Skip to content →

Le Blog à Jean-Mi ! Posts

Dérives, divagations et dévoiements –  Comment les idéologies défont la langue et la culture– Pierre Hartmann

L’Artilleur, mai 2025

Ne serait-ce qu’en lisant le sous-titre, vous aurez sans doute deviné que ce gros livre ( 390 pages grand format) est l’œuvre d’un universitaire, il n’y a qu’eux pour pondre de tels titres, à la fois très précis et très repoussants pour le grand public (confer la grande solitude des thèses sur leurs rayons de bibliothèque où personne ne vient les chercher par plaisir). Je ne résiste pas au plaisir de vous renvoyer à sa fiche professionnelle sur le site de l’UNISTRA (https://ea1337.unistra.fr/celar/enseignants-chercheurs-du-celar/pierre-hartmann/) ; la quatrième de  couverture nous indique qu’il est aujourd’hui à la retraite, avec le titre de professeur émérite. En parcourant cette fiche, nous découvrons que notre auteur est agrégé de lettres et docteur en lettres de la Sorbonne, donc le parcours élitaire classique qui mène à la retraite de l’éméritat. Sa bibliographie montre que nous avons affaire à un chercheur qui a produit nombre d’ouvrages sur sa période de prédilection, le XVIIIe siècle. Les titres sont explicites, ce sont des études savantes sur des sujets stylistiques sérieux. Bref, un bon universitaire. Mais, dans cette bibliographie, pas une tête qui dépasse : tout est conforme au registre assigné du spécialiste. Aussi peut-on être surpris quand on lit le livre dont je vais maintenant vous entretenir. Il manifeste ce que je pourrais appeler sans vulgarité le « syndrome de la cocotte-minute », laquelle est faite pour supporter une certaine pression interne, mais doit ouvrir la petite purge dès que celle-ci est atteinte, au risque sinon d’une explosion fatale. Cette pression est tout entière contenue dans la fiche de Pierre Hartmann : c’est celle de la conformité universitaire et de l’autocensure de ce milieu. Pour l’avoir longuement fréquenté durant mes deux longs cycles d’études, je sais à quel point il déteste toute forme et tout contenu qui ose d’écarter du modèle canonique ; c’est ainsi que l’Université se reproduit dans une endogamie parfaite dont les seules querelles portent sur le sexe des anges, loin, très loin  du monde réel.

Visiblement, Pierre Hartmann a trouvé dans la retraite un moyen d’ouvrir la soupape de sécurité. Le lecteur le constatera tout au long cette lecture très polémique et critique, engagée et qui ne mâche pas ses mots. Je fais le pari que c’est le fruit d’une accumulation longue et contenue de « coups de gueule » avortés sous la chape de l’hermine universitaire, surtout à Strasbourg (qui fut ma seconde Alma Mater, celle de la maturité) où le conformisme germanique est encore plus net qu’ailleurs. Ce préambule ne vise nullement notre auteur, dont je salue l’œuvre et la franchise (peut-être tardive), mais à souligner à quel point cette magnifique institution séculaire qu’est l’université peut être castratrice pour ses purs produits et, finalement, extrêmement conservatrice, sous des dehors estudiantins très passagers (Mai 68 a été un leurre sublime sur la volonté de changement radical des étudiants, tous devenus de beaux et gros bourgeois défenseurs de l’ordre qu’ils contestaient à coup de pavés, Cohn-Bendit et Geismar en étant les parangons les plus connus). Il n’y a rien à ajouter au chef-d’œuvre de Jacques Brel, Les bourgeois.

Ce livre est effectivement d’abord un travail de philologue et de linguiste, car c’est au travers de ce que subit notre langue que l’auteur montre l’action des idéologies à l’œuvre. En l’occurrence il s’agit ici exclusivement de courants venus de l’Amérique du Nord où ils ont ébranlé profondément la société, mais pu prospérer sous la protection du premier amendement de la Constitution américaine, dont voici la traduction :

« Le Congrès n’adoptera aucune loi relative à l’établissement d’une religion, ou à l’interdiction de son libre exercice ; ou pour limiter la liberté d’expression, ou celle de la presse ; ou le droit des citoyens de se réunir pacifiquement ou d’adresser au Gouvernement des pétitions pour obtenir réparations des torts subis. » (source Wikipédia).

Cet amendement qui fut une des forces de la jeune démocratie américaine s’avère aujourd’hui en être un des plus grands adversaires, car l’éthique qui le sous-tendait a disparu et seule reste la liberté de tout dire – et donc n’importe quoi – sans entrave. C’est ce qui a permis aux idées décoloniales, racialistes, néo-féministes, intégristes écologiques et autres études de genre de gangrener les campus et la pensée américaine. Et comme nous sommes à la remorque de tout ce qui vient d‘outre-Atlantique, par une croyance au progrès infini, notre culture est à son tour parasité par ces modes de pensée, étrangers à la manière d’être intellectuelle française, mais qui accomplissent un travail de sape redoutable avec la complicité active de tout un pan des universitaires. On comprend évidemment que ceux-ci ne sont pas les amis de Pierre Hartmann et qu’il a dû subir ces billevesées dérisoires érigées en connaissances.

Il va donc, dans son livre aborder les divers aspects de ces dérives dont le titre porte trace. Le contenu est très riche et tout à fait argumenté et aurait trouvé sa place légitime dans une recherche universitaire non corsetée. Il aborde les courants agissant en France, que ce soit le néo-féminisme, les études dites de « genre » (aujourd’hui très banalisées) ou de « race », et tout ce qui se retrouve sous l’étiquette américaine de « woke » (littéralement « éveillé). Il serait fastidieux de donner le détail de tous les exemples. Je ne citerai que deux illustrations.

La première concerne une analyse critique des nouveaux termes imposés par la doxa atlantiste et souvent repris sans aucun discernement par les asses médiatiques et politiques. L’indigence de langage de nombreux journalistes et élus est notoire et il en fait un petit florilège conclusif de son travail. Ainsi peut-on mentionner deux mots dont il est abusé, « féminicide » et « islamophobie », deux termes chéris de la gauche française, pas loin d‘être la gauche la plus bête du monde, après avoir été la plus brillante en son temps. Chaque terme est discuté à la fois scientifiquement et sociétalement et le résultat est impitoyable : tous ces termes sont absurdes !

Le second exemple est celui de la dégringolade de la culture française, qui n’est plus un secret pour personne, mais qui est violemment niée par ceux-là même qui la détruisent. Là, il vise juste et fait le choix de commenter le programme d’une des dernières saisons culturelles au Théâtre national de Strasbourg. La brochure de présentation est décortiquée et le résultat est à la fois très probant et très affligeant. La propre directrice de cette institution prestigieuse maltraite la langue dans ses déclarations, en plus de massacrer la haute culture. Il ressort de cette étude que Strasbourg a un Théâtre où l’on ne présente quasiment plus de pièces du répertoire, mais des évènements, des créations pour le moins étranges qui déstructurent tous les acquis (le genre de spectacle qu’un spectateur lucide déserte au bout d’un quart d‘heure !).

L’auteur de ce livre, Pierre Hartmann.

L’impression la plus forte qui se dégage de cette lecture est l’effondrement de la maîtrise de la langue, tant orale qu’écrite, même chez des gens censés avoir été formés longuement. C’est, bien sûr la grammaire et la syntaxe déficientes qui choquent d’abord notre auteur, mais au-delà le manque de connaissance purement sémantique de l’usage des mots est frappant. On pourra rétorquer que cette attitude est réactionnaire (au sens mauvais du terme) et antiprogressiste, donc « fasciste », puisque tout ce qui n’obéit pas à la vulgate progressiste est digne de Mussolini ! La langue évolue et il faut « s’adapter à son temps » ! Argument fallacieux s’il en est : évolution, oui, mais saccage, abandon et trahison ne sont pas acceptables.

Si vous n’êtes pas familier de ces dérives, ce livre vous ouvrira les yeux sur ce qui se joue à bas bruit dans les milieux dirigeants, les universités et grandes écoles. Nous avons de plus en plus une réalité en trompe-l’œil, qui semble sauvegarder l’essentiel, mais détruit systématiquement les moyens de le connaître et de le transmettre. L’école étant le lieu privilégié de ce massacre, lequel est accompagné par la cohorte des médias, chargés de distiller cette sous-culture abrutissante dans la masse. Le fait de faire de longues études n’est en rien une garantie de connaître et comprendre la culture européenne, car les contenus ont été dilués et changés : l’auteur cite l’exemple de la place prise par l’écologie dans certains cursus d’enseignement, en lieu et place des connaissances basiques. Ce travail est en fait identique à ce qui s’est passé au XXe siècle avec les dérives nazies, soviétiques ou chinoises. Orwell l’a bien illustré dans la novlangue de 1984. Seulement, chez nous aujourd’hui cela se perpètre sans violence, au nom de l’illumination intellectuelle venue d’un peuple dont le standard culturel est la taille des hamburgers et la finesse du base-ball.

Je ferai un seul vrai reproche à ce livre passionnant, c’est celui de sa structure. Elle est vraiment bancale. Une très longue introduction baptisée « Prolégomènes » occupe les cent premières pages. C’est interminable ! Ensuite le reste du livre obéit à un plan plutôt faible, qui ne met guère en valeur le contenu. Cela peut être un handicap sérieux qui pourrait même décourager des lecteurs, car c’est tout sauf fluide et limpide dans la construction. Des chapitres plus courts, mieux titrés et parfois moins bavards seraient plus percutants. Le sujet l’aurait mérité.

Il faut passer sur ce défaut structurel, car le livre est vraiment intéressant et riche, nous apprenant beaucoup de faits précis et rétablissant les usages linguistiques corrects. A garder à portée de main, car il est une véritable mine de renseignements utiles.

Je terminerai par un extrait tout à fait significatif et que j’ai choisi en raison de ma proximité avec le domaine de George Sand à Nohant et son univers créatif. L’auteur y fait une comparaison entre la bonne dame de Nohant et le prix Nobel de littérature français Annie Ernaux. Comprenne qui pourra !

« Pour prendre la pleine mesure d’une telle dérive dans les bas-fonds tant existentiels que littéraires, il suffit de relire George Sand écrivain authentique, vraie féministe et socialiste de la première heure dont, en appendice à une œuvre immense, la seule autobiographie est plus vaste et infiniment plus riche que l’œuvre entière d’A. Ernaux. Sans même parler du style L’Histoire de ma vie présente en effet toutes les qualités qui font si cruellement défaut aux fragments autobiographiques de notre lauréate ; hauteur de vue, sens de l’histoire, générosité, amour de la nature et du prochain. J’invite donc mes lecteurs à lire ou à relire ce témoignage de haute volée, dont l’écriture sensible fait scintiller tout un monde intellectuel, historique, affectif et sensoriel dont ceux d’A. Ernaux ne peuvent avoir la moindre idée, tant l’univers mental qui s’offre à eux est dépourvu de réflexion, d’intelligence historique, de sensualité, d’émoi (chez elle, l’émoi s’écrit itérativement «et moi»). Une œuvre d’une extrême indigence de pensée, d’une désolante sécheresse de cœur, l’une complète absence de poésie, aussi indifférente à la nature qu’à autrui (l’amitié n’y a nulle place) ; un monde et une œuvre enfin d’une navrante platitude parce que tristement repliés sur des obsessions sexuelles et des rancoeurs sociales qui bouchent tout horizon, et dont est gaiement absente la plus infime manifestation d’humour ou de fantaisie. Je mets ainsi tout lecteur sensible au défi le passer de l’œuvre de G. Sand à celle d’A. Ernaux sans être saisi d’effroi par une telle déperdition de vie, de sens et de style. Et je le laisse avec cette interrogation: qu’est-il donc advenu à notre culture pour qu’on en vienne à oublier la première et à louanger la seconde? De qui je dirai, en me résumant et en usant un instant du lexique propre à la phénoménologie, que rarement un écrivain et son oeuvre se sont avérés si pauvres en monde. » p.278-279.

J-Michel Dauriac – Les Bordes – 2 janvier 2026.

Leave a Comment

Populicide – Philippe de Villiers

Fayard, 2025, 386 p., 21,90 €.

Le précédent livre de de Villiers, Mémoricide a connu un très grand succès de librairie (230 000 exemplaires en tirage princeps), sur le thème de la destruction programmée de la mémoire (lisez l’Histoire) du peuple français. Avec ce livre, il récidive son succès, cette fois sur la destruction à venir du peuple français. D’aucuns diront qu’il exagère vraiment. Encore faut-il l’avoir lu pour pouvoir le dire.

Un homme qui aime son pays est-il un « fasciste » ? Un homme qui manie savoureusement et avec talent la langue de ses aïeux est-il un « fasciste » ? Un homme qui préfère son peuple à tout autre peuple est-il un « fasciste » ? Un homme qui se défie de l’Union européenne qu’il connaît sur le bout du doigt est-il un « fasciste » ? Un homme qui aime et cultive l’histoire de son pays est-il un « fasciste » ? Un homme qui a conçu, voulu et réalisé un grand spectacle vivant autour de l’histoire de France est-il un « fasciste » ? Un homme qui est catholique et pétri des traditions de sa religion est-il un « fasciste » ? Un homme né aristocrate est-il un « fasciste » ? Un homme, ami de Vincent Bolloré, et qui intervient régulièrement sur sa chaîne de télévision CNews est-il un « fasciste » ? Un homme qui réunit dans sa personne tous ces traits peut-il être autre chose qu’un « fasciste » selon la vulgate médiatique et bien-pensante du temps ?

Vous aurez reconnu Philippe de Villiers dans cet homme multiple, dont le mot « fidélité » est sans doute celui qui peut le mieux le définir. Depuis maintenant trente ans, il écrit. Et fort bien, et des livres aux thèmes importants qui parlent aux Français, ce que ses chiffres de vente disent clairement, et que ses adversaires ne peuvent pas lui pardonner, tant on aime dans une certaine caste de ce pays les échecs et l’élitisme. Je dois dire, pour être très clair, que je n’ai pas toujours apprécié le personnage, car j’ai été aussi victime de son lynchage médiatique permanent, surtout par les Guignols de l’Info. C’est lorsque je me suis mis à le lire que j’ai commencé à réviser mon jugement de fond. C’est d’abord la clarté, la beauté et l’humour de sa langue qui m’ont conquis. Puis, je me suis rendu compte que, sur le fond, je partageais nombre de ses analyses. Mais je dois dire que je ne suis pas d’accord, loin de là, avec toutes ses positions politiques, que je trouve assez souvent trop conservatrices. Je ne suis pas non plus du même clan religieux, bien que chrétien engagé et convaincu, comme lui. Ce qui ne m’empêche pas de prendre un grand plaisir à le lire.

Le thème de ce livre est donc la crainte du « Grand Remplacement » – il n’emploie jamais lui-même cette formule qui sent le souffre de Renaud Camus, selon la gauche « antifasciste[1] » -, mais je le fais pour jeter un peu d’huile sur le feu, quoique maintenant cette formule soit « politiquement correcte », puisque c’est le dernier projet de société de ce malheureux Mélenchon, qui court de bêtise en bêtise, en détruisant consciencieusement la gauche française. Ce disant, Mélenchon a rendu un grand service au monde des idées, en permettant enfin que l’on évoque le risque que cette formule désigne : le remplacement progressif et inéluctable du peuple français par les vagues d’immigrants extraeuropéens et musulmans qui viennent vivre sur notre sol, tout en affirmant qu’ils haïssent la France (va comprendre, mon bon monsieur Michu, ce que ça peut bien signifier).  De Villiers construit son livre sur une lutte sans merci contre toute cette pratique et cette argumentation fallacieuse. Et il y a de quoi faire !

Par des chapitres courts, il soutient l’attention de son lecteur et dénonce les errements politiques depuis cinquante ans (depuis le regroupement familial adopté sous Giscard d’Estaing). Il démonte les faux arguments des grands prêtres de l’immigration sans frein. Par exemple, en récusant cette affirmation devenue mantra : « La France a toujours été un pays d’immigration, elle s’est construite sur l’immigration. » Il montre que cela est une contre-vérité historique. La réalité est qu’il y a toujours eu des migrants venant sur le sol de France, mais en nombre limité et avec le désir – réalisé – de devenir Français. Ce qui n’est plus du tout le cas de nos jours. Il met en avant aussi le faux argument du besoin de main-d’œuvre, repris et amplifié par la technocratie européenne. Quand un pays compte 5 à 7 millions de chômeurs depuis près de quarante ans, il n’y a nul besoin de faire venir des immigrés pour travailler, il suffit de mettre les chômeurs au travail.  Il montre que les attitudes pro-immigration sont en fait impulsées soit par Davos et ses maîtres capitalistes du monde, soit par les survivants de l’internationalisme ouvrier mal compris. Il repousse les deux au nom de l’histoire. Précisons qu’à aucun moment il ne verse dans la xénophobie, comme ses ennemis ne manquent pas de la dire. Il est en effet vrai que depuis les années Mitterrand, il est impossible de parler de l’immigration sans être fascisé par la gauche la plus bête du monde. C’est ce qui a permis l’ascension irrésistible du FN puis du RN, ou de Zemmour. Il existe, en Europe même, des pays où la gauche a eu le courage de traiter ce problème  et où elle gouverne, approuvée par les électeurs, le Danemark par exemple. Mais l’immigration musulmane n’est qu’un des aspects du problème du populicide.

La mondialisation est tout aussi responsable, par l’uniformisation réductrice qu’elle promeut. Le consumérisme effréné est le moteur du capitalisme contemporain, qui n’a aucune limite décente. La diffusion de masse est la responsable d’un recul de la culture nationale et de la baisse d’exigence culturelle. Les jeunes Français se vêtent, mangent, pensent, dansent de la même manière que les autres jeunes du monde. Ils sont dénationalisés et déterritorialisés. Les réseaux asociaux répandent comme une trainée de poudre la pensée minimaliste et les songes des fake news, encouragent le complotisme et ruinent l’identité propre.

Face à ce raz-de-marée uniformisateur, de Villiers propose de refranciser nos populations. Ce qui implique de reprendre en main une école qui enseigne véritablement et ne fasse pas du « ludique » l’essence même de l’instruction. Il faut redonner le goût et l’amour de la langue maternelle débarrassée de tous ces anglicismes et des barbarismes colportés par la sphère journalistique de base. L’histoire du pays doit être sujet de fierté et non de honte wokiste. Il faut assumer le bon, le beau et le moins beau et le moche de notre longue histoire. Reprendre le pouvoir sur nos vies et la maîtrise de notre espace, en redonnant aux frontières leur sens premier de limites. Bref, l’auteur dresse le programme d’une reconquête culturelle et politique, qui passe par l’abandon de l’Europe telle qu’elle fonctionne actuellement.

Bien sûr, on n’est pas du tout obligé d’adhérer à toutes les positions de l’auteur, on peut trouver qu’il se répète assez souvent, mais c’est le risque de l’écriture satirique et pamphlétaire. Ces inconvénients sont largement compensés par le plaisir de lire une belle langue qui dénonce sans langue de bois les dérives et les abandons de souveraineté qui nous ont conduits dans l’impasse présente. On appréciera par contre la sincérité de l’auteur et les confidences autobiographiques qui émaillent son propos. Ce livre a des allures testamentaires. Il a le grand mérite de tirer, une fois de plus, la sonnette d’alarme ? puisse-t-il être entendu !

Jean-Michel Dauriac – Les Bordes – mars 2026.


[1] « S’il y des antifascistes, c’est qu’il y a des fascistes » est la justification première de ces combattants courageux d’un mal dont ils ignorent véritablement la nature.

Leave a Comment

Le crétinisme, nouvelle religion mondiale du XXIe siècle

Les sociologues des religions ont forgé un sigle pour désigner les nouvelles croyances apparues à partir du milieu du XXe siècle : NMR ou Nouveau Mouvement Religieux. Ce sigle permet de caser sous la même étiquette les croyances les plus diverses, allant des sectes parachrétiennes à des groupements farfelus, tels les adorateurs de l’oignon. Je propose aujourd’hui d’en ajouter une nouvelle : le crétinisme.

Certes, le crétinisme, sous le nom commun de bêtise, a toujours existé. Mais il était plutôt subi que recherché et jamais revendiqué. Depuis le début du XXIe siècle, les choses ont changé et il faut bien admettre que le crétinisme est devenu une véritable religion de masse d’audience mondiale, s’enracinant dans toutes les civilisations : il y a un crétinisme occidental, un crétinisme islamique, un crétinisme oriental … Ces variantes ne sont pas nées de schismes, comme pour les églises chrétiennes, mais par un développement parallèle, comme les hominidés dans le temps de l’histoire. Cette variété ne doit cependant pas cacher la grande unité de fond de cette religion moderne. Il y a déjà et il y aura bientôt encore plus de savants sociologues et anthropologues pour étudier ce mouvement dans le détail. Je voudrais seulement ici en souligner quelques caractères remarquables afin, pourquoi pas, d’éveiller des vocations de chercheurs sur ce sujet.

Une religion se caractérise par quelques aspects structurants. Il y a toujours des fondateurs et des apôtres à l’origine de cette foi. Elle est exprimée par des articles de croyances, des dogmes ou des confessions de foi. Elle est marquée par des rites et des célébrations, elle a un culte et une liturgie. Elle fait émerger des héros, des « saints » qui sont donnés en exemple. Elle a un clergé et des enseignants. Tout cela se retrouve dans le crétinisme.

Une foi a toujours une origine, réelle ou mythique. Elle a un ou des fondateurs, lesquels s’entourent en général de disciples zélés qui diffusent le message des créateurs. Quelle est l’origine du crétinisme ? Il faut avouer que le mystère demeure et que les savants sont partagés. On dispose bien de certains indices, avec des expressions géographico-ethniques comme le « crétin des Alpes », mais c’est trop ténu pour en faire la base unique. Le crétin des Alpes est simplement une branche religieuse archaïque. Il faut sans nul doute remonter aux origines mêmes de l’homme pour trouver la racine de cette foi, qui semble accompagner toute l’histoire humaine. On peut ainsi dire que le malheureux Caïn, dans le livre de la Genèse biblique, est un bel exemple de fondateur ancien. Au lieu de chercher à comprendre pourquoi son frère était le chouchou de Dieu, il le bute tout simplement ! C’est bien le meilleur moyen de ne jamais savoir : superbe preuve de crétinisme à l’état brut. La Bible ajoute d’ailleurs que Caïn fut un bâtisseur et fondateur d’une lignée : le crétinisme commençait à se développer. Si l’on prend la peine de parcourir les grands textes fondateurs et les cosmogonies, on trouvera des exemples similaires partout. Le crétinisme émerge partout où croît l’humanité. Les Égyptiens ont leurs crétins, les Grecs et les Romains aussi, comme les Incas ou les Bantous. Partout naissent des fondateurs qui feront lignée. Il y aura le crétin-meurtrier, le crétin-chasseur, le crétin-prêtre, le crétin-roi et la masse des crétins de base. Les fondateurs sauront à chaque fois s’entourer de fidèles qu’ils enseigneront par l’exemple et/ou la parole et qui diffuseront ensuite la nouvelle foi. Des légendes entoureront les fondateurs, légendes où il sera difficile de séparer le réel du mythe. Ceci traversera le temps et nous avons pu constater cela avec les fondateurs des crétinismes du XXe siècle (Mao Zedong ou Hitler par exemple). Il faut noter que le crétinisme n’est pas inoffensif, il peut même être très dangereux et ce fait a fait oublier qu’il était d’abord un crétinisme avant d’être une idéologie de haine ou de guerre. Il faut donc remonter à la source pour identifier le crétin initial, afin de ne pas faire de contresens en la matière. On peut dégager un invariant à cet acte fondateur : son manque de réflexion et d‘analyse logique et rationnelle. À la base du crétinisme il y a toujours un vice de pensée, l’essence de la sottise.

Une religion, aussi floue soit-elle a ses articles foi, organisés soit oralement et transmis par apprentissage, ou mis par écrit et diffusés. Prenons deux exemples différents : la Révolution française, ce grand moment historique mythifié (merci les historiens marxistes français !) a eu sa dogmatique initiale, sous la forme de la DDH, la Déclaration des droits de l’homme (on oublie souvent la fin : et du citoyen). C’est devenu au fil du temps LA référence démocratique par excellence, même si la plupart de ceux qui s’en réclament ne l’ont jamais lue en entier, voire jamais lue du tout. Le christianisme a aussi ses articles de foi ; au-delà des Évangiles, il se trouve des textes primitifs ou anciens, élaborés par les communautés de croyants, qui sont devenus des professions de foi, selon la formulation catholique. Citons-en deux, que tout français connaissait autrefois, même s’il n’était pas croyant : le Symbole des Apôtres, datant sans doute du IIIe siècle, et le Credo, qui est sa forme liturgique catholique. Ces deux textes font l’unanimité dans toutes les confessions chrétiennes, car ils vont à l’essentiel. Qu’en est-il du crétinisme ? Il est manifeste qu’il n’existe pas de texte de cette notoriété à ce sujet. Pourtant, la bêtise a beaucoup produit depuis l’invention de l’écriture, mais elle ne s’est pas érigée en système avant notre époque. Il faut donc se résoudre à ne pas trouver d’articles de la foi crétine anciens. Par contre, l’époque récente a produit à profusion des manifestes, dans les domaines les plus divers, car, comme je l’ai dit plus haut, le crétinisme sévit dans tous les domaines – ce que Coluche aurait traduit par « La connerie est vraiment universelle » . Citons, sans les étudier ou reproduire, quelques exemples : vous avez, de nos jours, toute une littérature dite « platiste », qui émane de gens qui sont convaincus que la Terre est plate et que la rotondité est une invention pure et simple. Si ce sont surtout des Américains, malheureusement, par le Net et les réseaux asociaux, cette forme de crétinisme s’est répandue. Un autre exemple a pris une grande importance à partir de la Covid19 : la position dite « antivax ». Sur la base d’une interrogation légitime (la valeur d’un vaccin fabriqué en quelques semaines) sont apparues ou réapparues des théories complotistes ou totalement a-scientifiques sur les vaccins. Je ne confonds pas ici le droit de refuser d‘être vacciné, qui relève de la liberté individuelle, même mal informée, et les discours aberrants sur le vaccin lui-même, en tant que produit de la recherche médicale. C’est faire preuve d’une ignorance abyssale ou d’une mauvaise foi totale que de prétendre que les vaccins tuent les gens et sont conçus pour cela. Je ne discuterais pas cela, pas plus que le platisme, car on se trouve ici dans la foi du crétinisme de la plus belle espèce et ce serait lui donner une quelconque importance que de dialoguer avec elle, comme on ne discute pas de la démocratie et des droits de l’homme avec Xi Jimping ou Kim . Ce qui est très préoccupant, c’est que les diverses formes du crétinisme se superposent chez certains individus : ils sont platistes et antivax, racistes et sensibles à tous les avatars d’un fascisme ressuscité (au sens fort du terme et non comme l’usage immodéré et ridicule qu’en fait la gauche française, auquel « l’antifascisme » permet encore d’avoir une opinion politique). Le contexte de notre époque fait que le crétinisme sous ses différentes formes devient souvent viral, par l’entremise des réseaux asociaux et de leur tare, les influenceurs (influenceuses), nouveaux maîtres à penser et diacres du crétinisme. Les « fake news » » » sont très souvent des professions de foi du crétinisme. Mais il faudrait mettre à leur côté certaines déclarations d’hommes politiques – je ne cite personne ici pour ne pas aggraver mon cas. Ces propos chargés en bêtise sont repris par des publics incultes, rivés à leurs téléphones, leurs tablettes ou leurs ordinateurs, dans la solitude de vies artificielles déshumanisées par la technologie aliénante promotionnée partout. Le crétinisme peut surgir à tout moment dans n’importe quel lieu, dans la bouche d’une personne qui reprend son évangile sans aucun recul critique. La force des images trafiquées est devenue incontrôlable et il faut beaucoup de temps et de culture pour ne pas s’y laisser piéger.

Toute religion développe une pratique qui comporte rites et célébrations, formes de culte et liturgie, car ceci est un fond anthropologique commun et originel. Le crétinisme, bien qu’informel au début, n’y échappe pas, avec sa massification et les nouveaux moyens techniques à sa disposition. On a pu en apprécier les prémisses avec le sport, en particulier le football. Des sociologues, dont Norbert Elias est le plus connu, ont mis en évidence l’analogie religieuse du sport, et du football en particulier, avec la religion.  Le stade est une cathédrale, les joueurs sont des officiants, la messe ou le culte est très codifié, dans sa durée comme dans ses règles. La liturgie est assurée par les commentateurs et animateurs de stade et, en dernier ressort, par les supporters. Et c’est là qu’intervient le crétinisme. La bêtise s’affiche en cinémascope dans les tribunes où se massent les clubs de supporters les plus agressifs (il existait encore, il y quelques années des publics exemplaires à Lens ou Saint-Étienne). Le culte est accompagné d’une liturgie ordurière (le fameux « Ho Hisse Enc… » qui accompagne chaque dégagement du gardien adverse, ou le poétique « Aux chiottes, l’arbitre ») hurlée à pleine voix, accompagnée souvent de gestes qu’on croyait impossibles – les saluts nazis – et de jets de projectiles divers. Quant à l’hymnologie, elle est le plus souvent infantile, réduite à quelques mots ou phrases d’encouragement ou d’injures. Bref, le crétinisme trouve ici une première illustration massive de son culte. Cette pratique de la nouvelle religion est en croissance continue, au fur et à mesure que cet opium du peuple diffuse ses images partout. Le lecteur critique dira sans doute que je joue sur du velours en choisissant le milieu du football, mais que cela n’est nullement représentatif de nos sociétés évoluées et progressistes, voire inclusives – les autres lecteurs auront reconnu les termes du bréviaire d’une autre branche du crétinisme. Alors, donnons un autre exemple, tout aussi massif : celui des meetings politiques et des cortèges de manifestations publiques. Je pourrais ici reprendre exactement la même analyse, avec les mêmes critères. Seul l’emballage change : on chante l’Internationale ou la Marseillaise (la première strophe seulement, car personne ne connaît les autres), on ridiculise l’adversaire par des refrains souvent injurieux, on braille des slogans imbéciles qu’on n’oserait pas prononcer à tête reposée. Le chemin de la procession emprunte toujours le même itinéraire, avec ses stations pieuses. Les orateurs adressent des homélies sans surprises à un public qui en connaît le contenu d’avance, puisque c’est la vulgate de base. J’ai jusqu’ici évoqué les grands- messes. Mais il faut aussi parler des petites cérémonies de conclaves modestes. Exemple : les « diners en ville », comme on dit dans la presse. Chacun a son vécu de ces repas où sont rassemblés par un hôte ou une hôtesse des gens qui « doivent absolument se rencontrer ». Dans ce cadre, la liturgie est plus intime, mais elle est bien présente. Il suffit de se remémorer les sujets de conversations et les idées émises lors de tel ou tel de ces repas pour y retrouver l’évangile du crétinisme cultivé ou prétendu tel. On y brocarde d’ailleurs les églises crétinistes du peuple et leur clergé, sans se rendre compte que l’on agit pareil, avec un simple changement de registre de vocabulaire et de connaissances, car le crétinisme fait bon ménage avec l’intellectualisme, il y trouve même un environnement très propice : ne parle-t-on pas de « chapelles » pour décrire les diverses écoles d’une pensée. Les Lacaniens contre les freudiens et les youngiens – c’est d‘un autre niveau que PSG/OM, non ? – , les libéraux contre les sociaux-démocrates ou les écolos, etc. Et cela se répète de semaine en semaine, de lieu en lieu, comme la messe des dimanches ordinaires.

L’aspect humain, pour en pas dire « incarné », est capital dans toute religion. Le crétinisme n’y échappe pas ; plus, il semble qu’il attache une grande place au culte de la personnalité et au charme charismatique. Il faut distinguer deux catégories humaines : les modèles et les officiants.

Les modèles sont les versions « crétinistes » des héros et des saints. Le héros dérive historiquement de la mythologie antique. On pourrait, avec un travail approfondi, établir des analogies intéressantes entre les deux listes de héros. Contentons-nous d’ébaucher la réflexion. Le héros correspond à un besoin de galvanisation des troupes. Soit il est inventé de toutes pièces, soit il est fabriqué à partir d’un cas humain porteur de cette capacité stimulante. Dans la première catégorie, nous pouvons nommer les « super-héros » de type Marvel aux États-Unis. Ce sont Superman, Iron Man, Hulk, Batman… Je les rattache au crétinisme, car ils sont manifestement utilisés par les leaders de cette église nouvelle pour répandre leur doctrine. Le superhéros distrait, c’est certes sa première vocation. Mais, au-delà, il façonne un imaginaire où aucun problème n’est sans solution et où tout semble possible, à condition qu’intervienne celui qui possède les superpouvoirs adéquats. Il n’est pas besoin d‘insister pour montrer que ceci est un substitut de divinité et, singulièrement, du Christ. Cependant, là où celui-ci accomplissait ses prodiges au nom de son Père, Dieu, les superhéros agissent au nom de la technologie et de leur propre puissance. C’est un des aspects du crétinisme de faire de l’homme son propre sauveur, et de la technique la cause de tout miracle. Aucune transcendance dans le crétinisme : tout est concret, explicable, même le merveilleux – ce qui devrait lui ôter tout aspect merveilleux !- mais le public a besoin de magie, alors on lui en donne. Le superhéros connaît une mutation depuis une cinquantaine d’années, il mute par le jeu de l’informatique et de l’électronique. D’abord ce furent les cyborgs (voir Blade Runner pour l’illustration), ces créatures hybrides, d’abord auxiliaires des humains, puis concurrents mortels. Puis vinrent les robots et autres droïdes (voir Star Wars pour les exemples), dont les progrès ont été constants et dont les applications grand public deviennent visibles aujourd’hui. Et, in fine, ceci nous conduit à l’homme augmenté, en passant par l’IA (Intelligence Artificielle). Il suffit de confier à la technique la mission de combler les lacunes humaines et d’améliorer ses performances. Le crétinisme trouve sur ce terrain un formidable champ de manœuvre. Après avoir constamment, durant les précédentes décennies, fait baisser les capacités cognitives des hommes, on peut leur proposer une colossale amélioration, tout en faisant miroiter la survie de la personnalité. On pourrait se croire dans un film ou un roman de science-fiction, mais non, nous sommes dans la vraie vie de l’homme des années 2020. Les héros sont soit des superhéros, soit des super-robots et, en ligne de mire, des humains améliorés par l’informatique. Tout cela arme le discours du crétinisme qui travaille sur la crédulité des masses préalablement mises en condition. Le rôle des techniques de communication est devenu capital : le « show » a tout envahi et permet de masquer les incohérences réelles et les dangers mortifères de cet avenir. Les effets spéciaux à la portée des caniches démultiplient la prédication crétiniste sous tous les formats possibles. Crétinisme est ici associé à scientisme et progressisme.

Le deuxième type de héros est celui qui va être construit de toutes pièces à partir d’un être humain, homme ou femme, dont le comportement a ouvert des possibilités d’exemplarité. Un exemple canonique est le rôle de l’ouvrier Stakhanov pour le régime soviétique. Cet ouvrier a été érigé en modèle après avoir battu le record de son métier de mineur, en extrayant  102 tonnes de charbon en six heures, le 31 août 1935 (voir l’article de Wikipédia pour plus de détail). Ce mineur sera instrumentalisé et  donnera naissance au stakhanovisme, doctrine productiviste soviétique, dont il sera l’ambassadeur jusqu’à sa mort en 1977. Peu importe que ce record soit complètement « bidonné » ! l’important est l’écho qu’on va lui donner et la stature de héros que son auteur va devoir endosser. Youri Gagarine a joué le même rôle dans le même pays. Mais on aurait tort de sourire et de croire que seuls les « rouges » pouvaient créer et faire croire un tel bobard. Le système capitaliste a joué exactement sur les mêmes ressorts psychologiques, sans doute avec plus de finesse, pour s’adapter à l’ « homo economicus » capitaliste. Un bel exemple de manipulation est le culte du héros sportif. Les « dieux du stade » sont promotionnés de manière forcenée sur tous les supports, bien au-delà de leurs exploits sportifs incontestables. Les JO de Paris en ont été une démonstration éclatante : la « divinisation » de Léon Marchand fut l’acmé de ce temps de bourrage de crâne du crétinisme mondial. De même, le valeureux Teddy Riner est devenu homme-sandwich de toutes sortes de causes, mercantiles ou pas. Quel est l’héroïsme d’un sportif de haut niveau qui donne tout pour réussir dans son domaine d’excellence ? Est-il supérieur au « Père de famille » dont Charles Péguy affirmait il y a plus d’un siècle qu’il était un véritable aventurier ( citation exacte : « Les pères de famille, ces grands aventuriers du monde moderne. ») ? L’actualité fabrique aussi du « héros » à la demande : un homme se conduit-il comme il le convient, en portant secours à son prochain, il est derechef transformé en héros et reçu par le Président de la République. Pauvre Président, pauvre héros, triste époque d’une morale oubliée ! Mais on a les héros qu’on mérite. Parfois ces héros sont authentiques, mais on finit par ne plus les distinguer a milieu du panthéon crétiniste : ainsi le gendarme Beltrame doit-il être mis sur un autre plan qu’un homme qui sauve un vieillard en le sortant de son appartement inondé. Mais de cela le crétinisme n’a cure ; il est important de maintenir le public de la nouvelle religion en haleine, c’est pourquoi un héros chasse l’autre et retombe aussitôt dans la poubelle médiatique de l’histoire immédiate.  

Comme tout culte, le crétinisme a aussi ses saints. Crétins du passé proche ou lointain, dont les reliques et les légendes sont honorées selon les besoins du moment. Dans cette collection sainte, les grands hommes jouent un rôle non négligeable. Soit qu’ils soient réellement des crétins, soient qu’ils soient adorés par des cons, comme l’aurait dit Charlie Hebdo. Parmi les saints dangereux, car totalement porteurs du message de la religion nouvelle, il y a les génocideurs, comme Pol Pot ou Mao Zedong, dont le crétinisme possède les évangiles, avec le petit livre rouge. On a pu mesurer les dégâts qu’il put faire sur la génération soixante-huitarde dont Alain Badiou reste le dernier des Mohicans. Les Révolutionnaires français sont du même tonneau : relisez, si vous l’osez, les propos de Robespierre ou Marat. Plus près de nous, Mélenchon, qui n’en rate pas une, s’est fait le propagateur du culte de saint Chavez, un crétin de haut vol, presque l’égal des ayatollahs iraniens. Castro (Fidel surtout) en fut un autre. Les historiens mettront un jour à jour toute l’absurdité de leurs discours et la dangerosité de leurs actes. Je ne citerai même pas ici les gourous des divers courants de l’islamisme criminel, ils ne le méritent pas. Chacun de ces saints-là dispose de ses adorateurs et de ses petites chapelles. Les céliniens en font aussi partie, qui, au nom d’un réel talent initial de L.F Destouches, justifient la suite pitoyable de sa carrière. Les plus cultivés remontent dans l’histoire lointaine pour y chercher les saints médiévaux et antiques. On songe à Néron et Caligula, bien sûr. Mais c’est trop facile : ils étaient réellement fous. Tandis que les grands pharaons mégalomaniaques, responsables des milliers de morts en esclavage pour leurs constructions, les grands empereurs d’orient ou d’Afrique comptent d’authentiques serviteurs du crétinisme éternel.

Enfin, ce qui fait le liant de toute religion et sa force, ce sont les religieux et les enseignants. Existe-t-il un clergé crétiniste ? Bien évidemment. Il officie chaque jour dans ses différents temples. Les desservants de paroisse sévissent dans les médias, journalistes de radio ou télévision, presses écrites ou numériques, ils sont les plus zélés des célébrants. La messe quotidienne a lieu dans presque tous les pays du monde en soirée, lors d’une célébration appelée journal télévisé. Là, la foi crétine a tout loisir de déverser le flot perpétuel de sa propagande. Ce fut longtemps le pilier de la nouvelle église. Mais, depuis le début du XXIe siècle et les progrès du Net, un nouveau clergé est apparu, moins formé que le précédent, mais plus redoutable : les blogueurs et les influenceurs (mettre au féminin bien sûr aussi). Là, on peut dire que l’on touche le fond ! Il suffit de voir le nombre de crétins qui « suivent », comme on dit, ces bergers autopromus, pour être pris de vertige. Chapelles indépendantes et souvent rivales, elles sont pourtant toutes de la même doctrine, évangélisant sans relâche et débitant les articles de la foi crétiniste. Les choses sont finalement bien faites, car cette sphère-là atteint en plein cerveau (ou ce qui en tient lieu) la jeune génération, laquelle dit tout son mépris pour la télévision aliénante de leurs parents, mais est tombée entre les griffes de gens pires encore. Mais tout ce clergé est celui du rang, les curés de paroisse ou les missionnaires. Au-dessus se rencontrent les hiérarques, évêques, archevêques et cardinaux ; le crétinisme étant schismatique par essence, il n’y pas  de pape, ou alors plusieurs antipapes.  Je ne ferai pas ici l’organigramme de ces autorités, ce serait fastidieux et je risquerais d’en omettre certains. Mentionnons les ayatollahs d’Iran, les chefs encore en vie de Daech, les grands leaders populistes de tous les continents – car c’est une maladie mondiale – et quelques grands leaders politiques. Actuellement, un des antipapes est incontestablement Donald Trump. Il « coche toutes les cases », comme dit le beau vocabulaire des journaleux. Malade mental avéré, imbécile notoire, homme d’affaires raté, être humain méprisable. Et avec toutes ces belles qualités, on ne s’étonnera évidemment pas qu’il soit un des plus suivis des gourous du crétinisme. Il a crétinisé une bonne partie du peuple américain – où le terreau était très favorable – et pas mal de disciples ailleurs. Il a des concurrents sévères en Russie, avec Poutine et sa clique, qui crétinisent à outrance le peuple russe. Le leader suprême coréen est un des plus beaux prélats du crétinisme, tout comme le dictateur chinois voisin. L’Afrique est une terre bénie pour l’église crétiniste, elle accouche sans cesse de nouveaux évêques. Mais l’Amérique du Sud sauve son honneur en berne avec Javier Milei, un antipape aussi fort que Trump.

Le monde des affaires et de la finance fournit aussi du haut clergé à la religion nouvelle. Le cas d’Elon Musk est emblématique d’un crétinisme de haut vol, totalement incontrôlable, mais bien dans la doxa du mouvement. Musk, c’est le crétinisme libertarien-libéral, celui qui murmure à l’oreille des traders.  Il reste cependant un amateur par rapport à celui qui fut un véritable pape de la secte et est devenu depuis sa mort un saint très vénéré. J’ai nommé Steve Job. L’homme qui a réussi à faire croire que ses ordinateurs et téléphones étaient exceptionnels et changeaient la vie de ceux qui les achetaient. L’homme qui a inventé cet objet hybride parfaitement inutile qu’est la tablette numérique. L’homme que la planète a pleuré comme un saint quand le cancer a eu sa peau. Salut l’artiste ! ET vive la capitalisation boursière d’Apple !

On le voit, le crétinisme est aujourd’hui la religion qui a le vent en poupe. Il vole de succès en succès et étend son culte et sa doctrine sur toute la planète. Sur quoi repose ce succès ? Avant tout sur la bêtise de ceux qui se laissent convertir. Le crétinisme prospère sur la crédulité des masses et sur l’ignardise croissante. Chaque jour de nouveaux lieux de culte s’ouvrent, chaque jour la doctrine fait des progrès publics. Cette progression repose sur la servitude volontaire que La Boétie a mise en exergue il y a cinq siècles. Le crétinisme avance parce qu’il y a de plus en plus de crétins qui adhèrent de leur plein gré. Voyez avec quel entrain les entreprises se sont précipitées sur les réseaux asociaux et y ont entrainé et encouragé leurs personnels ; voyez comment l’Education nationale, en France, se livre pieds et poings liés aux GAFAM et distribue tablettes et portables aux collégiens en lieu et place des manuels qui sont supprimés. Et vive le taux d’illettrisme mesuré à l’entrée en sixième ! Voyez comment l’ensemble des institutions, Églises  comprises, bascule dans le numérique, Youp La Boum !

Sur les murs de la Tour de Constance, à Aigues-Mortes, Marie Durand et ses amies, des femmes huguenotes emprisonnées, car elles croyaient « mal », ont gravé dans la pierre un mot qui est devenu le seul mot d’ordre que l’on puisse opposer au crétinisme : « RESISTER ». Et aujourd’hui, résister, c’est refuser. Refuser tout ce qui peut aider à propager le crétinisme et défendre de toutes nos forces ce qui le combat : la culture, la liberté, la beauté et la paix. Vaste programme.

Jean-Michel Dauriac – février 2026.

Leave a Comment