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Catégorie : les livres: littérature

Nager pour combattre la barbarie – Sur Le nageur d’Auschwitz, de Renaud Leblond

Retrouvez l’interview de Renaud Leblond par J.M Dauriac, à la fin de cet article, dans le cadre des Foulées Littéraire, salon du livre sportif de Lormont, vendredi 25 novembre 2022.

Vous connaissez Alfred Nakache?……….

Vous non plus ?

Voici un échange qui pourrait se retrouver très souvent prononcé entre vous et vos amis. Ce n’est pas un message codé, c’est une interrogation tout ce qu’il y a de plus légitime. Si vous m’aviez posé cette question cet été, j’aurais aussi répondu : « Non… Ce nom ne me dit vraiment rien », à part le fait qu’il sonne évidemment comme un nom juif et ressemble à celui d’un personnage de La vérité si je mens. Pourquoi donc faudrait-il connaître Alfred Nakache ? La réponse à cette question apparemment incongrue est apportée brillamment par le livre Le nageur d’Auschwitz, de Renaud Leblond[1].

Alfred Nakache est un français d’origine juive, né en Algérie française, en 1915 et mort en France, en 1983.  Particularité : nageur de haut niveau[2], qui obtint plus de vingt titres de champion de France, fut recordman du monde, d’Europe et de France à plusieurs reprises sur 100 et 200 m, participa aux Jeux Olympiques de 1936 et de 1948 à Londres. Il fut professeur de sport.

Mais Nakache ne fut pas un nageur talentueux comme les autres. Il est resté comme le « nageur d’Auschwitz ». Et c’est sur cette période de sa vie que Renaud Leblond a construit son roman. Disons-le de suite, c’est un très beau livre, en dépit de la noirceur de son sujet, supposée par le titre. L’auteur a su tirer de l’ombre un personnage que seuls les spécialistes connaissaient et en faire un portrait terriblement humain.

Le jeune Alfred a une peur phobique de l’eau. C’est sur cela que débute le roman. Malgré l’existence d’un splendide bassin, à Constantine, sa ville natale, le jeune garçon n’en goûte guère l’avantage. Jusqu’au jour où il va y voir nager deux jeunes athlètes venus s’y entraîner. Ceux-ci sauront tellement l’impressionner qu’il se mettra à l’eau et découvrira la joie de nager. A partir de ce moment, situé en 1928, la natation va devenir la passion de l’adolescent et l’eau son élément. Il est doté d’une musculature impressionnante et d’une volonté hors du commun. Très vite il s’impose en force dans les bassins et glane les victoires en Algérie. Il sera envoyé en métropole en 1934 pour donner sa pleine mesure au niveau national. Mais entre-temps, il aura rencontré la jeune Paule Zaoui, juive elle aussi, d’une famille de commerçants constantinois. La femme de sa vie ! Elle le rejoindra en métropole quelques temps plus tard, ils se marieront en 1937, elle deviendra, elle aussi, professeur de sport. Ils auront une petite fille, Annie, en 1941. Ecrite ainsi, leur vie est assez ordinairement banale. Ce qui est loin d’être banal, c’est le contexte historique et social de cette jeunesse.

Alfred Nakache, années 1930

La France des années 1930 est entrainée dans les convulsions politiques qui balafrent l’Europe et en font, en 1939, le continent noir des totalitarismes (nazisme, fascisme, franquisme, stalinisme, sans citer les « petites » dictatures). Les idées nauséeuses du nazisme font de plus en plus d’émules dans notre pays. L’antisémitisme monte lentement et inexorablement dans la société française. Les bassins des piscines n’en sont pas épargnés. Alfred N. est un être joyeux, sympathique, qui sait créer l’amitié autour de lui. Mais ses performances suscitent la jalousie. Notamment celle d’un très beau et bon nageur, jusque là roi incontesté de la brasse, que Nakache va détrôner sans appel. Ce nageur s’appelle Jacques Cartonnet, surnommé « Carton » dans le milieu de la natation. Ce bourgeois parisien va vouer une haine tenace à Nakache, dans et hors des bassins. Cartonnet est antisémite et adhère aux idées de l’extrême-droite. Quand le régime de Pétain s’installe, il devient un collaborateur actif, rédacteur de la feuille de chou haineuse et raciste Je suis partout, tristement célèbre pour ses articles odieux contre les juifs et tous les « dégénérés » dénoncés par les nazis. Nakache sera une victime de ce climat. Il sera radié de la fonction publique, comme sa femme[3] et se retrouvera sans emploi, ce qui va, entre autres raisons, le pousser à émigrer à Toulouse, où il sera accueilli à bras ouverts par le club Les Dauphins (TOEC), ses dirigeants, son entraineur et l’encadrement. Mais Carton le poursuit de toute sa haine et, engagé dans la milice, il devient le responsable de la Jeunesse et des Sports de la Haute Garonne. Après moultes péripéties que je ne veux pas dévoiler ici, il dénoncera Nakache à la Gestapo. Celui-ci, avec sa femme et sa fille, est arrêté en décembre 1943.

La suite est tristement connue : passage à Drancy, dans ce centre de tri infâme, puis départ en convoi ferroviaire n°66 du vingt janvier 1944, au départ de la gare de Bobigny, destination : la Haute-Silésie polonaise, un camp du nom d’Auschitz-Birkenau, qui restera dans l’histoire comme le plus horrible des camps d’extermination nazi. A l’arrivée, sur la fameuse rampe, a lieu le tri. On sépare la famille Nakache : Paule et Annie vont être emmenées dans un camion, Alfred, reconnu par un SS est affecté à l’infirmerie du camp. C’est la dernière fois qu’Alfred voit les deux amours de sa vie.

C’est ici que le talent de l’auteur intervient. Il a fait le choix de ne pas traiter l’histoire de cette jeunesse sur le mode chronologique. Il va découper l’épisode d’Auschwitz en chapitres qui seront distillés entre ceux de la vie antérieure du couple. Si cela surprend pour le premier de ces épisodes, le lecteur s’habitue vite à ce procédé, et celui-ci s’avère tout à fait judicieux. Il permet de faire, au final, de ce livre un ouvrage optimiste. Non qu’il gomme l’indicible, mais sa dilution permet au lecteur de ne pas sombrer dans la noirceur.

Nakache survivra à Auschwitz et à la « marche de la mort » que les nazis ont imposée aux détenus lorsqu’ils ont détruit le camp. Il rejoindra Buchenwald, où il sera libéré par les Alliés, alors que sa mort avait été annoncée par la presse française quelques temps auparavant. Il nagera à nouveau et ira donc aux J.O de 1948. C’est là qu’il mettra un terme à sa carrière de nageur. C’est le moment que Leblond choisit pour terminer son récit. Car l’auteur n’a pas voulu livrer une biographie factuelle de la vie d’Alfred Nakache. Il a choisi délibérément de faire un récit romancé de la période 1928-1948, celle où se forge la légende de Nakache. Ce livre est bien un roman ; l’auteur a inventé des dialogues et des scènes, mais elles sont toutes appuyées sur la vie de son héros, elles visent à combler la froideur d’une biographie, en lui donnant de la chair et du sang. Alfred est un être joyeux, il est généreux et empathique, on dirait aujourd’hui « solaire ». Pour moi, je préfèrerais dire qu’il est l’incarnation de l’homme jeune et heureux qu’a chanté Albert Camus dans Noces. Nakache est un héros camusien, victime d’un monde absurde, mais il ne se laisse pas détruire. Il nous donne, par l’intermédiaire du romancier, une formidable leçon de vie[4]. Celle d’un déporté capable d’aller chercher un couteau dans les eaux glauques des bassins du camp et de le déposer en le portant dans sa bouche aux pieds de l’officier supérieur nazi qui avait inventé cette épreuve abominable. Celle d’Alfred Nakache qui, avec la complicité attentive de ses codétenus, ira nager, les dimanches de l’été 1944, dans un bassin de rétention du camp[5] et retrouvera, malgré tout, quelques instants, cette sensation si importante pour lui, de l’eau qui glisse sur sa peau. Symboliquement, et c’est capital, il est mort en nageant, un jour de 1983, alors qu’il s’apprêtait à effectuer sa traversée quotidienne de la baie de Cerbère, où il avait élu domicile.

Un beau et bon livre est un livre qu’on lit avec passion, mais aussi un qui ne s’effacera pas de notre mémoire[6] et deviendra une borne de notre vie de lecteur et d’être humain. Le livre de Renaud Leblond est de ceux-là. Lisez-le de toute urgence.

Jean-Michel Dauriac – 27 novembre 2022.


[1] Le nageur d’Auschwitz, Renaud Leblond,  Paris, Editions L’Archipel, 2022, 238 pages.

[2] Voir sa notice chez Wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Alfred_Nakache

[3] Abolition par le gouvernement de Vichy de la législation antérieure sur la nationalité française, avec effet rétroactif immédiat, ce qui est absolument contraire aux principes du droit français. Ces lois anti-juifs les privent de la nationalité française, acquise depuis 1932, et les interdisent de travail dans la fonction publique, où ils étaient nombreux (professeurs, instituteurs, magistrats…). Ils sont révoqués.

[4] il faut, après avoir lu le roman, aller voir le très beau documentaire consacré à Alfred Nakache : https://www.youtube.com/watch?v=CxwWa8XgbPo – Christian Meunier, Alfred Nakache, le nageur d’Auschwitz, 2001.

[5] Avec un autre jeune déporté juif, Noah Klieger, qui survivra aussi aux camps et deviendra un grand journaliste sportif en Israël, notamment correspondant de l’Equipe et autre grands journaux français. Il est mort en 2018.

[6] Il faut signaler la réussite du graphisme de la couverture qui réussit à symboliser l’essentiel du livre avec un grande économie de moyens : une piscine dont les lignes d’eau sont séparées par des barbelés !

L’interview en audio sur Le nageur d’Auschwitz:

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Un Céline brut de décoffrage : Guerre

Louis-Ferdinand Céline

NRF, Gallimard, 2022 – 183 pages, 19 €

Tout le monde, ou presque, a entendu parler de l’extraordinaire histoire des manuscrits volés dans l’appartement de Céline en 1994 et qui refirent surface il y a quelques années. Très rocambolesque, ces faits sont pourtant avérés et tout à fait conformes à ce qu’avait déclaré l’écrivain à l’époque. Ce surgissement a, bien évidemment, plongé la communauté des fans de Céline dans un état extatique. Vient maintenant le temps de l’épreuve de vérité : celle de la rencontre avec les lecteurs. Guerre est le premier volume exhumé de cet ensemble ; il vient d‘être suivi de Londres, paru peu après.

Après avoir lu Guerre, j’avoue ne pas avoir envie d’acheter Londres. La raison ? Ce que j’ai lu est très loin de valoir la prose du Voyage au bout de la nuit et de Mort à crédit, alors que ces écrits datent de la même époque.

Certes, l’aspect général est celui du style célinien. Mais il faut l’aveuglement d‘un inconditionnel pour en pas voir que ces textes sont des premiers jets, qui ne méritaient pas l’honneur de publications autonomes. Ils sont justes bons à paraître dans des oeuvres complètes, en annexes, avec les variantes. Les qualités qui font de Céline un des plus grands écrivains du XXe siècle sont quasiment éclipsées par l’énormité des défauts. Je suis convaincu qu’un éditeur d’aujourd’hui qui recevrait un tel manuscrit le jetterait aussitôt à la poubelle. Il est évident que Céline ne l’aurait jamais publié en cet état ; c’est d’ailleurs pour cette raison que le lot est revenu entre des mains expertes après la mort de sa femme, qui n’aurait pas accepté cette publication. Pour parer aux critiques, les éditeurs ont bétonné en amont et en aval, avec une introduction qui tente de justifier ce forfait éditorial, et des annexes qui augmentent la pagination et proposent un autre texte d’experte et un petit dictionnaire des personnages. Le lecteur sent bien qu’on cherche à le « couillonner », comme on dit dans mon sud-ouest natal ! Et il l’est bel et bien quand il lit ces parafoudres, car il a acheté le livre !

Le  du bouquin en lui-même est intéressant, en ce qu’il poursuit ce que Céline avait donné au début du Voyage, sa description de la guerre, qui compte parmi les pages les plus fortes sur ce thème. Mais celles-ci avaient été fort travaillé, ce qui n’est pas le cas ici. Nous suivons donc Ferdinand dans ses péripéties guerrières, du moment de sa blessure à son départ pour l’Angleterre qui annonce Londres. L’essentiel de l’action se passe dans un hôpital de guerre, dans le nord de la France, dans une ville rebaptisée Peurdu-sur-la –Lys. L’idée est bonne et le cadre intéressant : dire la guerre à partir de ses blessés. Malheureusement, le caractère brouillon du texte fatigue assez vite le lecteur le mieux disposé – ce qui était mon cas – par ses défauts à la fois littéraires et thématiques. Nous assistons à un livre quasi-pornographique, dont les « héros » sont une infirmière érotomane, un blessé qui s’est tiré dans le pied pour se planquer, une prostituée parisienne et une serveuse de bar qui voudrait ben mais qui peut point. Sans oublier Ferdinand, blessé authentique et médaillé pour sa bravoure, mais pas très reluisant, c’est le moins que l’on puisse dire ! Tout tourne autour du sexe, mais de manière sordide. Les blessés sont des mythomanes ou des tire-au-flanc, les soldats des marionnettes et l’ensemble des personnages des caricatures. On pourra objecter que c’est la manière de l’auteur, cet argument ne résiste pas à la lecture.

Quant au style, c’est sans doute là que la déception est la plus grande. Ce premier jet est très imparfait, avec des répétitions lourdes, des phrases absurdes ou sans contenu (problèmes de lecture des manuscrits), des incohérences dans la construction. Bref, on s’en lasse très vite, même si on rit parfois, car le talent est là, malgré le lourd plâtrage de ce brouillon.

Bref, Guerre aurait pu être un bon Céline, si son auteur l’avait remis sur le métier et purifié de toutes ses scories initiales. Mais, tel quel, c’est un mauvais livre qui n’aurait jamais dû paraître. Ne le lisez pas, vous ne perdrez rien ; mieux vaut relire le début du Voyage et imaginer ce que Céline ne dit pas. Jean-Michel Dauriac – novembre 2022

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Dans le café de la jeunesse perdue

Patrick Modiano

NRF- Gallimard , 2077

148 pages.

Il faut beaucoup de talent pour écrire un tel livre en si peu de pages. Et pourtant, les mauvaises langues disent que Modiano écrit toujours le même livre… Si c’est le cas, il faut encore plus de talent pour réussir la longévité de son parcours et la fidélisation de son lectorat. Rejetons donc cette critique, tout simplement parce que c’est un fait : chaque artiste ne poursuit, à travers des oeuvres multiples, que la réalisation d’une seule, son oeuvre, celle de sa vie. Van Gogh a toujours peint le même tableau Monet aussi ; Baudelaire écrit toujours le même poème, et il n’est jamais pareil, et ça donne Les fleurs du mal ! Laissons donc là cette fausse accusation : Modiano écrit des romans qui parlent tous de la recherché du passé et de la mémoire, point.

Ce livre est donc une quête, avec un « truc » qu’il utilisera à nouveau, près de quinze ans plus tard, en 2021, avec Encre sympathique : l’enquête du détective privé. Au départ, donc, une recherche de femme qui a disparu du domicile conjugal. Mais que le lecteur ne s’attende pas à voir l’intrigue aller dans cette direction pseudo-policière ; l’auteur nous donne très vite les indices qui prouvent que l’enquêteur ne dira rein de ce qu’il a trouvé au mari abandonné. Non parce qu’il refuse de faire son travail, mais parce qu’il a compris très vite que le mariage dont il est question est un simulacre – sans doute n’a-t-il jamais été consommé – et que la jeune femme a simplement repris sa liberté. Car le roman est avant tout le portrait de celle qu’on découvre sous le surnom de « Louki », dès le début du récit.

Si Modiano avait adopté le portrait en écriture romanesque classique, il aurait déroulé une toute petite existence de femme, de l’adolescence à ses 26 ans. Petite vie marquée par la médiocrité d’une existence sans relief et sans beaucoup de mots, car Louki est une taiseuse. Une vie de vagabondages nocturnes, pendant que sa mère travaille nuitamment comme ouvreuse au Moulin Rouge. Une vie sans réussite : la jeune fille a été refusé au lycée Jules Ferry alors que, visiblement, elle aurait aimé poursuivre des études (elle se présente comme étudiante en lagues orientales aux gens qu’elle rencontre dans ses errances). Cela nous renvoie à un temps que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître, celui où n’accédaient au lycée que les meilleurs élèves, les autres étant ventilés vers l’apprentissage, les études techniques ou le passage du « Certif », qui clôturait le cycle primaire à quatorze ans, avant l’entrée en vie active. Bref, Louki, dont le vrai nom est Jacqueline Demange, va errer, quittant le domicile de sa mère très jeune et se construisant une (fausse) identité au gré des rencontres, souvent effectuées dans les bars, la nuit, à l’heure des « paumés du petit matin », comme les a si bien chantés le grand Jacques. De cette vie, il y aurait en fait bien peu de choses à dire, ce que le détective a vite compris. Louki-Jacqueline est un peu comme un fantôme, vivant des bouts d’existence avec des êtres de rencontre, puis disparaissant, sans donner plus du tout de signe de vie. De ce point de vue, son départ du domicile marital n’est que la énième fugue sans retour.

Le grand talent de Modiano est, d’abord, d’arriver à donner de la consistance à cette petite vie sans ossature. Mais il y a des limites même au talent le plus grand et c’est la raison de la brièveté du livre. Mêle en usant des procédés les plus inventifs, il ne pouvait enrichir une vie si pauvre. Bien entendu, cette vacuité est elle-même symbolique de toute une époque, celle de l’après-guerre, à partir de 1950. Ce que l’on a célébré sous le vocable d’années existentialistes est, en réalité, une période sombre, que l’euphorie économique des Trente Glorieuses n’a pas pu cacher. Vivre après Auschwitz et Hiroshima devient très problématique et tout le cache-sexe du Baby-Boom et de l’américanisation de notre vie ne pourra supprimer cette angoisse. Louki est un pur produit de cette époque, aggravée par une vie familiale monoparentale, avec une mère aussi taiseuse et perdue qu’elle. Sa fin est annoncée brutalement et elle est tragique. Elle emporte son néant et ses secrets avec elle.

Patrick Modiano, Prix Nobel de littérature en 2014

La grande habileté de ce livre est le choix de l’auteur de décrire Louki sous différents angles, en donnant à plusieurs protagonistes la parole. Cela finit par dessiner un portrait qui semble plus épais que sa réalité. Mais à ce jeu-là, il faut faire preuve d’une grande rigueur dans l’énoncé des faits, afin de ne pas commettre d’erreurs. C’est une sorte de mécanisme d’horlogerie, dans la science duquel Modiano fait merveille. On en peut qu’admirer son travail extrêmement ciselé, qui rend cette lecture passionnante. Chaque intervenant apporte sa sensibilité et ses souvenirs plus ou moins précis. La part belle est donnée à Roland, son ami de la dernière période. Mais il sera quitté, lui aussi, définitivement. Le dénouement intervient brutalement, mais il ne surprend pas vraiment le lecteur, car Louki était devenue toxicomane et buvait pas mal. Que s’est-il passé exactement ? nous n’en saurons rien, ou pas grand-chose.

Que reste-t-il de ce roman, une fois la dernière phrase lue ? Je dirais qu’au-delà du contenu du récit lui-même, qui s’estompe avec le temps, il demeure impression générale de vie minuscule et gâchée. Jacqueline-Louki n’était pas douée pour la vie, elle l’a traversée en errante. Son cas est-il purement romanesque et fictionnel ? Il y a de nombreuses raisons – à commencer par l’expérience des humains que nous avons acquises durant notre vie – pour penser qu’elle est l’archétype d’une partie de l’humanité occidentale. Une génération « perdue » comme le suggère le titre.  Mais limiter ce cas à la génération de l’immédiat après-guerre serait faire l’autruche. Ce mal de vivre est sans nul doute caractéristique de l’époque post-moderne et subsiste aujourd’hui. Je pourrais citer de nombreuses raisons liées à l’histoire et à la sociologie, mais ce n’est pas le lieu. Louki vient nous rappeler que nous pouvons souvent croiser des êtres en errance, qui tentent de s’inventer une vie pour laquelle ils n’ont pas été bien dotés à l’origine et guère doués. Quand le romancier parvient ainsi à nous interpeller au-delà du livre, il a fait la preuve de son talent et la littérature de sa force.

Jean-Michel Dauriac – 27 octobre 2022.

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