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Le Blog à Jean-Mi ! Posts

Mémoires de guerre – vol. 1 : L’appel, 1940-1942 – Charles de Gaulle

Livre de poche, 1966 (première édition, PLON, 1954)

Les deux films La bataille de Gaulle viennent, très opportunément et de belle manière, reparler de l’épopée du Général de Gaulle durant la Seconde Guerre mondiale. Ce sont d‘ailleurs les films qui m’ont donné envie d’aller me replonger dans ces Mémoires que je n’avais que parcourus, en partie pour aller vérifier des points de détail historiques, car, par ailleurs, ces films sont très bien documentés et ne contiennent aucune grosse erreur de fait, tout en présentant une interprétation avec laquelle, parfois, un historien peut ne pas être d’accord. Mais là n’est pas mon propos ; cependant, si vous n’avez pas encore vu ces films, tâchez de le faire, car ils sont une bonne introduction à la complexité du personnage et de la période.

En visitant le Mémorial de Colombey-les-deux-églises, il y a quelques années, j’avais acquis le volume de La Pléiade qui reprend les Mémoires de guerre et les Mémoires d’espoir. Mais pour une lecture « tout-terrain », j’ai fait le choix d’une vieille édition en livre de poche, plus transportable sans risque de dommages. De plus, en comparant les deux éditions, je me suis aperçu que La Pléiade avait reproduit l’intégralité du texte original, mais en omettant tous les documents. Or, ceux-ci peuvent s’avérer éclairants, pendant ou après la lecture, facilement consultables, car classés par ordre chronologique. La version du livre de poche comprend une centaine de pages de ces documents (lettres, télégramme, rapports, discours…), ce qui n’est qu’une sélection puisque, possédant par ailleurs les volumes complets des documents – achetés dans une brocante en croyant acquérir le texte ! -, le volume 1 correspondant  à l’appel comprend plus de 500 pages de documents. Les éditeurs du Livre de poche ont donc opéré une sélection assez drastique. Je précise que l’on peut parfaitement lire le texte seul, il se suffit à lui-même, les documents étant pour les méticuleux, les passionnés ou les historiens.

Lire de Gaulle c’est faire une lecture pluridimensionnelle, littéraire, historique, politique et personnelle. Précisons que la partie personnelle est extrêmement réduite et qu’il s’agit en fait de renseignements glanés entre les lignes ou de phrases éparses, la nature du Général et son éducation le poussant à la plus grande réserve.

Je me souviens, il y a quelques années d’une tempête dans un verre d’eau créée par les belles âmes de gauche (quand cela existait peut-être encore !) lorsque les Mémoires furent mises au programme de terminale littéraire, pour le baccalauréat. On entendit alors ces « purs » crier à la manœuvre politique, à l’endoctrinement et à la manipulation des jeunes esprits. Nonobstant le fait que les jeunes en question puissent travailler assez à fond ce texte pour en déceler les éventuelles manipulations psychologiques, ce combat picrocholin traduit surtout l’ignorance crasse de ceux qui le menèrent et leur petitesse. Pour accuser, il faut des arguments, et pour avoir des arguments, il faut avoir lu ! Le Général est incontestablement un écrivain et il aurait eu bien plus sa place à l’Académie française qu’un Valéry Giscard d’Estaing. Lisant en parallèle les Mémoires du Général et Les Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand, je ne crains pas d’affirmer qu’au point de vue de la maîtrise de la langue et du style, le Général fait jeu égal avec le Vicomte. Ce sont plutôt la rigueur et le refus de tout débordement personnel qui peuvent nuire à la reconnaissance de ce talent. Mais je me suis souvent pris à relire des phrases magnifiques sur des sujets purement militaires. C’est donc entendu, contester à de Gaulle de pouvoir être considéré comme un grand écrivain français du XXe siècle est d’une bêtise rare qui déshonore ceux qui l’osent. Je ne vais pas me livrer ici à une critique littéraire serrée, c’est le travail de spécialistes et, de plus, cela me lasserait vite – à trop démonter l’horloge, on ne jouit plus de la beauté de sa marche. Je propose donc à mon lecteur de juger sur pièce avec le premier paragraphe de ce volume, dont l‘incipit est devenu proverbial, à juste titre.

« Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France. Le sentiment me l’inspire aussi bien que la raison. Ce qu’il y a, en moi, d’affectif imagine naturellement la France, telle la princesse des contes ou la madone aux fresques des murs, comme vouée à une destinée éminente et exceptionnelle. J’ai, d’instinct, l’impression que la Providence l’a créée pour des succès achevés ou des malheurs exemplaires. S’il advient que la médiocrité marque, pourtant, ses faits et gestes, j’en éprouve la sensation d’une absurde anomalie, imputable aux fautes des Français, non au génie de la patrie. Mais aussi, le côté positif de mon esprit me convainc que la France n’est réellement elle-même qu’au premier rang; que, seules, de vastes entreprises sont susceptibles de compenser les ferments de dispersion que son peuple porte en lui-même; que notre pays, tel qu’il est, parmi les autres, tels qu’ils sont, doit, sous peine de danger mortel, viser haut et se tenir droit. Bref, à mon sens, la France ne peut être la France sans la grandeur. (p.6) »

La Boisserie, la maison de la famille de Gaulle où furent écrites Les mémoires de guerre

Qui saurait rester insensible à cette écriture (en sus de son contenu) ? Cette première phrase hante tous les livres d’histoire du XXe siècle et fut et sera reprise par bien des orateurs ou écrivains, pour ne pas dire par des « pékins ordinaires » comme moi. Il faut lire ces Mémoires à petite dose, jour après jour, sans doute comme l’auteur les a écrites dans son bureau octogonal de Colombey, durant sa traversée du désert politique comme disent les professionnels de la chose. Il y a un vrai plaisir de lecteur en parcourant ces pages, un lecteur qui sera sans doute, plus tard, appelé à ouvrir ces volumes au hasard et en parcourir quelque page, comme on revient sur les lieux d’une belle idylle passée. Je donnerai, in fine, un autre extrait de cette prose remarquable.

Lecture historique, évidemment. Ici, il faut, d’emblée, souligner la grande rigueur factuelle du Général, qui travaille vraiment en historien. J’ai été agréablement surpris par le recul pris dans les comptes-rendus et les portraits de personnages, y compris adverses. Jamais il ne laisse la passion prendre le dessus. Tout au plus trahit-il parfois un attachement fort, comme lorsqu’il parle de Leclerc ou de Koenig. Mais il fait le choix, légitime, de l’approche la plus distanciée possible. Ce qui l’amène, assez souvent, à parler d’épisodes où il est impliqué, de de Gaulle à la troisième personne. Ne nous y trompons pas, ce n’est pas là le « syndrome Alain Delon » d’une forte mégalomanie, mais le pur désir de rendre compte des événements avec objectivité. C’est alors que les documents sont importants, car ils viennent corroborer de manière  nette le récit, avec des preuves indéniables. Le général a fait le choix de propose un plan thématico-chronologique, en vastes chapitres fort bien délimités : La pente, La chute, la France Libre, L’Afrique, Londres, L’Orient, Les Alliés, La France Combattante. Il a articulé son récit en tressant trois fils principaux : le travail qu’il a dû accomplir pour la France, la mise en place d’une France alternative à Vichy, avec tous ses rouages établis  progressivement, puis les combats et stratégies diverses. Ce choix permet de ne pas lasser le lecteur en  passant d‘un thème à l’autre tout en déroulant le fil du temps.

Les hommes sont capitaux dans cette épopée. Même si la valeur suprême reste la France, rien ne serait possible sans les hommes et, d’abord, sans l’homme qui se dresse seul contre la défaite. C’est tout à l’honneur du Général de savoir dire ce qu’il a fait tout en gardant la mesure. Il sait montrer l’âpreté des débuts, lorsqu’il est seul et c’est Churchill qui le tient à bout de bras ; puis, peu à peu, les ralliements , d’abord une poignée, et ensuite des groupes plus importants ; on retient souvent, à juste titre, l’arrivée des Sénans au complet, venant servir leur pays. Cependant, il fallut une foi de fer à cet homme seul pour croire à son destin. Nous lisons, entre les mots et les lignes, que des moments de grand doute l’ont assailli. Mais il a aussi su compter sur une équipe réduite mais totalement dévouée. Dans ce contexte londonien minuscule émergent des hommes qui auront plus tard un destin national, comme René Pleven ou Jacques Soustelle. Il y a aussi toute la geste des combattants. Pour libérer la France du joug nazi, il faut des soldats. De Gaulle essaie de recruter par tous les moyens. Les débuts sont très modestes, il songe à renoncer. Et c’est là qu’une partie de l’Afrique coloniale le rejoint, au prix d’une stratégie digne d’un grand film d’aventure. Dès lors, les troupes s’étoffent des soldats coloniaux. Des officiers de carrière rejoignent la France Libre, qui deviendra en 1942 La France Combattante, changement de nom significatif.

Les idées et la stratégie sont capitales dans un conflit. En lisant ces pages, il apparaît dès le début, lors de la guerre perdue de mai-juin 1940, que le Colonel de Gaulle a des idées stratégiques offensives et efficaces. Mais il se heurte à l’immobilisme d’une hiérarchie fossilisée que le Capitaine Marc Bloch a parfaitement décrit dans son chef-d’œuvre de circonstance, L’étrange défaite. De Gaulle ne devient général que pour la défaite, pour entrer au gouvernement de Paul Reynaud, le dernier gouvernement de la IIIe République, celui qui verra les parlementaires voter en masse les pleins pouvoirs à un vieux maréchal de 84 ans, qui fut le colonel puis le général du plus jeune capitaine de l’armée française durant la Première Guerre mondiale. Des idées, cet officier en a , surtout depuis la victoire en trompe-l’œil de 1918. Il écrira plusieurs livres qui sont de véritables programmes militaires. Mais il ne sera pas écouté, alors qu’il est lu et admiré à Berlin, par les militaires nazis, qui voient en lui un homme éclairé et moderne. C’est un comble ! Il ne peut accepter la défaite. Jusqu’au bout, il poussera Paul Raynaud à partir à Alger pour organiser la suite de la lutte. Mais il ne pourra vaincre la masse favorable à Pétain et à l’armistice. Il s’envole de bordeaux le 17 juin1940, pour Londres, bien décidé à résister, il ne sait pas encore comment, mais c’est une conviction inébranlable. Le lendemain, il prononce un discours à la BBC, grâce à l’appui de Churchill. Bien peu de gens entendront en direct cet appel. Mais il va dès lors circuler en format écrit et trouver un public en France, notamment parmi les étudiants. De Gaulle est emporté, malgré lui, dans cette folle aventure. Il sait qu’il ne peut capituler, mais il n’a pas de plan précis, il va tout improviser au fil des jours. Son récit montre bien que ce fut très souvent qu’il se trouva au bord du précipice. Il fallait une bonne dose d’une forme de mégalomanie pour traverser toutes ces épreuves. Il fallait aussi un caractère très dur, souvent cassant, une absence apparente de sentimentalité pour avaler toutes les avanies du parcours. À la fin du volume, on sent que ce premier stade, celui où l’existence même de la France Libre était menacée, est passé. Mais le Général ne se leurre pas, il sait qu’il va devoir composer avec la politique.

Le troisième niveau de lecture est en effet la lecture politique de ces Mémoires. Par nature, un officier supérieur ne fait pas de politique, cela lui est légalement interdit, même si tout le monde sait que les officiers ont des idées politiques et qu’en France, elles sont plutôt de droite. On a dit que de Gaulle aurait été, initialement, monarchiste. Ce ne serait pas sociologiquement et historiquement absurde. Mais, je puis affirmer que dans ces Mémoires rien ne permet de le dire et que toute sa démarche est portée par un désir de légitimité démocratique et le respect des institutions représentatives à venir. La suite de son histoire publique le confirmera, n’en déplaise à ceux qui ont voulu voir en lui un dictateur. Ce que de Gaulle ne supporte pas, c’est la veulerie et le défaitisme. Il n’est nullement antiparlementariste ; à aucun moment de ce texte, il ne parle des députés qui ont trahi la République. Ce qu’il ne supporte pas, c’est la trahison de la France par son officier le plus prestigieux et le suivisme des politiciens et du peuple, en grande partie. Très vite, dans la lecture de ces Mémoires, nous voyons qu’il est conscient qu’il faudra reconstruire tout le système politique du pays après la victoire. Il l’écrit à plusieurs reprises. Il compte d’ailleurs beaucoup sur les hommes, plutôt  jeunes qui l’entourent à Londres. Il veut une France démocratique, débarrassée de l’impuissance de la IIIe République, c’est un fait avéré. Mais sa vision politique est surtout extérieure. C’est la grandeur de la France, son statut, son rôle après guerre qui l’obsèdent. N’avons-nous pas lu à la fin du premier paragraphe de son livre la phrase suivante : « Bref, à mon sens, la France ne peut être la France sans la grandeur. » Il va donc se montrer inflexible sur la souveraineté de la France et son intégrité territoriale. Le livre en montre de très nombreux exemples. Il va au combat dès que nécessaire et en termes très abrupts. Churchill en a fait les frais souvent. Mais aussi ses ministres divers. Pas touche à la France. Certes, elle est vaincue, à terre et occupée, mais elle reste la France, ce grand pays phare de l’humanité. De Gaulle a une vraie mystique de son pays. Quand il discerne le moindre risque d’une atteinte à ses droits, il sort ses griffes. Il n‘hésite pas à ruser, à faire du chantage, à jouer sur les inimitiés, voire à composer avec les Russes pour forcer les Anglo-américains à envoyer ses troupes combattre en Lybie. Là aussi, il s’avère très fin stratège et, s’il n’est pas un politique, il a un très grand sens du politique. N’oublions pas que, dans l’antiquité grecque, le stratège était un dirigeant de la Cité. On comprendra toute la grandeur de cette vision de la France quand il présidera à ses destinées. Ces Mémoires permettent au lecteur curieux de l’histoire de la France après 1945 de comprendre les racines de la diplomatie française à partir de 1958, sachant que c’est sans doute dans ce domaine que l’héritage du Général a été le plus fécond, puisque ses principes sont encore  les grandes lignes de notre politique extérieure (sans les moyens de les appliquer, mais c’est une autre histoire).

Le bureau du Général, dans la tour octogonale rajoutée à la maison après la guerre: le lieu de l’écriture

Enfin, que peut-on connaître d’un homme aussi secret que le Général de Gaulle, en lisant ses Mémoires ? Je l’ai dit et je le redis, nous sommes là à l’opposé des Mémoires d’Outre-tombe où Chateaubriand se dévoile constamment (dans la lignée du romantisme ambiant). On ne trouve aucun paragraphe complet qui parle de l’homme de Gaulle ou de sa famille. Il faut être aux aguets et grappiller de brèves informations, disséminées dans les autres trames du récit. On sait, par les historiens, que sa famille avait fui la maison de Colombey et était venue se réfugier dans la famille bretonne. Ils décidèrent, sur le conseil du Général, de fuir en bateau et de gagner l’Angleterre. Ce fut très difficile, dangereux et il s’inquiète beaucoup de ne pas avoir de nouvelles. Enfin, il apprit qu’ils étaient sains et saufs et en Angleterre. Dès lors, il va s’efforcer d’avoir sa famille près de lui. Il fait une rapide allusion aux changements de domiciles du séjour londonien, mais nous n’en savons pas plus. On sait qu’il se débrouillait pour passer un peu de temps avec Anne et Yvonne. Son fils et sa fille vivaient leurs vies : le fils était dans la marine de guerre et la fille continuait ses études. Et c’est tout ce qui filtre des plus de trois cents pages du livre ! Sur les états d’âme du général, il ne faut pas en attendre plus. Très symptomatiquement, c’est seulement dans la dernière page du volume qu’il fracture un tout petit peu l’armure. Je vous donne ces dernières lignes :

« Je fais le bilan du passé. Il et positif, mais cruel. « Homme par homme, morceau par morceau », la France Combattante est, assurément, devenue solide et cohérente. Mais, pour payer ce résultat, combien a-t-il fallu de pertes, de chagrins, de déchirements! La phase nouvelle, nous l’abordons avec des moyens appréciables: 70 000 hommes sous les armes, des chefs de haute qualité, des territoires en plein effort, une résistance intérieure qui va croissant, un gouvernement obéi, une autorité connue, sinon reconnue dans le monde. Nul doute que la suite des événements doive faire lever d’autres forces. Pourtant, je ne me leurre pas sur les obstacles de la route : puissance de l’ennemi; malveillance des États alliés; parmi les Français, hostilité des officiels et des privilégiés, intrigues de certains, inertie d’un grand nombre et, pour finir, danger de subversion générale. Et moi, pauvre homme! aurai-je assez de clairvoyance, de fermeté, d’habileté pour maîtriser jusqu’au bout les épreuves? Quand bien même, d’ailleurs, je réussirais à mener à la victoire un peuple à la fin rassemblé, que sera, ensuite, son avenir? Entre-temps, combien de ruines se seront ajoutées à ses ruines, de division à ses divisions? Alors, le péril passé, les lampions éteints, quels flots de boue déferleront sur la France? (p. 326). »

Je souligne la seule phrase vraiment personnelle de cette conclusion. On y sent, un instant, un homme qui a conscience de ses limites et de l’ampleur de la tâche qui l’attend, un peu écrasé par tout ce qui vient. Comment ne le serait-il pas ? On appréciera aussi, hélas !, la lucidité de la phrase finale, qui laisse entrevoir des lendemains qui déchantent.

C’est peu de dire que les Mémoires de guerre sont une œuvre de premier ordre, comme leur auteur est un homme d’exception. Ce qui ne signifie pas qu’il soit en tout admirable et qu’il n’ait pas commis de grandes erreurs, mais rappelons-nous les mots de Péguy, une des grandes influences de de Gaulle : « Ils ont les mains pures, mais ils n’ont pas de mains ! » L’exercice du pouvoir amène à faire des choix, à trancher des situations, à commettre des actes lourds. Pour Charles de Gaulle, la ligne directrice était la sécurité et la grandeur de la France. Chateaubriand, qui admirait le génie de Bonaparte, ne lui a jamais pardonné l’exécution du Duc d’Enghien, crime gratuit selon lui, car il ne représentait aucune menace pour le pays. On reprochera à de Gaulle président de ne pas avoir gracié le lieutenant-colonel Bastien-Thiry, l’auteur d’un attentat contre lui. À chacun de juger. Mais, pensons à ce que nous aurions fait en de telles circonstances, et cela nous rendra plus prudent dans nos jugements.

Le Général de Gaulle est un grand écrivain. Il a choisi de vouer sa plume à la guerre et à la politique. Mais ces textes ne l’empêchent pas laisser apparaître sa grande culture, notamment antique et littéraire – de nombreuses allusions parsèment le texte -, en cela fruit d’une instruction qui donnait des humanités à ses enfants, les armant pour comprendre la vie. Il faut lire et relire ce texte qui doit avoir une place de choix dans nos bibliothèques.

Jean-Michel Dauriac – Septembre 2026.

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Souffrances et bonheur du chrétien

François Mauriac – Le livre de poche chrétien A35, 1963 (première édition 1931)

Petit livre d’un grand écrivain du XXe siècle, repris plus de trente ans après sa première édition, en 1931, dans le cadre de cette collection du livre de poche intitulée Le livre de poche chrétien. Mauriac fut, avec André Gide, le grand ordonnateur des Lettres françaises, jusqu’au début des années 1950. L’un est un protestant relaps (Gide), l’autre un catholique torturé. Les deux sont des moralistes, quoi qu’ils en aient pu dire. Par ailleurs, tous deux très grands écrivains et, qui plus est, très « populaires ».

Cet opuscule reprend deux textes et un codicille, écrits à la demande de la presse, en leur temps. Ils sont dans l’ordre chronologique dans cette publication. Une préface très distanciée où Mauriac parle de lui à la troisième personne, comme si quelqu’un d’autre écrivait cela, ouvre le livre. Cette préface est très importante pour l’auteur, car elle lui permet de relativiser la valeur du premier texte, Souffrances du chrétien, dont il affirme qu’il en saurait plus l’écrire au moment où il rédige la préface (sans doute à ‘occasion de la réédition en livre de poche, soit trente ans tard).

Autant le dire d’emblée : je n’ai guère goûté ce livre. Alors même que le sujet me semblait porteur d’une réflexion qui peut intéresser tout croyant. Mais Mauriac a choisi un angle de vue très étroit dans son premier texte, sur les souffrances du chrétien : celui des problèmes de la chair, de l’amour et du sexe. Bien sûr, comme toujours chez lui, cela n’est jamais cru et direct, mais enveloppé de circonvolutions qui disent sans dire, ce qui est vite assez insupportable. Il est manifeste que l’auteur parle d’abord de lui et de ses tentations. Et, à dire vrai, cela brosse un portrait peu attirant de l’homme. Il passe son temps à se défier de l’amour, le plus grand des dangers pour l’être humain, celui qui lui fait perdre la tête et le précipite dans les péchés abominables. C’est une littérature janséniste  très difficile à avaler. D’ailleurs ses deux seules sources sont Pascal dans ses affirmations les plus puritaines et des sermons de Bossuet sur la chair. Le tout s’additionne pour donner un texte vraiment repoussant de contrition et de peur du mal. Cet homme ne connaît nullement la « liberté glorieuse des enfants de Dieu », pour reprendre une expression biblique, mais seulement l’abominable peur de l’enfer. On est plongé dans une littérature d’effroi, et même si cela est bien écrit, c’est totalement anachronique et contraire à l’esprit évangélique. L’image du christianisme qui s’en dégage est celle d’une religion de la peur et de l’interdit, exactement le contraire de celle prêchée par le Christ. Et lorsqu’on arrive aux textes sur le bonheur, on n’y trouve pas le moyen d’effacer l’horreur de la première partie. Je dirais, pour parler un français trivial que Mauriac « rame » pour essayer de montrer le bonheur du chrétien, mais qu’il n’y parvient guère.

Ce livre est exactement ce qu’il faut faire lire à un athée pour qu’il le reste. Comment pourrait-il avoir envie de devenir comme cela ? Cet opuscule met en valeur ce qui était le plus mauvais côté du catholicisme d’avant le concile Vatican II : une religion de la peur, de la contrainte, de la haine du corps et de l’amour. Intéressant comme contre-témoignage, mais pas engageant. Cela me confirme dans l’idée d’un François Mauriac pas vraiment boute-en-train. Oubliable.

Jean-Michel Dauriac, Les Bordes, mars 2026.

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Le voyage du centurion

Ernest Psichari – Le livre de poche chrétien A13, 1962.

Ce livre est une réimpression d’un ouvrage qui a connu un succès certain en son temps, lors de sa première publication, en 1916. Son jeune auteur, Ernest Psichari, officier français, avait été tué dès le début de la guerre, en 1915, comme Péguy. La version que je présente est celle de la collection populaire Le livre de poche chrétien (voir l’article sur ce thème), en 1962. Elle est précédée d’une préface du philosophe Jacques Maritain, grand admirateur de cet auteur.

J’avais souvent entendu parler de ce livre, notamment dans les livres de Théodore Monod, qui le tenait en haute estime, amoureux comme lui du désert. Car cet ouvrage ne traite que du désert, au sens matériel du terme. Il aurait d’ailleurs pu s’appeler Maxence au désert, ce qui aurait été plus concret pour les futurs lecteurs. Car le titre est une métaphore qu’il faut un certain temps pour comprendre[1], surtout si l’on n’est pas familier de la lecture des Evangiles. Nous y reviendrons.

Pour bien comprendre ce livre, son contenu, son auteur, sa réception en son temps, il faut connaître le contexte. Au début du XXe siècle, la France est une grande puissance coloniale, la deuxième derrière le Royaume-Uni. Et l’essentiel de son Empire est en Afrique, réparti en trois secteurs très vastes : l’Afrique du Nord, avec le contrôle des trois pays du Maghreb, l’ Afrique subsaharienne et occidentale et l’Afrique Equatoriale. Par les deux premiers ensemble la France contrôle une très grande partie du désert du Sahara. Elle possède donc des troupes coloniales, formées de soldats issus des colonies et d’officiers et sous-officiers français. Une de ces troupes est celle des méharistes, les chameliers qui patrouillent dans le désert et occupent les fortins dispersés un peu partout, y représentant l’autorité de la France. Le héros du livre, Maxence, est lieutenant dans ces troupes méharistes. A cette époque, il y a une forte magie orientaliste et africaine, les méharistes sont vus et décrits comme des aventuriers, très populaires, notamment chez la jeunesse. Il existe toute une littérature romanesque consacrée à ces hommes. Ceci explique le succès du livre de Psichari à sa sortie : il est, d’une certaine façon, dans l’air du temps. Aujourd’hui, plus d’un siècle après sa parution, comme toute cette littérature coloniale, il est décalé avec l’ambiance présente et serait gravement accusé des pires maux racistes et fascistes. Mais il ne faut pas entrer dans ce jeu anachronique : il faut le lire dans la peau d’un lecteur de 1916.

Maxence est donc un jeune lieutenant qui approche la trentaine ; en fait, il est le double de l’auteur qui a choisi la fiction pour raconter son expérience spirituelle au désert. Ce jeune homme est présenté comme blasé et revenu de tout, écœuré par la civilisation française et incapable d’aimer. Il ne nous en est pas dit plus sur les raisons de cet état moral. Il faut noter qu’on observe des similitudes avec Charles de Foucauld et que cela n’est pas fortuit, la démarche étant la même. Ces deux jeunes hommes ont choisi l’armée en espérant y trouver le remède à leur vie antérieure, par la discipline et l’épreuve de son courage et de sa volonté. Mais ce peut aussi être une fuite. Ce fut clairement le cas pour de Foucault. Dans le cas de Maxence, il semble que le remède ait eu une certaine efficacité. En effet, tout le début du roman, quand il décrit le départ pour l’expédition dans la zone désertique, semble montrer un esprit plus apaisé, éloigné du superficiel. La minéralité du désert n’autorise pas les faux-semblants. Théodore Monod a fort bien exprimé cela dans les livres qu’il a consacrés à sa passion pour le Sahara.  Il retrouve un équilibre en faisant son métier, qu’il prend très au sérieux, notamment les relations avec les natifs. Mais l’auteur nous rappelle que la situation n’est paisible qu’en apparence : l’escouade sera attaquée de nuit par un groupe rebelle de nomades. La colonisation est bien un envahissement auquel certains refusent de céder ! Ce n’est pas la paix, mais un climat de guerre larvée.

Au milieu de cet univers plutôt hostile, Maxence a tout le temps de méditer sur sa vie. Et peu à peu s’immisce dans son esprit la pensée de l’infini, c’est le retour de Dieu. D’abord sous une forme païenne, liée à la nature, puis sous la forme indéfinie du Dieu universel. Mais la Présence est de plus en plus nette.  Cependant, Elle ne dit rien, elle reste muette. Et Maxence souffre de ce silence. Il appelle une réponse à ses interrogations et à sa quête, et rien ne se produit. Jusqu’à ce qu’il comprenne que la réponse ne peut venir que s’il lui permet d’être. Et c’est à la toute fin du livre, dans les trois dernières pages qu’il ouvre enfin son cœur et se met à prier sur les mots du Notre Père. Alors la grâce peut couler et Maxence enfin trouver la réponse à toutes ses questions et un sens à sa vie.

L’auteur coupe net son récit à ce moment. De la réponse de Dieu, des modalités de la Grâce pour lui et du chemin de conversion nous ne saurons rien de plus. Le ciel s’est ouvert pour Maxence/Ernest, mais de manière intime, sans spectaculaire. A chacun ensuite son chemin.

Ernest Psichari, mort en 1914, à 30 ans.

A la lecture de ce livre, je comprends mieux son succès dans les années du début du XXe siècle. Il allie un récit militaire de service et de patriotisme et une recherche spirituelle. En quelque sorte une mystique du soldat. C’est tout à fait dans la mentalité de l’époque. La voie que nous montre Ernest Psichari n’est pas une rupture violente avec le monde et la société. Ce serait plutôt un retour aux sources familiales et à la tradition. Ceci a tout pour plaire aux catholiques de ce temps. De la violence morale du message de Jésus, il n’est pas ici question. Et on ne peut bien évidemment que s’interroger sur la remise en question que cela devrait provoquer dans l’être intérieur du jeune lieutenant. On ne sort pas indemnes d’une conversion.

Ce livre peut être apprécié par tout type de lecteur : l’athée y trouvera des questions existentielles qu’il ne peut manquer de se poser, le patriote y verra un homme qui aime servir son pays, le spirituel y décèlera une âme en souffrance qui doit d’abord passer au désert (intérieur) pour atteindre la source de vie, l’oasis tant cherchée. C’est tout simplement que c’est un bon livre, de la belle littérature qui a bien résisté à l’usure du temps. Si le contexte a vieilli, la démarche reste actuelle et il est assez aisé de transposer cette quête. La difficulté tient seulement à la disponibilité de ce titre, qu’il faut aller chercher en occasion.

Jean-Michel Dauriac – Les Bordes – Mars 2026.


[1] Le titre joue sur deux textes du Nouveau Testament où un centurion romain est mis en scène face à Jésus et, dans les deux cas, reconnaît sa divinité et son pouvoir. Une citation en latin parlant du premier extrait est d’ailleurs en exergue sur la page de titre, mais elle est totalement incompréhensible pour la grande majorité des lecteurs – la version en français serait vraiment meilleure.

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