Ernest Psichari – Le livre de poche chrétien A13, 1962.
Ce livre est une réimpression d’un ouvrage qui a connu un succès certain en son temps, lors de sa première publication, en 1916. Son jeune auteur, Ernest Psichari, officier français, avait été tué dès le début de la guerre, en 1915, comme Péguy. La version que je présente est celle de la collection populaire Le livre de poche chrétien (voir l’article sur ce thème), en 1962. Elle est précédée d’une préface du philosophe Jacques Maritain, grand admirateur de cet auteur.
J’avais souvent entendu parler de ce livre, notamment dans les livres de Théodore Monod, qui le tenait en haute estime, amoureux comme lui du désert. Car cet ouvrage ne traite que du désert, au sens matériel du terme. Il aurait d’ailleurs pu s’appeler Maxence au désert, ce qui aurait été plus concret pour les futurs lecteurs. Car le titre est une métaphore qu’il faut un certain temps pour comprendre[1], surtout si l’on n’est pas familier de la lecture des Evangiles. Nous y reviendrons.
Pour bien comprendre ce livre, son contenu, son auteur, sa réception en son temps, il faut connaître le contexte. Au début du XXe siècle, la France est une grande puissance coloniale, la deuxième derrière le Royaume-Uni. Et l’essentiel de son Empire est en Afrique, réparti en trois secteurs très vastes : l’Afrique du Nord, avec le contrôle des trois pays du Maghreb, l’ Afrique subsaharienne et occidentale et l’Afrique Equatoriale. Par les deux premiers ensemble la France contrôle une très grande partie du désert du Sahara. Elle possède donc des troupes coloniales, formées de soldats issus des colonies et d’officiers et sous-officiers français. Une de ces troupes est celle des méharistes, les chameliers qui patrouillent dans le désert et occupent les fortins dispersés un peu partout, y représentant l’autorité de la France. Le héros du livre, Maxence, est lieutenant dans ces troupes méharistes. A cette époque, il y a une forte magie orientaliste et africaine, les méharistes sont vus et décrits comme des aventuriers, très populaires, notamment chez la jeunesse. Il existe toute une littérature romanesque consacrée à ces hommes. Ceci explique le succès du livre de Psichari à sa sortie : il est, d’une certaine façon, dans l’air du temps. Aujourd’hui, plus d’un siècle après sa parution, comme toute cette littérature coloniale, il est décalé avec l’ambiance présente et serait gravement accusé des pires maux racistes et fascistes. Mais il ne faut pas entrer dans ce jeu anachronique : il faut le lire dans la peau d’un lecteur de 1916.
Maxence est donc un jeune lieutenant qui approche la trentaine ; en fait, il est le double de l’auteur qui a choisi la fiction pour raconter son expérience spirituelle au désert. Ce jeune homme est présenté comme blasé et revenu de tout, écœuré par la civilisation française et incapable d’aimer. Il ne nous en est pas dit plus sur les raisons de cet état moral. Il faut noter qu’on observe des similitudes avec Charles de Foucauld et que cela n’est pas fortuit, la démarche étant la même. Ces deux jeunes hommes ont choisi l’armée en espérant y trouver le remède à leur vie antérieure, par la discipline et l’épreuve de son courage et de sa volonté. Mais ce peut aussi être une fuite. Ce fut clairement le cas pour de Foucault. Dans le cas de Maxence, il semble que le remède ait eu une certaine efficacité. En effet, tout le début du roman, quand il décrit le départ pour l’expédition dans la zone désertique, semble montrer un esprit plus apaisé, éloigné du superficiel. La minéralité du désert n’autorise pas les faux-semblants. Théodore Monod a fort bien exprimé cela dans les livres qu’il a consacrés à sa passion pour le Sahara. Il retrouve un équilibre en faisant son métier, qu’il prend très au sérieux, notamment les relations avec les natifs. Mais l’auteur nous rappelle que la situation n’est paisible qu’en apparence : l’escouade sera attaquée de nuit par un groupe rebelle de nomades. La colonisation est bien un envahissement auquel certains refusent de céder ! Ce n’est pas la paix, mais un climat de guerre larvée.
Au milieu de cet univers plutôt hostile, Maxence a tout le temps de méditer sur sa vie. Et peu à peu s’immisce dans son esprit la pensée de l’infini, c’est le retour de Dieu. D’abord sous une forme païenne, liée à la nature, puis sous la forme indéfinie du Dieu universel. Mais la Présence est de plus en plus nette. Cependant, Elle ne dit rien, elle reste muette. Et Maxence souffre de ce silence. Il appelle une réponse à ses interrogations et à sa quête, et rien ne se produit. Jusqu’à ce qu’il comprenne que la réponse ne peut venir que s’il lui permet d’être. Et c’est à la toute fin du livre, dans les trois dernières pages qu’il ouvre enfin son cœur et se met à prier sur les mots du Notre Père. Alors la grâce peut couler et Maxence enfin trouver la réponse à toutes ses questions et un sens à sa vie.
L’auteur coupe net son récit à ce moment. De la réponse de Dieu, des modalités de la Grâce pour lui et du chemin de conversion nous ne saurons rien de plus. Le ciel s’est ouvert pour Maxence/Ernest, mais de manière intime, sans spectaculaire. A chacun ensuite son chemin.
Ernest Psichari, mort en 1914, à 30 ans.
A la lecture de ce livre, je comprends mieux son succès dans les années du début du XXe siècle. Il allie un récit militaire de service et de patriotisme et une recherche spirituelle. En quelque sorte une mystique du soldat. C’est tout à fait dans la mentalité de l’époque. La voie que nous montre Ernest Psichari n’est pas une rupture violente avec le monde et la société. Ce serait plutôt un retour aux sources familiales et à la tradition. Ceci a tout pour plaire aux catholiques de ce temps. De la violence morale du message de Jésus, il n’est pas ici question. Et on ne peut bien évidemment que s’interroger sur la remise en question que cela devrait provoquer dans l’être intérieur du jeune lieutenant. On ne sort pas indemnes d’une conversion.
Ce livre peut être apprécié par tout type de lecteur : l’athée y trouvera des questions existentielles qu’il ne peut manquer de se poser, le patriote y verra un homme qui aime servir son pays, le spirituel y décèlera une âme en souffrance qui doit d’abord passer au désert (intérieur) pour atteindre la source de vie, l’oasis tant cherchée. C’est tout simplement que c’est un bon livre, de la belle littérature qui a bien résisté à l’usure du temps. Si le contexte a vieilli, la démarche reste actuelle et il est assez aisé de transposer cette quête. La difficulté tient seulement à la disponibilité de ce titre, qu’il faut aller chercher en occasion.
Jean-Michel Dauriac – Les Bordes – Mars 2026.
[1] Le titre joue sur deux textes du Nouveau Testament où un centurion romain est mis en scène face à Jésus et, dans les deux cas, reconnaît sa divinité et son pouvoir. Une citation en latin parlant du premier extrait est d’ailleurs en exergue sur la page de titre, mais elle est totalement incompréhensible pour la grande majorité des lecteurs – la version en français serait vraiment meilleure.