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Le Blog à Jean-Mi ! Posts

Nous sommes les enfants du jour – Méditation de sortie de l’Arche n° 16

La version audio de cette méditation est ici:

Les enfants du jour – JM Dauriac – 2021

Je crois à la vocation chrétienne, au sens de ce mot que nous avons étudié à propos d’Abraham. Nul ne peut affirmer être du Christ sans y avoir été appelé d’une manière ou d’une autre. Paul parle de « vocation céleste » à propos des chrétiens, en Ephésiens 4 : 4 :

« Il y a un seul corps et un seul Esprit, comme aussi vous avez été appelés à une seule espérance par votre vocation ; » (version Segond)

Cette vocation, pour laquelle, comme Abram, nous n’avons aucun mérite personnel nous met dans une position particulière, que la Bible appelle le « salut ». C’est à propos de cette position que nous allons méditer.

Lecture : 1 Thessaloniciens 5 :4-8.

« 4  Mais vous, frères, vous n’êtes pas dans les ténèbres, pour que ce jour vous surprenne comme un voleur ;

5  vous êtes tous des enfants de la lumière et des enfants du jour. Nous ne sommes point de la nuit ni des ténèbres.

6 ¶  Ne dormons donc point comme les autres, mais veillons et soyons sobres.

7  Car ceux qui dorment dorment la nuit, et ceux qui s’enivrent s’enivrent la nuit.

8  Mais nous qui sommes du jour, soyons sobres, ayant revêtu la cuirasse de la foi et de la charité, et ayant pour casque l’espérance du salut. » (version Segond)

Au verset 1 de ce même chapitre, Paul déclare à ses correspondants que le « jour du Seigneur viendra comme un voleur dans la nuit ». C’est cela que nous retrouvons, au verset 4, lorsqu’il parle de « ce jour ».

« Le jour du Seigneur » dont il est question est un élément de la fin des temps, selon la terminologie du Nouveau Testament. Paul vient d’expliquer aux Thessaloniciens ce qu’il a compris de ce jour de résurrection : relisez 1 Thessaloniciens 4 : 13-18. Une première différence apparaît ici.

Le chrétien ne doit pas être surpris par ce jour. (verset 4).

L’image du voleur nocturne, toujours actuelle, suggère deux faits : d’abord la présence masquante de la nuit, qui cache hommes et choses, puis l’effet de surprise, car la nuit est le temps du repos et du calme. Toute irruption suscite à la fois la stupeur et la peur (voir méditation 15). Mais le croyant est prévenu qu’il y aura un « jour du Seigneur » et le croit fermement, et il l’attend, mieux, il l’espère. Par contre, « l’insensé », selon la Bible, lui, n’y croit pas. C’est donc pour lui une surprise effrayante. Vous noterez le contraste « jour du Seigneur » et « voleur dans la nuit ». Ce contraste arme tout le passage que nous avons lu. Paul manifeste cela en faisant usage du mot « ténèbre », comme caractéristique de ceux qui sont surpris.

La première différence est donc dans l’attitude face au « jour du Seigneur ». Ceux qui ne croient pas sont dans les ténèbres, ils ont refusé d’être éclairés, ils seront donc sans défense face au voleur nocturne, comme ils seront démunis en face du Seigneur. La seconde différence complète cette première distinction.

Enfants de la lumière et du jour (verset 5).

Ce verset contient de fait une double affirmation. La partie a est confirmée par la partie b. Deux couples antithétiques apparaissent ainsi : lumière/ténébres et jour/nuit. S’agit-il d’une répétition à fins pédagogiques ? Ce n’est pas rare chez Paul. Mais on peut aussi y voir deux aspects complémentaires. La lumière et les ténèbres renvoient à un aspect plus individuel. Il faut alors revenir au prologue de l’Evangile de Jean.

Les versets 5 et 9[1] définissent le rôle de la lumière : luire et éclairer. Luire, c’est être un point de repère, un espoir. Eclairer, c’est, dans la terminologie de Jean, ouvrir les yeux de l’homme. Or, cette lumière a un pouvoir extraordinaire dévoilé par les versets 12 et 13[2] : permettre de « devenir enfants de Dieu ». Donc lorsque Paul parle au verset 5 de notre texte des « enfants de lumière », nous pouvons le remplacer par «  enfants de Dieu ».

Faut-il séparer les ténèbres de la nuit ? Oui. Si nous voulons être prosaïque, nous pouvons remplacer « être dans les ténèbres » par « être dans le noir ». On peut être dans les ténèbres en plein jour, dans une grotte ou un local clos. Les ténèbres relèvent du particulier, la nuit du général et, bien sûr, il en est de même pour la lumière et le jour.

Etre un « enfant du jour », c’est demeurer dans un état où la lumière est partout. Elle ne luit plus et elle n’éclaire plus seulement dans les lieux de ténèbres. L’état normal est la pleine lumière. Le chrétien a comme état normal cette clarté qui l’entoure. Et même s’il est dans un lieu de ténèbre – je pense ici à une épreuve, un danger, une situation de détresse – la lumière luit pour l’éclairer. Il a à la fois le jour et la lumière. Par opposition ceux qui ne sont pas enfants de Dieu ont à la fois la nuit globale et des ténèbres particulières.

Cette destination conduit à des comportements également opposés.

Veiller dans la sobriété (versets 6 et 7)

A nouveau ici, Paul joue sur deux versets en opposition. Il analyse deux états distincts : le sommeil et l’ivresse.

Pour le croyant, c’est le verset 6 qui donne la conduite à tenir. Il s’agit de ne pas dormir. Nous savons que le sommeil est dans la Bible l’image de la mort. Le sommeil évoque ici une mort spirituelle. C’est un état qui nous prive de fait de la lumière et du jour. Paul nous encourage à veiller et à rester sobre. Il faut relire le récit de Gethsémané, en Matthieu 26 : 36-46, et s’arrêter sur le verset 41 :

« 41  Veillez et priez, afin que vous ne tombiez pas dans la tentation ; l’esprit est bien disposé, mais la chair est faible. » (Version Segond)

Les disciples dorment dans la nuit où Jésus est livré. Ils n’ont pas saisi la lumière. Paul peut nous encourager à ne pas dormir, car la résurrection a eu lieu et la lumière a lui, d’abord pour les disciples, puis pour tous les hommes.

La sobriété est un état de contrôle et de vigilance ; celui qui est sobre doit lutter contre la tentation de la boisson ou de toute autre stimulation ou drogue.

L’incroyant se laisse aller dans les paradis artificiels (l’inverse du verset 7). Il va à la facilité. L’ivresse pousse au sommeil. Spirituellement, toutes les inventions de l’homme pour ne pas faire face à la seule grande question existentielle du sens de la vie, sont des ivresses. Elle le maintiennent dans la mort de l’esprit au sein d’un monde sans lumière. La grande illusion du monde et de la civilisation a toujours été de masquer cette nuit par une  fausse lumière frelatée que seule l’ivresse permet de supporter. Le jour et la nuit sont bien deux états spirituels que tout oppose et ceux qui y vivent ne sont pas identiques.

L’espérance du salut

Paul conclut cet enseignement par un encouragement à mener le bon combat. Dans la première lettre à Timothée, nous trouvons trois fois cette injonction à mener « le bon combat ». Retenons 1 Timothée 6 :12 :

« 12  Combats le bon combat de la foi, saisis la vie éternelle, à laquelle tu as été appelé, et pour laquelle tu as fait une belle confession en présence d’un grand nombre de témoins. » (version NBS)

Ce combat se mène avec des instrument de protection, car c’est une lutte, parfois un corps à corps. La cuirasse de la foi nous protège des coups de l’adversaire, des flèches de l’incrédulité, du mensonge, de la haine…

Et c’est l’espérance qui coiffe notre tête, le lieu de notre intelligence et de notre raison. Il nous faut garder notre pensée dans la logique du salut offert par Christ.

Quel beau titre que celui d’« enfant du jour » ! Sachons en apprécier à la fois les privilèges que personne ne peut nous retirer et les devoirs qui l’accompagnent : la veille dans la sobriété.

Jean-Michel Dauriac


[1] « 5   La lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont point reçue. » « 9  Cette lumière était la véritable lumière, qui, en venant dans le monde, éclaire tout homme. » version Segond.

[2] « Mais à tous ceux qui l’ont reçue, à ceux qui croient en son nom, elle a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu,

« 13  (1-12) lesquels sont nés, (1-13) non du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu. » version Segond

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Guerre à la bêtise déguisée en pensée progressiste

Je partage avec vous, lecteurs, cet article du Figaro . Il me semble parfaitement illustrer deux faits majeurs :

  • L’Europe a complètement échappé aux Européens et ce sont des hors-sols qui décident sans aucun mandat ce qui doit être pensé et dit dans ce cadre pseudo-démocratique. Moi qui ai beaucoup aimé l’idée d’Europe, je ne puis adhérer à celle-ci.
  • Le cancer de la pensée diversitaire agit partout. Comme chrétien je ne puis accepter ce refus de prendre en compte l’histoire longue du continent. Allez donc voir comment les musulmans ou les bouddhistes parlent chez eux, et vous verrez à quel point nous nous suicidons spirituellement. Comme intellectuel, je ne peux pas accepter que des idées totalement ascientifique – je parle ici du genre érigé en seul critère – et sans fondement sociologique réel puissent faire la loi dans une quelconque administration. C’est pourtant le cas à Bruxelles et dans pas mal de nos départements universitaires où résident des Che Guevara du stylo.

Nous ne pouvons pas rester muets et assister ainsi à la démolition –pardon, déconstruction – de notre civilisation bi-millénaire par des ignares aveuglés. Il faut parler, faire savoir au peuple ce qui se joue dans son dos, car il est l’objet haï de ces penseurs de pacotille.

Le combat pour l’égalité et la dignité est au cœur de l’humanisme et du message de Jésus ; arrêtons de confondre les Eglises, boutiques humaines livrée à tous les errements, et le message évangélique, véritablement universel et porteur d‘amour et non de haine putride comme toute cette pensée venue d’outre-atlantique où elle fait déjà des ravages. Nous ne sommes pas l’Amérique et nous ne voulons absolument pas lui ressembler. Alors agissons en conséquence !

Article publié dans l’édition du 1er décembre du Figaro

Noël, Marie… Ces mots « tabou » de laCommission européenne

Afin de «refléter la diversité », la commissaire à l’Égalité a proscrit

une liste de termes dans un guide interne. Face à l’émotion,

remontée jusqu’au Vatican, elle a décidé de retravailler son livret.

STÉPHANE KOVACS ET ANNE ROVAN

DISCRIMINATIONS, «Mesdames et mes­sieurs», « Noël », ou encore le prénom «Marie>’, voilà qui ne fait pas très «’in­clusif»… Dans le but de «refléter la diver­sité » et de lutter contre « les stéréotypes profondément ancrés dans les comporte­ments individuels et collectifs», la Com­mission européenne vient de publier un guide interne «pour une communication inclusive». Avec, listés dans des tableaux, toute une série de termes à « éviter» pour ne froisser personne.

«Annuler la dimension chrétienne de notre Europe»?, s’est ému le cardinal Pietro Parolin, Secrétaire d’État du Saint-Siège. Le document, dévoilé par le quoti­dien italien II Giornale, a ému jusqu’au Vatican. Face aux « inquiétudes » susci­tées par ce guide, concède son auteur, la commissaire européenne à l’Égalité, He­lena Dalli, fait marche arrière: dans un communiqué ce mardi, elle a annoncé avoir décidé de «retravailler» le livret, qui ne serait «pas encore abouti».

Dans un tweet publié le 26 octobre, la commissaire maltaise posait pourtant, brochure en main, «fière de lancer» ces consignes rédigées en anglais, destinées « à tous les collègues de la Commission» pour que « chacun soit reconnu dans tous nos supports, indépendamment de son sexe, de sa race ou de son origine ethnique, de sa religion ou de ses convictions, de son handicap, de son âge ou de son orientation sexuelle». Selon nos informations, de courtes formations d’une heure trente, dispensées aux fonctionnaires des diffé­rentes directions générales de l’institu­tion, devaient d’ailleurs commencer la semaine prochaine.

« Notre communication ne doit jamais présumer que les personnes sont hétéro­sexuelles, s’identifient avec le genre attri­bué à leur naissance, ou s’identifient de manière binaire», souligne le guide de la Commission. Évitez donc d’évoquer « les deux sexes» ou de débuter un dis­cours par « Mesdames et messieurs», re­commande-t-il, « de manière à ne pas invisibiliser les personnes intersexes ou queers». Même « le terme « homosexuel » peut être considéré comme offensant » parce qu’il «s’inscrit dans une optique médicale et qu’il est parfois utilisé par des militants « anti-gay »». Pour des enquêtes requérant un titre, un genre, incluez des options non-binaires, enjoint le tex­te: «féminin», «masculin », «non-bi­naire», «préfère ne pas dire ». Écartez aussi « l’utilisation de « M. » ou « Mme » basé uniquement sur le sexe assigné à la naissance: en cas de doute, utilisez « Mx » ». Ne demandez pas quel pronom une personne «préfère», insiste encore le document: « Cela présumerait que l’identité de genre est une préférence per­sonnelle, ce qu’elle n’est pas. »

« Prénom » ou « nom d’usage » plutôt que « nom de baptême » « Noël » l’a échappé belle. Dans cet aper­çu du nouveau manuel de savoir-vivre au sein de l’Union européenne, si on a encore le droit de prononcer ce mot, il faut l’entourer de mille précautions in­clusives. Car faire référence à des fêtes chrétiennes serait «supposer que tout le monde est chrétien». Au lieu de dire « la période de Noël peut être stressante», la Commission propose curieusement «la période des vacances peut être stressan­te». Même s’il semble possible, com­prend-on, de rajouter «pour ceux qui fê­tent Noël, ou Hanoukka». « Utilisez les termes « prénom » ou « nom d’usage » plu­tôt que « nom de baptême »», recomman­de-t-elle encore. «Dans les histoires, ne choisissez pas de prénoms typiques d’une religion». Et d’illustrer par cet exemple: au lieu de « Maria et John », parlez plutôt de «Malika et Julio».

Pour prendre en compte «les apatri­des » et «les immigrants », la Commis­sion préconise de ne pas employer le terme «citoyen ». Il s’agit aussi de «fai­re attention aux connotations négatives de certains termes »: plutôt que de la « colonisation de Mars», il serait préférable d’évoquer « l’envoi d’humains sur Mars »…

La semaine dernière, Helena Dalli avait déjà « interpellé fortement » la mi­nistre déléguée chargée de la Citoyen­neté, Marlène Schiappa, en recevant des représentants d’une association de jeunes musulmans. La discussion avait porté sur les «défis rencontrés en raison des stéréotypes, des discriminations et de la haine». C’est cette association, le Fe­myso, que la ministre a qualifiée de «faux nez de l’islamisme», qui est à l’origine de la campagne – finalement retirée – du Conseil de l’Europe sur la « liberté dans le hijab».

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Un des plus grands disques de chanson française a 50 ans !

J’avais 17 ans, cette année là (ce n’est pas le début d’une chansons, encore que…) et j’étais entre la première et la terminale. J’aimais déjà le rock, mais j’adorais encore plus la chanson française depuis qu’un certain Jacques Brel était entré dans ma vie par les oreilles. Quelques années auparavant (c’était en 1968 je crois), un disque était sorti, avec une couverture en noir et blanc, un visage un peu buriné en gros plan et en haut, écrit, en style manuscrit « Serge Reggiani ».

Une véritable bombe pour moi et pour quelques copains de la même bande. Une voix unique, une diction parfaite, et un choix de chansons impeccables, d’auteurs-compositeurs très divers. Ce jour-là Reggiani est entré dans mon cœur et mes tripes et n’en est jamais sorti. Je l’ai suivi jusqu’à sa mort, et je l’écoute très régulièrement. C’est lors d’une de ces réécoutes récentes que j’ai pris conscience que, si le disque parfait existe, je venais de l’écouter. Ce disque n’a pas de titre, mais depuis, on a pris l’habitude de l’appeler Rupture, du nom de la première chanson de la face A du 33 tours. Car je vous parle d’un temps ou la musique s’écoutait avec des galettes de vinyle de plus ou moins grand diamètre qui tournaient à plus ou moins grande vitesse sur des machines qu’on appelait souvent tourne-disques  – ce qui est bien mieux que l’affreux pick-up que certains employaient ou emploient encore. Les disques s’usaient à force d’être écoutés et s’emplissaient de petits craquements, voire de sauts brutaux selon leur état et les chocs subis. Dans cet album, Reggiani chante, à un moment : « J’écoute Edith sur un phono, Par hasard un disque en mono, La chanson est de Marguerite » (Edith). Pour nous cette phrase était aussi rétro que celles que je viens d’écrire au-dessus, car nous ne savions plus ce qu’était un phonographe et ses lourdes galettes de cire noire. Aujourd’hui je possède ce disque en CD et en version MP3, mais c’est le vinyle que je préfère encore ; d’abord pour l’objet, une vaste pochette ouvrante, à l’intérieur de laquelle on a pu imprimer tous les textes des 10 chansons de l’album, en caractère qui ne demandent pas un microscope pour être lus, comme dans les livrets de CD. On peut donc se régaler de la forme du poème en l’écoutant, puis en le relisant.  Et puis, les photographies ! Celle de la couverture est superbe, elle dit tout de la complexité de cet homme, dans des couleurs assez sombres. Celle de l’intérieur est un magnifique portrait où on devine l’espoir dans les yeux de Serge. Rien à voir avec les miniatures des CD ! (Remarquez que c’était encore plus ridicule dans le cas de la cassette audio, un support encore plus petit !)

Mais la véritable émotion vous saisit quand la pointe de votre diamant aborde le premier morceau, Rupture. Le texte est très long et nous emporte sans retenue. Il est signée Jean Dréjac, un grand parolier de cette époque-reine du texte. Il faudrait le citer en entier, mais je vais donner ce quatrain que je trouve sublime :

Il faut être artiste

Jusqu’au bout des doigts,

Pour sculpter des joies

Quand la chair est triste

Sur ce texte envoutant éminemment triste, Michel Legrand a posé une de ses très grandes musiques, à base de piano, sobre et entêtante. L’alliage du texte et de la musique est parfait, à un point d’incandescence que tout auteur-compositeur rêve un jour d’atteindre. Mais ce qui rend cette chanson encore plus grande, c’est l’interprétation magistrale de Reggiani. Il joue véritablement cette rupture, avec toutes les armes de sa voix et de sa sensibilité. Qui peut dire mieux que cela la fin d’une histoire d’amour :

Avec en secret

L’immense regret

Que cette aventure,

Ce moment parfait,

Soit déjà défait,

Et que rien en dure.

Le ton est donné : ce sera un album irréprochable, un sommet de la chanson à texte, comme on disait alors – en écoutant le tout-venant actuel de la chanson française, je mesure la valeur de cette expression un peu passéiste. Jean Dréjac cosigne avec Michel Legrand trois autres titres : Comme elle est longue à mourir ma jeunesse, Dans ses yeux et Edith .  Legrand compose par ailleurs un autre titre, La putain, qu’écrit Jean-Loup Dabadie. On ne dira jamais assez à quel point Michel Legrand était doué pour la composition et savait s’adapter à tous les styles en gardant le sien. On oublie qu’il a commencé sa carrière de compositeur de chansons avec un jeune auteur toulousain qui ne voulait pas chanter, mais qui a dû s’y résoudre car personne ne voulait de ces titres, Claude Nougaro. Legrand a la qualité très rare de pouvoir passer de la variété au jazz ou au classique en gardant la même inventivité et exigence. Sur cet album il est le compositeur de la moitié des chansons et cela pèse beaucoup dans l’ambiance et la qualité du disque, car il signe les arrangements et dirige les titres qu’il a composés.  On retrouve également Jacques Datin, très célèbre compositeur de chansons à l’époque et fidèle complice de Reggiani jusqu’à sa mort (il meurt en 1973, à seulement 53 ans). Datin a beaucoup fait tandem avec Jean-Loup Dabadie, qui fit d’abord sa réputation en écrivant des chansons, avant de passer au scénario de film avec brio et d’intégrer l’Académie Française. Ici le tandem signe deux titres : L’absence et L’Italien. Autant dire deux chefs-d’œuvre.

 L’Italien est le plus gros succès de Reggiani, celui que l’on entend encore parfois et que l’on retrouve sur les compilations de chansons française des années 1970. Pourquoi Dabadie est-il si fort ? Parce qu’il raconte des histoires, tout simplement. L’écriture de L’Italien est un modèle de composition littéraire. On y trouve déjà tout le sens de l’image de l’auteur : ce pauvre gars qui revient après 18 ans d’absence et a tout raté, nous le voyons vraiment déambuler, passer devant ces fenêtres allumées et ce portail.  L’évocation est très visuelle, c’est déjà un petit scénario. Et sur ce synopsis, Jacques Datin signe une de ses grandes musiques, opposant des couplets assez récitatifs à un refrain à moitié en italien, très chantant, à la mélodie obsédante. Il y a eu bien sûr identification avec l’interprète, qui n’a pas eu besoin de rentrer dans le personnage puisqu’il l’était. L’Italien, c’est un grand rôle de Reggiani, mais un rôle qui dure seulement 4’00.

 L’absence est également une très grande chanson, sur un sujet ici traité de manière abstraite, quasi-philosophique. Ce superbe texte de Dabadie arrive à nous faire ressentir la profondeur de la douleur de l’absence en usant uniquement d’objets ou d’être anonymes : un volet qui bat, un livre oublié, un vase vide, un miroir… La forme n’est pas loin d’évoquer Baudelaire et qui lit ce texte à voix haute comprend très bien que c’est de la haute poésie et qu’on a bien fait d’honorer pareil auteur en l’élisant au quai Conti.

Les vase sont vides

Où l’on mettait des bouquets

Et le miroir prend des rides

Où le passé fait le guet

On est loin de la chansonnette abrutissante des yéyés de l’époque. Lorsqu’on songe que els les deux premiers morceaux sont  Rupture et L’absence, on mesure quel est le niveau auquel se situe ce disque.

La Face A du microsillon se poursuit avec La putain, autre texte de Dabadie. Là encore, l’auditeur-lecteur ne peut qu’être frappé par la charge visuelle du texte et l’art du récit scénarisé. Petit bijou d’humour et de nostalgie, cette chanson douce-amère résonne en nous et nous donne un étrange attachement pour cette anonyme prostituée. Michel Legrand a su créer une musique très mélodique et qui colle à cette nostalgie jamais vulgaire. Voici un autre modèle parfait. La chanson suivante est encore plus nettement orientée vers une tristesse inguérissable, Comme elle est longue à mourir ma jeunesse nous parle d’un mal qui nous atteint tous à un moment ou un autre de notre existence, ce moment où nous comprenons dans notre corps et notre chair que la jeunesse est partie, qu’il faut en faire le deuil et qu’on ne le peut ou ne le veut pas. Jean Dréjac a ici trouvé des accents romantiques qui en sont pas sans rappeler Victor Hugo. La musique est rhapsodique et nous conduit aux derniers mots « qui ne veut pas mourir » inéluctablement où retombe la tension dans la voix de Reggiani qui semble s’éteindre doucement.

Voici quatre chansons qui ne baignent pas franchement dans la joie. Le choix a donc été fait de terminer sur une chanson plus légère, une sorte de biographie d’anonyme, celle de Thomas, un petit gars du Nord qui tourne le dos à la mine au moment d’entrer au travail et descend faire sa vie dans le midi, chez les cigales, au pays des mandarine et des églantiers. Mais qui, au moment de la vieillesse et à l’approche de la fin, remonte pour finir ses jours dans son pays natal. C’est le cycle de la vie, chanté sur une musique assez légère, sans prétention de Jacques Datin, un petit air sympathique que mes élèves de Cours Moyen aimaient beaucoup chanter, quand je les accompagnais à la guitare, dans leur école de banlieue : Thomas, c’était la vie banale et normale mais heureuse.

La face B du disque commence par une des plus belles chansons qu’ait jamais enregistré Reggiani, Ma fille. Ce texte carrément sublime de vérité est l’œuvre d’Eddy Marnay, l’homme aux 4 000 chansons, un parolier très chevronné, ici associé à un pianiste-compositeur rompu au métier également, Raymond Bernard. Celui-ci fut longtemps le pianiste de Gilbert Bécaud, avant de devenir celui de Reggiani pendant vingt ans. Ma fille est l’histoire d’un père qui voit sa fille prendre son autonomie et lui écrit une sorte de lettre particulièrement émouvante. Tous les pères du monde peuvent se reconnaître dans ce texte qui sonne si vrai et pourtant si poétique. Une chanson qui n’a guère besoin que d’un piano pour trouver sa plénitude.

Une chanson plus légère ensuite, Dans ses yeux, chansons d’amour bien tournée, la plus simple du disque, comme une respiration, une bouffée d’air frais du tandem Dréjac-Legrand, avant de plonger dans la vie de L’Italien, déjà évoquée plus haut. N’oublions pas que l’art d’organiser les titres d’un album n’est pas quelconque, il relève de la recherche d’une alchimie qui ne réussit pas toujours. Tous ceux qui, musiciens, ont fait des programmes de concert comprendront de quoi je parle ! Ici c’est aussi la perfection. Car après cette petite merveille cinématographique qu’est L’Italien, arrive Edith, chanson-hommage à la môme Piaf. Il faudrait, encore une fois citer tout le texte de Dréjac, mais il faut choisir, alors allons vers le dernier couplet :

Heureux sont ceux qui ont brillé

Edith, dans ton rêve éveillé ;

C’est une merveilleuse histoire

Lorsque l’on a rien qu’une fois

Eu le droit de poser le doigt

sur la soie de ta robe noire…

Je vous laisse apprécier les allitérations des deux derniers vers. C’est un des plus beaux hommages rendus à l’artiste, il est d’ailleurs rentré dans le patrimoine de la chanson et brille au panthéon des grands succès de Reggiani, et pourtant ce n’est pas la chanson la plus facile. Symbiose parfaite entre paroles, musique et voix.

Le disque s’achève par La Cinquantaine, une chanson-bilan qui va bien à l’interprète. On y trouve, par anticipation, les rôles qu’il jouera dans els films de Sautet un peu plus tard.

Dix chansons, mois de quarante minutes, mais un pur bijou, où rien n’est à jeter. Pour moi, c’est le plus grand disque de Reggiani, même supérieur à son premier. Je pourrais réécouter sans cesse ce disque sans m’en lasser. Il faut dire aussi que je considère Serge Reggiani comme le plus grand interprète masculin de la chanson française, même avant Montand.

On peut trouver en téléchargement tous les titres de cet album :

https://www.amazon.fr/s?k=serge+R%C3%A9ggiani+Rupture&__mk_fr_FR=%C3%85M%C3%85%C5%BD%C3%95%C3%91&ref=nb_sb_noss

On peut aussi trouver l’album en CD dans le coffret qui regroupe tous ses albums studio Polydor :

Enfin, en furetant, il est possible de trouver le vinyle d’occasion.

J’espère vous avoir donné envie d’écouter ce petit chef-d’œuvre.

Jean-Michel Dauriac – Décembre 2021

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