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Catégorie : les livres: divers

Le livre de poche chrétien : une collection d’hier, aujourd’hui inenvisageable

En 1953, Hachette lance une collection de livres de petit format à petit prix fixe : Le livre de poche. Après des débuts assez difficiles, cette collection connaît un franc succès et est aujourd’hui leader sur ce segment de livres en France (voir article Wikipédia sur ce thème : https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Livre_de_poche#:~:text=Le%20Livre%20de%20poche%20(parfois,filiale%20de%20Hachette%20depuis%201954.&text=%C2%AB%20On%20ne%20peut%20pas%20vivre,un%20livre%20dans%20la%20poche.%20%C2%BB). Le livre de poche va, au fil du temps accueillir des collections thématiques, comme histoire, classique, policier… Une des collections a particulièrement attiré mon attention. C’est Le livre de poche chrétien, apparu en 1961, sous la direction de Dl-Rops, historien catholique, académicien français. Cette collection comportera 39 titres ; elle disparaîtra au tournant des années 1970. Voici son catalogue, en 1962 , à la fin d’un de ses volumes.

Une lecture attentive des auteurs et titres proposés révèle que c’est en fait Le livre de poche catholique que cette collection aurait dû s’appeler. En effet, tous els auteurs sont catholiques et els sujets très « romains ». Ceci nous donne un indice précieux sur l’état de la France à cette époque : le catholicisme se prétend encore la seule religion chrétienne. Si la collection avait vraiment porté son nom, elle aurait dû comporter aussi des auteurs protestants ou orthodoxes. Ce n’était visiblement pas la vision de Daniel-Rops, pour lequel Eglise chrétienne veut dire Eglise catholique C’est d’ailleurs le reproche principal que l’on peut faire à son grand œuvre, L’histoire de l’Eglise, en 14 forts volumes, qui ne se place que du point de vue catholique. Pas très ouvert à l’œcuménisme, le frère Daniel-Rops ! Cette remarque faite, il faut signaler la qualité des titres proposés, qui alternent grands classiques du passé, comme L’imitation de N-S Jésus-Christ ou Les confessions de Saint-Augustin et des essais contemporains, comme le Jésus de Jean Guitton, ou des œuvres littéraires comme les poésies choisies de Charles Péguy ou le roman de Maxence Van der Meersch, Pêcheurs d’hommes.

Ce qui est le plus frappant n’est pas sa ligne éditoriale, mais le simple fait que cette collection ait pu exister. On imagine bien que cela est impossible aujourd’hui, pour de multiples raisons comme la déchristianisation-sécularisation de la société française ou la montée de l’islam dans notre pays, sans parler d’une conception erronée de la laïcité. Dans la France du catholique Général de Gaulle – très laïque dans sa pratique politique -, il est possible, sans déclencher de scandale, de faire paraître dans une collection grand public des livres chrétiens ! Il est bon de s’interroger sur l’impossibilité actuelle et sa signification : notre société serait-elle devenue plus intolérante ? La réponse est dans la question.

On doit aussi se demander pourquoi cette collection n’a fait paraître que 39 ouvrages et s’est éteinte au début des années 1970. Le vent de mai 1968 est passé par là, et avec lui ce que l’on a appelé « un air de liberté ». Pour moi, naïvement, je croyais qu’un vent de liberté apportait plus de liberté, alors que c’est l’inverse. Ce qui veut bien dire que les mots sont piégés et que, pour reprendre un slogan idiot de 1968 n’y a « pas de liberté pour les ennemis de la liberté », laquelle est définie par les censeurs ; on reconnaîtra là toute l’ouverture d’esprit des divers groupuscules d’extrême-gauche qui ont massivement colonisé la jeunesse étudiante de l’époque (les plus « démocrates » étant les maoïstes, suivis de près par les divers trotskistes – Ah ! Mélenchon, grand apôtre de la liberté ! – et communistes pro-soviétiques). De nos jours, aucun éditeur ne prendrait le risque de créer une collection de ce titre, et celles qui existaient ont disparu les unes après les autres, excepté la collection Spiritualités, qui ratisse très large.

Ces livres, que l’on peut encore trouver d’occasion chez les bouquinistes sont donc des fossiles à collectionner, ce que je fais !

Jean-Michel Dauriac – Les Bordes – 13 février 2026.

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Vingt ans de grogne et de gloire avec l’Empereur – Souvenirs de J-R Coignet, soldat et officier de Napoléon Ier

Editions de Saint-Clair, Paris, 1965.

Encore une rencontre fortuite. Foire aux livres dans mon village de Creuse au milieu d’un bazar très hétéroclite, des petits livres bien reliés à un prix dérisoire : deux volumes pour un euro ! C’est une collection de témoignages historiques parue dans les années 1960, une de ces collections vendues par correspondance comme il s’en faisaient beaucoup à cette époque et que l’on retrouve maintenant en quantité, en très bon état, débarrassé par des héritiers pressés de faire le vide et peu curieux de ce que lisaient leurs parents. Au départ, je en sais pas pourquoi j’ai choisi ce titre, car je en suis pas un admirateur inconditionnel de Napoléon, loin de là. Mais c’est la nature de l’auteur qui m’a attiré : un simple soldat des années 1790, devenu capitaine sur les champs de bataille et chevalier de la Légion d’honneur. Un homme parti analphabète au service et qui a appris à lire avec ses camarades, quand il est promu sous-officier, car il fallait savoir lire. Un homme qui a attendu d’avoir 72 ans, en 1850-51, pour rédiger ses souvenirs. Vraiment pas banal.

Bien entendu, le lecteur ne cherchera pas la qualité littéraire dans ce texte : c’est un récit très personnel, mais écrit par un homme simple qui ignore même ce qu’est la littérature. La langue est correcte, sans fioriture. Elle est suffisamment convaincante pour qu’on puisse avoir envie d’aller au bout de ce livre. L’homme ne raconte que ce qu’il a vu et vécu. Mais il eu le privilège de vivre toute la geste bonapartiste, sauf la campagne d’Egypte. Il est appelé lors des campagnes d’Italie et mis à la retraite, en demi-solde après Waterloo et l’exil de Napoléon à Saint Hélène.

Je ne raconterai pas par le menu le contenu de ce récit très dense, surtout pour les descriptions de bataille, vu du point de vue du soldat de base. C’est fort intéressant pour l’historien, car nous avons là la perception et le souvenir du vécu au ras du sol, dans les empoignades au corps à corps, les charges au sabre, les baïonnettes et la mort les yeux dans les yeux. Même en étant profondément pacifiste, on ne peut rester indifférent au courage de ces hommes qui, certes, servaient une cause discutable, mais y mettaient tout leur être. Les chiffres des victimes que donne Coignet est vraiment impressionnant : là, ce sont trente mille mort, ici dix-huit mille ; seulement dans les rangs français. On peut dire que Bonaparte-Napoléon fut bien el fossoyeur d’une génération !

Pourtant noter auteur n’émet jamais la moindre critique envers l’Empereur, même au moment de cette horrible campagne de Russie. Il ne rapporte d’ailleurs aucun propos négatif sur les défaites. On peut évidemment penser qu’il s’est autocensuré, voulant donner un témoignage positif sur Napoléon. Car il est manifeste que cet écrit tardif relève de l’exercice d’admiration absolue. Jusqu’au soir de sa vie, le capitaine Coignet est resté bonapartiste au plus profond de lui-même. Les critiques envers son maître n’ont donc pas leur place ici.

On retiendra particulièrement le portrait qu’il dresse, par touches éparses dans tout le livre, de l’Empereur. Ce qui le fascine, c’est le chef et le stratège. Plusieurs fois, il décrit le regard surplombant du chef et la rapidité des décisions prises : c’est là que Coignet intervenait car il était le messager personnel de l’Empereur pour les généraux et maréchaux sur le champ de bataille. Il a donc approché et observé le grand homme de sa vie. Il le montre souvent dormant sur le champ de bataille au milieu de sa garde, enroulé dans une peau d’ours. Il dépeint aussi son engagement total, son manque de sommeil, son épuisement jusqu’à l’extrême pour garder le contrôle des opérations. Napoléon assumait totalement la direction des opérations, il est l’auteur de toutes ces victoires éblouissantes et aussi de ces défaites postérieures à la désastreuse campagne russe. Son génie ne pouvait plus triompher, seul contre toute l’Europe coalisée contre lui. Mais il s’est battu jusqu’à la fin. Pas de doute pou Coignet : Napoléon a perdu non par erreur militaire, mais écrasé sous le nombre et, sans doute aussi, en raison de la lassitude même de ses généraux et de certains soldats, usés par plus de dix ans de guerres, certes victorieuses, mais épuisantes (il décrit les marches forcées hallucinantes). Waterloo n’est pas une faute du génie, mais la logique du nombre et de l’usure.

Que dire pour finir ce court essai ? Coignet a tué, il le raconte avec une certaine fierté, notamment lors d’affrontements à cheval. Est-il un assassin, un horrible meurtrier ? Dans l’absolu, oui, bien sûr. Mais, en le lisant, il est clair que sa responsabilité est à diminuer. Il était dans un contexte professionnel, où la mort de l’ennemi est un fait normal des guerres. Il l’a fait dans des combats en règle, selon une éthique militaire. Jamais il ne rapporte de massacres de civils. Il évoque par contre les pillages, pour nourrir les troupes, tant l’alimentation des troupes était aléatoire, en fonction des aléas des combats. A plusieurs reprises, il insiste sur le bon accueil des locaux qui nourrissent els troupes, par opposition à la haine des Prussiens ou Autrichiens. Les premiers voyaient sans doute en Napoléon un libérateur porteur des valeurs de la Révolution française (ce qui n’est pas complètement faux), les autres un despote ennemi. Coignet n’est pas naïf, il sait cela et il le dit sobrement. Mais il est clair que pour lui, l’épopée impériale fut la grande aventure de sa vie.

J’ai bien aimé lire ce livre inattendu, que je ne serai jamais allé acheter en librairie (il est de toute façon indisponible). Il porte une certaine fraîcheur, car il est exempt de tous les « trucs littéraires » des auteurs cultivés. Ce vieux soldat m’a ému dans son admiration jamais reniée. La fidélité est une belle vertu qui est assez démonétisée pour qu’on l’apprécie à sa juste valeur.

PS : Ce livre est disponible en quantité sur internet à partir de 0,90€ !

Jean-Michel Dauriac – Beychac – 3 février 2026

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Loin de chez moi – Grand reporter et fille de paysans – Maryse Burgot

Fayard, 2024.

Des millions de Français des deux sexes connaissent Maryse Burgot. Depuis plus de 20 ans, elle apparaît régulièrement dans les journaux télévisés ou les reportages d’informations de France Télévision. Comme Michel Izard sur TF1, elle est à la fois l’image et l’honneur d’une profession souvent décriée, pas toujours à tort, loin de là : les journalistes. Grand reporter, nous avons l’habitude de la voir dans des lieux très différents : théâtres de guerre, catastrophes naturelles, attentats ou enquête de fond en France. Elle fait partie de ces journalistes avec lesquels les téléspectateurs tissent un lien sur la durée, sans les connaître, dont l’archétype fut Jean-Pierre Pernaut. Si j’ai bien lu son livre, elle approche la soixantaine, l’âge où l’on peut commencer à faire le bilan de sa vie ou de son métier. Car les années restantes sont bien moins nombreuses que les années passées. Maryse Burgot n’a pas choisi entre métier et vie personnelle, son livre mélange les deux vies qui n’en sont qu’une.

Maryse Burgot, c’est d’abord une voix très reconnaissable (comme celle de Michel Izard déjà citée), qu’on identifie sur les images, avant même de la voir à l’antenne. Elle raconte dans le livre que sa voix lui valut qu’on lui prédise une impossibilité de carrière télévisuelle ou radiophonique (pages 104 à 106). Elle a dû travailler techniquement pour arriver à domestiquer cette voix trop aiguë qui est, paradoxalement devenue une signature sonore unique. Comme quoi le déterminisme est en grande partie un mensonge (évidemment un muet ne fera jamais de radio !) et la volonté peut beaucoup. C’est le premier enseignement de ce livre : au départ, Maryse ne « coche aucune case », comme on dit dans le sabir des crétins. Fille de petits paysans bretons, elle n’a aucun réseau dans les milieux culturels ou intellectuels ; sa voix est un boulet et, de surcroît, elle est une femme. Elle aurait dû être caissière ou fonctionnaire de mairie, mais elle veut être journaliste et poursuivre des études. Et elle réussit son pari, elle intègre une grande école de journalisme. Ensuite c’est le choix un peu insensé en apparence de rentrer dans le monde télévisuel où on lui a prédit un échec. Elle raconte son parcours sans s’appesantir sur les épreuves qui n’ont pas manqué. Mais elle obtiendra ce qu’elle convoite : elle sera grand reporter.

Cependant, dans le même temps, elle veut absolument avoir des enfants. Et elle sait fort bien que, déjà dans une carrière ordinaire ce peut être un désavantage et que dans ce métier qu’elle a choisi cela semble inconciliable avec les contraintes professionnelles de son métier. Cette vie de mère est le second fil de cette tresse qui arme le livre. Elle y reviendra sans cesse, tant pour montrer le manque qui l’assaille parfois que pour conter les liens établis avec ses fils, y compris quand elle est sur les champs de bataille. Son combat a toujours été d’être en même temps une mère et une journaliste, sans que l’une efface l’autre et, si l’on en croit son récit, malgré des moments difficiles, elle y a réussi. Cette nature de mère l’aide souvent sur les terrains de reportage à se poser les bonnes questions, à hauteur d’humain et, singulièrement, d’enfant. Elle sera toujours attentive à leur sort, en Ukraine comme en Afghanistan, à Gaza comme en Israël.

La trame générale du livre est plutôt chronologique, mais aussi spatiale puisqu’elle a parcouru tous les lieux de conflits de la planète depuis plus de 25 ans. Elle consacre donc un chapitre à chaque lieu de guerre. Ceux qui sont assidus aux journaux de France Télévision retrouveront sous sa plume les personnages de reportages diffusés : ainsi de cette mamie ukrainienne qui va recueillir et cacher un soldat ukrainien blessé, alors que les Russes occupent son village, ou ces parents israéliens qui parlent de leurs morts ou de leurs otages. C’est en quelque sorte de la géopolitique par le petit bout de la lorgnette, sur le terrain, donc avec de « vraies gens », là où les choses ne sont pas aussi tranchées que dans les salons et journaux, car souvent le réel n’est pas noir et blanc, il est gris. Il serait trop fastidieux de lister tous les exemples qu’elle présente. Mais il faut dire que lorsque le livre est refermé, cela dessine un bel échantillon d’humanité. Elle consacre aussi des pages au terrorisme, en divers lieux et modes. Le tout est fait dans le style alerte du journalisme, facile à lire, mais pas relâché.

Une seule période de sa carrière lui laisse un goût fade : celle où elle fut chargée de suivre les affaires de l’Elysée, attachée donc aux faits et gestes de la Présidence de la République, sous le septennat de François Hollande. Tout le monde sait que ce ne fut pas un moment triomphal de la démocratie et de la politique, le costume étant bien trop grand pour le rondouillard ancien secrétaire du PS. Là, Maryse Burgot a vécu des moments sans doute pénibles, car étriqués et sans gloire. Dès qu’elle a pu fuir ce poste, elle est revenue au grand reportage. Malgré tout, elle ne se laisse jamais aller à « cracher dans la soupe », à disqualifier qui que ce soit (même si je crois tout à fait qu’elle a une opinion personnelle plutôt négative de certains acteurs de cette période dont un, dans le rôle du traître parricide, a su tromper longtemps les Français avant de sombrer dans leur haine et leur indifférence totale). Elle n’est pas faite pour le marigot politique, mais bien pour le terrain et l’action, où il faut rendre compte, documenter pour l’actualité, mais aussi pour l’histoire – voir les guerres yougoslaves évoquées à travers celle du Kosovo.

J’ai acheté ce livre, car je connais et apprécie le travail de Maryse Burgot. Il ne m’a pas déçu. C’est un bon travail de journaliste (une commande d’éditeur, comme on l’apprend en fin de volume), une petite pierre de témoignage sur le chemin de l’histoire. J’ai aussi compris que ce livre avait une valeur personnelle d’hommage à ses parents, à sa famille, qu’il était important comme preuve que l’on peut combattre les assignations sociales de la naissance. Je partage en grande partie ce parcours, je puis donc bien comprendre ce besoin. Au moment des bilans, il est un temps pris pour faire le point, mais en partageant avec le public, donc avec une nécessaire retenue. Le pari est réussi.

Jean-Michel Dauriac – Les Bordes – 3 janvier 2026.

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