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Catégorie : les livres: littérature

L’ouvrier de la nuit : Un livre coup de poing!

Bernard Clavel – Livre de poche – 1971 (première édition 1956)

Tu prends ce livre comme un grand coup de poing dans la gueule (ou pour parler aux oreilles d’orfraies : comme un grand seau d’eau glacée en plein visage). Sur la couverture de la réédition en Livre de poche de 1971 il est écrit, de la plume de l’auteur :

« Ce livre est un cri jeté sur le papier en quelques jours et quelques nuits de fièvre. »

Ces mots sont tirés de la « lettre à Jacques Peuchmaurd » qui tient lieu d’une préface que Clavel n’arrivait pas à écrire. Il a choisi de s’adresser à un ami, né la même année que lui[1], devenu écrivain et qui aussi éditeur chez Robert Laffont, dont éditeur de Bernard Clavel. Jurassien lui aussi, il était parfaitement à même de comprendre notre auteur.

Ce cri, tu le prends en pleine figure dès les premières pages du livre et tu ne peux t’en défaire jusqu’au dernier mot. Tu liras ce livre avec fièvre, comme il a été écrit. Et voici déjà la force d’un écrivain, celle de t’empoigner et de ne plus te lâcher, en te prenant aux tripes.

L’ouvrier de la nuit est un récit à la première personne. On sait, par expérience de lecteur, que ce procédé est d’une redoutable efficacité, quand il fonctionne, mais qu’il peut aussi être un piège redoutable pour des auteurs sans talent. La première personne, même dans une fiction, engage celui qui en use. Si ses propos sont creux, il est discrédité avec une grande efficacité. Le lecteur chevronné connaît de belles réussites, comme La sonate à Kreutzer de Léon Tolstoï ou l’Etranger d’Albert Camus, mais il ignore le nombre de cadavres qui encombrent les bibliothèques mortes. Or, ce livre est le premier livre publié par Clavel, en 1956, alors qu’il a 33 ans. Jusque-là, il avait été attiré par une carrière de peintre qui n’est pas advenu. Il s’est servi de cette expérience personnelle pour construire son livre. Son personnage a beaucoup de points communs avec lui : il se veut peintre puis écrivain, il a une femme admirable et trois enfants, et il considère tout travail comme alimentaire et contraire à sa vocation. Clavel a travaillé une dizaine d’années comme gratte-papier à la Sécurité Sociale, emploi dont il est aisé de deviner qu’il n’est pas le fruit d’une vocation[2].

Pourquoi ce livre nous saisit-il de cette façon ? Sans doute parce qu’il est véritablement sincère et qu’il dit des choses qui peuvent nous concerner. C’est la confession d’un « salaud ordinaire » au sens banal. De ce salaud qui se confesse à nous, nous ne saurons même pas le nom. Il y a d’ailleurs très peu d’identités affirmées dans ce récit si ce n’est celle de la femme de l’écrivain-peintre, Françoise. Evidemment, ce livre parlera sans doute plus à ceux qui ont cru avoir une vocation artistique et ont dû constater leur échec. Le personnage principal, le narrateur, est convaincu qu’il a une vocation et du talent. Il faudra plus de dix ans d’échecs et de médiocrité pour qu’il admette que cette croyance est illusoire. C’est le récit de cette vie qui nous est fait, dans l’urgence d’un voyage de nuit en train, entre Paris et Lyon. Bien sûr, c’est un procédé littéraire qu’il faut accepter sans vouloir le rationaliser. Disons que l’auteur nous fait partager sa confession durant ce trajet, situé dans les années 1950. Il alterne, assez adroitement, les confidences sur son enfance et sa jeunesse, dans une famille de paysans pauvres du Jura dont il est l’unique enfant et le récit de sa vie personnelle d’adulte, après son départ du village familial où il ne reviendra que pour les obsèques de sa mère. Le point commun à ces deux époques est qu’il s’y conduit avec un égoïsme forcené qui le pousse à oublier, voire à mépriser ceux qui l’entourent, en l’occurrence ses parents. Ce sont, pour lui, des ploucs ignares qui veulent le brider et ne comprennent rien au monde de l’art. Et pourtant, sa mère croira en lui et l’aidera de toute sa volonté, jusqu’à en mourir de fatigue. Le père, lui, est beaucoup plus réaliste et pense surtout que son fils est un paresseux. Lequel fils pense que son père ne l’aime pas et mène une vie d’esclave par plaisir, cherchant à lui imposer la même existence. On le voit, à la lecture de ces quelques éléments, c’est l’histoire éternelle du conflit de générations, du récit évangélique dit du Fils prodigue aux personnages romanesques comme Julien Sorel[3] ou le fils Thibault. Les fils ont toujours cru que leurs pères ne comprenaient rien, jusqu’à ce qu’ils aient à leur tour un fils qui pensait qu’ils ne comprenaient rien, et ainsi de suite… Mais ici, le vrai problème n’est pas le conflit de générations, mais la vocation artistique et le talent du fils. Clavel, avec un masochisme certain, laisse entendre que son personnage n’a aucun talent, ni en peinture ni en littérature. Et qu’il s’aveugle par tous les moyens pour éviter la remise en question fatale. Et pourtant, elle va venir, par la bouche d’un éditeur parisien qui lui avait proposé de le recevoir s’il passait par la capitale, tout en ayant refusé son manuscrit. Là, il va enfin comprendre qu’il n’a pas le talent manifeste qu’il imaginait. C’est à la sortie de cette rencontre, fort courte par ailleurs, qu’il va réaliser toute qu’il a pu faire de mal autour de lui et s’en accuser. Il n’y aura aucune recherche d’échappatoire : on peut même trouver qu’il est très dur avec lui-même, mais cette conviction est à la mesure du dessillage qu’il vient de subir.

Bernard Clavel se régale à dépeindre l’aveuglement et la bêtise de son protagoniste. Sans doute y a-t-il une part d’autobiographie dans ces aveux, notamment envers sa femme et ses enfants. Mais le portrait est d’un noir absolu. Ce peintre médiocre, cet écrivain raté se comporte en mari esclavagiste qui accepte que sa femme se sacrifie positivement pour lui (voir à ce propos très beau personnage du médecin, qui sera le seul à lui dire la vérité sur sa conduite) et en père tyrannique, punissant ses enfants au moindre bruit de jeu, qui l’empêche de créer. Le vrai petit salaud ordinaire et banal. Le texte est trop réaliste pour ne pas être inspiré de la vie réelle de l’auteur, mais il est suffisamment fictionnel pour ne pas être de l’autofiction avant l’heure.

L’enjeu de ce petit livre dense et dur est le talent et la vie d’artiste. Toute personne qui a cru un moment disposer d’un certain talent dans un art précis s’est nécessairement posé les questions que ce livre met en avant : faut-il sacrifier ce talent et cette vocation à une vie banale et laborieuse ? Ce talent est-il réel, cette vocation impérieuse ou est-ce un aveuglement ? A-t-on le droit de fonder une famille et de l’entraîner dans ce chemin ? Les refus répétés et les échecs sont-ils une preuve a contrario du génie incompris ou, au contraire, la preuve que ce talent n’existe pas ? A chacune de ces interrogations, Bernard Clavepond dans son roman et de manière impitoyable pour les pseudoartistes. La suite de sa vie a largement et brillamment prouvé qu’il n’était pas ce personnage aveugle et injuste. Mais son itinéraire personnel nous permet de comprendre pourquoi ce livre est né. Il aq attendu dix ans au moins avant d’être enfin publié. De quoi en vouloir à pas mal de monde te douter fortement de ses choix.

J’ai dit que ce livre était comme un coup de poing. Il m’a fait songer, tout au long de sa lecture, à un autre roman que j’avais exactement ressenti de la même façon, il y a bien longtemps, lors de ma première lecture : c’est La chute, d’Albert Camus. On y trouve aussi des interrogations très personnelles de l’auteur, transposées dans un contexte fictionnel. Mais personne n’est dupe du caractère existentiel de cette pensée. Certains trouveront peut-être ridicule ou indigne d’oser comparer Camus et Clavel. L’un est un grand penseur, Prix Nobel de littérature, l’autre un grand auteur de romans populaires, apparemment pas du tout intellectuel et philosophe. Eh bien, qu’ils me laissent leur dire qu’ils se trompent lourdement. D’abord parce que ces deux hommes – et je parle là des personnes humaines, pas des auteurs – ont beaucoup de points communs au plan éthique et moral. Ce sont deux hommes intègres qui ont su prendre des positions nettes qui leur ont aliéné une partie de l’opinion. Ce sont tous les deux des fils du peuples, et non des héritiers germanopratins. Ce sont deux esprits libres, à force tendance anarchiste et pacifiste. Ce sont des romanciers qui ont su, par leurs livres faire réfléchir des foules à de graves sujets sans pontifier : que ce soit dans L’étranger ou dans L’Espagnol, ils ont posé la question de l’identité, du déracinement, de l’incompréhension ambiante.  La Chute ou L’ouvrier de la nuit posent la question du bilan d’une vie et des faux-semblants adoptés par certains (et peut-être par nous aussi). La peste et La lumière du lac traitent tous deux de la peste comme fléau révélateur des tares et des héroïsmes humains…J’arrête là la liste des points de convergence, mais il y en a d’autres. Camus savait très bien le poids moral et réflexif du roman et a su l’utiliser tout au long de sa courte vie. Clavel a construit une œuvre riche et très variée, mais où l’humanité est sans cesse questionnée. Je ne fais aucune différence qualitative entre les deux écrivains. J’aime que leur manière soit différente, mais je ressens profondément l’unité de leur cheminement. Lire aujourd’hui L’ouvrier de la nuit n’est pas seulement lire le premier roman-cri d’un auteur à succès, mais entrer dans une œuvre vaste et profonde[4].

Jean-Michel Dauriac – Les Bordes – Juillet 2024.


[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Jacques_Peuchmaurd pour plus de renseignements.

[2] Ayant occupé le même emploi, mais moins longtemps, avant de pouvoir faire le métier que j’avais vraiment choisi, je puis affirmer cela sans douter.

[3] Dans Le rouge et le noir de Stendhal et dans Les Thibault de Roger Martin du Gard.

[4] Il n’est d ‘ailleurs pas impossible que j’entreprenne pour Bernard Clavel une démarche similaire à celle mise en œuvre pour Gilbert Cesbron, à savoir une analyse de l’oeuvre complète, roman par roman.

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L’or des rivières : deux critiques opposées

Françoise Chandernagor – Paris, Gallimard, 2024, 330 pages, 21€.

Un des secrets les mieux gardés de France….

C’est un des slogans qui fut utilisé par le Comité Départemental du Tourisme de Creuse, pour promouvoir son territoire. J’avoue que la formule est belle (ce qui est rare pour des communicants) et terriblement vraie. Elle est, sous une forme tacite, au cœur de ce très beau livre, personnel et testamentaire.

En Creuse, Françoise Chandernagor demeure dans une commune voisine de la mienne, mais je n’ai jamais eu le plaisir de la rencontrer, bien que j’eus aimé collaborer avec elle pour mes actions culturelles creusoises. Le pays (au sens fort et local de ce beau mot) est donc aussi le mien, depuis que j’ai fait le choix, il y a bientôt vingt ans de m’installer dans le département le plus pauvre et le plus vieux de France, choix que, non seulement je n’ai regretté, mais que jeme  félicite régulièrement d’avoir fait. Si vous lisez ce livre, j’espère que vous comprendrez pourquoi.

F. Chandernagor est une romancière connue et reconnue, à la tête d’une œuvre romanesque importante, plébiscitée par les lecteurs, depuis son premier succès (si je ne me trompe pas) avec L’allée du roi, en 1981. Voici donc plus de quarante ans qu’elle enchante ses lecteurs avec de belles histoires, fort bien documentées et bien écrites.  Mais ce livre-là n’est pas un roman, mais bien plutôt un livre de souvenirs et l’ébauche de mémoires. C’est le livre d’une femme de tête qui voit s’approcher les quatre-vingts ans et le temps de faire le point, sous l’angle creusois. C’est, sans aucun pathos, le temps de prévoir où sera la dernière demeure. Pour elle, c’est déjà fait : la double tombe qui l’accueillera avec son mari est faite, il ne manque plus que la date du clap de fin. Elle sera donc inhumée – j’aime ce mot que nos tombeaux ont dénaturé, retourner à l’humus – dans sa propriété de Creuse. Je croyais que cela était interdit par la loi de la République, qui se mêle de tout et surtout de ce qui ne la regarde pas, mais en vérifiant, il s’avère que c’est tout à fait possible, à condition de respecter des distances et règles, et assorti d’une autorisation préfectorale. L’auteure fait de ce choix une affirmation forte de son attachement à la Creuse.

Pourquoi la Creuse ? Je dirais par les hasards d’une origine paternelle mystérieuse, dont elle nous livre le secret au fil des pages, mais que son nom éclaire aisément. Chandernagor, ça ne sonne guère creusois ou français. Elle nous en raconte l’histoire. Plus près de nous, c’est dans la branche maternelle que se trouve la racine creusoise. Elle en fait une rapide généalogie, en insistant sur ses grands-parents, plus particulièrement son grand-père, maçon dans l’âme et constructeur de la « maison biscornue » de Palaiseau où elle est née et a vécu son enfance et sa jeunesse. C’est pour elle l’occasion de raconter la saga des maçons creusois et leur rôle dans l’édification des grandes villes du XIXe siècle (Lyon, Toulouse, Limoges, mais surtout Paris), de citer Martin Nadaud, le puissant symbole de cette épopée, maçon devenu député de la Creuse, comme son propre père le sera dans sa jeunesse. Car Chandernagor est un nom qui fut d’abord connu par André, le papa, autodidacte plutôt rigide, dont elle ne dit pas que du bien, notamment qu’il fut un père absent ne s’occupant pas de ses enfants. Si je l’ai bien lue, il est maintenant centenaire (né en 1921). De cette ascendance familiale marchoise est née la pratique des migrations saisonnières desquelles elle nous livre des récits écrits dans un style picaresque très drôle. Comme sont également très drôles, mais aussi touchants, les portraits multiples de Creusois connus depuis son enfance. Elle a pris soin de changer les noms de lieu et de personnes, mais il est certain que, comme chez Colette, les protagonistes ou leurs descendants pourront sans doute les identifier. Elle a suffisamment vécu pour pouvoir brosser une évolution qui prend l’allure d’une épopée de l’isolement et de la simplicité authentique.

 Comme souvent dans les bons livres de souvenirs, les maisons ont une grande place. Il faut avoir atteint un certain âge pour mesurer complètement l’importance de la maison. Ce livre est l’histoire de trois maisons. La première est la « maison biscornue » de Palaiseau. Son grand-père, sans grands moyens, comme tous les maçons creusois, avait acquis un terrain étroit, pentu, en angle, sur lequel il s’évertua, au fil du temps à monter des étages les uns sur les autres, au fur et à mesure que la famille s’agrandissait. Telle qu’elle la décrit, elle me fait songer à une de ces maisons des dessins animés du Japonais Hayao Miyazaki. Cette maison fut celle de l’enfance, celle d’où l’on partait pour aller en Creuse le moment venu, celle où le grand-père fabriquait tout en béton, celle où on ajoutait des pièces quand un mariage avait lieu ou un enfant naissait. Françoise C. dit qu’elle pensait qu’elle s’écroulerait, mais elle semble avoir bien tenu le coup.

La deuxième maison est celle des arrière-grands-parents, la maison creusoise typique, dénuée de tout confort, mais où la vie bruissait, notamment celle des enfants de la famille. Cette maison était dans un village où la famille était intégrée et connue. C’est là que l’auteure nous livre ses savoureux portraits de femmes et d’hommes du cru, souvent ironiques, mais jamais méchants si ce n’est avec les brutes. Ce sont des paysans vivant dans un pays isolé, loin des agitations des grandes villes, à une époque où c’est la radio qui est le médium majeur. Les Creusois sont pauvres, mais pas misérables, ils se « débrouillent » comme on dit dans tous les territoires modestes et oubliés. Et la petite fille vibre de toute sa sensibilité, emmagasine ses moments de vie, les partage. Ainsi de la fête de la moisson, avec la batteuse et les libations qui l’accompagnent. Ou de cette partie de pêche illicite et nocturne pour aller capturer de gros poissons dans la proximité d’un barrage. On le voit, ce sont des petites choses qui pourraient paraître insignifiantes vues de la grande ville, comme ces habitants sont considérés comme des ploucs irréductibles. Mais les moments passés dans cette maison de famille rustique et parfois dure à vivre – il faut lire la description de la douche construite par le grand-père – sont restés pour elle des heures de joie, car dénuées de tout artifice.

La troisième maison sera aussi celle de « la dernière demeure ». C’est la maison personnelle, celle de la réussite d’une femme au destin assez exceptionnel. Avec une grande pudeur, Françoise Chandernagor n’aborde jamais sa carrière professionnelle et son parcours. Elle fut pourtant la première jeune fille (à l’époque on pouvait encore dire cela sans encourir les foudres wokistes et féministes) à sortir major de la prestigieuse Ecole nationale d’Administration (ENA), la fameuse fabrique du pouvoir (1969). Visiblement, elle n’avait pas d’ambitions politiques, sans doute assez écoeurée par l’exemple de son père. Elle choisit donc de rentrer au Conseil d’Etat où elle occupera diverses fonctions juridiques, en lien avec sa formation initiale de juriste. Elle se mettra en retraite de ce poste en 1993, quand elle pourra vivre de sa plume. De cela le lecteur ne saura rien. Elle ne parle que de sa vie d’écrivain. Sa maison creusoise est le havre de calme où elle a pris l’habitude d’écrire. Elle a longtemps conservé l’alternance migratoire héritée de sa famille, puis elle a choisi de s’y installer définitivement. Elle nous en fait une description bucolique, qui laisse transparaître qu’il s’agit d’un domaine vaste qui la met à labri du voisinage. Nous avons de très belles descriptions des arbres de ce parc, de l’étang, des saisons…  C’est la maison de la maturité, de l’accomplissement. Certes, une maison, surtout en campagne, n’est jamais achevée, mais elle a quand même sa propre finalité atteinte : être le port d’attache définitif.

Il faut dire un mot du titre de ce recueil de souvenirs. C’est d’ailleurs par cette histoire qu’elle ouvre son ouvrage. Ce titre est un cadeau d’un de ses camarades du Jury Goncourt, François Nourissier, qui l’avait reçu lui-même de Jean Paulhan, le célèbre éditeur de Gallimard, lequel lui avait suggéré L’or de la Loire pour un de ses livres. Nourissier n’en a rien fait, il l’a à son tour offert à Françoise Chandernagor, qui l’a modifié en L’or des rivières. Il n’y pas eu de ruée vers l’or en Creuse, à ma connaissance, mais l’expression convient bien à cette vieille province historique de la Marche, où l’eau est omniprésente, tant par les milliers d’étangs que par le chevelu des ruisseaux et des rivières. D’ailleurs, le même CDT que j’ai cité au début de cette chronique a aussi accouché d’un slogan du type « La Creuse, le pays vert et bleu », couleurs que l’on retrouve sur le logo du département. Oui, ce beau secret à préserver est riche de ses magnifiques forêts, aux multiples essences, et de ses eaux vives et stagnantes. Il faut lire ce très beau livre, bien calé dans un fauteuil profond, en face d’une baie vitrée donnant sur la campagne de Creuse (ou d’ailleurs, si on n’a pas la chance d’être en Creuse), un verre d’excellent whisky ou Cognac à portée de main, et déguster livre et alcool sans modération – vous êtes chez vous, et merde à la loi !.

Jean-Michel Dauriac – Les Bordes – juin 2024.

Une fois cet article terminé, j’ai eu envie d’adopter le point de vue marxiste et rédiger une critique politique de cet ouvrage. Ce texte est un exercice de style argumenté, il n’est pas l’expression de ma pensée, mais ce que j’aurais pu penser si je m’étais mis dans la peau d’un militant LFI ou NPA.

L’or des rivières

Une critique politique

Voici un livre comme seule une certaine oligarchie française peut en produire. J’entends par oligarchie, dans ce contexte, l’ensemble des élites culturelles parisiennes et leurs compères politiques et économiques. C’est un fait notoire que notre pays est dirigé, de facto, par un petit nombre de personnes qui gravitent dans des cercles concentriques ou tangents dont l’épicentre tourne autour des arrondissements centraux de la capitale. Françoise Chandernagor en est un exemple type : haut fonctionnaire ayant occupé diverses fonctions au sein du prestigieux Conseil d’Etat, club quasi privé réservé aux énarques ou personnages politiques de haut rang en reconversion, elle est aussi un écrivain reconnu et, de surcroît, membre de l’incontournable jury Goncourt qui fait la météo littéraire depuis des décennies. Donc pas vraiment une femme du petit peuple. Et pourtant, dans ce livre de souvenirs, elle se la joue comme une vraie petite-fille de maçon creusois. Elle a d’ailleurs gommé e allusion à sa vie professionnelle : elle est une Creusoise de cœur et de raison ! Il y a cependant un certain malaise à lire son récit. D’abord parce qu’il fait d’elle une jeune fille de plain-pied avec les villageois de Creuse. Ce qui ne peut avoir été la vérité vraie. Elle était une Parisienne qui venait passer ses vacances dans la maison de ses arrière-grands-parents et jouait à la petite paysanne le temps des congés scolaires. Son père fut longtemps député socialiste de la Creuse et elle était donc clairement identifiée à la bourgeoisie exogène. C’est sans doute un travestissement de la vérité que ce qu’elle nous raconte. Est-ce de la mauvaise foi ou croit-elle vraiment ce qu’elle a écrit ? Les souvenirs lointains nous trompent souvent et nous avons tendance à les embellir.

Mais ce qui peut le plus gêner le lecteur, surtout s’il est lui-même un vrai Creusois autochtone, c’est le misérabilisme condescendant qui préside aux portraits de villageois et aux descriptions de la vie dans son enfance. La Creuse qu’elle décrit est une lointaine colonie de Paris dans laquelle on n’arrive qu’après un périple long, dangereux et épuisant. On croirait lire George Sand décrire ses voyages entre paris et le Berry au XIXe siècle ! Quand les Parisiens sont enfin arrivés, ils vivent au contact de paysans rustres et simplets avec les enfants desquels on s’amuse bien le temps d’un été. Bien que ce ne soit nullement intentionnel, il y a de la morgue dans toutes ces descriptions humaines. Morgue instinctive du parisien envers le provincial rural profond et morgue de l’intellectuel envers les primaires du cru. Ces êtres frustes habitent des maisons au sol de terre battue, sentent mauvais, car ils ne se lavent jamais, les femmes font pipi debout directement sous leur jupon, etc.  Vu de Paris, ces êtres sont assez repoussants, comme une sorte de généalogie des Gilets Jaunes, le plouc ne connaissant pas vraiment d’évolution positive.

Enfin, la dernière partie du livre, celle qui décrit la maison acquise par l’auteure, est un véritable acte d’autosatisfaction bourgeoise. Le clou étant d’avoir prévu de se faire inhumer sur sa propriété, comme les seigneurs féodaux autrefois dans leurs cimetières privés. Cette maison et son parc sont décrits en termes lyriques et bucoliques qui rappellent la grande tradition littéraire française des écrivains nantis.

Il n’est bien sûr pas question de remettre en cause l’amour de Françoise Chandernagor pour la Creuse, mais seulement de le remettre en perspective par rapport à l’auteure et à son histoire. Elle s’abrite d’ailleurs assez adroitement derrière l’origine d’anciens esclaves indiens des Chandernagor pour se mettre au niveau des maçons creusois d’hier et des habitants modestes et oubliés d’aujourd’hui. Cet amour pourrait être comparé à la passion des bourgeois bordelais pour le Bassin d’Arcachon, une passion quasi coloniale.

Finalement, la question essentielle est double : peut-on adopter un pays sans que celui-ci vous adopte, sur le long terme ? Peut-on dire aimer un pays si l’on a un regard condescendant sur ses habitants et si l’on aime surtout ses paysages ? C’est au lecteur de ce livre de répondre, par l’interprétation de sa propre lecture. Il peut y avoir deux lectures de ce livre, c’est pourquoi il y a deux critiques très différentes. L’une n’est pas nécessairement exclusive de l’autre.

Jean-Michel Dauriac – les Bordes  – Juin 2024

PS : j’ai acquis, par choix longuement mûri, une ancienne petite ferme dans le nord de la Creuse, il y a plus de quinze ans. J’aime ce pays, ses paysages, ses habitants modestes, leurs plaisirs festifs bon enfant et leur capacité à accueillir les résidents venus d’ailleurs. Mais je sais que je serai toujours « le bordelais » pour les gens de mon hameau, alors qu’à Bordeaux j’étais le gars du Périgord, où ma famille est enracinée au moins depuis le XVIe siècle. Je crois que l’on peut cumuler les identités, sans tricher et s’illusionner sur l’enracinement à l’échelle d’une vie humaine. Ma vraie patrie c’est l’Aquitaine et surtout ma langue, le français, que je chéris et qui transcende les clivages régionaux. J’ai adopté la Creuse, d’une adoption pleinière, mais je sais que la Creuse ne peut m’adopter, elle peut juste m’accepter pleinement.

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Les innocents de Paris – Gilbert Cesbron

e commence ici un cycle d’articles critiques sur l’oeuvre romanesque de Gilbert Cesborn, à partir de l’ensemble publié par les Editions Rencontre dans les années 1970. Ce corpus s’enrichira au fur et à mesure de mes lectures et pourrait, à terme, devenir un petit essai sur cet auteur.

Les innocents de Paris

Gilbert Cesbron – Lausanne, Editions Rencontre – Oeuvres romanesques , vol. II , 275 pages.

Ce roman est le premier écrit par Gilbert Cesbron. Il a connu un destin particulier que l’auteur nous raconte dans l’avant-propos du livre. En juin 1940, il se retrouve, avec des centaines de milliers de soldats anglais et français sur les plages de Dunkerque (revoyez le beau film d’Henri Verneuil, Week-end à Zuydcoote, lui-même tiré d’un roman de Robert Merle), cernés par l’avancée irrésistible des troupes allemandes. Le jeune soldat Cesbron porte avec lui une serviette en cuir dans laquelle se trouve son premier roman, encore inachevé. Au moment de partir en barque rejoindre un navire qui stationnait au large, un homme les supplie de les prendre avec eux. C’est un gendarme en fuite devant l’ennemi. La barque est déjà bien chargée. Pour ajouter un passager, il faut que ceux qui y sont déjà se débarrassent de tout leur barda. C’est ce qui est fait : la serviette et le roman sont jetés à l’eau de la Manche. Arrivé en Angleterre, il dut donc réécrire son livre, ce qu’il trouva très pénible, et on le comprend. Le roman fut achevé à la fin de l’année 1942. Cesbron le fit parvenir à un ami qui le fit passer à un autre ami qui résidait en Suisse. Celui-ci, après l’avoir lu, le proposa à la Guilde du livre pour le concours de son Grand Prix qu’il remporta. Le livre fut édité en Suisse à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires et se vendit. Ce n’est qu’après la fin de la guerre que Cesbron put faire éditer son roman chez Robert Laffont, en 1947. Étrange destin qu’un livre qui aurait pu et dû ne pas exister, compte tenu du contexte. Ce prix lança Gilbert Cesbron dans le monde littéraire, où il poursuivit une carrière d’écrivain très riche.

Avec ce premier roman, l’auteur dit lui-même qu’il inaugure un cycle de l’enfance et de ses souvenirs personnels, composé de cinq romans :

Source : Wikipédia

Les innocents de Paris, c’est Le Club des Cinq des « fortifs », à une époque où cette série était inconnue en France, puisqu’elle ne fut diffusée qu’à partir de 1956 dans notre pays. Mais l’univers n’est pas du tout le même. Ici, pas de vacances en bord de mer l’été, dans une villa cossue. C’est le Paris des années 1930 (il n’y guère de repères chronologiques utilisables), le monde du travail et surtout celui des petites gens. Autour de Paris, depuis la défaite de 1870, ont été édifiés des ouvrages de protection de la capitale, nommés les fortifications, vite abrégées en « fortifs », qui se sont révélées inutiles en 1914 et le seront encore en 1940. Après quoi elles seront détruites pour la plupart, pour gagner des espaces constructibles tout près de la ville de Paris intra-muros. Seuls quelques forts ont été conservés comme vestiges d’une autre époque (dont le Fort de Vincennes, vaste lieu d’archivage).

Sur ce cliché, on voit bien l’espace militaire du glacis de sécurité, à découvert, et les constructions hasardeuses qui sont venues s’accoler aux ouvrages militaires. Cet espace échappait alors aux règles d’urbanisme et, en grande partie, à la loi commune française. Elle fut surnommée « la zone[1] », par ses habitants et les romanciers réalistes des années 1920-1930. On en retrouve expression transportée en Amérique dans le grand film de Frank Borzage, Ceux de la zone, sorti en 1933.

Ce cliché rend bien compte de cet habitat spontané où résidaient des travailleurs pauvres, des chômeurs et des « irréguliers », selon les mots de l’époque.

Tout à fait délibérément, Cesbron a choisi d’ignorer l’angle de la pègre et du vice. A aucun moment il n’y fera la moindre allusion. Les gens qu’il décrit sont des pauvres ou des rejetés de la grande ville, qui peuvent y travailler mais qu’elle vomit le soir, pour les cacher dans ses zones sombres.  Le roman de Cesbron sera, au contraire, un livre joyeux, comme l’enfance, avec ses moments de liesse et ses grandes peurs que cet âge amplifie à l’échelle de la catastrophe. L’auteur a presque trente ans lorsqu’il écrit ce premier livre, mais il a incontestablement gardé « l’esprit d’enfance », qui est le bien le plus précieux d’un écrivain, et que bien peu ont su conserver.

Les héros constituent une bande d’enfants, que la morale d’aujourd’hui dirait « livrés à eux-mêmes », ce qui n’a aucun sens dans le contexte de l’époque. Ces enfants ne sont pas abandonnés par leurs parents, ils sont laissés la bride sur le cou. Ce n’est pas du tout la même chose. Leurs parents mènent leurs vies d’adultes, besogneuses et sans rêves, et les enfants consument de toutes leurs forces leur enfance. Rappelons aux lecteurs les plus jeunes qu’il fut un temps où les gosses jouaient dans la rue avec les enfants du quartier et même ceux d’ailleurs, qu’ils rentraient souvent seulement aux heures des repas, lors des jeudis libres (avant l’institution du mercredi) et durant les vacances. Il n’y avait pas plus d’affaires sordides malgré cela, mais bien moins au contraire. Pourquoi donc ?

Ces enfants avaient découvert, dans un pâté de maisons précaires des fortifs une habitation abandonnée qu’ils avaient pris l’habitude d’occuper lors de leurs moments libres et qui était devenue, de fait, leur quartier général, sous le regard bienveillant des occupants des maisons voisines. Par la grâce de l’auteur, nous découvrons ce refuge en même temps que nous faisons la connaissance du groupe, qui comprend des grands et des petits. Les grands se surnomment Lancelot, Milord et Cypriano, il y a un âge médian, c’est Martin, le seul qui porte son prénom, et les deux petits, Le Gosse et Vévu. Ce dernier zozote énormément et a été ainsi surnommé à cause de sa façon de prononcer « Jésus », qui devient « Vévu ». Nous ne connaîtrons jamais l’identité véritable de ces enfants, preuve manifeste que Cesbron ne se situe pas sur le plan d’un réalisme civil, mais dans le monde de l’enfance où, nous l’avons tous vécu, les surnoms sont les seuls que nous utilisons et mémorisons, à tel point que, lorsque nous retrouvons, de longues années plus tard, des camarades d’enfance, ce sont ces surnoms qui nous viennent en premier aux lèvres. Dans le groupe existe une hiérarchie de fait, les deux petits et Martin sont des soldats, les trois autres sont des officiers, pour prendre une image militaire. L’enfance se construit par mimétisme sur la société des adultes. L’enfance chinoise n’est pas la même que l’enfance européenne ou amérindienne. La pureté originelle de l’enfant est très rapidement corrompue par le monde environnant, c’est inévitable. Sans doute est-ce cela le péché originel réel. Il existe une hiérarchie de fait dans le groupe de six et celle-ci va jouer un rôle majeur dans le récit. Les petits soldats exécutent des missions simples et doivent obéir, les grands pensent et dirigent. Cesbron s’y entend fort bien pour nous faire vivre, par Vévu interposé, cette situation de soumission-admiration. Vévu est tout entier captivé par Lancelot, qui lui apparaît comme le stratège infaillible du groupe, bien au-dessus de Milord et Cypriano. C’est cette admiration sans bornes qui le conduira à faire l’éloge de son camarade à un jeune homme qu’il va côtoyer durant sa nuit de prison, car Vévu va se retrouver arrêté par la police et gardé en cellule toute une nuit, à la suite d’une des opérations brillantes planifiées par les grands. Or, cet éloge finira par conduire Lancelot à sa perte, entraîné par ce jeune homme à commettre un vol qui tournera mal et dont il sera considéré comme le seul responsable. Là, l’histoire enfantine virera au drame dans le monde des adultes et une page se tournera pour l’équipe. L’auteur n’a pas cherché à nous narrer un conte ou à nous donner une nostalgie euphorisante : le réel cruel rattrape les enfants et le monde insouciant de leur âge se déchire brusquement et violemment. Mais, laissons-là, pour l’heure ce passage au drame.

Durant la plus grande partie du livre, l’auteur nous fait vivre les jeux et les projets des enfants. Il n’a pas son pareil pour trouver mots et phrases qui font mouche et nous emportent avec eux avec ces gamins des fortifs. Il n’est pas question de dévoiler le contenu complet du livre. Je choisirai seulement deux exemples remarquables. Le premier occupe le chapitre 2 du roman, au sujet duquel il faut citer une anecdote donnée par Paul Guth dans sa présentation générale de l’oeuvre de Cesbron (Volume I, La tradition Fontquernie, p. 19). Quand parurent en France Les innocents de Paris, Colette, alors très grand écrivain de la France enfin en paix, convoqua le jeune auteur pour lui dire qu’elle aurait voulu avoir écrit « ce chapitre du tunnel ». Ce chapitre, long d’environ vingt-cinq pages, aurait pu être une nouvelle, tant il a  d’unité et de consistance. L’argument est simple : Milord, un des grands décide d’aller, seul, explorer un tunnel désaffecté qui se trouve près des fortifs et dont on lui a parlé avec un certain sens du secret. Qui ? Un des habitants du quartier des fortifs, que les gamins ont surnommé le Père Désormais, qui semble ne plus avoir toute sa tête. Il a laissé entendre qu’il y avait des choses surprenantes dans ce tunnel interdit aujourd’hui. Il n’en a pas fallu plus pour décider Milord à se lancer dans cette excitante exploration. Il laisse un message aux copains dans leur maison et s’en va seul affronter la noirceur du tunnel. Au bout de sa marche, pas toujours rassuré, il va découvrir un vieux wagon officiel datant de l’exposition universelle de 1900, qui a été remisé là, puis oublié. Ce wagon était destiné à accueillir les souverains européens. Il est donc luxueux dans son principe. Milord découvre ainsi de la vaisselle, des insignes de la République et d’autres restes de l’époque. Il est fasciné par sa trouvaille et se demande comment il va pouvoir tirer profit de cette découverte pour accroître son prestige dans le la petite confrérie. Mais hélas ! il entend du bruit et voit bientôt arriver le reste de la troupe, partie à sa recherche. Le secret est éventé, il doit le partager. Tous s’émerveillent devant cette pièce de musée. Puis, il faut rebrousser chemin et revenir à l’air libre, où la nuit est déjà tombée. Ce chapitre est en effet une petite merveille d’écriture qui se suffit à elle-même. Cesbron fait la démonstration de son talent et de son bel esprit d’enfance ; on comprend que Colette en ait été admirative, elle qui avait su si bien décrire les émois de sa jeunesse.

Pour le second exemple, j’avoue hésiter entre deux chapitres également passionnants : la nuit en prison de Vévu ou  l’opération au Parc Monceau. Chacun de ces chapitres est une pure réussite. Je laisse mon lecteur découvrir le séjour en prison de Vévu – qui ne sera pas inscrit à son casier judiciaire, soyez rassurés d’avance !- qui est directement lié au chapitre III, vous verrez comment. Titré « Terreur au Parc Montceau », il ne faut pas en imaginer un film d’horreur.  La petite bande, sous l’impulsion des chefs, les plus âgés, a décidé de se fixer des défis divers à accomplir durant  la semaine de vacances. Ce sont le plus souvent des défis enfantins, souvent adaptés à l’âge des héros. Ainsi Le Gosse a pour mission de vérifier si c’est bien vrai que, sous le pont Alexandre, on entend ce que els gens disent sur l’autre rive. On le voit, en soi, ce défi en présente aucun danger, mais il peut être difficile a réaliser pour un jeune enfant, car il implique de se rendre jusqu’au pont Alexandre (III), plutôt éloigné de leurs bases. Vévu doit suivre jusqu’au bout un enterrement dans la banlieue de Paris (et ce pour la quatrième fois). Quant à Milord, il doit obtenir du Père Désormais une longue à ajouter à leur Trésor. Mais Lancelot estime que tous ces défis sont des bricoles. Lui leur propose un défi qui durera toute la semaine. C’est le récit de ce grand défi qui constitue la matière du chapitre III. Le cadre est très précis, c’est le Parc Monceau. Un Parc que Gilbert Cesbron connaît fort bien, puisqu’il est né, en 1913, dans la plaine de Montceau, tout près de ce grand espace vert urbain qui doit tout à Napoléon III. Ce sont donc ses souvenirs personnels qui vont lui servir à construire son récit. Un des personnages, après l’exposé du projet (dont nous ne savons rien au début), dit :

« Tu sais que tous les enfants des Riches vont jouer au Parc Montceau. » (P. 78.)

La majuscule au mot « riche » n’est pas une erreur ou une coquetterie de l’auteur. Elle est la racine du plan. Les Riches constituent, pour ces gamins issus de milieux prolétariens, une entité sociale dont ils sont exclus, à la fois socialement et spatialement. Le Parc Montceau et les fortifs sont deux univers disjoints, où vivent des personnes qui s’ignorent mutuellement, même si chacun sait que l’autre existe et qu’il n’a pas une bonne image de lui[2]. Le plan subversif de Lancelot consiste à semer la panique chez les bourgeois et les nourrices de leurs enfants. Cesbron va donc s’en donner à cœur joie, en inventant des perturbations diverses dont les six banlieusards seront les auteurs. Ainsi le jeudi, ils ont réussi à bouleverser toutes les étiquettes de la marchande de beignets du Parc, ce qui a entraîné des injustices vite flairées par les nourrice et un début de manifestation qui a contraint ladite vendeuse à plier boutique, non sans avoir été dévalisé des friandises les moins chères selon les nouveaux tarifs. Le lendemain, c’était la séance de Guignol qui avait été affichée gratuite, ce qui a évidemment entraîné des problèmes sérieux entre le public venu nombreux et les gérants. Ainsi tout au long de la semaine, des dérèglements nouveaux perturbèrent  la vie de ce lieu plutôt calme. Tout cela culmine, le mercredi par une bataille rangée entre la bande des six et les enfants de riches qui se sont structurés, eux aussi, en bande. Cela se termina par l’arrivée d’une troupe d’agents de police, avertis par les populations fréquentant habituellement le Parc. Un des gardiens du Parc, qui a tout compris du manège, au fil des jours et repéré les responsables, avertit les garçons de l’arrivée de la police, mais le petit Vévu se fait distancer et finit par être attrapé par la police. Voici comment Vévu se retrouva au commissariat du quartier et finit par y passer la nuit.  Ce chapitre est remarquablement construit et écrit ; l’auteur sait ménager le suspens et nous mettre du côté des fauteurs de troubles, comme ce brave gardien, le brigadier Petitbara, qui a sans doute retrouvé ses réflexes de classe le temps de quelques jours. Cesbron nous montre des enfants malins et organisés, mais il sait aussi ne pas leur faire réaliser de vrais forfaits. Ce qu’ils font ressemble à ce qui pouvait se faire autrefois lors des journées de Carnaval. Évidemment l’arrestation de Vévu est une catastrophe, d’autant plus que les autres n’y ont pas assisté. Ce séjour en prison va être le point de bascule du roman, car Vévu va y rencontrer un jeune homme qui est un vrai voyou. L’enfant, voulant briller va lui raconter les secrets de la bande et ainsi les mettre en danger futur.

Je ne dévoilerai pas plus du contenu de ce roman. Il faut le lire dans son intégralité et se laisser porter par cet esprit d’enfance qui l’anime. Mais on aurait tort de croire que c’est, comme je l’ai dit plus haut, une sorte de Club des Six des Fortifs. Il s’agit, derrière les récits aventureux des protagonistes, d’une véritable réflexion sur ce qu’on pourrait appeler la société des enfants , ses rapports avec celle des adultes, sa capacité à s’émerveiller, sa naïveté, donc sa faiblesse face aux gens mal disposés. Tout cela est esquissé, même la fin dramatique où Lancelot se trouve dans une situation grave à cause de ce jeune voyou qui l’a séduit et abandonné lorsque le danger était là.

Ce premier livre annonce cependant l’évolution ultérieure de l’auteur, qui deviendra un écrivain aux préoccupations sociales avérées. Nous venons d’évoquer la vision binaire des enfants, eux et les Riches. Tout au long de son œuvre abondante, Gilbert Cesbron sera attentif aux « petits », aux faibles, aux gens cabossés par la vie. Dans ce premier livre, il y a un chapitre très surprenant, le cinquième, dont le titre peut surprendre dans un tel ouvrage, « Paris en sang ». Il ne s’agit nullement d’une aventure des gamins, mais du récit de la Commune de Paris par un de ses anciens acteurs, devenu un vieillard malade. Or, il se trouve que ce vieillard est le père d’un des habitants du quartier des fortifs que l’auteur appelle « le photographe » ; un homme qui se promène toujours avec un parapluie et un appareil photographique. C’est en butant contre lui et en chutant que Vévu a été capturé par les forces de l’ordre. Car le photographe hante le Parc Monceau régulièrement. Les garçons le tiennent donc pour responsable de l’arrestation de Vévu et veulent se venger de lui, en le cambriolant. C’est Martin qui est désigné pour l’opération. Mais ils ignorent que cet homme loge avec son père. Celui-ci surprend Martin dans son exploration et le retient de force. Il va le forcer à écouter ses souvenirs de combattant communard.  Quelque part, dans une interview, Cesbron, à propos de ce livre et de l’inclusion de cet épisode, explique qu’il voulait absolument mettre un passage sur la commune et qu’il a trouvé un stratagème pour cela. Le lecteur se rend bien compte que ce récit ne fait pas vraiment partie de la trame du roman, qu’il est une sorte d’appendice. Passons sur le contenu du récit, très vraisemblable, car l’auteur s’est bien renseigné. Ce qui est intéressant est le fait qu’il ait choisi de faire ce récit du point  de vue d’un communard et non d’un versaillais. Certes, il ne cache pas les tueries qui ont été faites par les insurgés pour se défendre, mais on sent que son cœur est plutôt de leur côté, car ils sont le peuple de Paris (comme lui qui est un vrai parisien) assiégé et combattu par les bourgeois (les Riches du Parc Montceau). Ce vieillard, cinquante ans après les faits, vit encore dans son cauchemar, il a besoin d’en parler et, ici, singulièrement à un représentant de la jeune génération qui ignore tout de l’épisode. Les gamins renonceront à se venger du photographe, mais seront tout fiers de connaître son secret.

Ce livre est donc la naissance d’un auteur. On comprend très bien qu’il ait gagné le prix de la Guilde du Livre suisse, car il a une réelle fraîcheur et originalité de ton qui donnera le style Cesbron. Il est toujours émouvant de lire la première œuvre d’un auteur qui a connu le succès, comme ce fut le cas de Cesbron, un des plus gros vendeurs de livres des années 1950 à 1970. Il achève son ouvrage par cette mention très surprenante :

« ADIEU DONC, ENFANTS DE MON CŒUR 6 Octobre 1942. »

Comme Bernanos ou Camus, il ne fera jamais le deuil de son enfance et en cultivera l’esprit de livre en livre.

Jean-Michel Dauriac – Mai 2024 – Les Bordes/Beychac


[1] Pour plus de précisions, voir l’article de Wikipédia, qui est une bonne synthèse : https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Zone_(Paris)

[2] Cela me fait irrémédiablement penser à l’agglomération bordelaise où les habitants des deux rives de la Garonne nourrissent les mêmes sentiments et la même ignorance humaine. La rive droite est celle des travailleurs et prolétaires, hier les « classes dangereuses », qui ont toujours voté à gauche et donc sont « socialo-marxistes » comme le disait jacques Chirac avec un petit sourire manipulateur. La rive gauche est celle du centre de Bordeaux et des beaux quartiers de banlieue, population bourgeoise, fortunes du négoce et, jadis, du commerce des esclaves, avec le vote de droite qui convient. De nombreux élèves des lycées de la rive gauche n’ont jamais mis les pieds sur la rive droite, alors que les jeunes de rive droite viennent le samedi après-midi goûter à la vraie ville et à ses mirages (ceci est toujours d’actualité).

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