Skip to content →

Catégorie : la musique

Le rock n’est pas qu’une musique… A propos de Born to run , Bruce Springsteen

Albin Michel, 2016, 637 pages, 24 €.

Les grands songwriters[1], comme on les appelle dans le monde anglo-saxon, ne sont généralement pas de bons écrivains. Pour une raison assez évidente : ils ne tiennent pas la distance, ce sont des champions de sprint, incapable de courir un marathon. Quand ils font paraître une autobiographie, elle est, le plus souvent écrite « avec la collaborations de … » Le livre dont je vais vous parler fait très heureusement exception à ce principe général. C’est un vrai grand livre.

Les stars planétaires du rock’n roll sont finalement assez peu nombreuses : il y eut évidemment les Beatles et les Rolling Stones, sans oublier Led Zeppelin, pour les groupes à aura mondiale, puis les grandes vedettes connues d’un bout à l’autre de la planète : Elvis Presley, Jimi Hendrix, Bob Dylan et … Bruce Springsteen et le E Street band. Ce n’est pas insulter tous les autres, souvent aussi bons, mais qui n’ont jamais franchi le seuil de renommée considéré. Or, de toutes ces immenses vedettes, aucune n’a écrit un seul livre de qualité (sauf Bob Dylan[2], j’y reviendrai plus bas). Ils ont laissé leurs disques et les articles de presse. Born to run est, à ma connaissance, le seul ouvrage où une superstar raconte sa vie avec talent.

Bruce Springsteen a mis six ans à écrire ce livre et ses 80 chapitres. Par petits morceaux, le tout rédigé sur des carnets, dans les circonstances les plus diverses. Le résultat est un ouvrage très personnel, parfaitement lisible par quelqu’un qui n’aurait jamais entendu parler de lui. D’ailleurs, pour accompagner ce livre, il a sorti un CD, Chapter and verse, qui est destiné à accompagner la lecture du livre, en permettant d’entendre les chansons majeures dont il est question. Je regrette vraiment que l’éditeur n’ait pas joint ce disque à l’ouvrage, quitte à augmenter un peu le prix.

Admettons que vous n’aimiez du tout le rock’n roll ou que vous n’y connaissiez rien. Ce qui vous classe d’emblée dans la moitié de la population mondiale qui ne connaît pas Springsteen. Eh bien, ce livre est aussi pour vous ! Là, vous vous dites : « Donnez-moi au moins une bonne raison de me farcir un pavé de plus de 600 pages, sur une musique de sauvages. » Je pense pourvoir au moins vous en donner trois.

La première tient au métier même de l’auteur. Bruce S. est un formidable raconteur d’histoires (songwriter, si vous voulez !). Il a développé au fil des disques un art très sûr du récit intelligent, parfaitement adapté à la mise en musique rock. Plus sa carrière avançait et plus il prenait conscience de cette mission et du talent qu’il avait pour l’accomplir. Le tournant fut la sortie d’un disque baptisé Nebraska, où il osait livrer des chansons quasi-acoustiques parlant de l’Amérique profonde. Il raconte fort bien cela dans son livre et dans une belle langue, sans doute encore plus suggestive en anglais, mais la traduction de Nicolas Richard est très bonne. Vous allez donc lire un vrai ouvrage de littérature contemporaine américaine, où le style varie, se mettant au service du type de récit du chapitre. On ne s’ennuie pas une minute et le livre ne vous tombe jamais des mains, malgré son poids respectable, bien au contraire, il faut se forcer à le poser.

La deuxième raison que je veux évoquer ici serait,  si je voulais être pédant, « sociologique ». Born to run est une formidable chronique de l’Amérique, des années 1960 à 2016. Une de ces chroniques dont les Américains ont le secret. La vie américaine à hauteur d’homme. Lire ce livre vous aidera à comprendre pourquoi, avant d’être Américain, on est d’un Etat, voire d’un Comté. Bien sûr, vous avez sans doute dans l’oreille le tube planétaire du dit-Springsteen, Born in the USA, que vous interprétez sans doute comme un hymne patriotique. D’abord, relisez le texte de cette chanson. Mais, au-delà, lisez ce livre. Vous y suivrez un petit gars du New Jersey littoral, croisement d’un père irlandais d’origine et d’une mère de lignée italienne, décrivant avec une grande précision artistique sa famille, sa maison, sa rue, sa ville… En lisant le début du livre, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à ce chef d’œuvre de Philipp Roth, Pastorale Américaine, qui décrit le même espace. Springsteen n’a pas à rougir de la comparaison ! Tu veux vraiment connaître et comprendre mieux l’Amérique des 60 dernières années, alors lis ce livre ; il te nettoiera le cerveau des clichés véhiculés, en France, par les médias, pro ou anti-américains d’ailleurs. Lis-le attentivement, par petites goulées, comme on déguste une bonne bière le soir, au coucher du soleil sur le rivage de l’Atlantique, à Freehold, la ville de jeunesse de Bruce. C’est comme les chansons de Robert Zimmerman (alias Bob Dylan), un concentré d’Amérique.

Les stars vieillissent aussi !

Enfin, troisième raison (il y en aurait plusieurs autres mais…), plus propre à la littérature sans doute, il s’agit d’un portrait d’homme sans fard. Bruce S. se livre ici beaucoup sur sa vie et sa personnalité, avec pudeur et, cependant, avec une réelle sincérité. L’épaisseur psychologique de cette autobiographie est, sans nul doute, une  de ses grandes qualités. Quand on est une star de ce calibre, il serait tentant de dévoiler deux ou trois petits défauts, quelques erreurs de vie, sans entacher la statue équestre. Parce qu’il a acquis une réputation d’auteur de chansons réalistes de grande qualité, il ne pouvait pas livrer un ouvrage insignifiant. Bruce sait choisir les mots, les angles d’attaque, souligner les défauts ou les qualités en peu de mots. Il a appliqué ce talent à se décrire lui-même, à tenter (et réussir) de dire qui il pense être au plus profond de lui-même. Je suis à peu près certain que la rédaction et la publication de ce gros livre ont eu des vertus thérapeutiques pour lui. Il se peut qu’il en ait aussi pour toi, lecteur. Car, à travers ce récit d’une vie où l’extraordinaire côtoie l’ordinaire, tu pourras, je le crois, retrouver un peu de toi. Cet homme qui doute, qui est submergé par le mal-être et y succombe par cycle, ce fils qui doit son psychisme compliqué à un père lui-même malade de ce côté-là, ce jeune homme qui se bat pour réaliser son rêve et finit par l’atteindre , se rendant compte par là-même que cela ne règle pas son problème intime, ce mari et ce père qui a voulu bâtir une famille solide et y est parvenu, ce chef de troupe qui a dû gérer des musiciens parfois incontrôlables et a finalement réussi à faire durer un groupe de légende près de 40 ans, c’est un peu chacun de nous, à notre niveau, dans nos succès et nos échecs.

Grand livre, fort bien écrit, grande chronique de l’Amérique de la seconde moitié du XXe siècle et beau portrait de groupe et d’homme, tout en finesse et vérité, Born to run est tout cela à la fois.

D’une guitare à l’autre, l’art de raconter des histoires reste le même

Mais, bordel, diraient les rockers, c’est aussi un putain de livre sur le rock, les guitares électriques, les virées en moto, les tournées triomphales et harassantes et les clichés que cette musique crée et véhicule. Car le rock n’est pas qu’une musique (comme la musique baroque ou la musique ethnique), mais un genre de vie, exactement comme le jazz. Si vous ne comprenez pas ce que cela signifie, voici encore une excellente raison de lire ce livre.

Vivre rock’n roll, c’est ce que Springsteen a très longtemps fait. Ainsi n’a-t-il pas eu de logement personnel ni payé d’impôts pendant de nombreuses années : il habitait chez des copains ou, longtemps dans une fabrique de planches de surf. A ce propos, le livre présente, en fin de volume, un livret photographique où l’on peut voir cette fabrique lors d’un concert. Un rocker vit dans l’instant, il ne s’installe pas dans la vie, il est toujours prêt à partir. C’est bien ce que l’on lit dans les années de jeunesse de l’auteur. Il hésita d’ailleurs longtemps avant de fonder une famille, car il était tiraillé entre la vie rock et le poids de l’hérédité irlando-italienne. Cependant, Bruce Springsteen n’avait pas tous les éléments de la panoplie du rocker. Il n’a pas usé des drogues multiples qui ont tué tant de ses confrères musiciens. Il a mis très longtemps à boire de l’alcool et en a usé avec pas mal de modération, sauf en quelques circonstances précises. Il avait peu de goût pour les grandes fiestas orgiaques qui forment la mythologie du rock. Bref, il avait les pieds sur terre. Ce qui ne l’a pas empêché de devenir une bête de scène et de se défouler comme un pur rocker. Mais, par exemple, il lui semblait inconvenant de briser une guitare électrique sur scène pour faire le show[3], car il savait que c’était le produit d’un travail long et coûteux. Rocker, oui, mais sous contrôle d’un héritage culturel de travailleurs modestes. Dans ce livre, l’amateur suivra avec intérêt sa progression de musicien et chanteur, et il comprendra qu’il s’agit d’un travail acharné, car le jeune homme n’était pas forcément le plus doué de son Etat. Il a toujours cru qu’il pourrait réussir dans la musique et a mis en œuvre tout le travail nécessaire : belle leçon de persévérance.

L’Amérique (lisez les Etats-Unis), est un pays sans histoire, si on le compare à notre vieille Europe, mais c’est le pays qui a le culte des Pères fondateurs[4]. Tout citoyen américain a en lui une  ou plusieurs références de Père qui l’aide à se construire. Les rockers ont leurs propre collection de Pères, à la genèse du rock et de leur vocation. Springsteen les évoque, pour sa propre histoire, au fil des chapitres. Il est d’abord un auditeur attentif de chanteurs peu ou pas connus en France : Ray Orbison, Phil Spector , Franck Sinatra et autres Les Paul. Il s’est nourri de leur clarté vocale et de la vie qu’ils mettaient dans leur interprétation. Il y revient souvent. Le choc du rock s’appelle bien sûr Elvis Presley, comme pour tout rocker blanc. Mais très vite, il est happé par le vrai père tutélaire, ce jeune songwriter juif, à la voix nasillarde improbable, mais dont la force des textes emporte tout : Rober Zimmerman, plus connu sous le pseudonyme de Bob Dylan. Qui, comme moi, a découvert Springsteen dès ses débuts, n’a pu qu’être frappé par l’influence dylanesque. Mais il avait assez de talent pour l’absorber et ne pas devenir un simple clone. Il cite aussi un des maîtres majeurs du rock et de la chanson de langue anglaise, peu connu pourtant dans le grand public, Van Morrison, irlandais taciturne, qui a fait des tournées avec Dylan, où ils partageaient l’affiche. Il paie aussi sa dette aux Rolling sStones, dont il pense qu’ils sont toujours sous-estimés en tant que créateurs. Bref, Le jeune Bruce a beaucoup écouté et a su faire son miel de fleurs très diverses, mais s’il fallait garder une influence décisive, ce serait celle de Dylan.

Springsteen et le E Street band en concert ( à droite Patti, sa femme, également chanteuse et musicienne)

De même, si vous voulez savoir ce qu’est véritablement un groupe de rock et en comprendre toutes les subtilités, ce livre sera un précieux viatique. Car Springsteen s’est d’abord vécu comme un leader de groupe. Guitar hero en premier lieu, puis, par la force des choses, chanteur. Il est devenu l’incarnation même du guitariste-chanteur de rock des années 1970 à 1990. Ce n’est qu’assez tardivement qu’il a assumé d’être un auteur-compositeur-interprète pouvant monter seul sur scène et faire ainsi des tournées. Mais ce sont, en réalité les deux faces du même bonhomme, qui a autant besoin du groupe soudé que de chanter seul. Il excelle dans les deux formes d’expression. Si, à la fin de ce livre, vous n’avez pas envie de vous précipiter pour écouter ou réécouter l’ensemble des disques de Springsteen, c’est que vous l’avez mal lu.

Pour clore cette chronique, je voudrais revenir sur l’homme Springsteen. « Nul ne guérit jamais de son enfance » a écrit et chanté Jean Ferrat. On le comprend fort bien à la lecture de ce livre si personnel. Le père Springsteen était psychiquement malade ; à la fin de sa vie, il sera diagnostiqué « schizophrène paranoïde ». Le portrait qu’en dresse son fils montre un homme souvent mutique et qui faisait peur à sa famille, non qu’il fût particulièrement violent, mais parce qu’il portait en lui ce malheur. Sans entrer dans les détails, l’auteur nous permet de saisir à quel point son enfance fut marquée par ce climat. Dès qu’il a pu, il voulu être indépendant et habiter hors de la maison familiale. Tout au long du texte, l’image et le comportement du père plane sur la vie du Boss (surnom de Springsteen dans le milieu du rock). Il a également cherché, dès qu’il a construit une famille, à éviter de reproduire un tel modèle. Il y a sans doute réussi, mais il n’a pas pu complètement éviter les dégâts psychiques de cette enfance et il luttera toute sa vie contre la dépression.

Bruce Springsteen et sa femme Patti, celle qui a su le rassurer et lui a donné trois beaux enfants

Enfin, il faut souligner un des paradoxes de l’homme. Il est né et a vécu son enfance dans un milieu très catholique (irlandais + italien = catholiques purs et durs). Mais cette religion, qu’il connaît parfaitement, n’a pas su le retenir ;  dès sa jeunesse il s’en est éloigné. Mais pas de Dieu. C’est là le paradoxe. Tout au long du livre, de petites indications prouvent qu’il n’est pas devenu athée, ni même agnostique, mais plutôt indifférent au culte. Il croit en Dieu, il lui arrive de le remercier ou de le supplier, au détour d’un récit. Finalement, il est comme la grande majorité d’entre nous ; il prie quand il est dans la mouise. Mais, dans les dernières pages du livre, il y a une très belle et courte scène. Elle clôt le dernier chapitre numéroté du livre. De temps à autre, il monte dans sa voiture et retourne parcourir les rues de Freehold – il est revenu habiter le New Jersey, mais plus à l’intérieur des terres. Il roule alors lentement et reprend les rues de son enfance ; il revient dans sa rue, mais la maison de ses grands-parents a été rasée, il n’y a qu’un emplacement vide près de l’église. Voici ce qu’il écrit :

« A l’ombre du clocher, alors que je me tenais là une fois de plus, à sentir l’âme ancestrale de mon arbre, de ma ville peser sur moi de tout son poids, les mots d’une prière me sont revenus. Je les avais psalmodiés tant de fois par cœur, sans y réfléchir, répétés indéfiniment, dans le sempiternel blazer-vert-chemise-ivoire-et-cravate-verte de tous les disciples malgré eux de Sainte-Rose. Ce soir-là, ces mots me sont revenus mais ils ne s’écoulaient pas de la même manière. Notre père qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié. Que ton règne vienne, que ta volonté soit fait, sur la terre comme au ciel. Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour, pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés, ne nous soumets pas à la tentation et délivre-nous du mal… pour les siècles des siècles, amen.

Je me suis battu toute ma vie, j’ai étudié, travaillé parce que je voulais entendre et savoir toute l’histoire, mon histoire, notre histoire, et la comprendre le mieux possible. La comprendre à la fois pour m’affranchir de ses effets nocifs, de ses forces malveillantes, et pour célébrer, honorer sa beauté, sa puissance – et être capable de bien la raconter à mes amis, à ma famille, et à vous. Je ne sais pas si j’ai réussi, et le diable n’est jamais loin, mais je sais que j’ai tenu la promesse que je m’étais faite, que je vous avais faite à vous. Cette histoire, je l’ai composé comme un service à rendre, une longue et sonore prière, mon tour de magie. J’espère qu’elle vous touchera au plus profond de votre âme, puis que vous en transmettrez l’esprit, j’espère qu’elle sera entendue, chantée et altérée par vous et les vôtres. Peut-être qu’elle vous aidera à renforcer la vôtre et à la rendre intelligible. Allez la raconter. » p. 617-618.

Ce sont les derniers mots du livre, juste avant un court épilogue. Avouez que c’est surprenant et qu’on n’attendrait pas cela pour clore la biographie d’un roi du rock. Bon, je vous laisse, je dois aller écouter The ghost of Tom Joad.

Jean-Michel Dauriac – Mai 2022


[1] Littéralement : « auteur de chansons » ; nous n’avons pas l’équivalenrt en frnaçais, sous cette forme concise d’un seul mot ; nous usons du mot composé « auteur-compositeur ».

[2] Il faut mentionner évidemment le superbe Chroniques de Bob Dylan, paru en 2005. Mais nous parlons là d’un songwriter qui a obtenu le Prix Nobel de littérature, n’en déplaise aux grincheux !

[3] Comme le faisait fréquemment un autre guitar hero, Pete Townshend, du groupe des Who.

[4] Les Pilgrim Fathers, puritains en exil, débarqués au Cap Cod en 1620 et fondateur de la colonie qui allait devenir Boston et, au-delà, toute l’Amérique blanche.

Leave a Comment

Une oeuvre à double face: sur Haendel l’Européen de Michèle Lhopiteau-Dorfeuille

Voici le cinquième opus de l’auteur consacré à un des grands maîtres de la musique occidentale, dite « classique ». Après Mozart, Bach, Beethoven et Schubert, c’est donc Haendel qui est l’objet de l’attention de cette musicologue épanouie.

Michèle Lhopiteau a créé un genre d’ouvrage, dont elle maîtrise maintenant parfaitement la construction. Ce qu’elle écrit ne relève pas de la biographie, genre dans lequel le résultat est souvent des énormes pavés exhaustifs et lassants que ne peuvent achever que des mordus ou des clients sous prescription, c’est-à-dire des étudiants. Ce n’est pas non plus une étude savante, musicologique au sens universitaire du terme, genre qui brille souvent par ses termes techniques abscons et ses études pour « happy few ». Il faut donc user du terme « essai musical » pour être le plus clair possible. Le genre de l’essai laisse à son auteur une grande latitude, tant dans le choix de ses thèmes que dans la forme littéraire, et c’est bien ce qui convient à notre auteur (-e ou autrice ?). Je reviendrai ci-dessous sur le choix des thèmes. Quant à la forme, elle est un savoureux mélange de musicologie jamais pédante – ce qui est déjà un exploit -, de considérations biographiques et d’analyses musicales, sans oublier les anecdotes personnelles et les petits jugements personnels glissés au passage, comme ça, un peu incognito. Le tout donne des ouvrages faciles à lire, que l’on a envie de poursuivre et dont on se souvient avec plaisir. C’est le cas de cet opus, comme des précédents (dont j’ai assuré aussi des chroniques au temps de leur parution). Les chapitres sont bien dosés et de longueur raisonnable (à l’exception des deux gros morceaux sur les opéras et les oratorios). Bref, c’est d’une lecture aisée.

Un autre atout de ces ouvrages est la qualité du livre en lui-même : ce sont de beaux objets, bien réalisés, avec des polices de caractères qui facilitent la lecture et une vraie couverture assez rigide, avec rabats. Ces rabats protègent les deux CD qui accompagnent la lecture. On dispose ainsi de 54 extraits d’œuvres éclairant la lecture. C’est un atout absolument capital et c’est aussi ce qui justifie le prix élevé (33€) du livre. Il faut ajouter que, dans cette réalisation, l’éditeur et l’auteur ont intégré 48 Qrcodes, renvoyant l’heureux possesseur d’un smartphone Androïd ou d’un Iphone de Apple, vers des extraits disponibles sur internet – enfin, quand vous avez passé la pub inévitable ! -, preuve tangible de modernité. N’ayant pas un de ces merveilleux appareils[1] qui changent la vie et bousillent les oreilles et le cerveau à long terme, je ne puis rien dire de ces carrés magiques, mais ils sont là et fonctionnent, Alléluia ! Les deux CD fournissent à eux seuls suffisamment de références pour approcher la création haendélienne, d’autant plus que, comme pour chaque volume, le choix est très bien fait.

L’essai est un genre littéraire qui suppose deux faits liés entre eux. Il s’agit, d’abord, d’une tentative d’aborder un sujet sous un ou plusieurs angles qui ne prétendent pas couvrir l’ensemble du problème, mais obéir à ce que l’on nomme pompeusement une problématique. L’auteur est le seul maître à bord et nul ne peut lui reprocher ses choix. Ensuite, l’essai est subjectif, présente une thèse et la défend : ce n’est pas un ouvrage scientifique neutre, même si nombre d’essais sont devenus des références sur leur sujet. Le livre de Michèle Lhopiteau-Dorfeuille correspond parfaitement à cette définition.

Les angles d’attaque de ce Haendel l’Européen sont, à mon avis, au nombre de trois. Le premier, qui aura le dernier mot (la conclusion est faite sur cette idée démontrée), est contenu dans le titre : Haendel fut un musicien que l’on dirait cosmopolite pour son époque, voyageant et connaissant bien l’Europe occidentale, ce qui était rare en son temps. Le second angle de vue concerne sa vie de musicien : l’auteur veut prouver, et y parvient parfaitement selon moi, que Haendel n’a pas été du tout ce musicien « de cour » que l’on décrit généralement. Il fut toute sa vie un créateur indépendant, même s’il était très apprécié de la cour de Londres et qu’il composa de nombreuses œuvres pour des événements royaux. Le troisième et dernier point de vue soutenu est celui de ses goûts musicaux. Pour l’auteur, la vraie passion de Haendel fut, toute sa vie, l’opéra italien. Et je dois dire que la démonstration est claire et indubitable. Et pourtant c’est la partie la moins connue de son œuvre et la moins jouée de nos jours, même si les nombreux opéras italiens qu’il a composés ont été exhumés depuis le milieu du XXe siècle.

A partir de ces trois points de vue, Michèle Lhopiteau tresse son travail, parfois en les mêlant tous, parfois en s’attachant à l’un ou l’autre. Les voyages et séjours à l’étranger de Haendel sont évoqués en début d’ouvrage, avec précision et posent ainsi l’importance de l’Italie, où il séjourné quatre années et composé de nombreuses œuvres pour le public de ce pays. Il en gardera donc toute sa vie la passion de cette musique d’opéra et la mettra en œuvre tant que cela sera possible, même s’il n’a pu éviter son déclin et passer alors à la composition d’ouvrages anglais – langue qu’il parla toute sa vie avec un fort accent teuton –  et d’oratorios. L’auteur établit bien la chronologie des compositions qui font apparaître des périodisations nettes dans la vie du compositeur. Haendel, qui demanda et obtint la nationalité anglaise à la moitié de son existence environ, resta pourtant fondamentalement un saxon. Cela ne l’empêcha pas de prendre très glorieusement la succession de Purcell, sans aucun titre officiel, comme grand compositeur des souverains. Mais cette tâche ne le rendit jamais dépendant de la Cour et c’est avec ses autres compositions qu’il gagna très confortablement sa vie. Il a cependant le très rare privilège d’être enterré à Westminster, près des puissants de ce royaume.

C’est, évidemment, l’analyse musicale et la thèse de l’auteur sur le tropisme opératique italien de Haendel qui est la plus originale. Il faut dire que ce n’est pas du tout l’image officielle de ce compositeur, identifié d’un côté à ses musiques officielles (Watermusic ou autres fêtes royales) et de l’autre au prodigieux oratorio Le Messie. Il aurait donc composé uniquement des musiques circonstancielles et des oeuvres chantées de type oratorio, principalement à base biblique. C’est évidemment très réducteur et le lecteur de cet ouvrage ne pourra plus du tout adhérer à ces clichés. Haendel a composé de la musique instrumentale variée, tant pour le clavecin, dont il était un joueur émérite, que pour des petites ou grosses formations, accordant une place importante aux vents. Il est l’inventeur du concerto pour orgue. On peut donc dire qu’il a touché, avec une égale réussite à tous les genres connus à son époque. Mais, selon Michèle Lhopiteau, sa vraie passion, depuis la jeunesse est l’opéra italien, qui régnait, au début du XVIIIe siècle sur l’Europe. Il aurait composé sa première œuvre de ce type à 18 ans, quand il était claveciniste à Hambourg. Son long séjour en Italie l’a amené à composer une belle série d’opéras sur des livrets en italien, dont certains écrits par des prélats de haut rang. Lorsqu’il quitta ce pays pour revenir en Allemagne puis s’établir à Londres, il garda cette passion et écrivit une collection pléthorique d’opéras italiens, chantés par des divas et chanteurs enrôlé à prix d’or pour venir en Angleterre. L’auteur en recense 42 de sa composition ! Ces œuvres connurent, pour la plupart, un grand succès public à Londres et firent sa fortune. Mais la mode passa et vers 1750 l’opéra italien cessa d’intéresser les Anglais. Haendel s’adapta, mais puisa dans ce corpus énorme d’airs et de chœurs pour les réemployer dans ses œuvres anglaises : ainsi Le Messie est une grand œuvre de recyclage des arias italiennes antérieures. Il faut souligner un des caractères forts que l’auteur dégage : la qualité extraordinaire de mélodiste de ce compositeur ! Sans en connaître les titres, nous connaissons en effet pas mal d’airs de sa plume que le cinéma ou la télévision, voire la publicité ont repris. De ce point de vue, les titres des deux CD sont exemplaires, et l’on se trouve plus d’une fois à chantonner ces airs qui nous reviennent.

Est-ce à dire que ce livre est parfait ? Eh bien, non ! Si l’ensemble nous conquiert et atteint son but, je ferai un reproche double. Les chapitres 6 et 10 sont trop longs et finissent par lasser  même le lecteur bien disposé, comme moi. En fait, ces deux chapitres souffrent du même défaut pour la même raison. Le chapitre 6 est titré L’opéra italien : la passion de toute une vie et le chapitre 10 Les 18 oratorios de Georges Frédéric Haendel., soit les deux formes les plus aimés de Haendel. Michèle Lhopiteau a été victime à la fois de sa passion et de l’abondance de ses sources. C’est un risque permanent quand on fait de la recherche. Elle avait visiblement rassemblé une somme d’informations sur ces deux genres et s’est trouvée, au moment de la rédaction, dans l’impossibilité de faire des choix et d’éliminer des informations qui lui semblaient capitales. Mais l’accumulation linéaire de présentation de ces opéras et oratorios aboutit à une lassitude, car c’est toujours selon le même schème que cela s’effectue. Il s’agit donc d’un double problème : celui du tri des données et de la variation des présentations, les deux allant ensemble. Si elle avait éliminé certains opéras et s’était concentrée sur les plus marquants, on aurait évité la répétition à l’identique qui provoque l’ennui. D’autre part, je reste persuadé qu’il vaut toujours mieux une approche thématique qu’une approche linéaire chronologique. Il y avait quelques grands thèmes qui s’imposaient : le problème des chanteurs et chanteuses, les salles et structures où faire jouer ces opéras, le financement et les recettes, et enfin les oeuvres elles-mêmes, qu’on aurait pu évoquer sous quelques points communs, comme l’imbécilité des livrets et leur absurdité, la technique de Haendel (arias et chorus) et son art de la composition – et parfois de la reprise de travail d’autres compositeurs ! Une présentation sur cette base aurait été nettement plus dynamique. On pouvait adopter un plan du même type pour les oratorios, dont la présentation souffre du même défaut que les opéras italiens.  On aurait par contre bien apprécié une liste des opéras italiens et des oratorios dans les annexes. C’est ici le seul reproche majeur que j’ai à faire sur ce livre. En cas de réédition, je ne peux que conseiller à l’auteur de reprendre ces deux chapitres. Elle sait parfaitement faire cela, car elle a mis en œuvre cette démarche dans son chapitre 11 où elle compare Bach et Haendel.

Ce cinquième volume est donc une belle réussite et vient augmenter une collection de grande qualité qui mérite d’être dans la bibliothèque de tout mélomane ou de tout individu curieux.

Jean-Michel Dauriac – mars 2022


[1] Je suis resté au Blackberry avec son clavier physique et sa 3G+, c’est dire mon archaïsme coupable !

Leave a Comment

Ne jamais redescendre du Mont

(éloge de Laurent Voulzy)

Nous le savons tous : les programmes de télévision gratuite sur la TNT, lors des vacances de Noêl sont particulièrement indigents et parfois indignes, lors même que les chaînes devraient offrir de la qualité en ces jours car le public disponible est nombreux. Au lieu de quoi ils recyclent les téléfilms américains de Noël (aux Etats-Unis c’est un genre reconnu) les plus mauvais, où le doublage est exécrable et où la guimauve coule à flot, laquelle guimauve n’a absolument rien à voir avec l’amour du Christ qui est la racine de Noël, il faudrait le dire aux Américains, eux si religieux, mais pas toujours très éclairés. Les bêtisiers se multiplient, ce qui en dit long sur le public que l’on vise, les rétrospectives nullissimes s’additionnent et les rediffusions usées jusqu’à la corde s’enfilent comme des perles (on appelle ça des « films cultes » pour justifier cette pratique insupportable de mépris). Bref, il faut être paraplégique et grabataire pour regarder la télévision durant ces vacances.

Alors ce mercredi soir du 29 décembre lorsque j’ai vu que France 4 diffusait le concert de Laurent Voulzy donné dans l’abbatiale du Mont Saint-Michel, je me suis dit que nous allions peut-être avoir une soirée de qualité. Et j’avais raison. Bien évidemment, le cadre grandiose de ce concert n’y est pas pour rien. Le lieu a une grandeur qui en impose depuis dix siècles. Mais les murs ne font pas tout et on pourrait y subir une prestation médiocre ou décalée. Or, Voulzy a une sensibilité spirituelle qu’il évoque avant le concert et ressent la solennité habitée des lieux de culte, tels cathédrales, églises ou monastères. Son concert en sera la profonde et magnifique démonstration. A l’écoute des titres présentées, il est facile de se rendre compte que la spiritualité et la bienveillance y sont récurrentes. Ce concert dégage une sérénité que le public et les artistes ressentent et partagent, et qui parvient au téléspectateur. L’habillage musical est réduit mais fort suffisant : une harpiste- guitariste- choriste-chanteuse, un pianiste-claviériste expérimenté et la guitare de Laurent Voulzy, qui est un très bon instrumentiste, il en fait discrètement la démonstration ici. Il mélange à son répertoire quelques titres forts connus, dont deux grands succès de Simon & Garfunkel, une belle version du célèbre Amazing grace. Une chorale viendra épauler les trois artistes en seconde partie du concert, mettant en évidence la superbe acoustique du lieu, sublimée, par ailleurs par des jeux de lumière qui jouent avec l’architecture gothique. L’ensemble donne un véritable spectacle complet, d’autant plus qu’interviendra un bagad local sur un morceau. Nul n’avait envie que cela prenne fin. Les lumières de scène éteintes, nous nous sentions comme en apesanteur. En tout cas aucune envie de redescendre du Mont, mais celle de prendre demeure ici pour conserver la grâce partagée. Merci Laurent pour ces instants précieux que rien ne peut égaler.

Mais la suite du programme de France 4 avançait et un autre concert était programmé. Comme il n’y avait pas le nom de l’artiste sur mon journal-télé, je suis resté devant l’écran. C’était Gaetan Roussel, ex-membre du groupe Louise Attaque et auteur-compositeur reconnu dans la profession. C’était un bon concert de chanson teintée de rock, avec de jeunes musiciens talentueux et appliqués. Mais la grâce n’était pas là, seulement les décibels et la technique. Au bout de deux morceaux j’ai éteint la lucarne bleue pour ne pas perdre la joie du Mont. Nous étions donc bien redescendus sur le plancher des vaches, dans la banalité quotidienne.

Cette expérience m’a rappelé une autre histoire, bien plus ancienne, qui se trouve dans les trois Evangiles de Matthieu, Marc et Luc, que l’on appelle les synoptiques en théologie. La version de Marc 9 : 2-10 est celle que je préfère, car elle est ramassée et précise.

« 9.2

Six jours après, Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean, et il les conduisit seuls à l’écart sur une haute montagne. Il fut transfiguré devant eux;

9.3

ses vêtements devinrent resplendissants, et d’une telle blancheur qu’il n’est pas de foulon sur la terre qui puisse blanchir ainsi.

9.4

Élie et Moïse leur apparurent, s’entretenant avec Jésus.

9.5

Pierre, prenant la parole, dit à Jésus: Rabbi, il est bon que nous soyons ici; dressons trois tentes, une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie.

9.6

Car il ne savait que dire, l’effroi les ayant saisis.

9.7

Une nuée vint les couvrir, et de la nuée sortit une voix: Celui-ci est mon Fils bien-aimé: écoutez-le!

9.8

Aussitôt les disciples regardèrent tout autour, et ils ne virent que Jésus seul avec eux.

9.9

Comme ils descendaient de la montagne, Jésus leur recommanda de ne dire à personne ce qu’ils avaient vu, jusqu’à ce que le Fils de l’homme fût ressuscité des morts. »

Le texte est ici donné dans la version de Louis Segond 1910, la Bible de référence de nombreux protestants, pour sa fidélité au texte original.

Mon but n’est pas faire un commentaire de ce texte, mais de le mettre en comparaison avec ce que j’ai décrit plus haut. Le verset 5 montre Pierre ayant le même ressenti que celui que j’ai évoqué à propos du concert de Laurent Voulzy. Il veut demeurer sur la montagne, car il vient d’y vivre un moment exceptionnel d’intensité et de beauté pour un Juif de son temps. La tentation est forte, quand on est dans un grand bonheur de vouloir le faire durer, car nous savons tous qu’il est fugace. Pierre n’y échappe pas plus que moi. Car le réel nous rattrape en bas. Dans le cas musical, c’était Gaetan Roussel – dont j’aurais sans doute apprécié le concert dans d’autres circonstances -, pour Jésus c’est le retour à la demande de guérison et à la faiblesse spirituelle de ses disciples restés en bas (lire Marc 9 : 14-29).

Loin de moi l’idée de laisser croire qu’il ne peut y avoir de tels moments d’extase que dans le religieux. Le sublime existe dans la vie terrestre, et il faut savoir y être sensible. Le domaine religieux offre sans doute plus d’opportunités de tels instants par la présence de la transcendance et donc, du surnaturel. Mais tout humain peut vivre et ressentir cela, à condition de se laisser envahir par la grâce qui suspend le cours du temps pour un moment.

Je vous souhaite beaucoup de temps de grâce en 2022 et au-delà.

Jean-Michel Dauriac 30 décembre 2021

Leave a Comment