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Le Blog à Jean-Mi ! Posts

La double mort de Marc Bloch – Alya Aglan

Collection Champs, Flammarion – 2026

Mardi 23 juin, Marc Bloch et son épouse entrent au Panthéon où « Aux grands hommes, la Patrie reconnaissante » rend hommage aux personnes exemplaires dans un domaine des fameuses « valeurs républicaines ». Disons d’emblée que ce n’est que justice. Et que cette vie a en effet une forte valeur exemplaire qui se doit d’être saluée et transmise.

Marc Bloch (1886-1944) est un homme triple dont ce petit livre passionnant nous narre la double mort. D’abord, Marc Bloch est un très grand historien français, un des trois ou quatre plus grands du XXe siècle, aux côtés de Lucien Febvre, Fernand Braudel et Jacques Le Goff (ce n’est pas faire injure aux François Furet, Mona Ozouf, Pierre Miquel et autres de les mettre un cran en-dessous). Majeur, car fondateur. Il est, aux côtés de son ami Lucien Febvre, l’inventeur-animateur de la célèbre revue des Annales d’histoire économique et sociale, appelée couramment Les Annales, revue qui a fait école et a marqué un véritable tournant dans la démarche des historiens, français d’abord, puis bien au-delà. Il a aussi été l’auteur d’ouvrages décisifs pour l’histoire médiévale et pour l’approche des campagnes françaises (voir la bibliographie dans l’article Marc Bloch de Wikipédia). L’université de Strasbourg des sciences humaines portait son nom quand je m’y suis inscrit, avant la fusion qui a donné Université de Strasbourg. Car l’histoire familiale de la famille Bloch est intimement liée à celle de l’Alsace et Marc y fut professeur jusqu’à la défaite française de 1940.

Mais Bloch est aussi un soldat et un patriote, qui a combattu durant les deux guerres mondiales, a servi avec honneur et courage et a été décoré des plus hautes distinctions accessibles à un civil. Il a atteint le grade de capitaine, ce qui est très rare sans être militaire de carrière. À 53 ans, en 1939, il fera le forcing pour être rappelé sous les drapeaux et défendre la France. Il connaîtra la débâcle de juin 1940 et évitera d’être fait prisonnier en abandonnant au bon moment son uniforme. De cette triste expérience, qu’il analyse autant en citoyen amoureux de sa patrie qu’en intellectuel de l’histoire, il sortira un très grand livre publié à titre posthume, L’étrange défaite, que j’ai chroniqué longuement. Marc Bloch est habité par l’amour de la France dont il se sent par toutes les fibres de son corps et les pensées de son cerveau un citoyen. Il faudra attendre le triste régime de Vichy, du sénile Pétain et des salauds patentés comme Laval ou Doriot, pour que ce citoyen découvre qu’il n’est plus français, mais « juif », ce qui n’a jamais été une nationalité, dans l’histoire.

Enfin, Marc Bloch fut un résistant contre le nazisme et l’occupant de la France. D’abord résistant intellectuel qui publiait des textes sous pseudonymes ou initiales dans des revues savantes, alors que les juifs étaient interdits de publication. Puis militant intellectuel de la Résistance, rédigeant rapport et projets pour l’après-guerre, à la demande. Et, finalement, chef régional de réseau. C’est en cette « qualité » de « terroriste » qu’il fut arrêté le 8 mars 1944, sur un pont de Lyon, par la bande de criminels appointés par les Allemands, la bande à Gueule Tordue, surnom de leur leader Francis André. Torturé affreusement par Barbie et ses séides, il parlera, mais donnera des renseignements au compte-goutte, laissant le temps à ses amis de décamper. Il est assassiné en rase campagne par les SS, comme le résume ce passage de l’article Wikipédia :

« Bloch est arrêté sur le Pont de la Boucle, à Lyon le 8 mars 1944, par l’équipe de Francis André[29], collaborateur français de la Gestapo. Il est interné à la prison Montluc et torturé pendant des jours, soumis à des coups et à des bains glacés, mais il ne donne jamais aucune information utile[30],[31]. Le soir, il enseigne la France à des prisonniers français[17] ; il divulgue cependant à la Gestapo des renseignements déjà connus ou inutilisables, conformément aux pratiques de la Résistance dans ces circonstances[25].

Il meurt pour la France dans la soirée du 16 juin 1944, fusillé dans le dos par quatre tueurs de la Gestapo, aux côtés de vingt-sept autres résistants rassemblés par groupes de quatre[17] « qu’il animait de son courage », à Roussille[32] sur la commune de Saint-Didier-de-Formans[30], comme le relate Georges Altman[33].

Jusqu’au bout il sera resté le grand professeur, amoureux de la France.

À cet homme exemplaire,  les crapules de Vichy assènent une double mort, comme le dit le titre du livre commenté.

La première mort est celle du citoyen français Marc Bloch, universitaire de renom, médaillé de guerre et auteur de grands livres. La France aurait dû se réjouir d’avoir de tels hommes. Au lieu de quoi, les dérobeurs de l’État français à la tête de la France vaincue depuis juillet 1940 vont inventer une nouvelle catégorie de citoyens, disparue depuis la Révolution, le « juif ». Le juif est une synthèse absurde des antisémites forcenés qui pilotent les instances du pays : il est à la fois, et selon les besoins, l’adepte d’une religion, donc un croyant auquel on refuse une des libertés fondamentales de notre tradition, la liberté de religion ou d’athéisme, et une sorte de citoyen étranger d’un pays qui n’a jamais existé, Israël. Plus grave encore, pour la première fois dans notre histoire moderne, on va revenir sur la naturalisation de milliers de personnes juives, françaises depuis 1927, les rendant apatrides, sans aucun fondement légal, au mépris de tout le droit français. Bloch ne sera pas dans ce cas, lui qui est d’une famille française depuis longtemps et ayant chois la France en 1871 et donc, ayant quitté son Alsace natale. On mesure bien, à ces détails , toute l’horreur et l’infamie qu’ont représentées ces mesures qui le privèrent d‘abor de son emploi, puis bloquèrent tous ses avoirs bancaires, le mettant dans une situation très précaire, lui et sa famille. C’est là qu’il se réfugia dans sa maison de vacances en Creuse, dans le hameau de Fougères qui lui donnera un de ses premiers pseudonymes de résistant. Mort civique donc en premier lieu, avec tout ce que cela signifie pour  le capitaine Marc Bloch.

Puis vint la seconde mort, physique, celle du résistant Narbonne, devenu un des chefs de réseau de la région lyonnaise, dénoncé, sous la torture par un résistant arrêté et retourné. Celle-là, il la savait possible à chaque détour du chemin, il en avait fait le choix en s’engageant pour sa patrie. Il faut rapporter cette arrestation au climat de terreur que faisaient régner la SS et ses sbires sur la région lyonnaise en 1943-44. Les gestapistes avaient recruté des criminels français qui ratissaient le pays et arrêtaient les résistants dénoncés et raflaient aussi les biens de juifs qu’ils retrouvaient. C’était l’alliance du banditisme et de la barbarie. Les responsables du grand coup de filet de début 44 qui décapita en grande partie la Résistance lyonnaise furent arrêtés en Italie où ils avaient fui après le départ des Allemands, ils furent jugés, condamnés à mort et exécutés.

Ce petit livre a le grand mérite de raconter de manière concise, mais très documentée et sourcée, les vies et morts de Marc Bloch. À ceux qui ne voudraient et ne pourraient en lire plus sur Bloch, je recommande vivement cette lecture.

Jean-Michel Dauriac – juin 2026.

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Le patelin de Notre-Dame – P. Martial Lekeux

Editions Saint-Michel – Bruxelles – 1927.

Cinq ans après Mes cloîtres dans la tempête, Martial Lekeux, Franciscain ordonné prêtre et commandant d’artillerie de réserve, écrit un second livre sur la guerre de 14-18 qu’il a vécu comme officier (voir l’article précédent pour le détail). Cette fois-ci, il écrit sur commande, un livre dont la vente servira à édifier un « calvaire du souvenir », près de la « chapelle du souvenir » qui a été construite dans le petit village de Oud-Stuyvenskerke, en Flandre maritime, lieu où il a passé une bonne partie de la guerre. Il accepte et précise dans l’avant-propos que ce livre parlera très peu de lui, mais surtout de la guerre et des combattants. En effet, c’est ce qu’il fait.

Et c’est aussi ce qui fait que ce livre déçoit par rapport au précédent. Ici, on est dans un « banal » livre de souvenirs de guerre de tranchées, une sorte de Verdun des marais côtiers de l’Yser.

Voici un croquis qui permet de voir que le cadre spatial est assez réduit : c’est la fameuse « guerre de position »

Sur croquis on identifie le hameau central et sa tour, que les deux phtographies suivantes montrent avant la guerre.

Cette tour joue un très grand rôle dans le récit de Mes cloîtres dans la tempêtes, j’y renvoie le lecteur. Les bombardements intensifs et ciblés finiront par la détruire, chassant le lieutenant Lekeux de son poste privilégié d’observation sur les batteries allemandes. Voci ce qu’elle est après les bombardements de la première année.

Et voici ce qu’il en reste au moment de la rédaction de ce livre.

Près de cette ruine a été construite une chapelle du souvenir, qui rend grâce à la vierge de la victoire, qui a longtemps protégé l’édifice et le Lieutenant.

Pour terminer une photo de l’intérieur de la dite-chapelle.

Il faut donc dire que le talent d‘écrivain de Martial Lekeux est toujours là, qu’il y a quelques petits moments très réussis, mais noyés dans le récit confus d’opérations qui ne peuvent que parler à des anciens combattants. Lisez-donc la nouvelle édition agrémentée de photos de Mes cloîtres dans la tempête, disponible aux éditions DE SCHORRE.

Jean-Michel Dauriac – septembre 2026.

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Mes cloîtres dans la tempête – Fr. Martial Lekeux, Franciscain, commandant d’artillerie.

Librairie Plon, Paris, 1922.

Dans le livre consacré à la vie de sa mère[1], Kolkhoze, que j’ai chroniqué ailleurs, Emmanuel Carrère dit qu’elle employait souvent l’adjectif « épatant » pour signifier son enthousiasme. Voici un terme bien daté, qui fusait de partout dans les années 1930-1950 et qui a quasiment disparu du lexique populaire usuel. Et pourtant, c’est ce mot que j’ai envie d’utiliser aujourd’hui pour parler du sujet du jour ! Ce livre est vraiment épatant ! La preuve : il y eut 150 éditions de l’ouvrage entre 1922 et 1938. C’est le livre sur la Grande Guerre le plus diffusé en Belgique. Mais ce n’est pas par son succès que se justifie le terme « épatant ». C’est parce qu’il est « épatant » qu’il a connu un tel succès !

Je sais parfaitement que j’appartiens sans doute à la dernière génération qui s’intéresse à cette grande boucherie de 1914-1918, pour la bonne raison que nos grands-pères avaient combattu à Verdun ou sur la Somme. Mais tout cela disparaît inexorablement, alors même, qu’à l’heure où j’écris ces lignes, dans l’est de l’Europe, se livre une guerre qui est l’exacte reproduction de celle de 14-18, mais où les Verdun, Les Eparges, Soissons ou Abbeville se nomment Donbass, Marioupol, Crimée et autres villages-martyrs.  Nous n’avons donc rien appris ! Que restera-t-il dans la littérature et l’Histoire de cette tuerie suicidaire pour l’Europe ? Quelques titres connus seulement des chercheurs ou des collectionneurs. Celui de Martial Lekeux en fera-t-il partie ? Je l’espère, mais sans grandes illusions, tant l’homme est oublieux de sa propre destinée.

Pourquoi donc ce livre est-il « épatant » ? Pour éviter de dire qu’il est « bouleversant », terme qui risque d’être mal compris. On est ici à cent lieues du pathos sentimental que ce terme recouvre en général dans la bouche ou sous la plume des journalistes. Ce livre est de ceux qui remuent les tripes et qui, oui on peu même aller jusque là, qui vous nouent la gorge et vous tirent des larmes solitaires de lecteur. Mais il est aussi « épatant » au sens premier du mot : il nous épate, nous surprend totalement. Le lire c’est accepter de vivre cette expérience personnelle de la surprise et de l’émotion.

Martila Lekeux, moine franciscain et officier durant la Grande Guerre

Parlons d’abord de l’auteur. Edouard Lekeux, sujet belge, est né en 1884 et mort, en Belgique toujours, en 1962, à 78 ans. Mais son livre est attribué à Martial Lekeux. C’est bien lui, pourtant. Martial est le prénom qu’il reçoit lorsqu’il rentre dans l’ordre des frères mineurs (o.f.m) en 1911, ceci en raison de sa profession : il était officier de carrière dans l’armée belge. Le voici donc moine dans un couvent de disciples de Saint François ! L’article de Wikipedia avance une explication personnelle que ej vous laisse découvrir, si cel vous tente.

Puis surviennent, en août 1914, la déclaration de guerre et l’attaque allemande sur les Pays-Bas et la Belgique. Et là, première surprise, qui ouvre d’ailleurs le livre, c’est la violence de la crise qui secoue Lekeux :

« La guerre ! La guerre sur les villes de Belgique ! C’est donc vrai, mon Dieu !… Mon esprit, désemparé, cherche en vain à fixer cette chose monstrueuse, énorme, démesurée… » (P.17).

La guerre le rattrape dans son couvent et réveille en lui le métier abandonné. Il va supplier son Provincial de le laisser partir se battre. Il ne s’agit pas d’être aumônier, comme el seront de très nombreux prêtres, mais de combattre, les armes à la main ! On imagine bien la stupeur du Père Provincial. Il lui accorde finalement son autorisation et Martial Lekeux se rend à Liège où il réintègre l’armée au titre d’ancien « officier démissionnaire ». Il sera dorénavant le lieutenant Lekeux.

Un des grands ressorts de cette lecture est évidemment dans ce nœud gordien entre franciscanisme et militarisme. A priori, on ne voit aucun point commun entre les enfants de celui qui prêchait aux oiseaux et ceux qui démolissent les forêts à coup de canon ! C’est bien cela qui m’a interpelé, au départ. Je ne comprenais pas, moi le Tolstoïen ellulien, opposé par principe à toute armée et violence militaire, comment ce frère pouvait oser cela. Après la lecture de son livre, je puis dire que je comprends pourquoi il l’a fait, bien que je en sois pas convaincu au plan moral et spirituel, surtout quand on connaît le résultat final de la résistance belge face au rouleau compresseur prussien.

Martial  L. est intimement convaincu qu’il va combattre au nom du Christ pour défendre la foi contre les barbares que sont les Allemands. Je ne le suis pas sur ce terrain, car cela revient à valider le « Dieu est avec nous » de tous les tueurs légaux de toutes les guerres. Un pays catholique était agressé par un empire protestant, mais cela restait un conflit entre chrétiens, pas la croisade médiévale. Dans la suite du livre il sera donné une occasion de mettre en regard catholicisme et protestantisme et d’entendre l’avis du frère Lekeux, lequel ne sera pas vraiment œcuménique, mais en ces temps, il n’était pas encore de saison, il faudra un second conflit mondial pour que l’idée s’impose comme une évidence inévitable  – sauf aux sectaires et arriérés figés dans une religion vide – et que les diverses églises chrétiennes considèrent enfin toute ce qui les unit et la relativité de ce qui les sépare. Donc, Martial va au combat, d’abord sur une batterie d’artillerie qui capitule très vite, puis sur le front occidental belge, en Flandres, là où les troupes se sont réunis pour résister, dans les marais flamands.

L’essentiel du livre se situe dans cette région au sud d‘Anvers, proche du fleuve Yser et la bataille du même nom. Très vite, Lekeux est nommé officier observateur, avec la tâche de débusquer visuellement les batteries allemandes et d’identifier les troupes au sol. Ceci à partir de poste plus ou moins en hauteur. Le récit le montre dans diverses positions d’observation. Il vit dans la boue, les rats, les cadavres, l’odeur pestilentielle des tranchées et de l’humidité croupie. Il voit la mort frapper tout près de lui, des hommes qu’il avait appris à apprécier ou qu’il découvrait post-mortem. En ce sens, c’est bien un livre d guerre que celui-ci, à l’égal de ceux de Remarque, Barbusse ou Genevoix. L’originalité de livre-là est, pour nous, de nous conduire dans les moeres flandriennes et de nous y faire vivre un autre aspect de la guerre de tranchées. C’est tout aussi absurde et saignant qu’à Verdun ou Soissons, mais avec la mer en toile de fond et l’eau omniprésente : c’est comme une aqua alta vénitienne permanente. Les Belges meurent comme les Français, au hasard des bombardements, des salves à l’aveugle ou des attaques adverses. Ils meurent sans comprendre, juste après avoir juré et maudit « les boches », ils croupissent et pourrissent dans l’eau en attendant une accalmie. La seule différence est qu’ils meurent souvent au cri de « Vive le Roi ! », car la Belgique est un royaume et les Belges un peuple attaché à ses souverains.

Mais, s’il n’y avait que ces récits de désolation, de fraternité des armes et de courts répits, ce en serait qu’un livre de plus sur la Grande Guerre. Or, il est bien plus que cela. Et il le doit à la double qualité de Martial Lekeux. S’il est incontestablement un bon officier – il y en a de nombreuses preuves dans son récit – il est aussi un vrai franciscain – et il y en a aussi de magnifique spreuves dans les pages de cet ouvrage. C’est sur ces pages-là que ej veux maintenant me concentrer. Je citerai quelques exemples qui vous inciteront, je l’espère, à faire l’effort de vous procurer ce livre.

Comment concilier sa mission d‘observateur, sans cesse aux aguets et sollicité par les troupes, et celle de moine, avec sa nécessaire prière et vie spirituelle et religieuse ? L’épisode de la tour de Oud-Stuivekenskerke (Onze-Lieve-Vrouw-Hoekje), village-martyr dont seul le clocher de l’église demeure debout. Il décide d’installer son bivouac et son point d’observation au sommet découvert de ce clocher. Comme il n’y a plus d’escalier car tout a été éventré, on lui confectionne une échelle faite de plusieurs échelles liées ensemble (extrêmement instable) et il s’installe seul là-haut.

La tour d’observation de Martial Lekeux

Et voici le franciscain qui fait retour. Il va faire de cette plate-forme à tout vent son cloître de campagne ! Il en tirera le titre de son livre. De là-haut, il peut voir toute la région environnante et rendra de grands services aux troupes au sol. Mais surtout, il peut prier et méditer seul, comme dans sa cellule du couvent. Comme il pu trouver un aumônier qui vient quotidiennement célébrer la messe dans les ruines en bas, il a ainsi établi un équilibre spirituel qui lui est absolument nécessaire. C’est là que son texte devient unique, car il réussit le tour de force de transformer un récit de guerre en une méditation spirituelle sur l’amour et la beauté.

« Parfois d’ailleurs aux jours de fièvre succédaient des périodes de calme plat : jours de brume et de pluie, où toute opération était rendue impossible. Alors l’observatoire devenait mon ermitage : tout seul, au-dessus des bruits d’en bas, en face du désert immobile, j’oubliais les Boches et la guerre ; et ce m’était une joie infinie d’être de nouveau moi-même et de retrouver la pleine vie de l’âme, qui, en bas, s’éparpillait parmi les rudes agitations du métier. Ah ! heureux celui qui, en ces jours troublés, avait, pour soutenir son énergie, le réconfort tout puissant du divin amour !… O Amour ! celui qui te possède est invinciblement heureux, car la souffrance elle-même n’est qu’une note nouvelle au cantique de la joie, et la mort n’y peut rien, sinon la couronner.

Mon Sauveur, ton Amour fidèle m’a suivi jusqu’en ces lieux incléments : c’est lui qui empêchait que ).mon âme ne fût lasse, ton sourire errait sur les ruines, illuminant toutes choses, et brillait en mon -cœur comme un rayon paisible pour m’inonder de bonheur et me rendre fort et joyeux ; et quand la mort grondait dans les ténèbres hostiles,Tu étais encore là pour me montrer le ciel… Sois béni, ô mon Dieu ! » (P. 151-152).

On n’a jamais rien lu de pareil dans les autres récits de guerre. Et ces lignes de paix et de joie jaillissent souvent au fil des pages, comme une respiration de l’âme au milieu d’un monde toxique. Je laisse le lecteur les découvrir dans son chemin au cours du livre.

Lekeux raconte que les soldats qui occupaient les ruines du village en comprenaient pas pourquoi els Allemands ne démolissaient pas cette tour ; Ils tiraient souvent, mais à côté. Ils ignoraient qu’n haut, sur une pierre saillante du mur découvert, le moine avait posé une petite statue de la Vierge qui lui avait été donnée à son d épart du couvent. Il est persuadée que c’est Elle qui l’a protégé tout le temps nécessaire. Puis, un jour, les Allemands ont visé juste et démoli la tour. Et le lieutenant Lekeux a dû partir pour d’autres missions.

Un des récits les plus émouvants se situe dans les débuts du livre, lorsque Lekeux est encore en garnison. On lui annonce que l’on va lui amener un espion allemand pour qu’il soit fusillé chez lui. Il raconte cela dans le chapitre titré La mort de l’espion Ehrardt (p.77-95). C’est incontestablement un des moments les plus poignants de son témoignage où il réunit, malgré lui, le côté le plus sectaire du catholicisme et le côté el plus universel du christianisme. Résumons : un espion a été arrêté dans une grande ville belge et condamné à mort ; il s’appelle Ehrardt, capitaine de réserve allemand. Il est protestant et demande à voir un pasteur pour communier. Ce qui lui est accordé. Le lieutenant est obligé d’assister à la scène.

«  La Cène Commence. Comme autel, la table graisseuse ; comme temple, le cachot sinistre dont la voûte suinte. […] Il y a quelque chose d’auguste et de poignant à ce rite qui est un viatique. Mais comme cela est vide et froid, comparé à la plénitude la Messe où l’Amour, présent, palpite et se donne ! Ehrardt suit machinalement les gestes du célébrant, les sourcils froncés. Et je ne puis m’empêcher de plaindre cet homme de n’avoir pour réconfort en cette heure suprême que cette communion fictive, qui ne lui infusera qu’une vie débile. Ah ! si je pouvais lui donner cet autre viatique, cette très réelle communion, baiser de Dieu avant le dernier pas ! » (P.79-80).

Je laisse le lecteur apprécier l’ouverture spirituelle ainsi manifestée ! C’est le climat du temps, la morgue d’une Eglise qui se croit unique. Mais c’est aussi une sorte d’insulte à la Sainte Cène, au nom d’une croyance (la présence réelle) inventée de toute pièce par la Tradition. Je n’en dirai pas plus, mais ce passage montre de quelles positions a dû partir l’œcuménisme.

Heureusement, dans le même chapitre, Martial Lekeux donne, à l’inverse, un magnifique témoignage de fraternité chrétienne à cet homme, son frère, qui n’a fait que servir son pays, comme il le fait aussi. Il va alors lui manifester son amour fraternel, saisissant sa main et lui parlant de cœur à cœur.

« Je prends dans mes mains ces pauvres mains froides d’angoisse, et, doucement :

Frère… La mort est le commencement de la Vie…

Il me regarde avec étonnement.

– Frère, vous croyez, n’est-ce pas ? Vous croyez en Jésus : souvenez-vous de son amour et de ses promesses. Il vous prend à Lui : c’est pour vous rendre heureux… Oh ! je vous envie, tenez vraiment je vous envie : demain vous allez être avec Lui, dans le ciel, et vous serez si heureux, si immensément heureux ! Il vous aime, Lui, il guérira votre souffrance. Oh ! oui, mourir, c’est commencer à vivre… notre vraie vie, pour toujours, là-haut… Et vous y reverrez vos enfants, votre femme, bientôt ! C’est si peu de chose, ces quelques années que nous passons ici… En attendant seulement.

Et voilà que, tout doucement, son visage s’est détendu, est devenu serein. Comme un écho, il répète, suivant des yeux un songe intérieur :

La mort est le commencement de la vie… là-haut, la patrie… toujours… Oui, c’est vrai, cela… Oh ! oui, sterben is leben, mourir c’est vivre… Mourir, c’est vivre ! […]

Et, longuement, fraternellement, dans la foi commune qui nous unit à Dieu, nous parlons du ciel, de l’amour, de la vie, et de choses merveilleuses et très douces : les choses éternelles pour lesquelles Dieu a créé tout cœur qui sait aimer… » (P.82-83).

En lisant cela, j’ai du mal à croire que c’est le même homme qui jugeait si mal le repas du Seigneur protestant, alors qu’ici, il agit en véritable chrétien face à un autre chrétien, en frère face à un frère qui partage la même espérance que lui. C’est cela la faiblesse humaine !

Au fil des pages on trouve d’autres épisodes tout aussi émouvants et vrais que celui-ci. Ainsi, un jour assiste-t-il à la dispute de deux soldats qui injurient en même temps l’aumônier qui cherche à les calmer. Il discute ensuite avec ce prêtre qui lui confie que ces deux garçons sont ses deux préférés, qu’ils sont de bons garçons. Or, tout ce qu’en a entendu Lekeux est paroles violentes, blasphèmes et menaces. Quelques minutes après, un obus fracasse la cave où ils étaient cachés, tue l’une des garçons et blesse à mort l’autre qui agonise. Il les voit alors serrer la main du curé et réclamer de lui les paroles qui vont les aider à aller vers Dieu, auquel ils croient tous les deux. Peu après, le curé montre la lettre qu’un des deux avait écrite pour ses parents : c’est une lettre pleine d’amour pour les parents et de haine pour la guerre qui rend trop dur le cœur des hommes. Martial comprend alors qu’il avait mal jugé ces deux jeunes hommes, car jugés sur l’apparence, alors que Dieu « regarde au cœur », comme le dit la Bible. Ce passage est extrêmement émouvant et nous montre à quel point nous pouvons, tous, passer à côté de la réalité des personnes et mal les juger.

Il faudrait encore citer de nombreuses pages de ce livre pour lui rendre justice. Mais il vaut encore mieux le lire. Je vous y encourage, car ce livre peut vous transformer intérieurement, par la profondeur de ses réflexions et par la beauté de la foi de Martial Lekeux et de ce qu’elle lui a permis de vivre. Ce livre ne m’a pas rendu militariste, mais je comprends que l’on puisse prendre els rames pour se défendre quand on est attaqué. Le risque est de se laisser submerger par la haine et de s’y perdre à jamais. Ce livre montre que pour cela, la foi chrétienne est un fabuleux antidote. J’ai tellement aimé ce livre que je viens le commander dans une édition neuve, car il est encore édité en Belgique : je mets le lien à la fin de cet article. L’éditeur promet des photos inédites de cette époque et deux cartes pour mieux se situer, ce que l’édition original ne contenait pas. Vous savez ce qu’il vous reste à faire !

Jean-Michel Dauriac – Août 2026.

Où commander ce livre ? Editions De Schorre, Bruxelles : 19 €, plus 5€ de frais de port.

https://www.deschorre.net/FR/cloitres-tempete.php

[1] Hélène Carrère d’Encausse, secrétaire perpatuelle de l’Académie fran_aise et historienne, décédée en 2025.

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