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Catégorie : Bible et vie

La vocation d’Abram – Méditations de sortie de l’Arche n° 13

Voici la version audio de cette méditation:

Nous allons encore une fois considérer une histoire de sortie et de départ. Celle-ci est très célèbre, car elle appartient en commun aux trois grands monothéismes, judaïsme, christianisme et islam. Il s’agit de ce qu’on peut appeler, au sens propre du terme, la « vocation[1] » de l’homme qui s‘appelle encore Abram. Cet épisode est devenu légendaire et, de ce fait, il est le plus souvent résumé à l’appel de l’Eternel adressé à Abram. Il est utile de se pencher sur le texte de la Genèse qui ouvre la biographie sélective du patriarche, car il est plus nuancé que la légende.

Lecture de base : Genèse 11 : 31-32 (version Bible de Jérusalem)

« 31  Térah prit son fils Abram, son petit-fils Lot, fils de Harân, et sa bru Saraï, femme d’Abram. Il les fit sortir d’Ur des Chaldéens pour aller au pays de Canaan, mais, arrivés à Harân, ils s’y établirent.

32  La durée de la vie de Térah fut de deux cent cinq ans, puis il mourut à Harân. »

Le contexte de la vocation

Ce sont ici les deux derniers versets du chapitre 11, lequel sert de transition entre l’épisode de la Tour de Babel et le récit de la vie d’Abraham. Les versets 10 à 27 de ce chapitre présentent une généalogie des fils de Sem, peut-être le fils aîné de Noé (on ne sait pas vraiment si sa mention en premier est synonyme d’ainesse). Il est l’ancêtre des peuples dits « sémites », qui peuplèrent l’Arabie et le Proche-Orient. Donc l’ancêtre commun des Hébreux, des Arabes, Palestiniens, Syriens… Cham, son frère serait le père des Cananéens et des Egyptiens, Ethiopiens…, Japhet, le troisième fils serait à l’origine des peuples asiatiques du Moyen-Orient et des peuples de l’Occident européen.

Cette généalogie, comme la plupart de celles du Premier Testament a un but politique, celui d’établir les filiations ; c’est une pratique orientale classique, qui nous est étrangère. L’étude de détail de ces généalogies ne fait sens que pour l’exégète. Cependant, à la fin de cette liste, au verset 27, nous arrivons enfin à ce qui en est le but : introduire la famille d’Abram. Nous faisons alors connaissance avec Térah, le père, avec les trois fils, Abram, Nahor et Hâran, et avec son fils Loth.

Nous apprenons la mort de Hâran, : Loth est donc orphelin et, de fait, selon les coutumes de l’époque et du lieu, il est sous la protection de ses oncles. Ceux-ci se marient, on apprend le nom de leurs épouses : Saraï pour Abram et Mika pour Nahor – Mika est la sœur de Loth, donc la cousine de son mari. En trois versets, le décor est planté. Le verset 30 semble glisser un détail, au passage : Saraï était stérile, ce qui était un vrai problème dans la culture orientale où la mission de la femme était de procréer et de donner de préférence des fils. Nous savons combien de point sera important pour le devenir des trois religions dites Abrahamiques.

Maintenant que nous connaissons le contexte et les personnages, nous pouvons en venir à l’action décrite dans les versets 31-32.

La décision de Térah

Térah, le chef de famille – vous noterez le cadre patriarcal total : nous ignorons le nom de la mère – prend la décision de quitter sa ville natale, Our (ou Ur selon les graphies). Et il part avec Abram, Saraï et Loth.

Deux questions se posent immédiatement :

  • -pourquoi cette décision de partir ?
  • -Pourquoi Nahor et Mika ne sont-ils pas du voyage ?

Sur ces deux questions importantes, la Bible ne donne aucune réponse. Depuis des millénaires, les hommes religieux cherchent les explication et ils en sont réduits à des conjectures. Nous ne savons absolument rien de sûr de la cause du départ de Térah, car c’est bien SA décision et non celle d’Abram.

Il y a bien sûr un facteur déclenchant, mais il ne nous a pas été révélé. Ce qui compte est le fait brut : Térah s’exile volontairement loin d’une ville riche et prospère, capitale de la Mésopotamie de l’époque. Les motivations de Térah peuvent être économiques, politiques ou religieuses. Il peut fuir une crise de subsistance ou de travail, s’enfuir devant une invasion, ou partir loin d’une religion idolâtre qui le gêne. Il peut aussi avoir envie d’un nouveau destin. Nous n’avons pas la réponse, et il serait hasardeux de suggérer un appel religieux de Dieu adressé à Térah. Jusqu’à la mention de sa mort, rien ne nous sera dit.

Nous savons seulement qu’il partit pour se rendre au pays de Canaan, donc à l’étranger, chez les fils de Cham, parlant une autre langue. Là aussi, nous n’avons aucune lumière. Le pays de Canaan était un « bon pays », fertile et arrosé grâce aux montagnes intérieures de la Palestine. Mais Our était au cœur du double delta du Tigre et de l’Euphrate, donc dans un pays encore plus riche. Avouons notre perplexité.

Térah s’arrête à Hâran[2] (ou Charan dans certaines versions) et s’y installe avec sa famille. Il ne va donc pas au terme de son projet. Nous n’en savons pas plus. On peut avancer l’idée que Térah a été un instrument (conscient ou pas) dans le projet d’alliance de Dieu-Yahvé. Mais nous ne savons même pas s’il croyait en l’Eternel. Il peut représenter un type répandu dans la Bible : celui qui aide à la réalisation de la volonté de Dieu sans en être conscient. Ainsi en fut-il du prophète Balaam ou de Rahab la prostituée de Jéricho. Le résultat de la vie de Térah est là : il a emmené une partie de sa famille à Hâran, à des centaines de kilomètres de sa ville natale, il s’y est installé, il y a vécu un certain temps, il y est mort et enterré. Mais son fils Nahor et sa femme Mika ne l’ont pas suivi, la famille s’est donc scindée. Le contact ne sera rétabli qu’avec l’envoi du serviteur d’Abraham vers le lieu où vit Nahor, pour trouver une épouse de son sang à son fils Isaac (lire le chapitre 24 de la Genèse, qui ressemble à un conte oriental).

La vocation directe d’Abram

Lecture de base : Genèse 12 : 1-2 (version La colombe)

« 1 Yahvé dit à Abram : « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, pour le pays que je t’indiquerai.

  • Je ferai de toi un grand peuple, je te bénirai, je magnifierai ton nom ; sois une bénédiction ! »

Jusqu’ici nous n’avons vu Abram que dans une situation passive de fils, oncle et mari, qui suivait son père dans son départ d’Our. Certains commentateurs affirment que ce serait Abram qui aurait motivé le départ et choisi la destination de Canaan. La Bible ne permet nullement d’étayer cette interprétation et les sources sur Abram sont rares et incertaines, hors de la Bible[3]. Il faut donc s’en tenir à ce que dit le texte de Genèse 11 et 12.

Pour confirmer cette ignorance initiale d’Abram, nous disposons par contre d’un verset de la Lettre aux Hébreux, chapitre 11 verset 8 :

« 8  Par la foi, Abraham obéit à l’appel de partir vers un pays qu’il devait recevoir en héritage, et il partit ne sachant où il allait. » Version Bible de Jérusalem.

Le texte nous dit bien : «  Il partit ne sachant pas où il allait. » Nous devons donc accepter de lire le texte dans  sa chronologie, avec des incertitudes.

  • L’appel à Abram est donné à Hâran.
  • Térah est mort et enterré dans cette ville.
  • L’appel concerne la mise en marche, mais ne dit rien sur la destination finale.
  • Abram avait alors 75 ans au moment de son départ (rappelons que son père Térah a vécu 205 ans – ch. 11 verset 32)
  • Il part en compagnie de son neveu Loth et de tous ses biens de nomade (troupeaux et serviteurs).

Le mot « Canaan » n’est pas dans l’appel initial de l’Eternel et n’est cité qu’au verset 5.

Abram part donc sur une simple injonction, avec très peu de renseignements. Notons que c’est l’Eternel qui parle directement à Abram. Jusque là, nous ne savons rien de la religion de Térah et ses fils. Mais, nés à Our, ils sont nécessairement polythéistes. Il en semble pas que Térah ait eu une révélation personnelle, ni qu’il fut un croyant en l’Eternel.

Le verset 1 du chapitre 12 est donc une première, celle de l’irruption du Dieu unique dans la vie d’Abram. Il nous faut admettre notre perplexité face à ce contact et à cette vocation.

Comment Dieu s’adressa-t-il à Abram ? Comment Abram réagit-il en entendant cette parole ? Cela nous ne le savons nullement.

Et c’est justement ce départ avec si peu de précisions qui est cité dans le verset 8 du chapitre 11 de la Lettre aux Hébreux : « Par la foi, Abraham… », donc en faisant confiance à cette voix inconnue qui donne un ordre très vague. Bien sûr, cet ordre est assorti d’un promesse proprement incroyable par son ampleur (verset 2). Mais que vaut la promesse d’un Dieu inconnu ? Elle vaut uniquement par la confiance (c’est le même mot que la foi) qu’on met en elle. Prenons l’image du billet de banque, très présent et banal dans notre vie : ce n’est que du papier, et pourtant nous l’échangeons contre des marchandises bien réelles et de valeur. Et cela uniquement parce que nous avons confiance en ce billet, qui vaut ainsi « de l’or ». Ici est le saut de la foi.

L’exemple d’Abram est intéressant en ce qu’il nous montre que la foi est le déclencheur de toute marche avec Dieu. Ce n’est pas la précision de l’appel qui est décisive, pas plus que la grandeur de la promesse. C’est simplement le dit de Dieu. Il n’y a pas besoin d’avoir beaucoup de connaissances pour saisir la foi, ou pour se laisser saisir par elle. Jésus dit bien à ses disciples qu’il faut être ou devenir des petits enfants (Marc 10 : 14). Ce qui est important est d’entendre ce que dit la voix de Dieu. C’est la capacité d’écoute (la qualité de la recherche) qui est capitale.

Abram saisit par la foi cette vocation, très vague, mais glorieuse. Il n’a pas pour l’heure besoin d’en savoir plus. Il apprendra en marchant. Et cette marche va durer cent ans : Genèse 25 : 7-8.

« 7  La durée de la vie d’Abraham fut de 175 ans.

  • Puis Abraham expira. Il mourut après une heureuse vieillesse, âgé et rassasié (de jours), et il fut réuni à ses ancêtres décédés. » Version La colombe.

Relisez les chapitres 12 à 25 de a Genèse ; vous verrez qu’être un homme de foi ne protège pas des erreurs (donc du péché occasionnel), mais permet de toujours garder le contact avec Dieu. C’est la grande leçon d’Abraham pour nous.

Jean-Michel Dauriac, Mars 2021.


[1] Une vocation, au sens littéral est un appel réalisé par une voix. C’est donc exactement ce que vit l’acteur du récit de Genèse 12.

[2] Ce n’est pas le même mot que le nom du fils de Térah.

[3] La religion juive dispose de ce qui est appelé la « Torah orale », révélation complémentaire faite aux Hébreux au fil du temps. Mais le christianisme ne reconnaît pas cette source dans son canon.

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Vivre avec nos morts – Delphine Horvilleur

Paris, Grasset et Fasquelle, 2021.

Sortir, au temps du Covid, un livre titré Vivre avec nos morts peut sembler relever de la provocation. D’autant plus que le titre lui-même est un oxymore. Or, quiconque a perdu un être cher sait bien que nous vivons entouré de nos morts. Ils sont plus ou moins discrets, plus ou moins nombreux, mais ils hantent notre vie, sporadiquement pour certains, continûment pour d’autres. En réalité, ce livre tombe plutôt à point nommé, dans un temps où la mort s’est faite bien plus visible et a quitté le paravent des EPAHD pour envahir nos écrans de télévision et nos journaux. Disons de suite que le livre ne traite pas du tout des morts du Covid, mais s’inscrit dans une démarche bien plus large, qui est celle de la manière d’accompagner les familles lors d’un décès. C’est donc, au sens théologique, un ouvrage de pastorale. Mais il n’est évidemment pas réservé aux ministres du culte et il faut en recommander la lecture à tous.

La plupart des chapitres portent des noms des prénoms de personnes décédées que l’auteur a connu et/ou accompagnées. Le choix très large permet de parler aussi bien des hommes que des femmes, des enfants comme des vieillards, des malades comme des bien-portants. Chaque chapitre met très adroitement la lumière sur un thème², à partir des circonstances  du décès. On traitera ainsi successivement de la laïcité,, de la mort des enfants, de la Shoah… Il s’agit donc d’un livre de citoyenneté également, qui peut servir de base pour un dialogue de société.

Mais le lecteur trouvera aussi dans ce texte un art consommé du portrait, qui rappelle que l’auteur est un écrivain. La lecture est donc largement facilitée par la fluidité du style.

Un troisième trait distingue pourtant radicalement ce livre d’un essai ordinaire. C’est avant tout une très belle introduction au judaïsme, par la petite porte des funérailles. Le lecteur qui ignore totalement ce que peut être le judaïsme sera sans doute un peu dépaysé, mais s’il fait l’effort de mémoriser ce qu’il rencontre, il sortira de ce livre avec une certaine idée de la religion juive. Delphine Horvilleur a l’intelligence de distiller à très petites doses les informations religieuses et théologiques, ce qui rend son texte lisible par tous les publics. Et pourtant, le judaïsme est partout ! Ici, une citation du Talmud, là une coutume évoquée, ailleurs une cérémonie décrite. Il s’agit d’une imprégnation homéopathique, pas d’un cours.

On voudrait citer de nombreux passages, tant le livre est riche et réussi. Mais il faut se limiter, pour laisser le futur lecteur faire ses découvertes. Je ne citerai donc que quelques phrases prises au long de la lecture.

Voici une intéressante définition de la laïcité, tiré du  chapitre intitulé « Elsa » :

« La laïcité française n’oppose pas la foi à l’incroyance. Elle ne sépare pas ceux qui croient que Dieu veille, et ceux qui croient aussi ferme qu’il est mort ou inventé. Elle n’a rien à voir avec cela. Elle n’est fondée ni sur la conviction que le ciel est vide ni sur celle qu’il est habité, mais sur la défense d’une terre jamais pleine, la conscience qu’il y reste toujours une place pour une croyance qui n’est pas la nôtre. La laïcité dit que l’espace de nos vies n’est jamais saturé de convictions, et elle garantit toujours une place laissée vide de certitudes. Elle empêche une foi ou une appartenance de saturer tout l’espace. En cela, à sa manière, la laïcité est une transcendance. Elle affirme qu’il existe toujours en elle un territoire plus grand que ma croyance, qui peut accueillir celle d’un autre venu y respirer. » (p. 28-29).

Le livre tourne autour du thème de la mort. Le judaïsme, matrice des grands monothéisme, aborde évidemment ce sujet. Mais nous sommes souvent ignorants, nous les chrétiens ou les musulmans, des croyances juives. Voici un autre extrait sur la vie post-mortem.

«  La Thora ne parle pas de vie après la mort. Les personnages, un à un, meurent, et pour certains à un âge très avancé. De Noé à Mathusalem en passant par tous les patriarches et leurs familles, au jour de leur mort, il est simplement dit d’eux qu’ils « rejoignent les leurs » (Genèse 35 :29 ou Genèse 49 :33) ou « dorment avec leurs pères » (1 Rois 2 :10). Leur disparition les inscrit simplement dans la lignée de ceux qui les ont précédés, et ils quittent le monde dorénavant habité par ceux auxquels ils ont donné naissance. » (p.115)

L’homme s’inscrit, pour le judaïsme, dans la suite des générations qui peuplent la terre. D’où la manière d’ensevelir els défunts :

«  Dans le judaïsme, le défunt n’est pas enterré dans une tenue de ville ou dans ses « vêtements du dimanche ». Avant d’être inhumé, il est préparé, lavé puis paré d’une tunique blanche spécifique dans laquelle il sera enterré. Cet habit reproduit symboliquement une autre tenue, à laquelle la Bible fait référence. Il s’agit du vêtement que portait le Grand Prêtre lorsqu’il officiait au Temple de Jérusalem il y a plus de deux mille ans.

La Thora décrit précisément comment le Grand Prêtre se purifiait, procédait à des ablutions et enfilait ses vêtements, tandis qu’il s’apprêtait sur l’autel à faire face au Créateur. Au Temple, le Cohen était l’homme qui pouvait approcher au plus près le divin, le seul qui avait le droit de pénétrer le Saint des Saints, c’est-à-dire le droit de se tenir devant le Dieu invisible. Dans la tradition juive, chaque homme au jour de son inhumation endosse le même rôle sacerdotal. Il est lavé et paré des mêmes attributs, tandis qu’il s’apprêt lui aussi à rencontrer le divin. Son corps est enveloppé dans un linceul qui reproduit tous les éléments de la tenue sacerdotale. Chaque homme qu’on enterre est un Grand Prêtre, au jour de son départ. Il se prépare au même face-à-face. » (p. 49-50)

Le lecteur pourra ainsi mesurer la distance que le christianisme a pris au fil du temps avec la simplicité symbolique des débuts : nos sarcophages et lourds cercueils de bois ou de métal sont bien destinés à nous protéger d’une corruption cependant inévitable et inscrite dans le cycle de la vie. Les Juifs sont, jusque dans la mort le peuple de l’Alliance. Que font, au moment du décès, les chrétiens de la Nouvelle Alliance ? Question abyssale qui dépasse évidemment le cadre de cette recension.

Enfin, évoquons, encore par une citation, le lieu de repos des morts.

«  Où vont les morts ? Le seul lieu auquel la Thora fait explicitement référence est un endroit nommé Shéol où descendraient les disparus (voir Genèse 37 :35, « Je descends au Shéol endeuillé ».) S’agit-il d’un territoire ou d’un monde souterrain ? Le texte n’en dit rien. Mais l’étymologie du terme est éloquente. ²²² vient d’une racine qui signifie littéralement « la question ». On pourrait donc l’énoncer ainsi : après notre mort, chacun de nous tombe dans la question, et laisse les autres sans réponse ; Débrouillez-vous avec cela. » (P. 116)

On est bien loin des certitudes ou pseudo-certitudes que les chrétiens ou les musulmans ont construit autour de la notion  de Paradis. La question (shéol) reste ouverte et nous sommes condamnés à n’avoir que cette non-réponse si l’on est juif ou si l’on prend au sérieux le Premier Testament.

Mais le lecteur aurait tort de croire que ce livre est un ouvrage rébarbatif de théologie. Les quelques extraits que je viens de citer sont presque les seuls de cette nature. Le reste est beaucoup plus narratif. Il faut renvoyer le lecteur au chapitre « Marceline et Simone : au jour du Jugement », qui est un des plus drôle et des plus réussis de ce livre. Delphine Horvilleur y parle des « filles de Ravensbrück », comme se nommaient elles-mêmes Simone Veil et Marceline Loridan-Ivens, deux survivantes de la Shoah. On ne peut imaginer deux personnalités plus différentes, et pourtant elles furent amies à la vie à la mort. Comme ce chapitre, chaque thème recèle des perles que je vous laisse découvrir.

J’avais chroniqué, il y a quelques années, le premier livre d’ D. Horvilleur, En tenue d’Eve. Il faisait déjà preuve des qualités qui se sont épanouies depuis et que ce dernier ouvrage met clairement en lumière. Vivre, c’est accepter que la mort nous attende. Tout déni est porteur de dysfonctionnements, tant personnels que sociétaux. Si cette « pandémie » de Covid19 avait seulement servi à remettre la mort dans la vie et nos morts dans notre vie, alors elle aurait été utile. Bonne lecture et bonne réflexion.

Jean-Michel Dauriac

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Sortir ou rester ? Des injonctions contradictoires ?

Méditations de sortie de l’Arche 12

la version audio est ici:

Quand on vient de vivre un certain temps dans l’isolement, donc dans une certaine pureté (au moins atmosphérique), le retour au contact, à la foule, est difficile. On se surprend à ne plus apprécier des choses qu’on aimait ou supportait auparavant, on a un autre regard, plus critique et plus distancié, sur le monde environnant. Une sorte de position en surplomb.

Nous avons vécu et vivons un peu cela en ce moment. Le confinement nous a obligés à vivre d’abord face à nous-mêmes. Si la solitude fut pénible à certains, il y eut aussi une liberté cachée. Faut-il au plus vite oublier ce temps de restriction et revenir à la vie d’avant, à l’identique ?

Je ne prétends parler ici que du point de vue chrétien et théologique. La refondation du monde d’après n’est pas mon programme, même si on ne peut qu’en rêver. Sous l’angle de la foi chrétienne, j’ose affirmer que le confinement fut sans doute une bénédiction pour l’Eglise, en tout cas que c’en fut une pour moi. Comme une longue retraite monastique qui permit de se recentrer sur l’essentiel.

Mais aujourd’hui, je lis avec vous des textes très stricts sur le comportement à adopter pour le chrétien.

Lectures de base :

2 Corinthiens 6 :14-18 (version La Colombe)

« 14  Ne formez pas avec les incroyants un attelage disparate. Car quelle association y a-t-il entre la justice et l’iniquité ? Ou quelle communion entre la lumière et les ténèbres ?

15  Et quel accord entre Christ et Bélial ? Quelle part le croyant a-t-il avec le non-croyant ?

16  Quel contrat d’alliance entre le temple de Dieu et les idoles ? Car nous sommes le temple du Dieu vivant, comme Dieu l’a dit : J’habiterai et je marcherai au milieu d’eux ; Je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple.

17  C’est pourquoi : Sortez du milieu d’eux ; Et séparez-vous, dit le Seigneur ; Ne touchez pas à ce qui est impur, Et moi, je vous accueillerai.

18  Je serai pour vous un père, Et vous serez pour moi des fils et des filles, Dit le Seigneur tout-puissant. »

Actes 2 :40 (idem)

« 40  Et, par beaucoup d’autres paroles, il rendait témoignage et les exhortait, en disant : Sauvez-vous de cette génération perverse. »

Le premier texte est de la plume de l’apôtre Paul, citant le prophète Esaïe (Chapitre 52 verset 11). Le second texte appartient à la prédication de l’apôtre Pierre, le jour de la pentecôte de la descente du Saint-Esprit, à Jérusalem,  et il cite le livre du Deutéronome, le cantique de Moïse (chapitre 32, verset 5). Donc, des paroles de deux apôtres de poids dans la tradition chrétienne. Les deux hommes choisissent deux angles différents mais qui sont, au final, complémentaires, pour dénoncer la collusion avec le monde.

L’attelage disparate (Corinthiens)

L’image de l’attelage inadéquat est inspiré directement du Pentateuque. Cela fait partie des principes enseignés par la Loi, de manière métaphorique. Nous savons que si nous attelons ensemble un bœuf et un cheval il y aura des problèmes de conduite et de contrôle. Paul part de cette image pour en faire une transposition au plan spirituel. Il énonce ainsi une série de couples antinomiques : justice et mal, lumière et ténèbres, Christ et diable, croyant et incroyant, Temple de Dieu et autel des idoles… Sur tous ces points, il y a antinomie avec le monde profane. On peut lire cette interdiction à différents niveaux :

  • Au plan individuel, se pose la question du couple, entre autres. Les couples qui n’ont pas en commun les valeurs énoncées par Paul ne peuvent pas fonctionner convenablement dans leur intégrité, car les conflits vont se multiplier, tant au plan spirituel que matériel. Cette mise en garde est une préoccupation constante des Eglises chrétiennes dès l’origine. Je dois ici faire une petit remarque digressive : à certains, cette instruction à ne pas épouser une ou un non-croyant semble une monstruosité sociale qui serait la preuve d’un autisme social et d’un manque d’amour évangélique. Je ne répondrai pas sur ce terrain qui est celui du préjugé pseudo-moderne. J’invite les partisans de cette position à rencontrer des chrétiens qui vivent dans un couple où l’un des deux est converti et l’autre pas (je parle ici de chrétiens engagé et pas de vernis sociologique, style messe de minuit ou de Pâques seulement), et à les écouter parler de la difficulté de leur existence au quotidien. Il leur suffit ensuite d’aborder les mêmes sujets avec des couples de croyants : la démonstration est assez parlante pour que je n’insiste pas. Cette instruction de Paul est un constat concret. Il a une portée universelle, loin de l’air du temps actuel qui refuse l’idée même d’une contrainte quelconque. Revenons à notre sujet. Un des exemples les plus connus de couples divergents sur les valeurs de fond est celui des parents qu’Augustin (plus tard appelé Saint-Augustin par l’Eglise Catholique, dont il fut un des évêques et un des Pères de l’Eglise). Dans Les Confessions, il décrit précisément ce que son père voulait pour lui et ce que sa mère désirait, soit deux visions différentes, car la mère était chrétienne et voulait avant tout le salut de son fils, et le père, patricien local, voulait une carrière pour son fils. Finalement le fils s’éloignera du père et la mère suivra Augustin en Italie, lors de ses études, elle l’accompagnera de sa prière jusqu’à ce qu’il se convertisse, on sait de quelle manière grâce à son livre. Elle a été amenée à faire un choix radical dans son couple, car c’était un attelage disparate. Il y a donc là une question grave, qui n’est pas un dogme, mais une instruction de sagesse. Dieu peut amener la conversion d’un conjoint, les exemples sont nombreux. Mais le choix de former un couple avec un croyant épargne des années de lutte. A chacun donc de décider, en toute connaissance de cause. Je pense que l’on peut aussi étendre ces choix individuels au champ professionnel, amical intime etc…
  • Au plan collectif, disons communautaire, au stade de l’église locale, la même exigence de séparation est nécessaire. L’Eglise ne peut pas être unie au pouvoir politique, social ou économique. Les ennuis pour les chrétiens ont commencé avec la mainmise de Constantin sur l’Eglise, à partir de 312. Elle n’a ensuite jamais réussi à sortir de ce joug impropre. Même la réforme luthérienne est retombé dans ce travers, avec les princes allemands. Seules les Eglises radicales (Cathares, Bogomiles, Hussites, anabaptistes, Quakers ou Amish…) ont maintenu la séparation. Cet appel au séparatisme est évidemment très mal vu dans le climat actuel de relativisme religieux et d’universalisme frelaté. Mais le communautarisme qui sape les fondements de nos sociétés est aussi une réponse à la dérive de celles-ci, et refuser de reconnaître les échecs et erreurs en la matière ne peut aider à régler le problème. Le principe de Jésus de rendre à César ce qui lui revient et à Dieu ce qui lui revient est toujours d’actualité et demeure la seule attitude évangélique cohérente avec la foi chrétienne. Le salut du monde ne peut venir de l’action politique humaine, puisqu’il s’agit d’un tout autre enjeu, celui de l’âme, que la politique nie et ne peut aider.

La « génération perverse » de Pierre (Actes)

Dans sa prédication de Pentecôte à Jérusalem, Pierre va encore plus loin. L’auditoire auquel il s’adresse est exclusivement juif. C’est un Juif qui parle à des Juifs. Or, que leur demande-t-il ? De se « sauver de cette génération perverse »…

La prédication de Pierre est très agressive (elle retrouve les grands accents apocalyptiques des prophètes juifs antérieurs) et l’on comprend que les apôtres aient été arrêtés (Actes 4 :1-3). Le ressort de cette agressivité est le rôle des Juifs et de leur Sanhédrin dans la condamnation de Jésus. Pierre appelle donc ses frères juifs à quitter leur religion. Bien sûr ce n’est pas encore la construction volontaire d’une Eglise chrétienne, mais la séparation est actée, dès le début de l’annonce de la Résurrection du Christ.

Nous savons que ce thème du retrait et de la coupure d’avec le monde sans Christ a été et demeure toujours un point nodal du christianisme.

Alors, faut-il accepter que celui qui est appelé par le Christ et convaincu par le Saint-Esprit se coupe du monde pour rester dans la pureté doctrinale ? De nombreuses sectes et églises sectaires appellent à couper les relations familiales et amicales, à élever les enfants en circuit fermé, à avoir le moins de contact et de dépendance possible avec les non-croyants.

Se faire « tout à tous »

Faut-il agir de cette manière pour être un bon chrétien fidèle ? La réponse a cette question est apportée par le même apôtre Paul, dans sa première lettre aux Corinthiens – elle est donc antérieure à l’appel à la séparation.

Lecture de base : 1 Corinthiens 9 : 19 à 23 (version La Colombe)

« 19   Car, bien que je sois libre à l’égard de tous, je me suis rendu le serviteur de tous, afin de gagner le plus grand nombre.

20  Avec les Juifs, j’ai été comme Juif, afin de gagner les Juifs ; avec ceux qui sont sous la loi, comme sous la loi — et pourtant je ne suis pas moi-même sous la loi — afin de gagner ceux qui sont sous la loi ;

21  avec ceux qui sont sans loi, comme sans loi — et pourtant je ne suis pas moi-même sans la loi de Dieu, mais sous la loi de Christ — afin de gagner ceux qui sont sans loi.

22  J’ai été faible avec les faibles, afin de gagner les faibles. Je me suis fait tout à tous, afin d’en sauver de toute manière quelques-uns.

23  Je fais tout à cause de l’Évangile, afin d’y avoir part. »

Dans ce passage, Paul dresse une liste de tous ceux qu’il a côtoyés : les Juifs, les sans-Loi, les faibles…Il y dans ce texte cette formule devenue proverbiale chez les chrétiens : « Je me suis fait tout à tous », expression qui est la traduction parfaite de l’original grec.

C’est une formule de la plus large inclusion possible. Vous pouvez remplacer les mots de Paul par des catégories d’aujourd’hui : athées, homosexuels, transgenres, roms, kurdes, handicapés… Paul ne choisit pas : c’est tout à tous, donc un engagement complet.

Evidemment, ceci est l’exact contraire de ce que nous avons lu et dit plus haut. Sommes-nous en face d’une grande contradiction entre les textes d’un même auteur ? Si on lit attentivement le dernier texte et notamment les versets 19b, 21b et 23, la réponse est claire : aucune contradiction[1].

L’appel de Paul à la séparation, vu plus haut, concerne le cadre de la vie chrétienne sous tous ces aspects. Il ne saurait être possible de mélanger le pur et l’impur, car cela ne serait plus la foi du Christ. S’engager dans la vie de Christ, c’est un choix radical qui ne supporte pas le compromis. Relisez Apocalypse 3 : 15-16, sur les tièdes :

« 15  Je connais tes œuvres : tu n’es ni froid ni bouillant. Si seulement tu étais froid ou bouillant !

16  Ainsi, parce que tu es tiède et que tu n’es ni froid ni bouillant, je vais te vomir de ma bouche. »

Mais ce que nous enseigne Paul dans ce second texte, est le complément de ce choix radical. Pourquoi doit-on être sur des bases pures ? Pour accomplir la mission de tout disciple, à savoir « de gagner le plus grand nombre » pour le Christ.

Le christianisme n’est pas un club de sauvés, fermé sur lui-même. C’est une communauté missionnaire qui a le monde entier pour champs de mission. Or, il n’y aura aucun homme sauvé et gagné si nous n’allons pas vers eux, si nous ne nous faisons pas « tout à tous ». Ce qui signifie que cette omniprésence au monde sous toutes ses espèces est un commandement moral aussi impératif[2] que la séparation évoquée plus haut. Ceci ne fait que reprendre les paroles mêmes de Jésus en Jean 17 : 15-16 :

« 15  Je ne te prie pas de les ôter du monde, mais de les préserver du mal.

16  Ils ne sont pas du monde, comme moi je ne suis pas du monde. »

Jésus prie pour que nous soyons préservés du mal qui règne en maître dans le monde. Il y a donc bien un risque de contamination, quand nous sommes au milieu du monde. Mais Jésus ne veut et ne peut ni l’interdire ni le supprimer. Ce risque, nous en avons déjà parlé souvent, c’est le conformisme ou le mimétisme. Si nous ne nous préservons pas, nous risquons de devenir semblable à la génération perverse, celle qui rejette Dieu. Paul donne aussi sa méthode dans un verset très connu, en Romains 12 : 2, où il emploie lui-même le verbe « conformer ».

« 2  Ne vous conformez pas au monde présent, mais soyez transformés par le renouvellement de l’intelligence, afin que vous discerniez quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, agréable et parfait. »

Le seul remède face à ce risque de conformisme mondain est le renouvellement de l’intelligence. Or ceci ne peut être que le travail de l’Esprit Saint. C’est sa mission propre. Il convient donc de se préserver par des moyens spirituels, d’un danger spirituel. Mais Jésus ne prie pas pour que nous soyons retirés du monde, il veut simplement que nous ne soyons pas confondus en lui.

Le chrétien funambule réalise sans cesse l’équilibre entre séparation et inclusion

Si nous essayons de faire le bilan de synthèse sur ce que nous venons de lire, voici quelques traits saillants à garder dans nos cœurs et nos intelligences.

  • Le salut du Christ est une sortie de l’esprit du monde. Cela ne peut se faire qu’en marquant la différence de manière nette. Il n’y a aucune ambiguïté là-dessus. Le christianisme est séparation spirituelle et éthique. Toutes les tentatives d’édulcorer le message de Jésus ont accouché d’échecs cuisants.
  • Le salut ne nous est donné que pour que nous puissions, à notre tour, « sauver quelques-uns » ou « le plus grand nombre ». Cela aussi n’est pas négociable : je suis sauvé pour sauver. Il nous faut interroger les vies chrétiennes qui n’ont jamais amené une seule âme à la lumière. Pour moi ce sont des vies chrétiennes inabouties. Si nous nous mettons au service du Christ, il nous utilisera même à une toute petite échelle. Ce n’est pas le travail des prêtres, des pasteurs, des diacres ou des anciens de prêcher et pêcher les âmes : cela relève d’une conception fausse de l’Eglise et du témoignage. C’est l’affaire de tout croyant de témoigner et sauver.

Nous avons donc l’obligation d’être « dans le monde » – les philosophes disent d’ailleurs que ce trait est constitutif de l’homme, c’est son être-au-monde propre. Même les moines et les moniales sont dans le monde, ne serait-ce que lorsqu’ils prient sans relâche pour le salut des hommes. Nous n’avons pas à avoir peur d’une quelconque contamination si nous sommes dans la foi en Christ. C’est dans le cas contraire, quand nous abandonnons la foi, que nous sommes en grand danger. Si le monde gît sous la puissance du Mauvais, comme le dit 1 Jean 5 :19 («  Nous savons que nous sommes de Dieu, et que le monde entier est au pouvoir du Malin. »), tout ce qui est dans le monde n’est pas satanique et mauvais. Souvenons-nous que l’homme a été conçu à l’image et à la ressemblance de Dieu. Il n’y a pas trace d’une seconde création après l’expulsion du jardin d’Eden. Il nous faut donc savoir trouver ce qui est bon et beau dans la génération actuelle, afin de l’éclairer de l’amour du Christ.

Comme j’espère l’avoir démontré, il n’y a donc nullement des injonctions contradictoires dans les textes de base de cette méditation. Il s’agit au contraire de deux points de vue qui sont en regard mais qui ne doivent pas exister l’un sans l’autre.

Jean-Michel Dauriac – Mars 2021


[1] La pensée de Paul est une pensée-bloc. Lorsqu’il a défini un bloc de doctrine, il n’y revient pas, ou s’il y revient, il le reprend exactement dans les mêmes termes. Il n’est pas l’homme des revirements doctrinaux, il est celui qui édifie.

[2] Il s’agit d’un véritable « impératif catégorique » selon l’expression d’Emmanuel Kant. Il n’y a pas possibilité de s’en détourner si l’on veut appliquer la bonne morale de la raison.

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