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De la Torah à l’Evangile : évolution des préceptes sur le corps – Table ronde interreligieuse de l’UPHG sur Les religions et le corps; 31 mars 2026

Ce texte est la contribution que j’ai apportée à cette table ronde sur le corps et les religions. C’est un texte très synthétique, puisque chaque participant dispose seulement de 10 à 15 minutes pour présenter le thème qu’il a choisi.

De la Torah à l’Evangile : évolution des préceptes sur le corps

La Bible chrétienne est l’assemblage de deux livres : le Tanakh (acronyme des trois débuts de mots des trois catégories de livres juifs de la Tradition), qui est le canon hébraïque, appelé souvent Bible juive, fixé définitivement à la fin du 1er siècle de l’ère présente et le Nouveau Testament, collection d’écrits des apôtres, centrée sur la personne et le message de Jésus de Nazareth dit Jésus-Christ pour les chrétiens. Ce recueil est fixé définitivement au Ive siècle de notre ère. Jésus étant un juif, sa vie et son message sont profondément marqués par la religion juive. Ce sont les écrits postérieurs (Epîtres et écrits des Pères de l’Eglise de la Tradition) qui vont y ajouter une conception plus gréco-latine de la pensée. Nous allons survoler les textes dans les deux religions concernant le rapport (large) au corps.

De quelques aspects de la loi mosaïque sur le corps humain, sous tous ses aspects.

Le cadre très limité qui nous est imparti ne permet qu’une évocation superficielle de textes denses et qui appellent interprétation. Voyons quelques thèmes :

Le cadre général est ec que l’on a appelé le « code de pureté » ou les « lois de purification », dans les Bibles chrétiennes. Les textes de base sont Livre du Lévitique, chapitres 11 à 18, Livre du Deutéronome (seconde loi), chapitres 12 à 26 (Code deutéronomique)

Les lois alimentaires : animaux purs et impurs :

Lévitique 11, lisons les versets 2 à 4 :

«  « Parlez aux fils d’Israël : Parmi tous les animaux terrestres, voici ceux que vous pouvez manger :

3  ceux qui ont le sabot fendu et qui ruminent, ceux-là, vous pouvez les manger.

4  Ainsi, parmi les ruminants et parmi les animaux ayant des sabots, vous ne devez pas manger ceux-ci : le chameau, car il rumine, mais n’a pas de sabots : pour vous il est impur ; »

Toutes les citations seront tirées de la TOB (Traduction œcuménique de la Bible)

Suit alors une longue énumération d’animaux, dont beaucoup n’ont pas été identifiés clairement, le tout accompagné de précision générique comme celle du verset 26 :

« toutes les bêtes qui ont le sabot non fendu ou qui ne ruminent pas-pour vous elles sont impures : quiconque les touche est impur. »

Les lois sur le corps : purification et interdits

La Loi prévoit des prescriptions pour les femmes qui viennent d ‘accoucher :

Lévitique 12 : 1-5 « 1 ¶  Le SEIGNEUR adressa la parole à Moïse :

2  « Parle aux fils d’Israël : Si une femme enceinte accouche d’un garçon, elle est impure pendant sept jours, aussi longtemps que lors de son indisposition menstruelle.

3  Le huitième jour, on circoncit le prépuce de l’enfant ;

4  ensuite, pendant trente-trois jours, elle attend la purification de son sang ; elle ne touche aucune chose sainte et ne se rend pas au sanctuaire jusqu’à ce que s’achève son temps de purification.

5  Si elle accouche d’une fille, pendant deux semaines elle est impure comme dans le cas de l’indisposition ; ensuite pendant soixante-six jours, elle attend la purification de son sang. »

Des rites de purification sont ensuite énoncés.

De même sont données des règles strictes pour la période du flux menstruel :

Lévitique 15 :19 à 28 « 19 ¶  Quand une femme est atteinte d’un écoulement, que du sang s’écoule de ses organes, elle est pour sept jours dans son indisposition, et quiconque la touche est impur jusqu’au soir.

20  Tout ce sur quoi elle s’est couchée en étant indisposée est impur, et tout ce sur quoi elle s’est assise est impur.

21  Quiconque touche son lit doit laver ses vêtements, se laver à l’eau, et il est impur jusqu’au soir.

22  Quiconque touche un objet où elle s’est assise, doit laver ses vêtements, se laver à l’eau, et il est impur jusqu’au soir.

23  Si quelque chose se trouve sur son lit ou sur l’objet où elle s’est assise, en y touchant on est impur jusqu’au soir.

24  Si, au moment où un homme couche avec elle, le sang de son indisposition s’écoule sur lui, l’homme est impur pour sept jours ; tout lit où il couche est impur.

25  Quand une femme est atteinte d’un écoulement de sang pendant plusieurs jours en dehors de sa période d’indisposition ou que l’écoulement se prolonge au-delà de son temps d’indisposition, son impureté dure aussi longtemps que dure l’écoulement ; elle est impure, tout comme pendant ses jours d’indisposition.

26  Tant que dure cet écoulement, tout lit où elle se couche est comme le lit de son temps d’indisposition ; et tout objet où elle s’assied est impur comme il est impur lors de son indisposition.

27  Quiconque les touche se rend impur ; il doit laver ses vêtements, se laver à l’eau, et il est impur jusqu’au soir.

28  Si son écoulement a pris fin, elle compte sept jours, et ensuite elle est purifiée. »

Suivent aussi les rites sacrificiels à accomplir.

Lévoitique 18 : 6 à 20 « 6 ¶  Nul d’entre vous ne s’approchera de quelqu’un de sa parenté, pour en découvrir la nudité. C’est moi, le SEIGNEUR.

7  Tu ne découvriras pas la nudité de ton père, ni celle de ta mère ; puisqu’elle est ta mère, tu ne découvriras pas sa nudité.

8  Tu ne découvriras pas la nudité d’une femme de ton père ; c’est la propre nudité de ton père.

9  Tu ne découvriras pas la nudité de ta sœur, qu’elle soit fille de ton père ou fille de ta mère, qu’elle soit élevée à la maison ou au-dehors.

10  Tu ne découvriras pas la nudité de la fille de ton fils ou de la fille de ta fille ; c’est ta propre nudité.

11  Tu ne découvriras pas la nudité de la fille d’une femme de ton père ; étant apparentée à ton père, elle est ta sœur.

12  Tu ne découvriras pas la nudité de la sœur de ton père ; elle est de la même chair que ton père.

13  Tu ne découvriras pas la nudité de la sœur de ta mère ; car elle est de la même chair que ta mère.

14  Tu ne découvriras pas la nudité du frère de ton père, en t’approchant de sa femme ; elle est ta tante.

15  Tu ne découvriras pas la nudité de ta belle-fille ; puisqu’elle est la femme de ton fils, tu ne découvriras pas sa nudité.

16  Tu ne découvriras pas la nudité de la femme de ton frère ; c’est la propre nudité de ton frère.

17  Tu ne découvriras pas la nudité d’une femme et de sa fille ; tu ne prendras, pour en découvrir la nudité, ni la fille de son fils ni la fille de sa fille ; elles sont de la même chair qu’elle ; ce serait une impudicité.

18  Tu ne prendras pas pour épouse la sœur de ta femme, au risque de provoquer des rivalités en découvrant sa nudité tant que ta femme est en vie.

19 ¶  Tu ne t’approcheras pas, pour en découvrir la nudité, d’une femme que son indisposition rend impure.

20  Tu n’auras pas de relations sexuelles avec la femme de ton compatriote, ce qui te rendrait impur.

21  Tu ne livreras pas l’un de tes enfants pour le faire passer au Molek et tu ne profaneras pas le nom de ton Dieu. C’est moi, le SEIGNEUR.

22  Tu ne coucheras pas avec un homme comme on couche avec une femme ; ce serait une abomination.

23  Tu n’auras pas de relations avec une bête, ce qui te rendrait impur ; et aucune femme ne s’offrira à une bête pour s’y accoupler, ce serait de la dépravation »

On trouve donc ici une liste d’interdit de caractère sexuel, dans le cadre de la famille, au sens large. On notera que les législations européennes se sont largement inspirées de ces interdits, par les traditions répercutées au fil des siècles.

Cas particulier : les lois sur le corps du lépreux

Le code de pureté consacre une place importante à la lèpre et aux maladies cutanées associées. Deux chapitres entiers y sont dévolus. La loi décrit les signes visibles des maladies qui entrainent une impureté totale, laquelle conduit à l’exclusion spatiale des lépreux.

Lévitique 13 : versets 1- 3  « 1 ¶  Le SEIGNEUR adressa la parole à Moïse et à Aaron :

2  « S’il se forme sur la peau d’un homme une boursouflure, une dartre ou une tache luisante, et que cela devienne une maladie de peau du genre lèpre, on l’amène au prêtre Aaron ou à l’un des prêtres ses fils ;

3  le prêtre procède à l’examen du mal de la peau. » 

De longues descriptions sont faites, ainsi que des cadres de temps pour faire plusieurs examens successifs, avant de déclarer impur le malade. De même, quand celui-ci est guéri, tout un processus de vérification est mis en œuvre, toujours sous la vérification des prêtres. Il faut alors tout un protocole de sacrifices rituels pour le réintégrer à la communauté. On trouve aussi dans cette section tout une pratique sur la lèpre des maisons (moisissures ou champignons, voire salpêtre), avec diagnostics, démolition ou réparation, puis sacrifices.

Ce code de pureté est donc très précis, à la fois en ce qui concerne ce qui entre dans les corps – la nourriture – que pour l’usage et la santé des corps. Il faut, bien entendu le lire à la lumière des pratiques et croyances de l’époque.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Sans porter de réponse précise, on peut mentionner les trois courants du judaïsme actuel, qui se positionnent très différemment face à la Torah.

  • Les ultra-orthodoxes font une lecture actuelle littérale de la loi et l’appliquent en ses termes. Ce courant a beaucoup progressé en Israël et est notamment très impliqué dans la colonisation des terres palestiniennes. Le dialogue interreligieux est en échec face à ce mouvement très sectaire et exclusif.
  • Les orthodoxes sont ceux qui s’inscrivent dans la tradition rabbinique, avec une tradition de la discussion et de la pluralité des interprétations . C’est le courant dominant du judaïsme français. Il participe au dialogue interreligieux depuis longtemps.
  • Les libéraux sont ceux qui prennent un recul critique face à la tradition et s’inscrivent dans la modernité. Ils sont très minoritaires en France. Ce sont ceux qui acceptent des femmes rabbins, comme Delphine Horvilleur ou Pauline Bébey. Ce courant est le plus ouvert ; il est très présent aux Etats-Unis.

Les comportements des juifs pratiquants vont donc varier considérablement en fonction du courant où ils s’inscrivent.

Voyons maintenant comment le christianisme a assumé cet héritage juif et l’a transformé.

L’Evangile et l’héritage juif : vers un dépassement de la Loi

Le christianisme n’a pas rompu totalement avec le judaïsme, il s’est inscrit dans une « infidèle fidélité ». Si Jésus reste un juif pratiquant mais critique, les Apôtres vont être amenés à prendre leurs distances avec la synagogue et avec la Loi. C’est Saint Paul qui en est l’artisan principal.

Jésus est à la fois fidèle et infidèle à la Loi

L’adultère et le divorce

Matthieu 5 : 31-32 « 31   « D’autre part il a été dit : Si quelqu’un répudie sa femme, qu’il lui remette un certificat de répudiation.

32  Et moi, je vous dis : quiconque répudie sa femme-sauf en cas d’union illégale-la pousse à l’adultère ; et si quelqu’un épouse une répudiée, il est adultère. »

La position de Jésus est ici plus dure que celle des rabbins, c’est un rejet du divorce, à une exception près (l’adultère). Position reprise aujourd’hui par les  fondamentalistes de tous camps.

Mais, en même temps, Jésus déclare sa position face à la Loi :

Matthieu 5 :17-19  « N’allez pas croire que je sois venu abroger la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abroger, mais accomplir.

18  Car, en vérité je vous le déclare, avant que ne passent le ciel et la terre, pas un i, pas un point sur l’i ne passera de la loi, que tout ne soit arrivé.

19  Dès lors celui qui transgressera un seul de ces plus petits commandements et enseignera aux hommes à faire de même sera déclaré le plus petit dans le Royaume des cieux ; au contraire, celui qui les mettra en pratique et les enseignera, celui-là sera déclaré grand dans le Royaume des cieux. »

Il reste donc attaché à la Loi, mais dans son esprit, pas dans sa lettre, ce que Saint Paul formulera plus tard ainsi :

«2 Corinthiens 3:6 « Il nous a aussi rendus capables d’être ministres d’une nouvelle alliance, non de la lettre, mais de l’esprit ; car la lettre tue, mais l’esprit vivifie. »

La subversion de la Loi est faite par Jésus au travers de l’amour : celui-ci est la valeur suprême, et celui qui vit l’amour du prochain et de Dieu dépasse les exigences de la Loi.

Matthieu 22 : 36  « Maître, quel est le grand commandement dans la Loi ? »

37  Jésus lui déclara : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta pensée.

38  C’est là le grand, le premier commandement.

39  Un second est aussi important : Tu aimeras ton prochain comme toi-même.

40  De ces deux commandements dépendent toute la Loi et les Prophètes. »

Dès lors, le chrétien n’a pas à chercher à observer les 613 mitsvot de la Torah, mais à vivre l’amour du prochain.

Evolution sur la question de la nourriture

Jésus va enseigner une autre conception de la pureté que celle de la LOI :

Marc 7 : « 14  Puis, appelant de nouveau la foule, il leur disait : « Ecoutez-moi tous et comprenez.

15  Il n’y a rien d’extérieur à l’homme qui puisse le rendre impur en pénétrant en lui, mais ce qui sort de l’homme, voilà ce qui rend l’homme impur. »

Mais c’est surtout Paul qui va modifier le regard sur les interdits alimentaires de la Loi

La liberté nouvelle du chrétien

Romains 14 : 14-21 « 14  Je le sais, j’en suis convaincu par le Seigneur Jésus : rien n’est impur en soi. Mais une chose est impure pour celui qui la considère comme telle.

15  Si, en prenant telle nourriture, tu attristes ton frère, tu ne marches plus selon l’amour. Garde-toi, pour une question de nourriture, de faire périr celui pour lequel Christ est mort.

16  Que votre privilège ne puisse être discrédité.

17  Car le Règne de Dieu n’est pas affaire de nourriture ou de boisson ; il est justice, paix et joie dans l’Esprit Saint.

18  C’est en servant le Christ de cette manière qu’on est agréable à Dieu et estimé des hommes.

19  Recherchons donc ce qui convient à la paix et à l’édification mutuelle.

20  Pour une question de nourriture, ne détruis pas l’œuvre de Dieu. Tout est pur, certes, mais il est mal de manger quelque chose lorsqu’on est ainsi cause de chute.

21  Ce qui est bien, c’est de ne pas manger de viande, de ne pas boire de vin, rien qui puisse faire tomber ton frère.

22  Garde pour toi, devant Dieu, la conviction que la foi te donne. Heureux celui qui ne se condamne pas lui-même en exerçant son discernement.

23  Mais celui qui mange, alors qu’il a des doutes, est condamné, parce que son comportement ne procède pas d’une conviction de foi. Or, tout ce qui ne procède pas d’une conviction de foi est péché. »

Il n’y a donc plus aucun interdit alimentaire prescrit, mais la limite est seulement le fait de ne pas choquer consciemment celui qui s’attache aux interdits. C’est le passage d’une conception matérielle de l’obéissance à une approche spirituelle. Le verset central est le verset 17.

Le corps dans l’approche chrétienne

On a beaucoup dit et écrit que le christianisme méprisait le corps et haïssait la chair. C’est une mauvaise compréhension des textes bibliques et, sans nul doute, la conséquence de mauvaises pratiques. Sans entrer dans le détail que cette question mériterait, nous devons signaler que le corps a une très haute signification dans la théologie chrétienne. Paul écrit :

1 Corinthiens 6:19 « Ne savez-vous pas que votre corps est le temple du Saint-Esprit qui est en vous, que vous avez reçu de Dieu, et que vous ne vous appartenez point à vous-mêmes ? »

Le corps est devenu le réceptacle de l’Esprit de Dieu, en ce sens il mérite le plus grand respect et le plus grand soin. Mais le corps n’est pas l’objet d‘un culte, comme c’était le cas dans la civilisation gréco-latine. Ce qui ne signifie pas qu’il est haï ou méprisé. Et certaines pratiques religieuses qui martyrisaient le corps sont une mauvaise compréhension des textes.

Que reste-t-il de tout cela dans le christianisme , et le protestantisme en particulier ?

Il serait faux de soutenir que le christianisme n’a plus de position et de pratique du corps. Mais il faut savoir les découvrir dans les combats menés par les chrétiens :

  • L’opposition à l’avortement est le type-même de point de désaccord entre l’opinion dominante et une partie des croyants. Or, pour eux, un embryon est déjà un être humain et le tuer est donc un meurtre. Et s’il existe d’autres motivations moins nobles, elles ne sont pas dominantes, loin de là.
  • Il demeure une condamnation de l’adultère, au nom de la fidélité de l’engagement d’un couple. Cette valeur est d’ailleurs partagée par des non-croyants.
  • De même, l’attachement au mariage est à la fois lié à un souci moral et à une symbolique religieuse. Tout au long du Nouveau Testament est présentée l’image de l’humanité croyante, l’Eglise, comme l’Epouse du Christ. Sa fidélité est une évidence spirituelle, en même temps qu’un défi perpétuel pour les hommes.
  • La tenue vestimentaire n’est pas codifiée : c’est la décence commune qui est invoquée.
  • Il peut exister des réticentes sur les pratiques qui altèrent le corps : tatouages, scarifications… pour les raisons évoquées ci-dessus.

Ceci ne fait qu’effleurer le sujet que nous avons choisi.

Jean-Michel Dauriac – Mars 2026

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Le murmure – Christian Bobin

Folio – 2025

J’ai découvert tardivement Christian Bobin, en lisant Le très-bas, consacré à François d’assise. Depuis longtemps je savais qu’il était un auteur estimé, avec un lectorat très fidèle. En le découvrant vraiment, j’ai compris pourquoi. Il écrit comme personne, avec une véritable originalité et une fore poétique rare. Il est d’ailleurs avant tout un poète de la prose. Je ne sais pourquoi mais il m’a fait songer à Erri De Luca. Comme lui, il écrit des livres courts mais très marquants, dans une langue inventive. Comme lui, il a une position critique vis-à-vis du monde contemporain, certes très différente, mais aussi noble dans sa persévérance. Comme l’Italien, il fuit les médias et protège sa vie des projecteurs et des journalistes.

Lire Bobin, c’est accepter d’entrer dans un univers plastique où le bon chemin n’est pas le plus court et surtout pas la ligne droite. Il faut un certain temps pour s’y trouver bien car, au début, la tête vous tourne un peu et vous cherchez à vous raccrocher à la logique narrative classique. Il faut accepter de se détacher de cela pour apprécier pleinement l’œuvre de l’ermite du Creusot. (Comment peut-on être un des plus grands écrivains français en habitant Le Creusot, cette ville sans charme autre que son marteau-pilon géant ?).

Ce petit livre a un goût particulier : ce sont les derniers textes écrits par l’auteur, en quelque sorte son journal de fin de vie. Mais on y chercherait en vain un quelconque pathos. Le lecteur sent bien que celui qui écrit ses lignes nettoie ses tiroirs pour laisser la maison propre après son départ. Cependant seules quelques mentions relatives à l’hôpital et à la chambre qu’il y occupe abordent directement le cas de la maladie, et encore sans jamais en parler vraiment. Bobin ne craint pas la mort, c’est évident, pas plus qu’il ne la désire : il l’accepte simplement comme une fatalité.

Il a choisi un format court, les textes font grosso modo une page imprimée. Il a également choisi de ne pas faire un journal d’hospitalisation. Ce livre ne dégage aucune tristesse, simplement de la nostalgie, comme lorsqu’on se retourne sur ses pas avec une touche de mélancolie. Il nous parle de sa mère, de la nature, de la femme qu’il aime et de tout un tas de petites choses, par touches légères, dans une langue de poète.

Il ne faut pas analyser un tel livre, il faut le ressentir. On le lit comme on déguste savoureusement un grand whisky ou un ancien rhum, en se disant que lorsqu’il n’y en aura plus, cela nous manquera, mais qu’on sera heureux de l’avoir goûté. Un tel livre se prend et se reprend, s’ouvre à n’importe quel page et s’abandonne un peu plus loin, sachant qu’il ne sera jamais hors de portée ; un livre-compagnon de bon aloi. Ne le ratez surtout pas.

Jean-Michel Dauriac – Novembre 2025. Beychac.

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Hardi les doux ! – Jean-Thomas de Beauregard (O.P.) – Une critique œcuménique

Les éditions du Cerf, 2024.

L’Ordre des prêcheurs (O.P.) fut le premier nom de cette création de Dominique de Guzman, lors de la lutte contre les hérétiques cathares, afin de les ramener, par l’exemple – et non par l’Inquisition, au départ -, au sein de la vraie foi. L’ordre est voué essentiellement à la prédication. Celle-ci peut prendre des formes diverses, tant à l’oral qu’à l’écrit. Depuis toujours cet ordre est une pépinière d’auteurs, d’enseignants et de grands prédicateurs, comme son rival, l’ordre jésuite.

Le frère Jean-Thomas de Beauregard appartient à la génération montante de l’ordre, celle des trentenaires qui fourmillent d’idées et s’attaquent à des sujets jusque là ignorés de leurs prédécesseurs. Dans cet ordre d’idée, j’ai déjà chroniqué un autre auteur de la même génération, Sylvain Detoc et son livre étonnant, La gloire des bons à rien. Leur angle d’attaque est celui de la surprise, du contre-pied, dont on comprend bien qu’il est un moyen d’éviter de mettre ses pas dans les pas de ses pères et de produire un énième livre sur la charité ou l’eucharistie. Cela correspond bien au caractère des jeunes dominicains que j’ai pu rencontrer. En cela, ils rejoignent la cohorte des auteurs protestants de leur génération, preuve que c’est une démarche globale d’adaptation du discours religieux à l’époque et au public nourri aux réseaux (a)sociaux. Ceci étant dit, je doute sérieusement que ce public de digital natives, comme disent les cuistres sans racines, lise ce livre : il est écrit dans une belle langue française, et il n’y a ni images, ni QR codes, ni émoticônes.

Le frère dominicain Jean-Thomas de Beauregard

J’ai dû découvrir ce livre dans une revue catholique où il était présenté. Comme pour celui de S. Detoc, c’est le titre qui m’a accroché, preuve que leur analyse d’auteur est juste. Associer la hardiesse à la douceur a quelque chose de l’oxymore dans notre pensée actuelle. J’avais hâte de voir comment notre jeune prêcheur allait s’en sortir. Alors, disons-le de suite, quitte à briser un suspens insoutenable, il s’en sort très bien !

Le livre débute par un avant-propos titré La querelle du romancier et du philosophe, qui s’appuie sur les positions de deux auteurs catholiques du XXe siècle, le philosophe Jacques Maritain, thomiste de référence, et George Bernanos, écrivain flamboyant, toujours révolté et merveilleux peintre de l’âme humaine et de ses méandres. Bien que tout à fait opposés dans leurs caractères, ils aspirèrent tous deux à être des doux, à leur manière. C’est sur ces différences d’approche de la douceur que l’avant-propos se développe. Je n’hésiterai pas à dire que ces pages sont brillantes. Elles joignent un style impeccable à une structure passionnante fondée sur une citation du Britannique Chesterton, autre enfant terrible du catholicisme, qui dénonçait les « vertus chrétiennes devenues folles » (p. 9). Parodiant cette expression, L’auteur utilise la méthode de l’anaphore « La douceur chrétienne devient folle… » pour dénoncer tout ce que la douceur dont il veut parler n’est pas. C’est de la théologie négative sous forme littéraire. Il va au combat d’entrée contre Machiavel et Nietzsche, contempteur de la douceur comme vertu des faibles ou des efféminés. Il clôt cet avant-propos par les mots suivants :

« La douceur est la vertu des forts et l’apanage des saints. Elle se reçoit et s’apprend. Heureux les doux, hardi les doux ! » (P.20).

Le reste du livre ne se maintient pas à ce zénith de pensée et de formulation, mais c’était quasiment impossible. Le frère de Beauregard reprend alors sa plume de professeur de philosophie et de théologien, pour nous offrir un plan basé sur la Trinité. Le Père est révélateur de la douceur, le Fils est douceur paradoxale, l’Esprit Saint est une onction de douceur. Ces trois chapitres permettent de visiter la Bible et les textes de la tradition.

Qu’est-ce que la douceur de Dieu ?

« La douceur de Dieu consiste donc à rencontrer les créatures et à accompagner sa propre action et celle de toutes les créatures pour les conduire vers leur bien. » (P.25)

Dieu veut le bien pour sa création et c’est par sa révélation qu’il veut y conduire l’humanité. La Bible nous raconte cette révélation et comment Dieu a le souci de ses créatures.

« Dès lors, si Dieu ne renonce jamais à accompagner vers le bien toutes ses créatures à titre singulier, et le monde général, le plus souvent sa grâce se coule dans les dispositions naturelles des créatures qu’il vient guérir et surélever pour les faire rayonner d’un peu de sa gloire. C’est ce qui fait qu’il passe inaperçu.» (P.33-34).

La révélation de Dieu est progressive, comme le montre l’auteur :

« Il y a une progressivité de la Révélation, depuis Abraham jusqu’à l’incarnation du Christ achevée dans le don de l’Esprit-Saint à la Pentecôte. Dieu ne se révèle pas tout entier en une seule fois. » (P.35).

Pourquoi la douceur de Jésus est-elle qualifiée de « paradoxale » ?

« Charité, humilité et douceur. Seules vertus pour lesquelles le Christ se donne explicitement en exemple ; ce sont précisément ces vertus qu’il nous commande d’imiter, contre la promesse de nous « procurer le repos », à nous qui peinons sous le poids du fardeau (Mt 11 :28). » (P.44).

Le Christ est donc le modèle à suivre, sur ces trois vertus associées et interdépendantes. Sa venue sur terre est faite dans cette optique.

« La douceur de l’Incarnation se réalise dans l’humilité et pour la charité. »(P. 46 ).

Cette affirmation se doit d’être corroborée par l’ensemble de la vie de Jésus. Il est manifeste qu’il a été humble toute sa vie. Il s’est toujours mis derrière le Père, il n’a jamais recherché les honneurs, a refusé l’idolâtrie du peuple. D’où lui venaient ces qualités ? De Beauregard avance une hypothèse :

« … on peut émettre l’hypothèse que Jésus, en son humanité, a appris la douceur sur les genoux de la Vierge Marie, quand bien même il la possédait parfaitement en vertu de sa divinité. » (P. 51).

On pourra apprécier la contradiction : soit il possédait la douceur ab origine, soit il l’a apprise. Mais on peut combiner les deux. Sauf, évidemment, à vouloir donner à Marie un rôle de plus, pour épaissir la légende construite hors de toute base biblique. Le vrai problème est la divinité ou l’adoption divine de Jésus, débat qui fut très vif dans l’Église primitive.

Le paradoxe de Jésus est celui de la douceur et de la colère, deux sentiments ou comportements antagoniques, au moins en apparence. En apparence seulement, car il existe une colère positive. Pour la définir, l’auteur cite Aristote et l’Éthique à Nicomaque.

« L’homme donc qui est en colère pour les choses qu’il faut et contre les personnes qui le méritent, et qui en outre l’est de la façon qui convient, au moment et aussi longtemps qu’il faut, un tel homme est l’objet de notre éloge. Cet homme sera dès lors un homme doux. » (P. 52).

La douceur n’exclut donc nullement la colère pour la philosophie grecque. Ce qui compte est la maîtrise de soi dans cette colère. Il faut donc admettre qu’il existe des circonstances et des gens contre lesquels il faut être en colère. L’auteur cite ensuite plusieurs exemples de moments où Jésus contient sa colère ou ne répond pas à la colère de ses adversaires. À l’inverse, il cite trois femmes converties par la douceur du Christ (la Samaritaine, la femme adultère et la pécheresse au parfum).

D’où vient cette douceur de Jésus, inatteignable à l’homme.

« La douceur de Jésus est le rayonnement sur la terre de la douceur divine qu’il partage avec le Père de toute éternité au ciel. Elle est d‘autant plus grande qu’il est tout entier pacifié, conformé par tout son être à la volonté du Père. » (P. 60).

Jésus parvient à concilier la douceur divine et une colère sainte contre le mal et le péché. C’est le chemin à suivre : non bannir toute colère au nom d’une charité mal comprise, mais la contrôler et l’accompagner d’une douceur au quotidien. Vaste programme ! Tout l’enseignement du Christ doit être considéré à cette mesure. Jusqu’à la Passion, tout est transmission aux disciples ;

« L’enseignement de Jésus sur l’amour inconditionnel des ennemis et la -violence doit être médité à l’aune du récit de la Passion. Car c’est de Gethsémani au calvaire que Jésus accomplit son enseignement. » (P. 67).

L’onction de douceur du Saint-Esprit n’est pas la plus simple à comprendre.

« Des trois personnes de la Trinité, l’Esprit-Saint est la plus insaisissable. Son œuvre auprès des hommes et dans le monde se fait sous le signe de la discrétion. Pourtant, dès lors qu’un acte de foi, d’espérance et de charité est posé ici-bas, dès lors que quelque œuvre bonne est produite par un homme, l’Esprit-Saint est là qui en a suscité le désir, soutenu la réalisation, et qui lui a donné de porter du fruit. » (P.71).

En effet, notre connaissance est, paradoxalement, la plus limitée sur le Saint-Esprit, alors même que c’est Dieu en nous, donc ce que nous devrions le mieux ressentir et comprendre ! L’auteur n’ignore évidemment pas cette difficulté, mais il ne l’affronte pas directement. Il préfère passer par l’exemple d’Augustin et des extraits des Confessions, abordant ainsi la douceur des premiers temps de conversion. Ensuite, dit-il, les choses se corsent, car la douceur suave des débuts fait place à un chemin plus mitigé où la découverte du mal rend les choses plus âpres. La vie devient plus combat. Mais c’est alors que l’onction de l’Esprit est la plus utile et qu’il faut savoir la rechercher et la cultiver. L’Esprit devient la force qui nous aide à saisir la Parole, à la méditer, à la faire esprit et vie en nous. Pour le dominicain, la douceur de l’Esprit se manifeste principalement dans les sacrements.

« L’édifice sacramentel de l’Église n’est donc rien d’autre que la manière douce dont l’Esprit-Saint entend communiquer la grâce du Christ à tous les hommes pour les amener au Père. » (P. 84).

Voici une phrase qui vous semblera peut-être anodine et sans équivoque. Mais elle est pourtant, pour le moins discutable. D’abord par la dimension donnée aux sacrements : l’Église romaine en reconnaît sept, alors que les protestants n’en comptent que deux ! la différence tient à leur historicité : pour les réformés, seuls ceux mis en œuvre par le Christ lui-même sont dans cette catégorie. Les autres n’ont en effet pas de racines bibliques, Jésus ne les ayant pas mis en action (mariage, confession – ou réconciliation en termes modernes -, extrême onction, la confirmation et l’ordination[1]). Il faut aussi parler de leur administration : pour les catholiques, seuls les ordonnés peuvent donner les sacrements, c’est une affaire de religieux exclusivement ; pour les protestants, le sacerdoce est universel, donc les sacrements sont à disposition de tous les fidèles, avec discernement évidemment ! Enfin il faut déminer le terme « Eglise » qui, pour notre auteur, comme pour tous les catholiques est synonyme d’Église catholique romaine. Or, ceci est également inacceptable pour les protestants, qui appellent Église l’ensemble des croyants du monde entier, soir l’Église universelle invisible, par contraste avec l’église locale, visible. Les sacrements sont à disposition, par l’enseignement apostolique, de toutes les églises locales fondées sur la parole du Christ.

Ces distinctions étant posées, je puis accepter le propos de notre auteur, dans un sens bien plus « inclusif » que celui qu’il lui donnait, sauf procès d’intention de ma part.

En effet l’onction de l’Esprit amène le croyant à rechercher la communion fraternelle sous toutes ses formes et c’est dans la communauté des croyants qu’elle peut s’accomplir.

J’émets donc des réserves théologiques et ecclésiologiques sur ce chapitre, tout en acceptant son contenu général.

Après cette étude trinitaire de la douceur, l’auteur aborde la question de la grâce et des vertus face à la douceur. On rentre donc dans l’éthique de la douceur.

À ce propos, il pose un principe que je ne puis que partager :

« La conversion est la grande affaire des chrétiens. Non pas seulement de ceux qui ne le seraient pas encore, mais aussi de ceux qui le sont déjà, mais pas assez. » (P. 99).

Avant de discuter ce point, soyons clairs : on n’est jamais assez converti au Christ tant que l’on est sur cette terre des hommes. Je ne puis que me réjouir de cette affirmation, car elle n’est pas si évidente que cela dans l’histoire du catholicisme. Sans remonter à l’antiquité ou au Moyen Âge, je parlerais simplement de ce que j’ai vécu au début des années 1970 lorsque je rencontrais de jeunes catholiques ou des prêtres. La conversion était alors une notion non utilisée dans la vie courante des croyants. J’ai vu revenir ce mot progressivement à partir du pontificat de Jean-Paul II. Il est aujourd’hui courant dans tout discours de l’Église romaine. Je pense qu’il ne s’agit pas seulement d’un hasard ou d‘une mode. Longtemps religion d’État et ultradominante, l’Église catholique n’avait nul besoin de la conversion, on naissait catholique et tout le système sacramentel s’enclenchait, avec plus ou moins de succès. Ce n’est plus du tout le cas. Si le catholicisme reste statistiquement première confession de France (pour combien de temps encore face à l’islam ?), il a connu une décrue énorme que l’on peut mesurer à la fréquentation des offices ordinaires. La sécularisation l’a touché de plein fouet. Les mariages se sont effondrés, comme les baptêmes ou communions  solennelles. Le recrutement vocationnel des prêtres est très problématique (il en va de même pour le protestantisme historique). L’Église s’accroit surtout maintenant par conversion et baptême d’adultes : elle s’est donc « protestantisée » dans son recrutement. Du coup, la conversion est une expérience qui a gagné droit de cité, et je m’en réjouis, car je crois qu’il n’est d’Église réelle que de convertis.

Mais la conversion n’est pas la fin du chemin, elle en est juste le portail. Dès que l’âme a été sauvée par la grâce divine, elle doit se battre contre le mal qu’elle découvre en elle et autour d’elle. C’est ici que les vertus interviennent. Elles seront les armes dans cette lutte de toute la vie. Or, sur le chemin des vertus, l’homme rencontre deux ennemis, nous dit l’auteur, deux ennemis issus du protestantisme : Kant et Luther. L’un prônant le bien comme devoir absolu, avec son impératif catégorique, qui exclut tout plaisir et toute joie – il est vrai que Kant n’est pas resté dans l’histoire comme un boute-en-train! -, et l’autre refusant à l’homme toute possibilité de sortir de son péché, sauf le salut par grâce. Ce qui refuse toute idée de progrès spirituel et repose entièrement sur la foi, comme seule bouée de sauvetage. Ce qui, nous dit notre dominicain, enlève tout rôle à la conversion. Et donc tout travail des vertus.

Il est étonnant, au XXIe siècle, un homme aussi brillant que notre auteur, se t=retrouve les pires clichés sur Luther et le salut pas la foi. Comme si le chemin de la réconciliation n’avait pas été acté par l’Église avec ce que l’on appelle la Concorde de Leuenberg[2]. Il faut malheureusement dire que, chez les dominicains, Luther est traité comme le Diable ! Vieille haine qui remonte à la Réforme !

L’amusant dans ce passage est que la conversion a été l’apanage des Églises protestantes depuis leur origine, alors que l’Église romaine n’en faisait même pas mention, et qu’il a fallu attendre la fin du XXe siècle pour que ce moment décisif de la vie chrétienne revienne dans le vocabulaire usuel de Rome. Ce pas sage du livre est donc, de facto, obsolète et partial.

Notre auteur revient donc à Augustin pour enterrer Kant. Ce sera plus difficile pour Luther, lui-même moine augustinien de haute volée. Il est évident que tout chrétien cherche à accomplir le bien et use des grâces divines que notre auteur appelle vertus. Il existe malheureusement depuis toujours de croyants qui refusent ce combat, ou le croient déjà gagné ; ils sont aussi bien chez les catholiques, les orthodoxes ou les protestants. Le livre propose une définition de la vertu :

« C’est une disposition à agir bien dans un domaine particulier, avec aisance et joie. Or la vertu s’acquiert par répétition d’actes dans un sens donné. » (P. 109).

D’où nous inférons que la vertu est donnée par Dieu à la créature, avec l’assistance de l’Esprit-Saint pour la mettre en œuvre. En effet, seul, l’humain ne peut marcher dans le bien sans broncher, c’est la définition même du péché. Il appartient, en effet, à celui qui est bénéficiaire de cette vertu -soit tout être racheté par le christ – de la faire croître et porter du fruit. C’est le chemin de la douceur à cultiver. À travers l’exemple de Thérèse de Lisieux, De Beauregard montre que ce combat est difficile, même s’il paraît aisé vu de l’extérieur. La douceur n’est donc pas une grâce innée, mais un chemin de travail. Mais ce travail, souvent douloureux, se traduit par un progrès et une joie qui surpasse largement les douleurs de la lutte.

De la vertu, on passe quasiment naturellement à la sainteté. La douceur est la voie de la sainteté. Là encore, le mot est piégé : notre auteur parle là des personnes canonisées par l’institution, alors que le bibliste paulinien sait bien que ce terme s’applique, par son étymologie du « mis à part », à tous les croyants. Nous sommes tous des saints du Nouveau Testament, et nous avons tous à emprunter le chemin de la douceur, même si beaucoup d’entre nous n’ont aucune envie de voir leurs noms dans le calendrier. La lutte est infinie sur cette terre, car les occasions de chute sont multiples :

«  La focalisation sur les péchés de chair, certes graves mais surtout plus culpabilisants, risque d’obnubiler la conscience et de la rendre aveugle à d’autres péchés qui peuvent être plus importants comme l’orgueil, le refus de pardonner les offenses, la négligence dans la relation à Dieu, l’absence de souci des pauvres et des petits ou le manque de serviabilité au quotidien. » (P. 118).

Je suis tout à fait d’accord avec cet avis, il faut rappeler que c’est l’Église romaine qui a établi la hiérarchie des péchés et a rendu culpabilisants les péchés de chair par son centrage exclusif sur ceux-ci. La lecture de l’enseignement du Chris ramène à une doctrine bien plus saine du péché.

Dans cette lutte du péché, le dominicain va exposer deux théories sur la manière de combattre et vaincre le péché, donc d’avancer sur le chemin de la sainteté ordinaire : la « loi de gradualité » et la « loi des seuils ».

La loi de gradualité a été promue par Jean-Paul II ; elle peut se résumer ainsi :

« La « loi de gradualité » est une pédagogie de la douceur au service du meilleur possible pour chacun à un moment donné. C’est la vertu des petits pas. » (P. 122).

Le père Régamey, dans un livre titré « Portrait spirituel du chrétien » (1963) pose une autre loi, celle des seuils.

« …il existe un type d’homme plus commun qu’on ne le croit qui dans un même domaine s’avère incapable d’un petit effort, mais peut se révéler parfaitement capable d’un effort bien plus important si on le lui demande ou qu’il se convainc lui-même de le faire. » (P. 122).

Ces deux démarches se complètent et ne s’opposent pas. Il s’agit seulement de bien savoir fixer le seuil acceptable. Dans les deux cas, le but est de progresser dans la douceur. Toute la difficulté consiste à ne pas prendre pour travail de l’Esprit-Saint ce qui n’est qu’émotion sentimentale. Et ce n’est pas facile !

Pour voir cette vidéo: https://youtu.be/v0GQYUX_Drg

Le livre s’achève par un chapitre qui se veut une série de conseils pratiques pour développer la douceur. On se doute bien que ce n’est pas le plus facile à écrire ; tant que l’on reste dans un discours pastoral général ou théologique, on avance dans un cadre balisé par tous les grands ancêtres, on peut toujours trouver tel ou tel passage d’Augustin,  Irénée ou Thomas qui vienne servir d’appui. Mais lorsqu’il s’agit de donner des pistes pratiques, l’auteur avance en terrain vierge et découvert. Là, le piège est de ne pas tomber dans le traité de « développement personnel », ce gloubi-boulga qui encombre les rayonnages des librairies et fait leur chiffre d’affaires. Un chrétien expérimenté saura d’entrée que les conseils seront peu nombreux et empreints de généralités. C’est obligatoire pour rester dans la pastorale.

Le frère De Beauregard s’en tire plutôt bien. Il commence par faire un état des lieux de la violence du monde contemporain, en le rapportant au cadre familial et à la société d’individualisme narcissique forcené qui est la nôtre. C’est en effet à partir de ce qu’est le monde où vit tout chrétien qu’il faut trouver le chemin de la douceur et la manière de la vivre.  L’auteur reconnaît que la douceur ne procède pas de nous seuls :

« La douceur est donc une vertu ou bien reçue – de Dieu – ou bien acquise – par l’effort _ et le plus souvent un mélange des deux. » (P. 141).

En acceptant cette dualité, le chemin va se trouver tracé avec deux voies concomitantes : celle qui nous tourne vers Dieu pour la réception et l’entretien de cette grâce et celle qui nous tourne vers nos frères pour la mise en œuvre par l’effort personnel de la douceur envers le prochain.

Le premier chemin use des moyens de salut et de grâce, au premier chef la prière. Le dominicain fait ainsi l’éloge du chapelet, associant Jésus et Marie comme modèles de douceur[3]. Nous nous contenterons donc de prendre appui, comme il le fait plus loin, sur François de Salles qui recommande chaque matin de prier Dieu à ce sujet. Un peu plus loin, il cite Paul en Philippiens 4 : 6-7 :

« …mais en tout besoin recourez à l’oraison et à la prière, pénétrées d’action de grâces, pour présenter vos requêtes à Dieu. 7  Alors la paix de Dieu, qui surpasse toute intelligence, prendra sous sa garde vos cœurs et vos pensées, dans le Christ Jésus. »

La paix que Dieu donne au chrétien qui le prie est la condition sine qua non de la douceur. Mais cette douceur n’exclut pas la colère :

« La douceur à l’égard d’autrui n’exclut pas la juste colère, qui a ses lettres de noblesse jusque dans l’Ecriture Sainte. » (P. 146.

C’est de cette colère que Lytta Basset (théologienne protestante) a tiré un livre fort éclairant, Sainte colère, que je recommande à mon lecteur. Il faut rester fortement indigné par tout ce qui est injuste et mauvais. L’auteur fait allusion au petit libelle de Stéphane Hessel, Indignez-vous, très célèbre en son temps, qui posait le devoir d’indignation comme force civique. Le chrétien a aussi ce devoir de sainte colère, à condition de rester dans la sainteté du cadrage. Ce que l’auteur traduit ainsi :

« Autrement dit il convient de ne laisser la colère s’exprimer qu’en dernier recours et jamais comme exutoire ni sans la régulation de la raison. » (P. 151).

Il s’agit donc de trouver le bon équilibre entre la douceur et l’indignation, voire la colère. Pour ce faire, l’homme dispose de moyens naturels (ses ressources propres et celles de l’humanité) et de moyens surnaturels (ceux de Dieu et de l’Esprit-Saint). C’est uniquement en les combinant que le chemin de la douceur évangélique est possible à emprunter. Donnons une dernière fois la parole à l’auteur :

« Les moyens surnaturels doivent être posés en préalable à l’examen des moyens naturels. Et tout d’abord la fréquentation des sacrements, la lecture de la Parole de Dieu, la prière du chapelet, ma méditation des mystères de la vie du Christ ainsi que la contemplation de la douceur des Trois Personnes de la Sainte Trinité. Sont nécessaires également l’adoration eucharistique et l’oraison, ainsi que la lecture de la vie des saints. Les Pères de l’Église y ajouteraient la considération fréquente de nos propres péchés, qui nous détourne de la colère à l’égard des péchés d’autrui. Moins envisagée par les auteurs antiques, l’autodérision, qui désarme la colère à l’égard du prochain avec souvent plus d’efficacité que la considération des péchés personnels. » (P. 154).

Je ne reprendrai pas ici mes remarques restrictives sur certains moyens indiqués. Mais je puis valider la démarche d’ensemble qui est proposée, car elle repose sur les deux jambes de la marche chrétienne : le surnaturel de Dieu et le naturel humain.

À la longueur de cet essai, le lecteur aura compris que je considère ce livre comme un travail important sur un sujet assez peu travaillé en théologie. Il comprendra aussi que mes remarques critiques de protestant sont destinées à poser les bases d’un œcuménisme réel, qui ne tente pas de gommer les aspérités, mais se vit malgré elles.

Jean-Michel Dauriac – Les Bordes – août 2025.


[1] L’auteur, pour justifier la pertinence des sacrements passe par LA référence incontournable, Thomas d’Aquin et cite une analogie corporelle développée par le « docteur angélique », pages 86-87. Hormis la poésie du texte, je ne suis guère convaincu par la démonstration !

[2] https://fr.wikipedia.org/wiki/Concorde_de_Leuenberg donne l’histoire de ce texte, https://infocatho.cef.fr/fichiers_html/oecumenisme/uniteaccords/accordleunberg.html pour le texte lui-même, sur le site d’information catholique officiel. Il semblerait donc utile que les dominicains se rangent sous la bannière de leur propre église.

[3] Le théologien protestant est encore obligé de signaler que mettre sur le même plan Jésus et Marie est une prouesse extrabiblique qu’il ne saurait valider.

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