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Le Blog à Jean-Mi ! Posts

Qui nous fera voir le bonheur ? – Méditation de sortie de l’arche n° 15

La version audio de cette méditation est ici:

Nous vivons une épreuve collective (ce que les hommes appellent « crise ») qui a et aura de très lourdes conséquences sur les populations du monde et, singulièrement, celles de pays les plus riches. Le président Macron a parlé de « guerre ». Je ne discuterai pas ici la valeur de cette métaphore. Mais on peut utiliser l’analogie au plan moral : la guerre, c’est le malheur, la tristesse, l’obscurité. En contexte de guerre, toutes les populations rêvent d’un après-guerre forcément heureux.

Les traumatismes seront multiples et souvent superposés : économique bien sûr, c’est ce qui est posé comme premier par nos dirigeants. Mais aussi scolaire chez les jeunes, psychologiques avec des troubles graves et durables (dépressions, suicides…), social, avec le chômage et la précarité.

David, dans le psaume 4, soumis aux attaques de ses semblables, rêve du bonheur.

Lecture : Psaume 4 : 7 à 9 (version NBS)

« Beaucoup disent : Qui nous fera voir le bonheur ? Fais lever sur nous la lumière de ta face, SEIGNEUR !

7  (4:8) Tu mets dans mon cœur plus de joie qu’au temps où abondent leur froment et leur vin.

8  (4:9) Aussitôt couché, je m’endors en paix, car toi seul, SEIGNEUR, tu me fais habiter en sécurité. »

L’appel au bonheur (verset 7a)

Il est légitime de chercher le bonheur. C’est un des traits originels de l’homme. La Bible débute par le récit édénique, bonheur primitif de la créature. Dans la version Segond 1910, il y a 60 emplois du mot « bonheur » dans le texte, dont 5 seulement dans le Nouveau Testament. Les 5 références sont peu explicites et assez religieuses, alors que les 55 usages juifs antérieurs sont riches de sens. Relevons seulement quelques traits marquants :

  • Dieu prend plaisir au bonheur des hommes (Deutéronome 30 :9).
  • Le bonheur est lié à la grâce (Psaume 23 :6).
  • Il existe un bonheur terrestre existentiel, simple que Qohélet (l’Ecclésiaste) décrit fort bien (Ecclésiaste 3 :12 ; 8 :15).
  • Mais le bonheur biblique est cependant en Dieu (Ecclésiaste 8 :12-13 – Esaïe 42 :21 ; 66 :11).
  • Le bonheur a sa source dans la réflexion et l’intelligence (Proverbes 16 :20 ; 19 :8).

Chacun de ces traits mériterait une étude plus poussée, mais leur liste suffit à montrer le lien entre bonheur et Dieu. Quand David pose la question, il la pose pour la masse des hommes : « beaucoup » se posent cette question. Mais lui a déjà la réponse, comme le montre tout le psaume 4 et comme les versets 7-8-9 l’établissent.

Est-ce à dire que seuls ceux qui craignent Dieu, donc les croyants, ont accès au bonheur ? Sur le plan humain, cela semble absurde. Il y a tant de poèmes, de romans, de musiques, de tableaux… qui montrent le bonheur ! Si le bonheur est dans l’instant, alors oui, les hommes peuvent le connaître – et le perdre aussitôt après.

Si l’on passe au plan théologique, il n’y a alors aucun doute que seul le croyant fidèle peut connaître le bonheur, lequel s’inscrit dans la durée. Car ce bonheur biblique superpose deux aspects : celui, terrestre et concret, que décrit l’Ecclésiaste : manger, boire, se réjouir, aimer sa femme ; et celui qui est spirituel et repose sur la loi de Dieu (Esaïe 42 :21)

« 21  Le SEIGNEUR a pris plaisir, à cause de sa justice, à rendre la loi grande et magnifique. »

, qui est le guide pour une bonne vie. La crainte de l’Eternel est ce qui permet de marcher selon cette loi dans la durée des temps (Ecclésiaste 8 :12).

« 12  Le pécheur peut mal agir cent fois et prolonger son existence, je sais pourtant, moi, qu’il y aura du bonheur pour ceux qui craignent Dieu, parce qu’ils ont de la crainte devant lui ; »

Dans ce cadre de foi, la question de David peut aussi résonner en nous. Elle doit être comme un avertissement permanent. Qui nous fera voir le bonheur ? Il s’agit de ne pas se tromper de bonheur et de maître. Le vrai bonheur est en Dieu, par Jésus-Christ.

Voyons comment le poète sacré illustre ce bonheur.

Fais briller la lumière de ton visage sur nous (verset 7b)

La seconde partie du verset est la réponse à la question de la première partie.

Pour « voir le bonheur », il faut avant tout être éclairé, être dans la lumière. Dans la Bible, Dieu est associé à la lumière dès Genèse 1: 3 (1), qui est la première manifestation de la création. Nous trouvons en Apocalypse 22 :5 (2) , la dernière mention de la lumière qui est encore Dieu, lequel éclairera la cité céleste à jamais. Nous trouvons également un texte parallèle à celui de la Genèse dans le prologue de l’Evangile de Jean : au verset 4 du chapitre 1 (3), nous voyons que l’auteur établit l’équivalence entre vie et lumière des hommes.

1. « 3 ¶  Dieu dit : Qu’il y ait de la lumière ! Et il y eut de la lumière. »

2. « 5  La nuit ne sera plus, et ils n’auront besoin ni de la lumière d’une lampe, ni de la lumière du soleil, car c’est le Seigneur Dieu qui les éclairera. Et ils régneront à tout jamais. »

  • « 4  en elle était vie, et la vie était la lumière des humains. »

Nous sentons bien par ces trois passages que la lumière est capitale dans notre histoire. Or elle est décrite comme émanant de Dieu. Les auteurs bibliques ne peuvent utiliser que les mots limités de leur vocabulaire. David reprend l’idée ancienne liée à l’histoire de Moïse : la face (ou le visage de Dieu). C’est ce que l’on appelle un anthropomorphisme, ce qui signifie une réduction, un retour à l’homme comme élément de comparaison. Bien évidemment, Dieu n’a pas de visage propre, ou alors il peut avoir tous les visages à sa disposition. Jésus nous a dit que Dieu était Esprit (Jean 4 : 24). Mais comment traduire cette idée d’une source de lumière irradiant sur nous ? Peut-être le soleil à son zénith ? Comme on ne peut regarder le soleil en face, on ne peut contempler cette lumière directement.

Ce que David associe au bonheur du croyant, c’est de recevoir la lumière sur nous (« fais briller »). Le bonheur, c’est d’abord de sentir cette chaleur et ensuite de voir clair. La lumière dissipe la ténèbre, elle permet d’identifier les obstacles et de les éviter. La lumière chasse la peur qui accompagne l’obscurité.

La lumière est le moteur de la vie sous toutes ses formes. Le bonheur du croyant est une vie que la lumière éclaire et fait prospérer.

La joie dans le cœur (verset 8)

Ici nous atteignons un degré supérieur. La lumière peut être là, mais la vie peut être terne et monotone, triste et compassée. Ce que David veut obtenir de Dieu, c’est un bonheur joyeux.

La joie est très présente dans la Bible. On trouve 298 occurrences du mot dans la version Segond 21. Or, sur ces 298 usages, 212 sont dans la Bible juive, le Premier Testament, et surtout dans les Psaumes et les livres prophétiques.

Le judaïsme est une religion joyeuse : le courant hassidique en a même fait sa spécialité, par le chant et la danse devant l’Eternel. Le christianisme parle de la joie, puisqu’elle est dans l’Ecriture, mais il faut avouer qu’il a beaucoup de mal à la vivre. Le poids des rites et une image erronée du péché, une crainte de Dieu mal comprise, un certain mépris du corps, tout cela explique que la joie soit évoquée souvent mais peu vécue[1].

« Un chrétien triste est un triste chrétien » disait le pasteur gallois Thomas Roberts. Sous cette forme de chiasme proverbial se cache une vérité de l’existence. Comment parler de la joie et la vivre, avec une tête d’enterrement ? Mais au fait, la joie, que peut-on en dire pour mieux la saisir ?

  • Elle est toute intérieure. C’est un état d’esprit ou un état d’âme. Elle peut ne pas se manifester extérieurement de manière démonstrative, mais ne peut s’incarner dans une triste figure.
  • Le siège de la joie est le cœur en termes bibliques, donc l’âme, le siège des sentiments et des émotions.
  • La joie est durable. En effet, elle ne doit pas être confondue avec la gaieté ou l’enthousiasme qui sont passagers et circonstanciels. La joie est la manifestation du bonheur ; comme lui, elle s’inscrit dans le temps. L’expression « joie passagère » est une sorte d’oxymore.
  • Elle est de nature spirituelle. David l’oppose au verset 8 à l’abondance de biens matériels qui faisaient la richesse de son époque. On peut extrapoler à partir de ce fait et dire que le matériel ne peut pas alimenter une vraie joie, mais plutôt une satisfaction égoïste de confort et de fausse sécurité.

Le croyant puise la connaissance spirituelle de sa joie dans la Bible. L’incroyant pourra relire Spinoza avec profit : il est le philosophe moderne qui en parle le mieux. On peut aussi lire avec profit Robert Misrahi et son livre sur le bonheur[2].

David trouve sa joie dans deux sources spirituelles : la lumière de la vie, dont la source est en Dieu, et la joie profonde et durable qui émane de Dieu et qu’il dépose en nos cœurs. L’homme n’est pas l’auteur de la vie, il la reçoit, comme la lumière de Dieu. Mais c’est à lui de savoir en faire son bonheur.

Au verset 9 nous trouvons la conséquence finale directe de ce bonheur trouvé en Dieu. Deux mots importants décrivent la situation de l’enfant de Dieu : paix et sécurité. C’est encore le Seigneur qui donne la sécurité, comme attestation du vrai bonheur. Les hommes ne peuvent livrer que des contrefaçons, comme le dit Jésus, dans son discours sur la fin des temps, et comme Paul le résume en 1 Thessaloniciens 5 : 3.

« Quand ils diront : « Paix et sécurité ! », alors la destruction arrivera sur eux à l’improviste, comme les douleurs de l’accouchement sur la femme enceinte, et ils n’échapperont en aucun cas. »

Ne nous trompons pas de source du bonheur, de la paix et de la sécurité.

Jean-Michel Dauriac


[1] J’entends déjà les critiques venant de toutes les confessions chrétiennes : comment puis-je dire cela ? Eh bien, tout simplement au nom de mon expérience de plus de soixante années de fréquentation des diverses communautés. Bien sûr je ne prétends nullement que cette attitude de retrait face à la joie concerne tous les chrétiens ; heureusement il y de beaux et grands contre-exemples. Je suis toujours frappé par la joie intense peinte sur les visages des moines et des moniales. Je connais l’enthousiasme charismatique et évangélique, mais je ne suis pas du tout certain qu’il soit la joie biblique dont nous parlons.

[2] Le bonheur, essai sur la joie, Robert Misrahi, Editions Cécile Défaut, 2010.

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« Secouez la poussière de vos pieds » – Méditation de sortie de l’Arche 14

L’enregistrement audio de la méditation est ici:

Nous allons aujourd’hui méditer sur des paroles de Jésus qui sont rapportées dans les trois Evangiles synoptiques. Une étude serrée devrait être menée comparativement sur les trois textes. Le format de ces méditations ne permet pas cet approfondissement. Mais rien en vous empêche d’effectuer ce travail, puisque je vais fournir les références précises des trois textes. J’ai retenu celui de Matthieu. Celui de Marc est très lapidaire et manque donc de précision. Celui de Luc est proche de Matthieu. Mais ce sont les formulation du premier Evangile qui ont motivé mon choix, nous allons le voir ci-dessous.

Lectures de base :

Marc 6 : 7-12

Luc 9 : 1-6 & 10 : 11-12

Matthieu 10 : 5-15.

«  5  Tels sont les douze que Jésus envoya après leur avoir donné les recommandations suivantes :

6  N’allez pas vers les païens, et n’entrez pas dans les villes des Samaritains ; allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël.

7  En chemin, prêchez que le royaume des cieux est proche.

8  Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, chassez les démons. Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement.

9  Ne prenez ni or, ni argent, ni monnaie dans vos ceintures,

10  ni sac pour le voyage, ni deux tuniques, ni sandales, ni bâton, car l’ouvrier mérite sa nourriture.

11  Dans quelque ville ou village que vous entriez, informez-vous s’il s’y trouve quelqu’un qui soit digne (de vous recevoir), et demeurez chez lui jusqu’à ce que vous partiez.

12  En entrant dans la maison, saluez-la,

13  et, si la maison en est digne, que votre paix vienne sur elle ; mais si elle n’en est pas digne, que votre paix retourne à vous.

14  Lorsqu’on ne vous recevra pas et qu’on n’écoutera pas vos paroles, sortez de cette maison ou de cette ville et secouez la poussière de vos pieds.

15  En vérité je vous le dis : Au jour du jugement, le pays de Sodome et de Gomorrhe sera traité moins rigoureusement que cette ville-là. » Version La Colombe.

Les Evangiles nous rapportent deux envois en mission effectués par Jésus : d’abord les douze apôtres, puis un contingent de soixante-dix disciples. Nous ne savons pas quel intervalle de temps sépare ces deux missions, nous ne pouvons pas déduire de leur enchaînement en Luc qu’elles soient consécutives. Les formules qui nous intéressent aujourd’hui sont dans les deux ordres de mission.

La mission des douze

Elle est définie juste avant le passage que nous avons lu, en Matthieu 10 :1.  «  Puis (Jésus) appela ses douze disciples et leur donna le pouvoir de chasser les esprits impurs et de guérir toute maladie et toute infirmité. » C’est une mission centrée sur deux actions seulement :

  • -chasser les esprits impurs ;
  • -guérir toute maladie et toute infirmité.

On ne peut qu’être surpris par le but à la fois grandiose et très limité de cette mission. C’est une mission de « miracles », tels que les Evangiles les définissent : pratiquer ce que l’on appelle aujourd’hui l’exorcisme et guérir toutes affections des hommes (maladies et infirmités).

Il n’est nullement question du salut, du pardon des péchés, de la foi ou de tout autre aspect religieux. Jésus envoie des guérisseurs. Pourquoi limiter ainsi l’œuvre ?

La réponse première est dans la liste des douze que donnent les versets 2 à 4 du même chapitre 10. Ce sont des hommes simples, qui exerçaient des métiers manuels. Il n’y a là aucun scribe ni savant de la Loi. Leur seule référence est la religion de leurs pères et Jésus. Or, ils accompagnent Jésus et participent, en spectateurs le plus souvent, à ses actions. Le verset 35 du chapitre 9 nous donne le programme de Jésus : « Jésus parcourait toutes les villes et les villages, il enseignait dans leurs synagogues, prêchait l’Évangile du royaume et guérissait toute maladie et toute infirmité. »

Il enseigne dans les synagogues, il prêche l’Evangile (la bonne nouvelle) du Royaume et il guérit. Or, il ne demande aux douze envoyés que de guérir. Pas de prédication de la bonne nouvelle du Royaume : ils n’en savent pas encore assez sur ce message. Ils peuvent seulement mettre en œuvre le pouvoir que Jésus leur donne.

Leur mission est très cadrée : le verset 6 écarte tout contact avec les païens et les Samaritains. C’est donc uniquement vers les Juifs qu’ils sont envoyés. Ce n’est pas un travail missionnaire au sens propre, c’est une affaire interne, entre Juifs.

Mais en 6b nous trouvons une mention singulière, celle des « brebis perdues de la Maison d’Israël ». Ceci, évidemment, nous fait songer à la parabole du bon berger et de la brebis perdue. Mais, ici, comment faut-il comprendre cette mention ?

Les disciples ne visent-ils que les égarés ou, au contraire, tout Israël est-il brebis perdue ? D’après le texte de Matthieu, il ne nous est pas possible de le dire. Il semble cependant, d’après le verset 11, que toute ville ou village soit concernée. Jésus considérerait donc que tout Israël s’est éloigné de Dieu. En se positionnant ainsi, il manifeste une attitude prophétique, à l’instar des anciens prophètes de la Bible juive.

Au verset 7, nous voyons le seul élément de prédication qui leur est conseillé : « le Royaume de Dieu est proche » ; Luc dit : « Le royaume de Dieu s’est approché » (Luc 10 : 11b). On peut aussi traduire le « règne de Dieu », ce qui est peut-être plus parlant. Ce message est le message messianique de tous les prophètes antérieurs, notamment Esaïe. C’est l’événement qui doit être annoncé. Les disciples ne peuvent aller plus loin, ils n’ont pas encore la connaissance suffisante. Je dirais que cette mission est leur stage pratique de fin de troisième, le moment où les jeunes découvrent un métier dans une approche rapide.

Les douze marchaient avec Jésus et assistaient à son ministère, mais ils ne comprenaient pas grand-chose, ou en tout cas, n’avaient vraiment pas une formation suffisante pour aller au-delà de cette mission.

Concrètement, pour nous aujourd’hui, cet envoi limité peut être un encouragement : nul besoin d’avoir acquis grand savoir et expérience. Il suffit d’annoncer, que, par Jésus, le règne de Dieu s’est approché. Il faut susciter la curiosité ou la perplexité de ceux qui veulent bien nous recevoir et nous écouter. Pour en savoir plus, il faut alors les conduire à ceux qui savent, ceux qui ont côtoyé Jésus plus longtemps.

Acceptation ou rejet : que faire ?

Ce sont là les versets 11 à 15 de Matthieu qui nous intéressent. Jésus présente les deux accueils possibles et y prépare ses disciples.

  • -versets 11 à 13 : l’accueil est favorable. Vous noterez que Jésus considère ses envoyés comme des personnages importants. L’expression « digne de vous recevoir » le montre clairement. Ce n’est pas la noblesse des disciples qui est digne d’accueil, mais celui qui les envoie et le message qu’ils portent.  Nous-mêmes, disciples du Christ, nous avons ce statut de « dignitaires ». Il ne faut jamais galvauder le message de Jésus et la mission qui est la nôtre.
  • -Les versets 14-15 montrent un rejet ou une forme de mépris du message : « lorsqu’on n’écoutera pas vos paroles », la mission est, ici, en cette ville ou ce village, un échec. Malgré la puissance de Celui qui nous envoie et la Bonne Nouvelle du Royaume proche, il y aura toujours des refus. Ceci atteste de la liberté de conscience des hommes (au moins en apparence). Le message, nous le proposons seulement. Rien ne servirait de l’imposer, comme l’Eglise l’a fait dans certains périodes historiques et certains contextes. Grâce au texte de Luc 10 : 9 et 11, nous savons que dans les deux cas le « Royaume s’est approché ». Et il faut le dire, les hommes doivent savoir ce qu’ils rejettent, pas des disciples limités, mais le Royaume de Dieu.

Aux deux modalités d’accueil correspondent deux attitudes : rester chez ceux qui sont dignes de recevoir ou sortir de ce lieu en secouant la poussière de ses sandales.

Rester, c’est partager la guérison et le témoignage. Aux soixante-dix, Jésus dit (Luc 10 :7) de manger et boire dans cette maison (ou ce village). Jésus ajoute : « n’allez pas de maison en maison », ce qui semble condamner la pratique du porte-à-porte que certains chrétiens pratiquent intensivement. Pourquoi ?

Pour que ce soient les habitants, curieux, qui viennent vers les disciples. Ce sera leur choix et leur démarche, un acte de volonté.

N’oublions pas cet aspect, dans notre démarche d’évangélisation[1] ou de témoignage : non aller déranger autrui chez lui, mais le laisser librement et volontairement venir vers la source de la Parole de Dieu. Il nous suffit de faire connaître cette possibilité de la manière la plus adaptée.

Sortir des lieux de refus est un ordre de Jésus. Il ne sert à rien d’insister. Quand l’annonce a été faite de manière claire, le travail du disciple est accompli. Le reste est oeuvre de l’Esprit Saint et décision des femmes et des hommes qui ont entendu.

Mais il y a aussi la formule finale, « Secouez la poussière de vos pieds » (verset 14 de Matthieu). C’est le texte de Luc 10 :11 qui donne l’explication : « Nous secouons contre vous la poussière même de votre ville qui s’est attachée à nos pieds ; sachez pourtant que le royaume de Dieu s’est approché. » 

Il n’y aura plus rien de commun entre les disciples et ceux qui refusent de les accueillir et de les entendre. Cela signifie qu’il faut savoir passer à autre chose. Rien ne sert de persister, de revenir à la charge, d’argumenter et, parfois, de harceler le récalcitrant. Il a eu l’occasion de connaître le Royaume, il l’a refuse, c’est fini pour lui de la part du disciple. Il faut aller annoncer le Royaume à tous les autres ignorants, à toutes le autres brebis perdues[2].

Voici donc une  illustration, que nous pouvons méditer, sur notre travail d’envoyé, sur le message diffusé et sur l’attitude à adopter. Il y a bien sûr tout un travail d’adaptation à accomplir, mais les principes que j’ai évoqués ci-dessus demeurent intangibles.

Jean-Michel Dauriac – Avril 2021.


[1] Je continue à employer ce terme qui est considéré comme néfaste par certains, comme une preuve de prosélytisme agressif. C’est méconnaître son sens profond qui est « annonce de la Bonne nouvelle du Christ ». Il y a bien des façons de dire cela, mais c’est le cœur de la vie et de la mission  du chrétien. On peut « évangéliser » muettement, simplement en vivant au mieux les préceptes du Christ.

[2] Cela signifie-t-il que le salut est définitivement hors de portée de ceux qui ont refusé et même combattu l’Evangile ? Ce serait outrepasser le contenu du Nouveau Testament. Je pense à ce verset de Paul, en 1 Corinthiens 3:15 « Si l’œuvre de quelqu’un est brûlée, il en subira la perte ; lui, certes, il sera sauvé, mais comme au travers du feu. » La possibilité du salut demeure tant qu’il ya de la vie en l’humain.

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L’Etre et le Géant de Bernard Fauconnier – La rencontre impossible mais rêvée.

2020, Feedback éditions, Paris, 14,00 €

Si j’en crois la liste des œuvres de l’auteur qui ouvre l’ouvrage, ce roman est la première de ses créations publiées. Alors disons-le de suite, sans entretenir un suspens inutile : pour un coup d’essai c’est un coup de maître ! Rarement, depuis des années, un livre français m’aura autant plu.

L’argument est on ne peut plus simple et relève plus du théâtre que du roman. B. Fauconnier imagine une rencontre secrète entre les deux ennemis jurés de la Vème République : le Général de Gaulle, ancien chef de l’Etat, et le Philosophe Jean-Paul Sartre, contempteur du précédent et gauchiste reconnu, conscience de la jeunesse intellectuelle française. L’auteur situe cette entrevue improbable dans le cadre du voyage en Irlande de Charles et Yvonne de Gaulle, au printemps 1969, peu de temps après le départ brutal du vieux lion blessé, suite à la perte du référendum sur la régionalisation, la participation et la réforme du Sénat. Le référendum a lieu le 27 avril 1969, nous sommes donc environ trois semaines plus tard. On peut imaginer sans peine l’état d’esprit du vieil homme. J.P. Sartre est plus jeune que le Général, né en 1890, de quinze ans son cadet (il est né en 1905). Il a donc 64 ans au moment de cette entrevue imaginaire, quand le général a 79 ans. Ces quinze années ne pèsent pas si lourd, car à cette époque, un homme de soixante ans est un vieil homme, et pour les jeunes générations, Sartre est un vieux gauchiste. Comment une telle idée est-elle venue à un auteur né en 1959, qui avait 9 ans en 1968 et dix ans au moment du départ du Général ?

C’est l’objet des premières pages du livre que l’auteur considère comme sa préface. Nous y apprenons qu’il a un soir osé aborder Sartre vieilli dans un bar, au seuil de la nuit, et discuter avec lui ; Il lui a fait la promesse d’écrire un roman sur lui, où il rencontrerait de Gaulle. Ce projet a bien fait rire le philosophe qui a acquiescé mais a demandé à lire le livre (ou plutôt que l’auteur le lui lise, car il avait de très mauvais yeux). Promesse faite, mais impossible à tenir, la mort ayant frappé Sartre en 1980. Fauconnier a tenu parole et inauguré son travail d’écrivain par ce livre particulier dont nous parlons aujourd’hui. L’histoire est belle, elle donne un sens très particulier à ce livre.

Pourquoi Sartre, pourquoi de Gaulle ? A la fin des années 1980, la question mérite d’être posée, tant cette décennie a marqué un tournant dans le monde politique et culturel français. Autant le choix aurait été indiscutable dans les années 1970, autant il n’apparaît plus évident quinze ans plus tard. La France a changé. C’est d’ailleurs ce que de Gaulle pressent dans ses réflexions telles que les crée l’auteur. Les puissances de l’argent ont triomphé, ce sont les années-fric, celles où les idoles sont Berlusconi et Tapie. Le fossé est abyssal avec les deux protagonistes du roman. Sortir ce livre au milieu du règne de la berlusconnerie est un acte qu’il faut lire à deux niveaux. Au premier degré, c’est un hommage aux deux plus fortes personnalités de la décennie 1960. Au second degré, c’est un affrontement entre la raison d’Etat associée à l’amour de la Patrie et la liberté philosophique et le refus du système politique traditionnel. Certes, Sartre s’est beaucoup trompé en politique et s’il n’y avait que cela pour en mesurer l’oeuvre, il serait totalement à oublier. Dans le champ politique, c’est Aron qui a gagné à long terme. Mais il faut replacer ces erreurs dans leur écrin temporel, non pour les excuser, mais au moins pour les comprendre. Il y avait encore un enjeu réel en politique dans la France gaullienne : c’est le fond de commerce des évènements de mai 1968. Il y avait encore une espérance, qui s’était déplacé d’une URSS devenue peu fréquentable à une Chine Populaire mythifiée. Il y a de quoi halluciner à lire ce qui a pu être dit, pensé et écrit dans cette époque (entre 1968 et 1975) sur Mao et ses idées, sur la mise en œuvre et sa théorisation. C’est le naufrage de l’intelligence face à l’utopie maoïste. Et Sartre n’a pas compté pour rien dans ce jeu ! En face, de Gaulle, l’homme providentiel de 1940 et de 1958 commence à lasser les Français : le discours de rigueur et de patriotisme s’érode lentement et se périme. Le sens de l’honneur, celui du sacrifice pour des idées, le culte du travail, tout cela est consumé par les slogans de 68. De Gaulle ne peut pas comprendre la génération Cohn-Bendit. Il faut dire, quand on en voit l’aboutissement aujourd’hui, on en lui donne plus tort. C’est cette opposition que Fauconnier met en scène, à travers les dialogues de cette soirée, entre deux verres de paddy irlandais. Mais il y a aussi un troisième niveau à ce récit dans le contexte de sa parution : c’est celui de rendre mesurable le fossé qui s’est creusé en 20 ans, et s’il y  a eu un monde d’hier et un monde nouveau, c’est à ce moment-là qu’il s’est déchiré, et non, comme le croit l’enfant-prince de l’Elysée élu en 2017, entre lui et tout ce qui a précédé. Cela prouve d’ailleurs son manque de culture profonde, il n’a que la culture science-po à sa disposition et, très visiblement, le travail qu’il a pu effectuer pour Paul Ricoeur n’en a pas fait un penseur-disciple. Ce livre fait la preuve éclatante de l’avilissement du niveau éthique de notre pays en vingt ans de libéralisme et de consumérisme giscardo-mitterandien. Les deux figures du philosophe et de l’homme d’Etat s’éloignent dans un flou brumeux. Il ne reste plus que des citations dans des dictionnaires et des caricatures partisanes.

Qu’attendre d’une telle rencontre ? Si l’on est dans la logique hollywoodienne du story-telling médiatique actuel, on peut rêver d’une réconciliation sur les grandes valeurs. Ce serait évidemment une tromperie sur la marchandise. Ils se sont parlés, puis ils se sont quittés, et c’est tout. Leurs univers respectifs étaient trop opposés pour espérer même un début de conciliation. Chacun teste l’autre, c’est une partie d’échec verbalisée. Sur la conception politique, Sartre est raide comme un pur stalino-maoïste, vivant dans un monde abstrait et niant la réalité de l’horreur chinoise. L’avantage est ici à de Gaulle, qui sait vraiment ce qu’est la politique au plus haut niveau. Bien sûr, au plan philosophique, Sartre a l’avantage, encore que sa philosophie existentialiste soit en grande partie creuse et surtout terriblement datée, déjà en 1969. Tout cela est connu et les dialogues qu’imagine B. Fauconnier sont très judicieux, ils sonnent presque plus vrais que nature. Et pourtant, il y a un domaine où l’on sent que les deux hommes pourraient s’entendre, celui de la littérature. Là, le lecteur sent fort bien que l’auteur a une nette préférence pour l’écrivain Sartre face à l’écrivain de Gaulle. Mais le résultat est là : tous deux ont une œuvre littéraire importante et appréciable. Certes, Sartre est auréolé, auprès de beaucoup, par son refus du Prix Nobel. Avec le temps, cela s’avère une belle bêtise ! Car les jurés suédois ne s’y étaient pas trompés : Sartre est un écrivain et c’est en tant que tel qu’il passera à la postérité. Sa philosophie est illisible et, tant qu’à se torturer les méninges, autant lire l’original, Martin Heidegger, que la copie, Jean-Paul Sartre. Son action politique est maintenant dans les poubelles de l’histoire et il y a bien peu de chances qu’elle en sorte, sauf pour quelques thèses ésotériques en histoire ou science politique. Combien de temps ont-ils parlé : une bouteille de Paddy, donc sans doute au moins trois heures. La rencontre est là pour l’éternité comme témoignage à la fois d’un désir et d’une incompatibilité ; qu’elle soit imaginaire ne change rien. Nous savons bien que la bonne littérature est plus vraie que le monde réel, car elle le transcende.

Descendant de la chambre où ils ont échangé, nous voyons deux hommes âgés marcher côte à côte dans le parc. Le plus petit raccompagne le plus grand jusqu’à sa chambre d’hôtel. Ils se séparent et la vie continue. Avant de se quitter, le Général demande à son interlocuteur :

« – Que direz-vous à ma mort ? demanda le Général.

  • -Je dirai que je n’avais pas d’estime pour vous.
  • -C’est bien. C’est très bien.

Ils s’enfonçaient dans la nuit, ils disparaissaient dans les profondeurs du parc. Le philosophe, avec son pas rapide et sautillant, semblait danser aux côtés du Général impavide ».

La comedia e finita. Ce très grand livre appelle plusieurs lectures, qui n’en épuiseront pas le sens et la richesse.

Jean-Michel Dauriac – Septembre 2021.

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