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Catégorie : les livres: littérature

Le voyage du centurion

Ernest Psichari – Le livre de poche chrétien A13, 1962.

Ce livre est une réimpression d’un ouvrage qui a connu un succès certain en son temps, lors de sa première publication, en 1916. Son jeune auteur, Ernest Psichari, officier français, avait été tué dès le début de la guerre, en 1915, comme Péguy. La version que je présente est celle de la collection populaire Le livre de poche chrétien (voir l’article sur ce thème), en 1962. Elle est précédée d’une préface du philosophe Jacques Maritain, grand admirateur de cet auteur.

J’avais souvent entendu parler de ce livre, notamment dans les livres de Théodore Monod, qui le tenait en haute estime, amoureux comme lui du désert. Car cet ouvrage ne traite que du désert, au sens matériel du terme. Il aurait d’ailleurs pu s’appeler Maxence au désert, ce qui aurait été plus concret pour les futurs lecteurs. Car le titre est une métaphore qu’il faut un certain temps pour comprendre[1], surtout si l’on n’est pas familier de la lecture des Evangiles. Nous y reviendrons.

Pour bien comprendre ce livre, son contenu, son auteur, sa réception en son temps, il faut connaître le contexte. Au début du XXe siècle, la France est une grande puissance coloniale, la deuxième derrière le Royaume-Uni. Et l’essentiel de son Empire est en Afrique, réparti en trois secteurs très vastes : l’Afrique du Nord, avec le contrôle des trois pays du Maghreb, l’ Afrique subsaharienne et occidentale et l’Afrique Equatoriale. Par les deux premiers ensemble la France contrôle une très grande partie du désert du Sahara. Elle possède donc des troupes coloniales, formées de soldats issus des colonies et d’officiers et sous-officiers français. Une de ces troupes est celle des méharistes, les chameliers qui patrouillent dans le désert et occupent les fortins dispersés un peu partout, y représentant l’autorité de la France. Le héros du livre, Maxence, est lieutenant dans ces troupes méharistes. A cette époque, il y a une forte magie orientaliste et africaine, les méharistes sont vus et décrits comme des aventuriers, très populaires, notamment chez la jeunesse. Il existe toute une littérature romanesque consacrée à ces hommes. Ceci explique le succès du livre de Psichari à sa sortie : il est, d’une certaine façon, dans l’air du temps. Aujourd’hui, plus d’un siècle après sa parution, comme toute cette littérature coloniale, il est décalé avec l’ambiance présente et serait gravement accusé des pires maux racistes et fascistes. Mais il ne faut pas entrer dans ce jeu anachronique : il faut le lire dans la peau d’un lecteur de 1916.

Maxence est donc un jeune lieutenant qui approche la trentaine ; en fait, il est le double de l’auteur qui a choisi la fiction pour raconter son expérience spirituelle au désert. Ce jeune homme est présenté comme blasé et revenu de tout, écœuré par la civilisation française et incapable d’aimer. Il ne nous en est pas dit plus sur les raisons de cet état moral. Il faut noter qu’on observe des similitudes avec Charles de Foucauld et que cela n’est pas fortuit, la démarche étant la même. Ces deux jeunes hommes ont choisi l’armée en espérant y trouver le remède à leur vie antérieure, par la discipline et l’épreuve de son courage et de sa volonté. Mais ce peut aussi être une fuite. Ce fut clairement le cas pour de Foucault. Dans le cas de Maxence, il semble que le remède ait eu une certaine efficacité. En effet, tout le début du roman, quand il décrit le départ pour l’expédition dans la zone désertique, semble montrer un esprit plus apaisé, éloigné du superficiel. La minéralité du désert n’autorise pas les faux-semblants. Théodore Monod a fort bien exprimé cela dans les livres qu’il a consacrés à sa passion pour le Sahara.  Il retrouve un équilibre en faisant son métier, qu’il prend très au sérieux, notamment les relations avec les natifs. Mais l’auteur nous rappelle que la situation n’est paisible qu’en apparence : l’escouade sera attaquée de nuit par un groupe rebelle de nomades. La colonisation est bien un envahissement auquel certains refusent de céder ! Ce n’est pas la paix, mais un climat de guerre larvée.

Au milieu de cet univers plutôt hostile, Maxence a tout le temps de méditer sur sa vie. Et peu à peu s’immisce dans son esprit la pensée de l’infini, c’est le retour de Dieu. D’abord sous une forme païenne, liée à la nature, puis sous la forme indéfinie du Dieu universel. Mais la Présence est de plus en plus nette.  Cependant, Elle ne dit rien, elle reste muette. Et Maxence souffre de ce silence. Il appelle une réponse à ses interrogations et à sa quête, et rien ne se produit. Jusqu’à ce qu’il comprenne que la réponse ne peut venir que s’il lui permet d’être. Et c’est à la toute fin du livre, dans les trois dernières pages qu’il ouvre enfin son cœur et se met à prier sur les mots du Notre Père. Alors la grâce peut couler et Maxence enfin trouver la réponse à toutes ses questions et un sens à sa vie.

L’auteur coupe net son récit à ce moment. De la réponse de Dieu, des modalités de la Grâce pour lui et du chemin de conversion nous ne saurons rien de plus. Le ciel s’est ouvert pour Maxence/Ernest, mais de manière intime, sans spectaculaire. A chacun ensuite son chemin.

Ernest Psichari, mort en 1914, à 30 ans.

A la lecture de ce livre, je comprends mieux son succès dans les années du début du XXe siècle. Il allie un récit militaire de service et de patriotisme et une recherche spirituelle. En quelque sorte une mystique du soldat. C’est tout à fait dans la mentalité de l’époque. La voie que nous montre Ernest Psichari n’est pas une rupture violente avec le monde et la société. Ce serait plutôt un retour aux sources familiales et à la tradition. Ceci a tout pour plaire aux catholiques de ce temps. De la violence morale du message de Jésus, il n’est pas ici question. Et on ne peut bien évidemment que s’interroger sur la remise en question que cela devrait provoquer dans l’être intérieur du jeune lieutenant. On ne sort pas indemnes d’une conversion.

Ce livre peut être apprécié par tout type de lecteur : l’athée y trouvera des questions existentielles qu’il ne peut manquer de se poser, le patriote y verra un homme qui aime servir son pays, le spirituel y décèlera une âme en souffrance qui doit d’abord passer au désert (intérieur) pour atteindre la source de vie, l’oasis tant cherchée. C’est tout simplement que c’est un bon livre, de la belle littérature qui a bien résisté à l’usure du temps. Si le contexte a vieilli, la démarche reste actuelle et il est assez aisé de transposer cette quête. La difficulté tient seulement à la disponibilité de ce titre, qu’il faut aller chercher en occasion.

Jean-Michel Dauriac – Les Bordes – Mars 2026.


[1] Le titre joue sur deux textes du Nouveau Testament où un centurion romain est mis en scène face à Jésus et, dans les deux cas, reconnaît sa divinité et son pouvoir. Une citation en latin parlant du premier extrait est d’ailleurs en exergue sur la page de titre, mais elle est totalement incompréhensible pour la grande majorité des lecteurs – la version en français serait vraiment meilleure.

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Deux livres qui me sont tombés des mains ! – D’un château l’autre – L.F. Céline & La montagne de l’âme – Gao Xingjian

Il est extrêmement rare que j’aille pas au bout d’un livre, ne serait-ce que par respect pour l’auteur et l’œuvre. Cependant, récemment, deux romans ont connu ce triste sort, pour des raisons différentes.

Il m’a pris l’envie, à la suite de la lecture d’un article écrit par un célinien convaincu, de lire le troisième grand roman de Céline. Les deux premiers, Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit sont des chefs d’œuvres indiscutables, qui ont fait naître une nouvelle manière d’écrire tout en conservant un fil narratif fort. Mais ce livre-là est écrit près de 25 ans plus tard et, durant ces 25 années, il s’en est passé des choses ! Céline est notamment devenue une canaille antisémite puis collaborationniste avec les nazis, avant d’être arrêté et incarcéré au Danemark, après avoir été jugé et condamnné pour son comportement durant la guerre en France. Il rentre au pays natal, ^pas franchement bien accueilli et s’installe dans un petit pavillon de Meudon où il va végéter jusqu’à sa mort, avec son épouse à ses côtés, vivant très modestement, mais retrouvant le soutien des anciens collabos absous ou passés sous les radars. Ainsi va naître la secte des céliniens. Il écrit et publie D’un château l’autre en 1957. C’est un faux roman. Il s’agit, en fait, d’uen entreprise d’autojustification et d’appitoiement sur soi. Ce livre est malsain, provoquant sans cesse le malaise du lecteur. Non seulement ce nazillon antisémite ne manifeste aucun remord, mais il s’y pose en victime, comme celui qui a trinqué à la place des autres. Ce mensonge est vite insupportable. Mais il faut ajouter à ce contenu nauséabond un naufrage littéraire. C’est pratiquement illisible ! il n’y a plus de phrases, mais seulement des exclamations, des éructations, avec une ponctuation délirante. Le talent littéraire s’est perdu dans la collaboration, il en reste rien qu’une mauvaise caricature du Céline des débuts. Si l’on ajoute donc la nullité stylistique à l’ordure du contenu, on obtient un livre insupportable que ne peuvent lire que des prisonniers ou des gens sous menace de mort ! Ce n’est pas mon cas. J’ai donc jeté l’éponge à la page 154 de ma version du livre de poche. Je déconseille évidemment à quiconque de lire ce torchon.

La montagne de l’âme est sans aucun doute un très grand livre. Mais je n’ai pas réussi à entrer dedans. J’ai persévéré jusqu’à la moitié du livre (368 pages sur 668). Mais l’envie m’a totalement quitté. Sans doute le procédé d’écriture en est-il en grande partie responsable. En effet, l’auteur alterne les chapitres écrits à la première personne, à la seconde personne et à la troisième personne du singulier. On est vite perdu, car les personnages ne se distinguent pas assez nettement pour structurer le récit. Le résultat est très décevant : on flotte d’un personnage à un autre sans vraiment parvenir à se fixer sur l’un ou l’autre, d’autant plus que le cadre est peu palpitant : la campagne chinoise profonde, avec toutes les absurdités du régime combinées avec les traditions anciennes qui perdurent discrètement. Ces récits où le légendaire chinois joue un grand rôle ne m’ont pas du tout intéressé et m’ont vite ennuyé. On est trop loin de la culture occidentale pour moi. Bref, ce livre m’est tombé des mains par ennui ! Mais, à l’inverse de celui de Céline, je en déconseille pas de lire ce livre ; j’espère seulement que vous entrerez dans le projet de l’auteur.

Vous pourrez trouver étrange qu’on écrive sur des livres que l’on n’a pas réussi à finir de lire. Je pense que c’est aussi intéressant de signaler les échecs dans la pratique de la lecture. Il existe des livres difficiles à lire, austères ou dont le style ne nous plaît pas, mais qui sont suffisamment bien faits pour qu’on persévère jusqu’au bout. Il en existe d’autres qui sont impossibles à lire, tout simplement, on évite donc de les acheter. Entre les deux, même un lecteur chevronné comme moi peut se trouver en échec et, comme j’ai voulu le montrer ici, parfois pour des raisons diverses. Mais, il faut bien dire que l’expérience de lecteur permet aussi de ne pas se trouver souvent dans de telles situations. En général, un bon lecteur sait ce qu’il peut ou ne peut pas lire. Restent les impondérables, les erreurs de choix, les mauvais conseils…

Jean-Michel Dauriac – Beychac – mars 2023

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Série Les écrivains oubliés du XXe siècle : Le centaure de Dieu – Jean de La Varende –

Éditions Rencontre, Lausanne (première édition 1938, Grasset)

Je débute avec ce court essai une nouvelle série de textes qui mettront en avant des écrivains (romanciers ou essayistes) qui ont connu le succès de leur vivant, puis sont rapidement tombés dans l’oubli, dont ils ne sont jamais ressortis. Cette « résurrection » momentanée sous ma plume se fera toujours à partir d’un seul ouvrage et ne visera pas à donner une vision complète de ces auteurs et de leur œuvre. C’est un coup de projecteur isolé, comme une poursuite sur une scène de music-hall, mon idée étant de simplement donner envie de revenir vers ces auteurs et ces livres qui ont souvent ravi nos grands-parents et leurs contemporains. Je n’obéis pas à un plan préétabli, mais aux joies d’un certain hasard.

Le premier auteur, illustration parfaite de « hasard certain » évoqué ci-dessus est Jean de La Varende. Tout simplement parce que, passant il y a quelques semaines près d’un dépôt de livres gratuit à disposition des lecteurs, j’ai trouvé une petite collection d’ouvrages édités par les Éditions Rencontre, dont je suis un grand admirateur historique (j’y reviendrai en détail une autre fois). Dans ce lot, entre autres auteurs se trouvait le livre dont je vais vous entretenir.

Le nom de La Varende m’est familier depuis ma jeunesse, pour la simple raison qu’à cette époque une de mes lectures préférées et récurrentes était les catalogues du Livre de Poche, qui m’ont permis de me familiariser avec les auteurs et leur œuvre. Dans la fin des années 1950 et les années 1960, ces écrivains « inconnus » aujourd’hui faisaient les belles heures du Livre de Poche qui éditait un grand nombre de leurs livres, qui avaient connu de beaux succès en édition princeps. Pierre Benoît, Hervé Bazin, Anatole France, Jules Romains ou André Maurois étaient des auteurs-phares de cette collection. La Varende faisait partie de ces auteurs tête de liste. Si son nom m’était connu, je n’ai jamais éprouvé l’envie ou eu l’occasion de le lire. C’est ainsi : dans la vie de tout grand lecteur se trouvent nombre de rendez-vous manqués. Il aura donc fallu que j’atteigne un âge chenu pour découvrir la prose de La Varende.

Une évidence : on ne vend pas autant de livres durant tant d’années sans savoir écrire. Cet auteur a un style bien maîtrisé. Une écriture classique, qui ne cherche pas l’innovation, mais se met entièrement au service de l’histoire qu’elle raconte. Car La Varende est de cette famille de romanciers qui racontent des histoires. Il me semble qu’il est vain et absurde d’opposer un « nouveau roman » qui serait porteur de qualités de réflexion et d’invention à un roman classique – donc de fait dévalorisé – au simple fait qu’il s’inscrit dans la tradition du récit. Comme si les génies romanesques du monde (Hugo, Tolstoï, Cervantès, Dostoïveski, Stendhal etc.) n’avaient pas exprimé de pensées personnelles dans leurs écrits ! Ceci est aussi stupide que la prétention de ladite « Nouvelle Vague » (avec ses variantes nationales diverses) à inventer le cinéma et son langage en face d’un « cinéma à la papa » de tâcherons sans idées. Près de soixante-dix ans après, dans les deux cas cités, nous pouvons juger les résultats et faire les bilans : qui lit encore les auteurs de « nouveaux romans », malgré une pression critique encore forte ? Qui peut regarder sans sourire avec commisération les films de Godard et de sa suite ? Il suffit de considérer les chiffres de vente des romans contemporains et les entrées de cinéma pour voir que le public va d’abord vers ce qui lui raconte une histoire. Et que c’est en racontant une histoire qu’un bon auteur peut « faire passer » des messages, incarner des idées en des personnages, parler parfois par leurs bouches (c’est le rôle des fameux « doubles » romanesques ou filmiques). Et c’est ici que nous retrouvons Jean de La Varende.

Ce que je vais dire ne concerne que le livre dont je parle ici, mais je crois pouvoir poser l’hypothèse que mon analyse pourrait être étendue à l’ensemble de son œuvre littéraire.

Le centaure de Dieu est d’abord le destin d’un homme, Gaston de La Bare. D’un homme dont la vie ne peut être séparée de celle de sa famille et de son milieu. Gaston ne crée pas sa vie, il en hérite, assez douloureusement d’ailleurs.  Ce livre est aussi une radiographie de la noblesse provinciale normande au milieu du XIXe siècle. L’auteur n’a jamais caché ses opinions monarchistes et son attachement aux valeurs aristocratiques. Ceci irrigue absolument tout ce livre. Cette lecture sera donc insupportable aux dévots de l’arasement républicain et de la créolisation de notre société : il décrit tout ce qu’ils exècrent. Je me dois que préciser, à toutes fins utiles, que je ne suis pas un nostalgique de la monarchie, mais un authentique républicain, dans le sens le plus noble de ce terme (origine romaine incluse). Mais je suis capable de m’intéresser à ce qui m’est étranger, à titre culturel et humanitaire : écouter et savoir, ce n’est pas approuver, il faut le rappeler encore et encore, mais c’est donner sa place à l’autre, avec ses idées et sa parole.

Les Hordon de La Bare sont une vieille famille qui remonte à l’époque des Croisades et même un peu avant. Ici tout est lié à cette dynastie : un homme hérite du nom et de la responsabilité d’incarner, un moment durant, cette famille, puis de passer le relais à ses propres enfants mâles. Voici résumé le cœur métaphysique et historique de ce livre. Ce n’est pas sans rappeler un autre roman que j’ai chroniqué, La tradition Fontquernie, de Gilbert Cesbron, auquel je renvoie aussi le lecteur. Le drame qui nous est narré a plusieurs entrées : il y a d’abord les deux frères, Gaston et Manfred, l’aîné. Puis les rapports des parents à leurs enfants ; les rapports de la mère et du père.  Je ne décrirai pas le détail de cette étude, je dirai simplement qu’elle est bien menée, entrecroisant intelligemment les fils narratifs. On s’attache ainsi à chacun, en dépit de ses faiblesses ou défauts. Nous comprenons bien, au  fur et à mesure que le destin avance que ces nobles ont usé et abusé des femmes et semé des bâtards dans tout le pays, que la fidélité n’était pas leur souci et leur qualité première, qu’ils ont accompli des actes sordides au nom du devoir aristocratique et de la fidélité au roi. Et l’éducation que reçoivent les deux enfants les prépare à s’inscrire dans cette continuité. Sauf, évidemment, que les temps ont changé, que le roi a été chassé de France et que c’est un Bonaparte qui est empereur, que la guerre de 1870 amène la Prusse à envahir la France et qu’il faut faire des choix. Le monde n’est pas immobile, comme le voudrait le Marquis de La Bare.

Dans le plan dynastique du Marquis un grain de sable est venu se glisser : la foi de Gaston. Cet enfant a pris de sa mère une hypersensibilité religieuse et un amour, que son père trouve excessif, des choses de la religion. L’auteur, autour de ce thème mène une réflexion sur la place de la religion dans le monde aristocratique qu’il dépeint et le lecteur sent bien qu’il parle de lui. La religion chrétienne est une partie constitutive de la vie aristocratique ; en cela monsieur de La Bare est bien héritier de la tradition. Il pratique sa religion avec sérieux, aide ses paysans qui veulent devenir prêtres en finançant leurs études, il fait des dons à l’Église et compte des prélats dans sa famille. Mais, au fond du fond, tout ce qui est transcendantal lui échappe. À l’inverse de sa femme, très pieuse, et plus portée à la dévotion spirituelle.  Manfred adoptera le comportement de son père, Gaston celui de sa mère. Pas par simple mimétisme, bien sûr, mais surtout par disposition de caractère et de cœur. Gaston est profondément religieux, c’est le centre de sa vie.

Mais Gaston a aussi un don absolument remarquable, qui fait l’admiration de tous, pour les chevaux. Tout enfant, il apprend à monter à cru, avec une assise exceptionnelle. De plus, il « sent » le cheval, il sait instinctivement les approcher, les calmer, leur parler et même, très vite, dans son adolescence, comment les soigner. Il est à moitié cheval. L’auteur nous livre des pages magnifiques sur ces rapports avec les chevaux et sur les chevauchées de Gaston. Il fait preuve dans ces pages-là d’une véritable poésie de la nature.

De ces deux qualités si étroitement liées en lui est né le surnom que l’auteur donne à Gaston : le centaure de Dieu. Mi-cheval, mi-homme de Dieu. Et le titre tient toutes ses promesses.

Gaston , au terme de péripéties familiales et spirituelles, choisit de devenir prêtre, au grand dam de son père, et même de sa mère. Ils lui voyaient un autre destin, d’autant plus qu’il  avait hérité d’un cousin un haras magnifique et réputé où il pouvait faire la preuve de ses talents équins. Le drame se noue lorsque son aîné, Manfred est tué à la guerre. Il ne reste que lui pour « relever » le nom des La Bare. Or, s’il est prêtre, il n’y aura pas de descendance. Une scène mémorable décrit l’entrevue entre le père et le fils, après l’annonce de la mort du frère, où le père lui demande de renoncer à la prêtrise (il n’a pas encore prononcé ses vœux) pour assurer la survie du nom. Après une longue, belle et dure confrontation, il persiste et renvoie son père. C’est la fin de la lignée millénaire des La Bare. Gaston deviendra prêtre missionnaire et mourra en Afrique.

Tout ceci ne donne qu’une idée incomplète du roman, le but étant de vous inciter à le lire. Bien que n’étant plus édité (comme beaucoup de textes que je commente), ce livre se trouve assez facilement chez les bouquinistes internet à un prix abordable. Sa quête fait partie du plaisir de le lire.

Au-delà de l’histoire qu’il raconte fort bien, l’auteur nous invite à la réflexion sur plusieurs thèmes. La religion catholique est un de ces sujets. Il est manifeste qu’elle est importante pour l’écrivain. Sans doute de la même manière que pour Amélien, le Marquis de la Bare. Un héritage autant qu’un devoir. Héritage des pères qui avaient combattu pour la Croix en Palestine et partout où il le fallait, souvent à l’appel du Roi. On était déterminé par cet héritage, il fallait absolument l’assumer. Mais quelle était cette religion ? Une sorte de complément de la noblesse du sang. Dieu et le Roi ! Il ne semblait pas nécessaire à Amélien d’aller plus loin que ce qui devait être fait selon la tradition. C’est pourquoi il comprenait mal la foi de Gaston, absolue, dévorante, exigeante et première. À travers le père et le fils, c’est l’opposition d’une religion formelle et d’une foi personnelle qui est décrite. Pour le père, on doit sacrifier cette foi à l’impératif de la race à préserver. Pour le fils, on ne peut qu’obéir à Dieu, quelle que soit la conséquence terrestre. Et Gaston ira ainsi au bout de son destin, avec lui mourant sa lignée.

L’autre grand thème du livre est celui du don naturel et de sa place dans la vie. Gaston a reçu ce privilège énorme de tout comprendre des chevaux, ce qui, en Normandie et dans sa caste, est un cadeau magnifique. Et Gaston sait tout cela et en jouit, certes sobrement, mais pleinement. Quand il est à cheval, il est transfiguré. Il devient en effet un centaure, et l’image est fort belle. Tel l’albatros de Baudelaire, il vole magnifiquement sur son cheval, mais redevenu piéton il est gauche, emprunté et un peu inadapté au monde. Il apprend à profiter de ce don extraordinaire, qui lui ouvre la perspective d’une vie épanouie à la tête du haras. Mais voici que ce don et tout ce qu’il implique percutent frontalement  sa foi. Car, confusément, il le sent, il le sait, il sera alors un La Bare comme les autres, et il craint par-dessus tout de reproduire les débordements sexuels de sa race. Parmi les plus belles pages du livre sont celles qui traitent de cet éveil de la sensualité et du combat qu’elle entraîne en Gaston. Pour se sauver, il renoncera donc à son don et acceptera même, par obéissance à son évêque, de ne plus monter à cheval. Tout cela est dit sans donner de leçons, sans pontifier, au travers du récit. C’est le propre des grands romanciers de savoir faire ainsi.

Il se rencontre également ce que j’appellerais des thèmes secondaires. Par exemple celui de la guerre et de l’engagement. Gaston ne peut rester dans sa neutralité ecclésiastique ; il va se livrer à un acte courageux de résistance, qui le fait basculer dans le camp des soldats  en lutte contre les Prussiens. Réaction tout à fait inattendue, qui surprend totalement le lecteur et précipite un moment le livre dans le roman d’aventures. Ou le thème de l’enfance, abordé à plusieurs reprises, par petites touches impressionnistes. Gaston est un éternel enfant qui a grandi dans un corps qu’il habite maladroitement, sauf à cheval. Il aime les enfants et sait communiquer avec eux, sans doute mieux qu’avec les adultes. Citons pour finir le thème de la sensualité, de la chair et de l’amour. Voilà un domaine qui fait très peur à Gaston, car il se sait vulnérable sur ce terrain. Alors, il faut pratiquer de la manière la plus brutale possible : la rupture. Gaston partira missionnaire en Afrique et ne reverra plus les siens.

Jean de La Varende en 1947

J’espère avoir montré la richesse de ce livre. Mais il est d’abord une très belle histoire qui trouve sa beauté dans l’authenticité de ce qui est raconté. On comprend assez vite que l’auteur met beaucoup de lui et de ses idées dans ces personnages. Et la fin de cette lignée aristocratique, très caractéristique des hobereaux normands, annonce clairement la fin de l’aristocratie. En effet, elle n’a pas survécu, en tant que groupe social majeur, au XIXe siècle. Elle ne subsiste aujourd’hui que comme reliquat et sujet de reportage de la presse à sensation. Son temps historique est révolu. Et pourtant, nous murmure Jean de La Varende en 1938, un peu de l’ordre moral du monde venait de cette caste, quand elle jouait vraiment son rôle. On peut ne pas être d’accord et ne pas regretter les « aristos ». Mais furent-ils plus nocifs que les grands nababs de la Tech actuelle ou les maîtres de forges des XIX-XXe siècles ? Par la durée de leur règne sans nul doute, mais pas nécessairement par les valeurs qu’ils représentaient. C’est d’ailleurs la même question qu’il faut se poser sur la monarchie. Bref, ce roman stimule beaucoup notre réflexion. Preuve s’il en est qu’il est réussi.

Alors, faut-il ressusciter des morts littéraires Jean de La Varende ? Peut-être. En tout cas, il mériterait que les lecteurs puissent le lire encore. Pour cela, il faudrait qu’il soit édité et que la presse littéraire en parle, ce qui semble assez improbable.

Jean-Michel Dauriac – Beychac – janvier 2026.

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