elle est ta sœur.

12  Tu ne découvriras pas la nudité de la sœur de ton père ; elle est de la même chair que ton père.

13  Tu ne découvriras pas la nudité de la sœur de ta mère ; car elle est de la même chair que ta mère.

14  Tu ne découvriras pas la nudité du frère de ton père, en t’approchant de sa femme ; elle est ta tante.

15  Tu ne découvriras pas la nudité de ta belle-fille ; puisqu’elle est la femme de ton fils, tu ne découvriras pas sa nudité.

16  Tu ne découvriras pas la nudité de la femme de ton frère ; c’est la propre nudité de ton frère.

17  Tu ne découvriras pas la nudité d’une femme et de sa fille ; tu ne prendras, pour en découvrir la nudité, ni la fille de son fils ni la fille de sa fille ; elles sont de la même chair qu’elle ; ce serait une impudicité.

18  Tu ne prendras pas pour épouse la sœur de ta femme, au risque de provoquer des rivalités en découvrant sa nudité tant que ta femme est en vie.

19 ¶  Tu ne t’approcheras pas, pour en découvrir la nudité, d’une femme que son indisposition rend impure.

20  Tu n’auras pas de relations sexuelles avec la femme de ton compatriote, ce qui te rendrait impur.

21  Tu ne livreras pas l’un de tes enfants pour le faire passer au Molek et tu ne profaneras pas le nom de ton Dieu. C’est moi, le SEIGNEUR.

22  Tu ne coucheras pas avec un homme comme on couche avec une femme ; ce serait une abomination.

23  Tu n’auras pas de relations avec une bête, ce qui te rendrait impur ; et aucune femme ne s’offrira à une bête pour s’y accoupler, ce serait de la dépravation »

On trouve donc ici une liste d’interdit de caractère sexuel, dans le cadre de la famille, au sens large. On notera que les législations européennes se sont largement inspirées de ces interdits, par les traditions répercutées au fil des siècles.

Cas particulier : les lois sur le corps du lépreux

Le code de pureté consacre une place importante à la lèpre et aux maladies cutanées associées. Deux chapitres entiers y sont dévolus. La loi décrit les signes visibles des maladies qui entrainent une impureté totale, laquelle conduit à l’exclusion spatiale des lépreux.

Lévitique 13 : versets 1- 3  « 1 ¶  Le SEIGNEUR adressa la parole à Moïse et à Aaron :

2  « S’il se forme sur la peau d’un homme une boursouflure, une dartre ou une tache luisante, et que cela devienne une maladie de peau du genre lèpre, on l’amène au prêtre Aaron ou à l’un des prêtres ses fils ;

3  le prêtre procède à l’examen du mal de la peau. » 

De longues descriptions sont faites, ainsi que des cadres de temps pour faire plusieurs examens successifs, avant de déclarer impur le malade. De même, quand celui-ci est guéri, tout un processus de vérification est mis en œuvre, toujours sous la vérification des prêtres. Il faut alors tout un protocole de sacrifices rituels pour le réintégrer à la communauté. On trouve aussi dans cette section tout une pratique sur la lèpre des maisons (moisissures ou champignons, voire salpêtre), avec diagnostics, démolition ou réparation, puis sacrifices.

Ce code de pureté est donc très précis, à la fois en ce qui concerne ce qui entre dans les corps – la nourriture – que pour l’usage et la santé des corps. Il faut, bien entendu le lire à la lumière des pratiques et croyances de l’époque.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Sans porter de réponse précise, on peut mentionner les trois courants du judaïsme actuel, qui se positionnent très différemment face à la Torah.

  • Les ultra-orthodoxes font une lecture actuelle littérale de la loi et l’appliquent en ses termes. Ce courant a beaucoup progressé en Israël et est notamment très impliqué dans la colonisation des terres palestiniennes. Le dialogue interreligieux est en échec face à ce mouvement très sectaire et exclusif.
  • Les orthodoxes sont ceux qui s’inscrivent dans la tradition rabbinique, avec une tradition de la discussion et de la pluralité des interprétations . C’est le courant dominant du judaïsme français. Il participe au dialogue interreligieux depuis longtemps.
  • Les libéraux sont ceux qui prennent un recul critique face à la tradition et s’inscrivent dans la modernité. Ils sont très minoritaires en France. Ce sont ceux qui acceptent des femmes rabbins, comme Delphine Horvilleur ou Pauline Bébey. Ce courant est le plus ouvert ; il est très présent aux Etats-Unis.

Les comportements des juifs pratiquants vont donc varier considérablement en fonction du courant où ils s’inscrivent.

Voyons maintenant comment le christianisme a assumé cet héritage juif et l’a transformé.

L’Evangile et l’héritage juif : vers un dépassement de la Loi

Le christianisme n’a pas rompu totalement avec le judaïsme, il s’est inscrit dans une « infidèle fidélité ». Si Jésus reste un juif pratiquant mais critique, les Apôtres vont être amenés à prendre leurs distances avec la synagogue et avec la Loi. C’est Saint Paul qui en est l’artisan principal.

Jésus est à la fois fidèle et infidèle à la Loi

L’adultère et le divorce

Matthieu 5 : 31-32 « 31   « D’autre part il a été dit : Si quelqu’un répudie sa femme, qu’il lui remette un certificat de répudiation.

32  Et moi, je vous dis : quiconque répudie sa femme-sauf en cas d’union illégale-la pousse à l’adultère ; et si quelqu’un épouse une répudiée, il est adultère. »

La position de Jésus est ici plus dure que celle des rabbins, c’est un rejet du divorce, à une exception près (l’adultère). Position reprise aujourd’hui par les  fondamentalistes de tous camps.

Mais, en même temps, Jésus déclare sa position face à la Loi :

Matthieu 5 :17-19  « N’allez pas croire que je sois venu abroger la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abroger, mais accomplir.

18  Car, en vérité je vous le déclare, avant que ne passent le ciel et la terre, pas un i, pas un point sur l’i ne passera de la loi, que tout ne soit arrivé.

19  Dès lors celui qui transgressera un seul de ces plus petits commandements et enseignera aux hommes à faire de même sera déclaré le plus petit dans le Royaume des cieux ; au contraire, celui qui les mettra en pratique et les enseignera, celui-là sera déclaré grand dans le Royaume des cieux. »

Il reste donc attaché à la Loi, mais dans son esprit, pas dans sa lettre, ce que Saint Paul formulera plus tard ainsi :

«2 Corinthiens 3:6 « Il nous a aussi rendus capables d’être ministres d’une nouvelle alliance, non de la lettre, mais de l’esprit ; car la lettre tue, mais l’esprit vivifie. »

La subversion de la Loi est faite par Jésus au travers de l’amour : celui-ci est la valeur suprême, et celui qui vit l’amour du prochain et de Dieu dépasse les exigences de la Loi.

Matthieu 22 : 36  « Maître, quel est le grand commandement dans la Loi ? »

37  Jésus lui déclara : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta pensée.

38  C’est là le grand, le premier commandement.

39  Un second est aussi important : Tu aimeras ton prochain comme toi-même.

40  De ces deux commandements dépendent toute la Loi et les Prophètes. »

Dès lors, le chrétien n’a pas à chercher à observer les 613 mitsvot de la Torah, mais à vivre l’amour du prochain.

Evolution sur la question de la nourriture

Jésus va enseigner une autre conception de la pureté que celle de la LOI :

Marc 7 : « 14  Puis, appelant de nouveau la foule, il leur disait : « Ecoutez-moi tous et comprenez.

15  Il n’y a rien d’extérieur à l’homme qui puisse le rendre impur en pénétrant en lui, mais ce qui sort de l’homme, voilà ce qui rend l’homme impur. »

Mais c’est surtout Paul qui va modifier le regard sur les interdits alimentaires de la Loi

La liberté nouvelle du chrétien

Romains 14 : 14-21 « 14  Je le sais, j’en suis convaincu par le Seigneur Jésus : rien n’est impur en soi. Mais une chose est impure pour celui qui la considère comme telle.

15  Si, en prenant telle nourriture, tu attristes ton frère, tu ne marches plus selon l’amour. Garde-toi, pour une question de nourriture, de faire périr celui pour lequel Christ est mort.

16  Que votre privilège ne puisse être discrédité.

17  Car le Règne de Dieu n’est pas affaire de nourriture ou de boisson ; il est justice, paix et joie dans l’Esprit Saint.

18  C’est en servant le Christ de cette manière qu’on est agréable à Dieu et estimé des hommes.

19  Recherchons donc ce qui convient à la paix et à l’édification mutuelle.

20  Pour une question de nourriture, ne détruis pas l’œuvre de Dieu. Tout est pur, certes, mais il est mal de manger quelque chose lorsqu’on est ainsi cause de chute.

21  Ce qui est bien, c’est de ne pas manger de viande, de ne pas boire de vin, rien qui puisse faire tomber ton frère.

22  Garde pour toi, devant Dieu, la conviction que la foi te donne. Heureux celui qui ne se condamne pas lui-même en exerçant son discernement.

23  Mais celui qui mange, alors qu’il a des doutes, est condamné, parce que son comportement ne procède pas d’une conviction de foi. Or, tout ce qui ne procède pas d’une conviction de foi est péché. »

Il n’y a donc plus aucun interdit alimentaire prescrit, mais la limite est seulement le fait de ne pas choquer consciemment celui qui s’attache aux interdits. C’est le passage d’une conception matérielle de l’obéissance à une approche spirituelle. Le verset central est le verset 17.

Le corps dans l’approche chrétienne

On a beaucoup dit et écrit que le christianisme méprisait le corps et haïssait la chair. C’est une mauvaise compréhension des textes bibliques et, sans nul doute, la conséquence de mauvaises pratiques. Sans entrer dans le détail que cette question mériterait, nous devons signaler que le corps a une très haute signification dans la théologie chrétienne. Paul écrit :

1 Corinthiens 6:19 « Ne savez-vous pas que votre corps est le temple du Saint-Esprit qui est en vous, que vous avez reçu de Dieu, et que vous ne vous appartenez point à vous-mêmes ? »

Le corps est devenu le réceptacle de l’Esprit de Dieu, en ce sens il mérite le plus grand respect et le plus grand soin. Mais le corps n’est pas l’objet d‘un culte, comme c’était le cas dans la civilisation gréco-latine. Ce qui ne signifie pas qu’il est haï ou méprisé. Et certaines pratiques religieuses qui martyrisaient le corps sont une mauvaise compréhension des textes.

Que reste-t-il de tout cela dans le christianisme , et le protestantisme en particulier ?

Il serait faux de soutenir que le christianisme n’a plus de position et de pratique du corps. Mais il faut savoir les découvrir dans les combats menés par les chrétiens :

  • L’opposition à l’avortement est le type-même de point de désaccord entre l’opinion dominante et une partie des croyants. Or, pour eux, un embryon est déjà un être humain et le tuer est donc un meurtre. Et s’il existe d’autres motivations moins nobles, elles ne sont pas dominantes, loin de là.
  • Il demeure une condamnation de l’adultère, au nom de la fidélité de l’engagement d’un couple. Cette valeur est d’ailleurs partagée par des non-croyants.
  • De même, l’attachement au mariage est à la fois lié à un souci moral et à une symbolique religieuse. Tout au long du Nouveau Testament est présentée l’image de l’humanité croyante, l’Eglise, comme l’Epouse du Christ. Sa fidélité est une évidence spirituelle, en même temps qu’un défi perpétuel pour les hommes.
  • La tenue vestimentaire n’est pas codifiée : c’est la décence commune qui est invoquée.
  • Il peut exister des réticentes sur les pratiques qui altèrent le corps : tatouages, scarifications… pour les raisons évoquées ci-dessus.

Ceci ne fait qu’effleurer le sujet que nous avons choisi.

Jean-Michel Dauriac – Mars 2026

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Le murmure – Christian Bobin

Folio – 2025

J’ai découvert tardivement Christian Bobin, en lisant Le très-bas, consacré à François d’assise. Depuis longtemps je savais qu’il était un auteur estimé, avec un lectorat très fidèle. En le découvrant vraiment, j’ai compris pourquoi. Il écrit comme personne, avec une véritable originalité et une fore poétique rare. Il est d’ailleurs avant tout un poète de la prose. Je ne sais pourquoi mais il m’a fait songer à Erri De Luca. Comme lui, il écrit des livres courts mais très marquants, dans une langue inventive. Comme lui, il a une position critique vis-à-vis du monde contemporain, certes très différente, mais aussi noble dans sa persévérance. Comme l’Italien, il fuit les médias et protège sa vie des projecteurs et des journalistes.

Lire Bobin, c’est accepter d’entrer dans un univers plastique où le bon chemin n’est pas le plus court et surtout pas la ligne droite. Il faut un certain temps pour s’y trouver bien car, au début, la tête vous tourne un peu et vous cherchez à vous raccrocher à la logique narrative classique. Il faut accepter de se détacher de cela pour apprécier pleinement l’œuvre de l’ermite du Creusot. (Comment peut-on être un des plus grands écrivains français en habitant Le Creusot, cette ville sans charme autre que son marteau-pilon géant ?).

Ce petit livre a un goût particulier : ce sont les derniers textes écrits par l’auteur, en quelque sorte son journal de fin de vie. Mais on y chercherait en vain un quelconque pathos. Le lecteur sent bien que celui qui écrit ses lignes nettoie ses tiroirs pour laisser la maison propre après son départ. Cependant seules quelques mentions relatives à l’hôpital et à la chambre qu’il y occupe abordent directement le cas de la maladie, et encore sans jamais en parler vraiment. Bobin ne craint pas la mort, c’est évident, pas plus qu’il ne la désire : il l’accepte simplement comme une fatalité.

Il a choisi un format court, les textes font grosso modo une page imprimée. Il a également choisi de ne pas faire un journal d’hospitalisation. Ce livre ne dégage aucune tristesse, simplement de la nostalgie, comme lorsqu’on se retourne sur ses pas avec une touche de mélancolie. Il nous parle de sa mère, de la nature, de la femme qu’il aime et de tout un tas de petites choses, par touches légères, dans une langue de poète.

Il ne faut pas analyser un tel livre, il faut le ressentir. On le lit comme on déguste savoureusement un grand whisky ou un ancien rhum, en se disant que lorsqu’il n’y en aura plus, cela nous manquera, mais qu’on sera heureux de l’avoir goûté. Un tel livre se prend et se reprend, s’ouvre à n’importe quel page et s’abandonne un peu plus loin, sachant qu’il ne sera jamais hors de portée ; un livre-compagnon de bon aloi. Ne le ratez surtout pas.

Jean-Michel Dauriac – Novembre 2025. Beychac.

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