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Catégorie : les livres: essais

Mémoires de guerre – vol. 1 : L’appel, 1940-1942 – Charles de Gaulle

Livre de poche, 1966 (première édition, PLON, 1954)

Les deux films La bataille de Gaulle viennent, très opportunément et de belle manière, reparler de l’épopée du Général de Gaulle durant la Seconde Guerre mondiale. Ce sont d‘ailleurs les films qui m’ont donné envie d’aller me replonger dans ces Mémoires que je n’avais que parcourus, en partie pour aller vérifier des points de détail historiques, car, par ailleurs, ces films sont très bien documentés et ne contiennent aucune grosse erreur de fait, tout en présentant une interprétation avec laquelle, parfois, un historien peut ne pas être d’accord. Mais là n’est pas mon propos ; cependant, si vous n’avez pas encore vu ces films, tâchez de le faire, car ils sont une bonne introduction à la complexité du personnage et de la période.

En visitant le Mémorial de Colombey-les-deux-églises, il y a quelques années, j’avais acquis le volume de La Pléiade qui reprend les Mémoires de guerre et les Mémoires d’espoir. Mais pour une lecture « tout-terrain », j’ai fait le choix d’une vieille édition en livre de poche, plus transportable sans risque de dommages. De plus, en comparant les deux éditions, je me suis aperçu que La Pléiade avait reproduit l’intégralité du texte original, mais en omettant tous les documents. Or, ceux-ci peuvent s’avérer éclairants, pendant ou après la lecture, facilement consultables, car classés par ordre chronologique. La version du livre de poche comprend une centaine de pages de ces documents (lettres, télégramme, rapports, discours…), ce qui n’est qu’une sélection puisque, possédant par ailleurs les volumes complets des documents – achetés dans une brocante en croyant acquérir le texte ! -, le volume 1 correspondant  à l’appel comprend plus de 500 pages de documents. Les éditeurs du Livre de poche ont donc opéré une sélection assez drastique. Je précise que l’on peut parfaitement lire le texte seul, il se suffit à lui-même, les documents étant pour les méticuleux, les passionnés ou les historiens.

Lire de Gaulle c’est faire une lecture pluridimensionnelle, littéraire, historique, politique et personnelle. Précisons que la partie personnelle est extrêmement réduite et qu’il s’agit en fait de renseignements glanés entre les lignes ou de phrases éparses, la nature du Général et son éducation le poussant à la plus grande réserve.

Je me souviens, il y a quelques années d’une tempête dans un verre d’eau créée par les belles âmes de gauche (quand cela existait peut-être encore !) lorsque les Mémoires furent mises au programme de terminale littéraire, pour le baccalauréat. On entendit alors ces « purs » crier à la manœuvre politique, à l’endoctrinement et à la manipulation des jeunes esprits. Nonobstant le fait que les jeunes en question puissent travailler assez à fond ce texte pour en déceler les éventuelles manipulations psychologiques, ce combat picrocholin traduit surtout l’ignorance crasse de ceux qui le menèrent et leur petitesse. Pour accuser, il faut des arguments, et pour avoir des arguments, il faut avoir lu ! Le Général est incontestablement un écrivain et il aurait eu bien plus sa place à l’Académie française qu’un Valéry Giscard d’Estaing. Lisant en parallèle les Mémoires du Général et Les Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand, je ne crains pas d’affirmer qu’au point de vue de la maîtrise de la langue et du style, le Général fait jeu égal avec le Vicomte. Ce sont plutôt la rigueur et le refus de tout débordement personnel qui peuvent nuire à la reconnaissance de ce talent. Mais je me suis souvent pris à relire des phrases magnifiques sur des sujets purement militaires. C’est donc entendu, contester à de Gaulle de pouvoir être considéré comme un grand écrivain français du XXe siècle est d’une bêtise rare qui déshonore ceux qui l’osent. Je ne vais pas me livrer ici à une critique littéraire serrée, c’est le travail de spécialistes et, de plus, cela me lasserait vite – à trop démonter l’horloge, on ne jouit plus de la beauté de sa marche. Je propose donc à mon lecteur de juger sur pièce avec le premier paragraphe de ce volume, dont l‘incipit est devenu proverbial, à juste titre.

« Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France. Le sentiment me l’inspire aussi bien que la raison. Ce qu’il y a, en moi, d’affectif imagine naturellement la France, telle la princesse des contes ou la madone aux fresques des murs, comme vouée à une destinée éminente et exceptionnelle. J’ai, d’instinct, l’impression que la Providence l’a créée pour des succès achevés ou des malheurs exemplaires. S’il advient que la médiocrité marque, pourtant, ses faits et gestes, j’en éprouve la sensation d’une absurde anomalie, imputable aux fautes des Français, non au génie de la patrie. Mais aussi, le côté positif de mon esprit me convainc que la France n’est réellement elle-même qu’au premier rang; que, seules, de vastes entreprises sont susceptibles de compenser les ferments de dispersion que son peuple porte en lui-même; que notre pays, tel qu’il est, parmi les autres, tels qu’ils sont, doit, sous peine de danger mortel, viser haut et se tenir droit. Bref, à mon sens, la France ne peut être la France sans la grandeur. (p.6) »

La Boisserie, la maison de la famille de Gaulle où furent écrites Les mémoires de guerre

Qui saurait rester insensible à cette écriture (en sus de son contenu) ? Cette première phrase hante tous les livres d’histoire du XXe siècle et fut et sera reprise par bien des orateurs ou écrivains, pour ne pas dire par des « pékins ordinaires » comme moi. Il faut lire ces Mémoires à petite dose, jour après jour, sans doute comme l’auteur les a écrites dans son bureau octogonal de Colombey, durant sa traversée du désert politique comme disent les professionnels de la chose. Il y a un vrai plaisir de lecteur en parcourant ces pages, un lecteur qui sera sans doute, plus tard, appelé à ouvrir ces volumes au hasard et en parcourir quelque page, comme on revient sur les lieux d’une belle idylle passée. Je donnerai, in fine, un autre extrait de cette prose remarquable.

Lecture historique, évidemment. Ici, il faut, d’emblée, souligner la grande rigueur factuelle du Général, qui travaille vraiment en historien. J’ai été agréablement surpris par le recul pris dans les comptes-rendus et les portraits de personnages, y compris adverses. Jamais il ne laisse la passion prendre le dessus. Tout au plus trahit-il parfois un attachement fort, comme lorsqu’il parle de Leclerc ou de Koenig. Mais il fait le choix, légitime, de l’approche la plus distanciée possible. Ce qui l’amène, assez souvent, à parler d’épisodes où il est impliqué, de de Gaulle à la troisième personne. Ne nous y trompons pas, ce n’est pas là le « syndrome Alain Delon » d’une forte mégalomanie, mais le pur désir de rendre compte des événements avec objectivité. C’est alors que les documents sont importants, car ils viennent corroborer de manière  nette le récit, avec des preuves indéniables. Le général a fait le choix de propose un plan thématico-chronologique, en vastes chapitres fort bien délimités : La pente, La chute, la France Libre, L’Afrique, Londres, L’Orient, Les Alliés, La France Combattante. Il a articulé son récit en tressant trois fils principaux : le travail qu’il a dû accomplir pour la France, la mise en place d’une France alternative à Vichy, avec tous ses rouages établis  progressivement, puis les combats et stratégies diverses. Ce choix permet de ne pas lasser le lecteur en  passant d‘un thème à l’autre tout en déroulant le fil du temps.

Les hommes sont capitaux dans cette épopée. Même si la valeur suprême reste la France, rien ne serait possible sans les hommes et, d’abord, sans l’homme qui se dresse seul contre la défaite. C’est tout à l’honneur du Général de savoir dire ce qu’il a fait tout en gardant la mesure. Il sait montrer l’âpreté des débuts, lorsqu’il est seul et c’est Churchill qui le tient à bout de bras ; puis, peu à peu, les ralliements , d’abord une poignée, et ensuite des groupes plus importants ; on retient souvent, à juste titre, l’arrivée des Sénans au complet, venant servir leur pays. Cependant, il fallut une foi de fer à cet homme seul pour croire à son destin. Nous lisons, entre les mots et les lignes, que des moments de grand doute l’ont assailli. Mais il a aussi su compter sur une équipe réduite mais totalement dévouée. Dans ce contexte londonien minuscule émergent des hommes qui auront plus tard un destin national, comme René Pleven ou Jacques Soustelle. Il y a aussi toute la geste des combattants. Pour libérer la France du joug nazi, il faut des soldats. De Gaulle essaie de recruter par tous les moyens. Les débuts sont très modestes, il songe à renoncer. Et c’est là qu’une partie de l’Afrique coloniale le rejoint, au prix d’une stratégie digne d’un grand film d’aventure. Dès lors, les troupes s’étoffent des soldats coloniaux. Des officiers de carrière rejoignent la France Libre, qui deviendra en 1942 La France Combattante, changement de nom significatif.

Les idées et la stratégie sont capitales dans un conflit. En lisant ces pages, il apparaît dès le début, lors de la guerre perdue de mai-juin 1940, que le Colonel de Gaulle a des idées stratégiques offensives et efficaces. Mais il se heurte à l’immobilisme d’une hiérarchie fossilisée que le Capitaine Marc Bloch a parfaitement décrit dans son chef-d’œuvre de circonstance, L’étrange défaite. De Gaulle ne devient général que pour la défaite, pour entrer au gouvernement de Paul Reynaud, le dernier gouvernement de la IIIe République, celui qui verra les parlementaires voter en masse les pleins pouvoirs à un vieux maréchal de 84 ans, qui fut le colonel puis le général du plus jeune capitaine de l’armée française durant la Première Guerre mondiale. Des idées, cet officier en a , surtout depuis la victoire en trompe-l’œil de 1918. Il écrira plusieurs livres qui sont de véritables programmes militaires. Mais il ne sera pas écouté, alors qu’il est lu et admiré à Berlin, par les militaires nazis, qui voient en lui un homme éclairé et moderne. C’est un comble ! Il ne peut accepter la défaite. Jusqu’au bout, il poussera Paul Raynaud à partir à Alger pour organiser la suite de la lutte. Mais il ne pourra vaincre la masse favorable à Pétain et à l’armistice. Il s’envole de bordeaux le 17 juin1940, pour Londres, bien décidé à résister, il ne sait pas encore comment, mais c’est une conviction inébranlable. Le lendemain, il prononce un discours à la BBC, grâce à l’appui de Churchill. Bien peu de gens entendront en direct cet appel. Mais il va dès lors circuler en format écrit et trouver un public en France, notamment parmi les étudiants. De Gaulle est emporté, malgré lui, dans cette folle aventure. Il sait qu’il ne peut capituler, mais il n’a pas de plan précis, il va tout improviser au fil des jours. Son récit montre bien que ce fut très souvent qu’il se trouva au bord du précipice. Il fallait une bonne dose d’une forme de mégalomanie pour traverser toutes ces épreuves. Il fallait aussi un caractère très dur, souvent cassant, une absence apparente de sentimentalité pour avaler toutes les avanies du parcours. À la fin du volume, on sent que ce premier stade, celui où l’existence même de la France Libre était menacée, est passé. Mais le Général ne se leurre pas, il sait qu’il va devoir composer avec la politique.

Le troisième niveau de lecture est en effet la lecture politique de ces Mémoires. Par nature, un officier supérieur ne fait pas de politique, cela lui est légalement interdit, même si tout le monde sait que les officiers ont des idées politiques et qu’en France, elles sont plutôt de droite. On a dit que de Gaulle aurait été, initialement, monarchiste. Ce ne serait pas sociologiquement et historiquement absurde. Mais, je puis affirmer que dans ces Mémoires rien ne permet de le dire et que toute sa démarche est portée par un désir de légitimité démocratique et le respect des institutions représentatives à venir. La suite de son histoire publique le confirmera, n’en déplaise à ceux qui ont voulu voir en lui un dictateur. Ce que de Gaulle ne supporte pas, c’est la veulerie et le défaitisme. Il n’est nullement antiparlementariste ; à aucun moment de ce texte, il ne parle des députés qui ont trahi la République. Ce qu’il ne supporte pas, c’est la trahison de la France par son officier le plus prestigieux et le suivisme des politiciens et du peuple, en grande partie. Très vite, dans la lecture de ces Mémoires, nous voyons qu’il est conscient qu’il faudra reconstruire tout le système politique du pays après la victoire. Il l’écrit à plusieurs reprises. Il compte d’ailleurs beaucoup sur les hommes, plutôt  jeunes qui l’entourent à Londres. Il veut une France démocratique, débarrassée de l’impuissance de la IIIe République, c’est un fait avéré. Mais sa vision politique est surtout extérieure. C’est la grandeur de la France, son statut, son rôle après guerre qui l’obsèdent. N’avons-nous pas lu à la fin du premier paragraphe de son livre la phrase suivante : « Bref, à mon sens, la France ne peut être la France sans la grandeur. » Il va donc se montrer inflexible sur la souveraineté de la France et son intégrité territoriale. Le livre en montre de très nombreux exemples. Il va au combat dès que nécessaire et en termes très abrupts. Churchill en a fait les frais souvent. Mais aussi ses ministres divers. Pas touche à la France. Certes, elle est vaincue, à terre et occupée, mais elle reste la France, ce grand pays phare de l’humanité. De Gaulle a une vraie mystique de son pays. Quand il discerne le moindre risque d’une atteinte à ses droits, il sort ses griffes. Il n‘hésite pas à ruser, à faire du chantage, à jouer sur les inimitiés, voire à composer avec les Russes pour forcer les Anglo-américains à envoyer ses troupes combattre en Lybie. Là aussi, il s’avère très fin stratège et, s’il n’est pas un politique, il a un très grand sens du politique. N’oublions pas que, dans l’antiquité grecque, le stratège était un dirigeant de la Cité. On comprendra toute la grandeur de cette vision de la France quand il présidera à ses destinées. Ces Mémoires permettent au lecteur curieux de l’histoire de la France après 1945 de comprendre les racines de la diplomatie française à partir de 1958, sachant que c’est sans doute dans ce domaine que l’héritage du Général a été le plus fécond, puisque ses principes sont encore  les grandes lignes de notre politique extérieure (sans les moyens de les appliquer, mais c’est une autre histoire).

Le bureau du Général, dans la tour octogonale rajoutée à la maison après la guerre: le lieu de l’écriture

Enfin, que peut-on connaître d’un homme aussi secret que le Général de Gaulle, en lisant ses Mémoires ? Je l’ai dit et je le redis, nous sommes là à l’opposé des Mémoires d’Outre-tombe où Chateaubriand se dévoile constamment (dans la lignée du romantisme ambiant). On ne trouve aucun paragraphe complet qui parle de l’homme de Gaulle ou de sa famille. Il faut être aux aguets et grappiller de brèves informations, disséminées dans les autres trames du récit. On sait, par les historiens, que sa famille avait fui la maison de Colombey et était venue se réfugier dans la famille bretonne. Ils décidèrent, sur le conseil du Général, de fuir en bateau et de gagner l’Angleterre. Ce fut très difficile, dangereux et il s’inquiète beaucoup de ne pas avoir de nouvelles. Enfin, il apprit qu’ils étaient sains et saufs et en Angleterre. Dès lors, il va s’efforcer d’avoir sa famille près de lui. Il fait une rapide allusion aux changements de domiciles du séjour londonien, mais nous n’en savons pas plus. On sait qu’il se débrouillait pour passer un peu de temps avec Anne et Yvonne. Son fils et sa fille vivaient leurs vies : le fils était dans la marine de guerre et la fille continuait ses études. Et c’est tout ce qui filtre des plus de trois cents pages du livre ! Sur les états d’âme du général, il ne faut pas en attendre plus. Très symptomatiquement, c’est seulement dans la dernière page du volume qu’il fracture un tout petit peu l’armure. Je vous donne ces dernières lignes :

« Je fais le bilan du passé. Il et positif, mais cruel. « Homme par homme, morceau par morceau », la France Combattante est, assurément, devenue solide et cohérente. Mais, pour payer ce résultat, combien a-t-il fallu de pertes, de chagrins, de déchirements! La phase nouvelle, nous l’abordons avec des moyens appréciables: 70 000 hommes sous les armes, des chefs de haute qualité, des territoires en plein effort, une résistance intérieure qui va croissant, un gouvernement obéi, une autorité connue, sinon reconnue dans le monde. Nul doute que la suite des événements doive faire lever d’autres forces. Pourtant, je ne me leurre pas sur les obstacles de la route : puissance de l’ennemi; malveillance des États alliés; parmi les Français, hostilité des officiels et des privilégiés, intrigues de certains, inertie d’un grand nombre et, pour finir, danger de subversion générale. Et moi, pauvre homme! aurai-je assez de clairvoyance, de fermeté, d’habileté pour maîtriser jusqu’au bout les épreuves? Quand bien même, d’ailleurs, je réussirais à mener à la victoire un peuple à la fin rassemblé, que sera, ensuite, son avenir? Entre-temps, combien de ruines se seront ajoutées à ses ruines, de division à ses divisions? Alors, le péril passé, les lampions éteints, quels flots de boue déferleront sur la France? (p. 326). »

Je souligne la seule phrase vraiment personnelle de cette conclusion. On y sent, un instant, un homme qui a conscience de ses limites et de l’ampleur de la tâche qui l’attend, un peu écrasé par tout ce qui vient. Comment ne le serait-il pas ? On appréciera aussi, hélas !, la lucidité de la phrase finale, qui laisse entrevoir des lendemains qui déchantent.

C’est peu de dire que les Mémoires de guerre sont une œuvre de premier ordre, comme leur auteur est un homme d’exception. Ce qui ne signifie pas qu’il soit en tout admirable et qu’il n’ait pas commis de grandes erreurs, mais rappelons-nous les mots de Péguy, une des grandes influences de de Gaulle : « Ils ont les mains pures, mais ils n’ont pas de mains ! » L’exercice du pouvoir amène à faire des choix, à trancher des situations, à commettre des actes lourds. Pour Charles de Gaulle, la ligne directrice était la sécurité et la grandeur de la France. Chateaubriand, qui admirait le génie de Bonaparte, ne lui a jamais pardonné l’exécution du Duc d’Enghien, crime gratuit selon lui, car il ne représentait aucune menace pour le pays. On reprochera à de Gaulle président de ne pas avoir gracié le lieutenant-colonel Bastien-Thiry, l’auteur d’un attentat contre lui. À chacun de juger. Mais, pensons à ce que nous aurions fait en de telles circonstances, et cela nous rendra plus prudent dans nos jugements.

Le Général de Gaulle est un grand écrivain. Il a choisi de vouer sa plume à la guerre et à la politique. Mais ces textes ne l’empêchent pas laisser apparaître sa grande culture, notamment antique et littéraire – de nombreuses allusions parsèment le texte -, en cela fruit d’une instruction qui donnait des humanités à ses enfants, les armant pour comprendre la vie. Il faut lire et relire ce texte qui doit avoir une place de choix dans nos bibliothèques.

Jean-Michel Dauriac – Septembre 2026.

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Les secrets de la Bible au Moyen Âge – Xavier-Laurent Salvador

Editions du Cerf, Paris, 2025, 233 pages, 22€.

L’opinion commune – déjà un peu « éclairée » ! – est qu’au Moyen Âge la Bible n’existe pas, du moins comme on la conçoit de nos jours. On imagine volontiers els moines et théologiens travailler sur des manuscrits de certains livres bibliques, mas ne disposant pas d’un recueil comparable à nos Bibles actuelles. Ceci n’est pas faux, mais s’avère réducteur. C’est tout le mérite du livre de X-L Salvador, maître de conférences en langue et littératures médiévales à la Sorbonne, de nous éclairer sur cette période.

Le titre est un peu trompeur, car il laisse augurer une dimension ample du sujet qu’il n’a pas. L’auteur va parler seulement d’une version de la Bible, car elle est, à l’époque, la seule en français. On peut donc regretter que le titre ne soit pas plus précis.

Ce livre est divisé en deux parties et trois longs chapitres.

La première partie pose une question essentielle qui donne son titre au long chapitre 1 : « Lisait-on la Bible au Moyen Âge ? ». c’est en effet là que réside le trou noir. On rattache généralement l’accès à al Bible pour les peuples à deux événements très proches : l’invention de l’imprimerie et la Réforme luthérienne, deux événements situés en Allemagne (géographiquement, car ce pays n’existe pas à cette époque). La traduction allemande de Luther, dans les années 1520-1530 inaugure à la fois la langue allemande moderne et la diffusion massive de la Bible en langue « vulgaire ». Auparavant, les Bibles étaient en latin. Et elles étaient surtout dans les monastères, souvent sous dorme de recueils de certains livres ensemble, mais rarement tout l’ensemble, très volumineux. Le grand mérite de Salvador dans ce chapitre est de nous faire saisir l’émergence de la langue française.

«  Toute la période du Haut Moyen Âge est ainsi caractérisée par un double conflit :

D’abord, une situation qu’on appelle « diglossie », qui voit les gens parler en français au quotidien, mais considérer que le latin est la langue des choses de l’intelligence.

Et une relation très codifiée entre d’un côté ce qui est écrit en vers, qui est du côté de l’imagination, et ce qui est écrit en prose, qui est du côté de l’objectivité. » p. 78.

Donc, la Bible est du côté de l’intelligence et du latin. Cependant, un vrai mouvement cers la Bible se développe, parallèlement à l’émergence d’une bourgeoisie urbaine commerçante qui veut accéder à la Bible et a les moyens d’acquérir un manuscrit, très coûteux à cette époque.  Cela va permettre l’émergence d’uen traduction très particulière de la Bible : la Bible historiale de Guyart des Moulins, qui apparaît en 1297 et sera la référence biblique jusqu’au XVIe siècle, en langue française.

La seconde partie est donc consacrée à présenter cette Bible, totalement inconnue du public, même érudit – c’est mon cas, et pourtant j’ai étudié l’histoire religieuse médiévale – . En deux chapitres très documentés, l’auteur va nous faire découvrir l’auteur et ses sources, puis nous présenter des extraits de cette Bible, qui a la particularité d’être encyclopédique.

Guyart des Moulins 1251-1322) est un prêtre, chanoine en Artois, et il va consacrer une grande partie de sa vie à ce travail. L’article Wikipédia donne des renseignements convenables. On associe à son nom celui de Pierre le Mangeur ou Comestor 1100-1179), qui a coompli un travail encyclopédique sur la bible, en latin, dans lequel Guyart des Moulins puise abondamment. Mais celui-ci n’est pas qu’un plagiaire, il est un auteur et traducteur à part entière. Et c’est le grand mérite de ce livre de nous le montrer par les preuves textuelles. Guyart incorpore de nombreuses données de son illustre maître, mais il complète, modifie ou corrige certaines notions. Par de larges extraits des deux encyclopédistes, Salvador établit la continuité et l’originalité de cette Bible, première en langue française.

Il s’agit donc d’un ouvrage fort intéressant, qui reste un livre savant, émaillé de références et écrit avec le sérieux universitaire qui fait la valeur de l’Université. J’ai beaucoup appris en lisant ce livre. Mon seul regret est qu’il n’existe aucune version moderne de cette bible ; ce serait une formidable entreprise éditoriale de la rééditer, avec els moyens modernes.

Jean-Michel Dauriac – mars 2026 – Beychac.

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Dérives, divagations et dévoiements –  Comment les idéologies défont la langue et la culture– Pierre Hartmann

L’Artilleur, mai 2025

Ne serait-ce qu’en lisant le sous-titre, vous aurez sans doute deviné que ce gros livre ( 390 pages grand format) est l’œuvre d’un universitaire, il n’y a qu’eux pour pondre de tels titres, à la fois très précis et très repoussants pour le grand public (confer la grande solitude des thèses sur leurs rayons de bibliothèque où personne ne vient les chercher par plaisir). Je ne résiste pas au plaisir de vous renvoyer à sa fiche professionnelle sur le site de l’UNISTRA (https://ea1337.unistra.fr/celar/enseignants-chercheurs-du-celar/pierre-hartmann/) ; la quatrième de  couverture nous indique qu’il est aujourd’hui à la retraite, avec le titre de professeur émérite. En parcourant cette fiche, nous découvrons que notre auteur est agrégé de lettres et docteur en lettres de la Sorbonne, donc le parcours élitaire classique qui mène à la retraite de l’éméritat. Sa bibliographie montre que nous avons affaire à un chercheur qui a produit nombre d’ouvrages sur sa période de prédilection, le XVIIIe siècle. Les titres sont explicites, ce sont des études savantes sur des sujets stylistiques sérieux. Bref, un bon universitaire. Mais, dans cette bibliographie, pas une tête qui dépasse : tout est conforme au registre assigné du spécialiste. Aussi peut-on être surpris quand on lit le livre dont je vais maintenant vous entretenir. Il manifeste ce que je pourrais appeler sans vulgarité le « syndrome de la cocotte-minute », laquelle est faite pour supporter une certaine pression interne, mais doit ouvrir la petite purge dès que celle-ci est atteinte, au risque sinon d’une explosion fatale. Cette pression est tout entière contenue dans la fiche de Pierre Hartmann : c’est celle de la conformité universitaire et de l’autocensure de ce milieu. Pour l’avoir longuement fréquenté durant mes deux longs cycles d’études, je sais à quel point il déteste toute forme et tout contenu qui ose d’écarter du modèle canonique ; c’est ainsi que l’Université se reproduit dans une endogamie parfaite dont les seules querelles portent sur le sexe des anges, loin, très loin  du monde réel.

Visiblement, Pierre Hartmann a trouvé dans la retraite un moyen d’ouvrir la soupape de sécurité. Le lecteur le constatera tout au long cette lecture très polémique et critique, engagée et qui ne mâche pas ses mots. Je fais le pari que c’est le fruit d’une accumulation longue et contenue de « coups de gueule » avortés sous la chape de l’hermine universitaire, surtout à Strasbourg (qui fut ma seconde Alma Mater, celle de la maturité) où le conformisme germanique est encore plus net qu’ailleurs. Ce préambule ne vise nullement notre auteur, dont je salue l’œuvre et la franchise (peut-être tardive), mais à souligner à quel point cette magnifique institution séculaire qu’est l’université peut être castratrice pour ses purs produits et, finalement, extrêmement conservatrice, sous des dehors estudiantins très passagers (Mai 68 a été un leurre sublime sur la volonté de changement radical des étudiants, tous devenus de beaux et gros bourgeois défenseurs de l’ordre qu’ils contestaient à coup de pavés, Cohn-Bendit et Geismar en étant les parangons les plus connus). Il n’y a rien à ajouter au chef-d’œuvre de Jacques Brel, Les bourgeois.

Ce livre est effectivement d’abord un travail de philologue et de linguiste, car c’est au travers de ce que subit notre langue que l’auteur montre l’action des idéologies à l’œuvre. En l’occurrence il s’agit ici exclusivement de courants venus de l’Amérique du Nord où ils ont ébranlé profondément la société, mais pu prospérer sous la protection du premier amendement de la Constitution américaine, dont voici la traduction :

« Le Congrès n’adoptera aucune loi relative à l’établissement d’une religion, ou à l’interdiction de son libre exercice ; ou pour limiter la liberté d’expression, ou celle de la presse ; ou le droit des citoyens de se réunir pacifiquement ou d’adresser au Gouvernement des pétitions pour obtenir réparations des torts subis. » (source Wikipédia).

Cet amendement qui fut une des forces de la jeune démocratie américaine s’avère aujourd’hui en être un des plus grands adversaires, car l’éthique qui le sous-tendait a disparu et seule reste la liberté de tout dire – et donc n’importe quoi – sans entrave. C’est ce qui a permis aux idées décoloniales, racialistes, néo-féministes, intégristes écologiques et autres études de genre de gangrener les campus et la pensée américaine. Et comme nous sommes à la remorque de tout ce qui vient d‘outre-Atlantique, par une croyance au progrès infini, notre culture est à son tour parasité par ces modes de pensée, étrangers à la manière d’être intellectuelle française, mais qui accomplissent un travail de sape redoutable avec la complicité active de tout un pan des universitaires. On comprend évidemment que ceux-ci ne sont pas les amis de Pierre Hartmann et qu’il a dû subir ces billevesées dérisoires érigées en connaissances.

Il va donc, dans son livre aborder les divers aspects de ces dérives dont le titre porte trace. Le contenu est très riche et tout à fait argumenté et aurait trouvé sa place légitime dans une recherche universitaire non corsetée. Il aborde les courants agissant en France, que ce soit le néo-féminisme, les études dites de « genre » (aujourd’hui très banalisées) ou de « race », et tout ce qui se retrouve sous l’étiquette américaine de « woke » (littéralement « éveillé). Il serait fastidieux de donner le détail de tous les exemples. Je ne citerai que deux illustrations.

La première concerne une analyse critique des nouveaux termes imposés par la doxa atlantiste et souvent repris sans aucun discernement par les asses médiatiques et politiques. L’indigence de langage de nombreux journalistes et élus est notoire et il en fait un petit florilège conclusif de son travail. Ainsi peut-on mentionner deux mots dont il est abusé, « féminicide » et « islamophobie », deux termes chéris de la gauche française, pas loin d‘être la gauche la plus bête du monde, après avoir été la plus brillante en son temps. Chaque terme est discuté à la fois scientifiquement et sociétalement et le résultat est impitoyable : tous ces termes sont absurdes !

Le second exemple est celui de la dégringolade de la culture française, qui n’est plus un secret pour personne, mais qui est violemment niée par ceux-là même qui la détruisent. Là, il vise juste et fait le choix de commenter le programme d’une des dernières saisons culturelles au Théâtre national de Strasbourg. La brochure de présentation est décortiquée et le résultat est à la fois très probant et très affligeant. La propre directrice de cette institution prestigieuse maltraite la langue dans ses déclarations, en plus de massacrer la haute culture. Il ressort de cette étude que Strasbourg a un Théâtre où l’on ne présente quasiment plus de pièces du répertoire, mais des évènements, des créations pour le moins étranges qui déstructurent tous les acquis (le genre de spectacle qu’un spectateur lucide déserte au bout d’un quart d‘heure !).

L’auteur de ce livre, Pierre Hartmann.

L’impression la plus forte qui se dégage de cette lecture est l’effondrement de la maîtrise de la langue, tant orale qu’écrite, même chez des gens censés avoir été formés longuement. C’est, bien sûr la grammaire et la syntaxe déficientes qui choquent d’abord notre auteur, mais au-delà le manque de connaissance purement sémantique de l’usage des mots est frappant. On pourra rétorquer que cette attitude est réactionnaire (au sens mauvais du terme) et antiprogressiste, donc « fasciste », puisque tout ce qui n’obéit pas à la vulgate progressiste est digne de Mussolini ! La langue évolue et il faut « s’adapter à son temps » ! Argument fallacieux s’il en est : évolution, oui, mais saccage, abandon et trahison ne sont pas acceptables.

Si vous n’êtes pas familier de ces dérives, ce livre vous ouvrira les yeux sur ce qui se joue à bas bruit dans les milieux dirigeants, les universités et grandes écoles. Nous avons de plus en plus une réalité en trompe-l’œil, qui semble sauvegarder l’essentiel, mais détruit systématiquement les moyens de le connaître et de le transmettre. L’école étant le lieu privilégié de ce massacre, lequel est accompagné par la cohorte des médias, chargés de distiller cette sous-culture abrutissante dans la masse. Le fait de faire de longues études n’est en rien une garantie de connaître et comprendre la culture européenne, car les contenus ont été dilués et changés : l’auteur cite l’exemple de la place prise par l’écologie dans certains cursus d’enseignement, en lieu et place des connaissances basiques. Ce travail est en fait identique à ce qui s’est passé au XXe siècle avec les dérives nazies, soviétiques ou chinoises. Orwell l’a bien illustré dans la novlangue de 1984. Seulement, chez nous aujourd’hui cela se perpètre sans violence, au nom de l’illumination intellectuelle venue d’un peuple dont le standard culturel est la taille des hamburgers et la finesse du base-ball.

Je ferai un seul vrai reproche à ce livre passionnant, c’est celui de sa structure. Elle est vraiment bancale. Une très longue introduction baptisée « Prolégomènes » occupe les cent premières pages. C’est interminable ! Ensuite le reste du livre obéit à un plan plutôt faible, qui ne met guère en valeur le contenu. Cela peut être un handicap sérieux qui pourrait même décourager des lecteurs, car c’est tout sauf fluide et limpide dans la construction. Des chapitres plus courts, mieux titrés et parfois moins bavards seraient plus percutants. Le sujet l’aurait mérité.

Il faut passer sur ce défaut structurel, car le livre est vraiment intéressant et riche, nous apprenant beaucoup de faits précis et rétablissant les usages linguistiques corrects. A garder à portée de main, car il est une véritable mine de renseignements utiles.

Je terminerai par un extrait tout à fait significatif et que j’ai choisi en raison de ma proximité avec le domaine de George Sand à Nohant et son univers créatif. L’auteur y fait une comparaison entre la bonne dame de Nohant et le prix Nobel de littérature français Annie Ernaux. Comprenne qui pourra !

« Pour prendre la pleine mesure d’une telle dérive dans les bas-fonds tant existentiels que littéraires, il suffit de relire George Sand écrivain authentique, vraie féministe et socialiste de la première heure dont, en appendice à une œuvre immense, la seule autobiographie est plus vaste et infiniment plus riche que l’œuvre entière d’A. Ernaux. Sans même parler du style L’Histoire de ma vie présente en effet toutes les qualités qui font si cruellement défaut aux fragments autobiographiques de notre lauréate ; hauteur de vue, sens de l’histoire, générosité, amour de la nature et du prochain. J’invite donc mes lecteurs à lire ou à relire ce témoignage de haute volée, dont l’écriture sensible fait scintiller tout un monde intellectuel, historique, affectif et sensoriel dont ceux d’A. Ernaux ne peuvent avoir la moindre idée, tant l’univers mental qui s’offre à eux est dépourvu de réflexion, d’intelligence historique, de sensualité, d’émoi (chez elle, l’émoi s’écrit itérativement «et moi»). Une œuvre d’une extrême indigence de pensée, d’une désolante sécheresse de cœur, l’une complète absence de poésie, aussi indifférente à la nature qu’à autrui (l’amitié n’y a nulle place) ; un monde et une œuvre enfin d’une navrante platitude parce que tristement repliés sur des obsessions sexuelles et des rancoeurs sociales qui bouchent tout horizon, et dont est gaiement absente la plus infime manifestation d’humour ou de fantaisie. Je mets ainsi tout lecteur sensible au défi le passer de l’œuvre de G. Sand à celle d’A. Ernaux sans être saisi d’effroi par une telle déperdition de vie, de sens et de style. Et je le laisse avec cette interrogation: qu’est-il donc advenu à notre culture pour qu’on en vienne à oublier la première et à louanger la seconde? De qui je dirai, en me résumant et en usant un instant du lexique propre à la phénoménologie, que rarement un écrivain et son oeuvre se sont avérés si pauvres en monde. » p.278-279.

J-Michel Dauriac – Les Bordes – 2 janvier 2026.

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