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Le Blog à Jean-Mi ! Posts

Le voyageur sur la terre – Julien Green

Livre de poche -1956

On a pu dire que les romans de François Mauriac étaient assez démoralisants. Que devrait-on dire alors de ce recueil de quatre textes de Julien Green[1] ? En effet, le point commun le plus manifeste de ces quatre histoires est la mort. Chaque récit se termine ou comprend un mort. Et le climat de chaque récit est empreint d’un même climat mortifère. Nous y trouvons également le débat sur le bien et le mal et l’influence de la religion.

Quatre textes composent de récit, quatre textes que l’on peut qualifier de « textes de jeunesse » pour notre auteur, écrits entre 1924 et 1927. Cela semble constituer les tous débuts de son oeuvre romanesque.  On peut scinder en deux groupes ce quatuor : deux textes longs (Le voyageur sur la terre et Les clefs de la mort, qui approchent les 100 pages chacun) et deux courts récits (Christine et Léviathan[2], à peine 20 pages chacun). Tous racontent des destins individuels tragiques. On ne peut pas dire que la lecture de ces quatre récits soit désopilante, mais  on tient à aller au bout, car ils sont bien tournés sur le plan de l’ordonnancement romanesque. Plutôt que de tenter d’en donner un résumé critique, je préfère choisir une approche globale que les points communs justifient amplement.

J’ai déjà signalé deux points communs à ces histoires : la mort et le caractère individuel des faits. La mort intervient de diverses manières : elle ouvre l’histoire du Voyageur sur la terre et clôt celle de Léviathan. Elle frappe collatéralement le protagoniste  dans Christine et Les clefs de la mort. Dans tous les cas ce ne sont pas des êtres au bout de leur vie : trois sont des enfants ou un tout jeune homme, le dernier un homme d’une cinquantaine d’années. Maladie pour les deux filles jeunes, suicide pour le tout jeune homme. Le dernier décès reste inexpliqué. Ces morts sont plutôt inattendues et violentes pour le lecteur. Elles semblent relever de l’absurde de la vie.

Les destins individuels sont la marque de ces récits. Ainsi Le voyageur sur la terre se présente, selon un procédé éprouvé, mais plus très neuf, comme le journal retrouvé du jeune suicidé. Tout y est donc écrit à la première personne, sauf quelques lettres imaginaires ajoutées à la fin pour épaissir l’histoire. Les personnages secondaires de ce court roman sont assez falots, à l’exception d’un seul qui s’avèrera décisif pour la compréhension du sens de l’histoire. Les Clefs de la mort reprennent également la technique du journal. Avec le même centrage sur le narrateur. Mais dans ce texte, certains personnages secondaires sont plus étoffés, en lien avec le contenu même du récit. Christine est aussi écrite à la première personne du singulier. Seul Léviathan a une structure classique de narration. C’est donc surtout la subjectivité qui est mise en avant. Nous ne connaîtrons de ces personnages que ce qu’ils voudront ou pourront nous dire.

Nous en arrivons alors à un troisième point commun à tous ces récits. Les personnages centraux sont très seuls et souffrent d’un certain mal de vivre. L’absence des parents ou d’un parent est manifeste. Ces garçons, car ce sont tous des mâles, sont visiblement mal dans leur peau et manquent de personnes de confiance. Leur vie est une solitude au milieu des leurs. Ils se débattent avec leurs perceptions et sensations et n’ont personne avec qui en parler. C’est là l’origine de leur malheur. Car ils sont réellement malheureux ; pas d’un malheur objectif, matériel ou moral, mais de leur simple manière d’être au monde. Malaise existentiel, pourrions-nous dire. La mort est souvent la seule issue qui semble exister pour ces êtres-là. Ils sont en quelque sorte prédestinés à une fin tragique.

La maladie constitue le dernier point commun sur lequel je veux revenir. Deux des protagonistes souffrent visiblement de dédoublement de la personnalité ou schizophrénie. Cela mènera l’un des deux au suicide et l’autre au projet de meurtre. Les deux filles, jeunes, contracteront une maladie qui les emportera. Le dernier meurt sans raison apparente, mais de manière subite et anormale. La vie, au sens de l’anima latine, n’est pas positive et vigoureuse chez les personnages de Green. Ces vies sont viciées dès l’origine, fragilisées sans possibilité pour les victimes de s’en sortir. C’est un peu la tragédie grecque revisitée.

On pourrait évidemment croire en lisant ce qui précède que cette lecture est à la fois triste et ennuyeuse et qu’il n’y a aucune raison de se l’infliger. Ce serait une grave erreur. En effet, nous avons affaire à une œuvre littéraire au plein sens du terme -bien que je sois persuadé que l’auteur a mis beaucoup de lui dans ses personnages – et de belle qualité. L’écriture est fluide et très classique dans sa forme, elle pourrait passer pour insipide, mais ce n’est pas le cas. Elle refuse les effets pour se concentrer sur les caractères et faits. La meilleure preuve de sa qualité est qu’on ne veut plus lâcher le livre une fois qu’on l’a commencé. Le second atout est d’ordre psychologique : les ressorts de l’âme humaine sont dépeints avec beaucoup de finesse, sans emphase ni pédantisme freudien.

Julien Green (1900-1998)

Il vaut donc la peine de lire ce livre et ses quatre histoires. Bon, le problème est habituel avec mes chroniques : indisponible en version actuelle, comme beaucoup de l’œuvre de Green. Enfin, pas tout à fait ! Ces quatre histoires sont réunies dans le premier volume des œuvres complètes de Julien Green parues chez Gallimard dans la collection La Pléiade. Sinon, comme d‘habitude, en furetant sur les sites de bouquinistes ou les librairies d’occasion, il ne vous en coûtera que quelques euros (j’ai payé le mien un euro !).

Julien Green a été une vedette littéraire jusqu’à sa mort en 1998. Mais il a été très vite oublié et personne, à part les universitaires et quelques passionnés, ne le lit plus. Il rejoint ainsi de grands noms comme Anatole France ou Jules Romains dans les brumes de l’oubli. La postérité est bien ingrate, surtout quand elle n’est pas aidée par l’école.

Jean-Michel Dauriac – Les Bordes – 1er janvier 2026.


[1] Le rapprochement Mauriac-Green m’est venu spontanément, à la lecture de recueil. Il est évident pour tout lecteur un peu attentif. En vérifiant certaines données sur la vie de Julien Green, je me suis aperçu qu’il avait été élu au fauteuil de François Mauriac à l’Académie Française. Par ailleurs la question de l’homosexualité a été évoquée pour les deux écrivains, avec des résultats différents il est vrai, Mauriac étant supposé avoir été un homosexuel refoulé (on l’a dit de très nombreux auteurs à tort !) alors que Green a lui-même prouvé la chose par ses écrits diaristiques. Pour ma part je souhaite ici m’en tenir au strict plan de la littérature.

[2] Il reprendra ce titre de Léviathan pour un roman publié un peu plus tard. L’histoire n’est pas du tout la même.

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Une sale histoire – Chien 51, Laurent Gaudé

Babel poche, Actes Sud 2022.

La vie d’un lecteur se compose, à son insu, d’éres tout à fait comparables à celles de la géologie qui expliquent l’histoire la terre. Il faut, évidemment, avoir assez vécu pour le pouvoir comprendre. Pour distinguer la grande période du précambrien initiale du quaternaire présent. Chacun doit apprendre à distinguer ses propres ères de lectures. Je ne m’étendrai pas sur le détail des miennes ici. Je dirai simplement, pour relier cela à la critique de ce livre, qu’il se constitue, au fil du temps, en chacun de nous, une sédimentation que reprennent et séparent des ruptures que sont les étapes de notre vie personnelle, car nous lisons ce que nous sommes et comment nous vivons. Nous avons tous en commun un archéen primitif où la « soupe originelle » se mijote : c’est le temps de l’école, des premières lectures, de l’apprentissage, des prescriptions obligatoires, des jeux d’influences. Nul n’y échappe, certains s’en repaissent et s’en construisent, comme le fit Giacomo Léopardi de la bibliothèque familiale. Tous s’y structurent avec ou contre ce qu’ils y vivent. Puis nous entrons dans les ères personnelles, plus ou moins nombreuses. D’une de ces ères, sans le vouloir sans doute, j’ai gardé une sorte de règle tacite (qui peut s’avérer un préjugé) qui est de se méfier des auteurs contemporains qui vendent de gros tirages et sont encensés par la presse ou les médias divers. Cette prudence est nécessaire, mais poussée à l’extrême, elle peut devenir une sorte de réflexe d’intellectuel, amoureux du secret non partagé et des auteurs maudits. Tout grand lecteur me comprendra. Je n’y échappe pas, bien que j’ai une grande dilection pour les auteurs populaires au sens plein du terme (ceux qui parle du peuple au peuple). Tout cela pour dire que Laurent Gaudé a été victime de cette prudence. Je me suis détourné de lui en raison même de son succès. Il a fallu que l’on m’offre ce livre pour que je sois moralement obligé de le lire – il est toujours très mal éduqué de ne pas lire un livre que quelqu’un a pris le temps de choisir pour vous l’offrir.

Chien 51 est un « vrai roman », au sens classique, c’est-à-dire qu’il raconte une histoire dans un cadre défini et un temps précis, avec des personnages inventés et une action soutenue. Il ressemble, selon la typologie classique, à un roman policier. Mais c’est aussi un récit futuriste proche. On appelait jadis cela de l’ « anticipation », pour distinguer Jules Vernes, René Barjavel de Ray Bradbury ou Isaac Asimov, auteur de Science-Fiction. C’est donc un roman policier d’anticipation. Cette appellation est simplement destinée à orienter l’idée du lecteur, elle ne rend pas complètement justice au livre, qui est plus que cela.

Cadrons espace, temps et personnages : Chien 51 est le nom professionnel d’un policier, dont le patronyme réel est Zem Sparak ; ce récit se situe dans un temps futur, mais assez proche de nous, car les situations décrites sont déjà là, sans doute à la fin du XXIe siècle au plus tard ; l’espace est double : un espace du passé, la Grèce originelle de Sparak, et un espace présent, Magnapole, variant de Mégalopole, soit une gigantesque cité, divisée en trois zones délimitées par des chek-up, la zone 1 est réservée aux dirigeants et puissants, la zone 2 aux éléments actifs du système et reconnus comme positifs par lui, la zone 3 est celle des réprouvés, des bons è rien, des criminels… Le cadre est donc classique dans l’approche futuriste, tant au cinéma qu’en littérature. Laurent Gaudé en développe simplement une variation personnalisée. Là n’est pas l’intérêt du livre. Ce sont les personnages et l’action qui sont le véritable sujet, le reste est décor. Deux personnages principaux, deux flics, puis quelques personnages secondaires majeurs (disons deux ou quatre selon la lecture que l’on fait du livre), puis des seconds couteaux – au sens propres du terme – et des figurants.

L’intrigue est classique. Un mort particulièrement massacré, puis un second du même type. En zone 3. Un flic qui travaille en zone 3, associé de force par l’institution à une femme policière de la zone 2, pour éclaircir ces crimes. Elle s’appelle Salia Malberg.

Laurent Gaudé respecte les codes du polar. Les deux flics sont au départ opposés en tous points ; puis, ils se rapprochent, finissent par coucher ensemble et s’apprécier vraiment (résumé très grossier). L’enquête aussi est codifiée : il y a les cadavres, qui posent des problèmes sérieux (qui, pourquoi ces mises en scène ?), puis peu à peu la toile qui se tisse et mène à deux hommes politiques puissants en concurrence pour une élection majeur prochaine. Les sbires des deux interviennent, Salia est tabassée à fond et perd momentanément l’esprit, et Zem se met au service de la vengeance, par l’entremise d’un des puissants qui le recrute. L’affaire est résolue mais cela ne sert à rien, le système digère cet épisode ? Et la vie sale et triste continue.

Car c’est une sale histoire, dans une sale zone, avec des sales types et des héros qui trimbalent dans leurs mémoires de sales choses. Et on glisse là du polar au film noir, genre bien plus riche qu’Hollywood a su magnifier dans les années 1950. Dans le film ou le polar noir, l’action policière est aussi un décor, l’essentiel est ailleurs, dans la vie profonde des protagonistes. Le cœur du livre est bien Chien 51, ce Zem Sparak, dont le nom est un pseudo chois en entrant dans la police Magnapole. Zem est hanté par la Grèce de sa jeunesse, avant sa ruine totale, avant son rachat par la firme GoldTex, qui achète hommes et habitants pour en faire ses sujets-objets. Le monde est alors une lutte concurrentielle entre GoldTex et son concurrent. Une sorte d’apogée du capitalisme, avant l’inévitable chute. L’auteur se débrouille pour brosser, par touches légères, le portrait politique du moment ; c’est pré-apocalyptique dans l’esprit, même si l’ordre règne à Magnapole.

Zem traine sa vie et sa nostalgie, cache un secret terrible et ne peut que constater qu’il n’a pas d’espoir, car Salia, qui le représentait, est cassée à jamais ; il la recueille, mais sans espoir de guérison réelle. A travers Zem, c’est l’avenir de l’humanité libre qui est évoquée, avec sa part d’ombre. Là se trouve la plus belle part du roman qui, par ailleurs est joliment écrit, dans un style qui ne fait d’esbrouffe et se lit très facilement.

Celui qui voudra lire un simple polar le pourra. Mais le lecteur curieux, qui aime regarder derrière les apparences s’appropriera toute la réflexion sur la noirceur de la vie, sur la liberté, sur le pouvoir corrupteur et sur l’amour. En octobre 2025, un film au même titre est sorti en France, avec Gilles Lelouche dans le rôle de Chien 51, ce qui est plutôt un bon choix. Mais la seule lecture du synopis montre que l’histoire a été modifiée et je vous recommande vivement de lire plutôt le roman et, si vous voulez aller voir le film, d’y aller ensuite. Un film est toujours une régression par rapport à un bon livre ; à cette condition on peut s’y risquer.

Jean-Michel Dauriac – Décembre 2025

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La lettre écarlate – Nathaniel Hawthorne

Éditions Rencontre, 1968.

Le jeune homme se précipite sur les chefs-d’œuvre du passé parfois comme un soudard accoste une bergère : à la hussarde, et même, quelquefois il lui arrive de les violer, sans en être conscient. C’est le propre de la jeunesse de ne pas savoir, même quand elle croit savoir, de ne pas avoir conscience de la grandeur de ces sommets de la littérature. Il est très rare qu’une jeune personne goûte véritablement la puissance d’un chef-d’œuvre universel. Non qu’il en soit intellectuellement incapable, mais il ne possède pas l’expérience de la vie qui permet d’en jouir pleinement. Il faut avoir un peu vécu pour déguster pleinement les grands textes, tant ils sont porteurs de richesses souvent implicites. Cela signifie-t-il qu’il faudrait atteindre au moins quarante ans pour commencer à lire les grands classiques ? Sans doute le pensait-on dans l’Antiquité, lorsque l’entrée dans l’âge adulte se faisait à un âge assez avancé et fixe : on devenait Juvenis à 30 ans seulement à Rome, et c’est alors qu’on jouissait de tous les droits du citoyen. Le Code civil napoléonien a fixé la majorité civile à 21 ans. Or, notre époque marche résolument à l’envers de ces principes de sagesse : on abaisse sans cesse les seuils d’âge, arguant d’une passion de la liberté, ce qui cache mal les besoins du capitalisme (l’âge légal est un frein à la consommation individuelle). Revenons à nos livres : si je regarde ma propre expérience de lecteur, je suis bien obligé de reconnaître que les grands chefs-d’œuvre de la littérature mondiale que j’ai lus dans ma jeunesse ne m’ont pas marqué, tout simplement parce qu’il s’avère que je n’avais pas compris la plupart d’entre eux. De ce point de vue, les prescriptions scolaires sont à double tranchant : elles font connaître ces œuvres aux jeunes, mais elles les en dégoûtent aussi très souvent. Ce préambule lecturo-philosophique est motivé par le sujet du livre que je vais vous présenter.

Nathaniel Hawthorne, l’auteur de La lettre écarlate

La lettre écarlate est en effet un roman extrêmement classique, tant dans sa langue que dans son thème. Il est austère et fait appel à des références peu maîtrisées par nombre de Français. Ce livre est le premier vrai roman américain. Il s’inscrit dans le cadre historique des débuts du peuplement de ce territoire, lorsqu’il était une colonie anglaise. Mais, surtout, il baigne dans le puritanisme, au sens premier, historique du terme. Sans que jamais le nom de la ville où il se déroule ne soit cité, on comprend qu’il s’agit de Salem, devenu mondialement célèbre par sa chasse aux sorcières au XVIIe siècle. L’auteur a choisi de poser dans cette petite ville le décor de son roman. Il est évident que tout lecteur qui ne connaît pas le puritanisme, mouvement religieux d’obédience calviniste, risque de ne rein comprendre à ce livre. Tous les sentiments, les attitudes, les événements sont reliés à cette foi extrêmement austère et sectaire. Cette ville est en réalité une communauté religieuse, pas un agglomérat de personnes comme c’est en général le cas pour toute ville. Ici, les habitants sont venus pour réaliser l’utopie d’une cité de Dieu. Le pouvoir est théocratique, les lois et principes sont religieux et bibliques, dans une interprétation fondamentaliste extrême. C’est, au sens premier, le puritanisme, dont l’étymologie est la pureté de mœurs. Il faut donc que le lecteur fasse l’effort de se mettre dans ce contexte, sinon le livre lui sera incompréhensible et insupportable. Le péché est le grand épouvantail de cette cité, l’enfer son cauchemar.

Le récit est entièrement centré sur un symbole fort : la lettre écarlate A qui est le symbole de l’adultère que doit porter celui ou celle qui ont été condamnés pour cette faute, jugée particulièrement grave dans cette ambiance puritaine où la chair est associée au mal. Une femme a été accusée et condamnée à cause de cette faute. Elle a été emprisonnée, a accouché en prison d’une enfant qui est « le fruit du péché », selon la terminologie locale. Le roman s’ouvre sur la condamnation publique que doit subir cette femme : être exposée des heures durant sur l’estrade du pilori, à la vue de toute la ville, en portant sa lettre écarlate sur la poitrine. Dès le début, l’auteur sait trouver les mots pour nous faire ressentir l’ambiance étouffante de cette ville et le drame horrible de cette femme déshonorée devant tous. Cette femme s’appelle Hester Prynne et sa fille, qui est alors un nourrisson a été nommée Rachel. Elles seront toutes deux les héroïnes de ce roman. Et j’emploie ici ce mot dans son sens fort : leur comportement sera héroïque face au contexte local. Tout le talent de l’auteur consiste à nous faire comprendre dès le début que le second coupable, celui qui a commis l’adultère avec elle est bien dans cette ville et qu’il y jouit d’une grande réputation que son aveu aurait ruinée. Ceci est posé dès le début : le pasteur Dimmesdale est le père de Rachel, mais il est surtout le pasteur le plus brillant de la communauté ; véritablement adulé par ses paroissiens et paroissiennes. Hester ne l’a pas trahi, elle lui a promis qu’elle se tairait à jamais. La situation pourrait être ainsi déséquilibrée, mais stationnaire, ce serait un autre livre. Car l’auteur introduit dès la scène du pilori, un troisième personnage, un homme âgé, plutôt difforme et au regard perçant, qui fixe Hester dans les yeux et qu’elle reconnaît immédiatement : son mari. Celui-ci est venu la retrouver ici, alors qu’il l’avait laissé partir seule pour la colonie anglaise, la livrant à la solitude et à la tentation. Il se fait ici appeler Docteur Chillingworth, ce qui est un nom d’emprunt. Dès lors, implacablement, le mécanisme de la tragédie se met en marche. Il a un entretien avec sa femme, sans témoin, et elle lui promet qu’elle ne dira à personne qui il est. Il reconnaît au passage qu’il est aussi responsable de la faute que sa femme, par son attitude. Mais le lecteur sent, dès le départ, que cet individu est trouble et dangereux. Il va devenir un médecin respecté de la ville, ami de tous les notables et va s’introduire dans l’intimité du pasteur Dimmesdale, car il a deviné, dès la scène du pilori, qu’il est l’ancien amant de sa femme. Son but, jamais avoué, est de pousser le pasteur au désespoir d’une faute non reconnue, qui le met dans une situation invivable. Et ce, sous prétexte de veiller sur sa santé fragile et déclinante. Il ira même, sur la demande des autorités et des autres pasteurs, jusqu’à aller habiter chez Dimmesdale. Le piège est alors refermé sur le jeune pasteur. Celui-ci sent confusément qu’une force mauvaise s’attaque à sa vie, mais il ne peut l’identifier. Sa santé décline, il est rongé par le remords et déchiré par sa conscience religieuse. Hawthorne sait faire monter l’angoisse au fil des pages. On se retrouve vraiment à partager la douleur des protagonistes et à détester Chillingworth, qui n’est qu’une incarnation du mal. Sans dévoiler les détails, on se doute dès le début que l’histoire finira mal, et c’est bien le cas. Mais, malgré le caractère tragique du récit, l’auteur ménage cependant une note d’espoir que je me garderai bien de dévoiler.

Ce livre est un chef d’œuvre complet, dans le sens où tout y est réussi au plus haut niveau. Pour autant qu’on puisse en juger au travers d’une traduction, la langue de l’auteur est d’une grande beauté. Langue classique du début du XIXe siècle, elle assure une grande beauté au texte, soit par la forme qui est vraiment rigoureuse et jamais ennuyeuse, que par les images utilisées et l’économie générale de l’écriture. Hawthorne ne cherche jamais l’effet, mais le mot juste et l’efficacité psychologique. Il y a chez lui de la grande rigueur d’un Flaubert ou d’un Chateaubriand. Son style est au service de l’histoire qu’il raconte. Et l’histoire qu’il raconte est au service d’une pensée certes classique, mais beaucoup plus insolente qu’on ne le pourrait supposer. À ce propos, il me faut mentionner la préface de Jacques Cabau ; celle-ci est d‘une belle qualité et prépare bien le lecteur à lire l’ouvrage. Je ne lui ferai qu’un seul reproche : elle me semble passer à côté de l’esprit critique de l’auteur. Elle insiste sur le caractère puritain de l’auteur, en adéquation avec son sujet. Je suis en désaccord sur ce point. Certes Hawthorne est bien un protestant de type bostonien, mais il est aussi et surtout un grand écrivain, capable de traiter son sujet avec recul et critique. Je crois que Jacques Cabau n’a pas saisi le discours critique qui accompagne tout le récit. Pour ma part, j’ai été frappé, dès les premières pages d’une ironie parfaitement maîtrisée. Tout au long des chapitres, jamais l’auteur ne cesse de critiquer ce milieu étriqué et sans humanité. Parfois, il le fait d’un simple adjectif, qui vient dynamiter une phrase apparemment consensuelle. Parfois, c’est un paragraphe, serti dans un chapitre apparemment puritain, qui affirme une position tout à fait contraire. Mais cela est fait de manière légère, sans dogmatisme, comme si de rien n’était. Je suis convaincu qu’il y aurait matière à une thèse de doctorat sur le thème de l’esprit critique d’Hawhtorne et les moyens utilisés. Il n’est pas jusqu’au dernier chapitre qui en soit un camouflet pour les puritains : même si les protagonistes sont vaincus en apparence, ils ne le sont pas au fond et Hester Prynne a triomphé de la médiocrité, de l’esprit de jugement et de l’hypocrisie de Salem ; elle a vaincu par l’amour, elle a plus que payé sa faute. Elle choisit de revenir habiter à Salem et y mourir, mais la lettre écarlate est devenu son étendard, elle a complètement subverti cette marque d’infamie et l’a retourné contre ses juges.

On pourrait, bien évidemment, consacrer de longs développements analytiques aux quatre personnages centraux du roman (Hester Prynne, Rachel, le pasteur Dimmesdale et le Dr Chilligworth). Ils sont à la fois de vraies créatures romanesques et des archétypes à la forte charge religieuse. L’ensemble conduit une réflexion très fine sur le péché, sur sa sanction par les hommes, sur le jugement et pose la question de la valeur de la rédemption lorsque les hommes se substituent à Dieu pour juger et condamner. De ce point de vue c’est une véritable œuvre de moraliste, au sens le plus noble de ce terme. Le lecteur, à l’issue de la lecture, a bien compris que l’auteur a choisi le camp d’Hester Prynne face à ceux qui ne lui ont laissé aucune chance de rédemption, reniant ainsi l’œuvre du Christ.

Il faut dire un mot du long prologue qui ouvre el livre sur plus de soixante-dix pages et semble, a priori, n’avoir aucun rapport avec le récit. L’auteur y décrit sa vie de bureaucrate douanier à Salem et nous fait partager la médiocrité de ce cadre et des personnages de la ville. Et c’est là que ce prologue se rattache au roman lui-même. Le réel qui semble décrit en lui – alors que c’est une rédaction de type fictionnel, même si le fond est autobiographique – établit, avant même de pénétrer dans cette histoire du passé, que les personnages sont ridicules dans leurs prétentions. Ils sont falots et complètement hors de leur époque. Le « truc » utilisé par le narrateur du prologue (un manuscrit trouvé dans un bureau) ne fait que renforcer ce caractère étriqué de cette petite ville, tête de pont puritaine dans une colonie très modeste dans ses commencements. Il faut donc faire le lien entre le prologue et le récit pour mieux pouvoir saisir l’ironie critique de l’auteur. C’est ce qui semble avoir échappé à notre préfacier.

Nous voici donc en présence d’un très grand roman, réalisé avec une grande économie de moyens dramatiques, que compense largement l’acuité de la peinture psychologique des divers êtres humains présentés. Réduire ce livre à un roman puritain serait donc une grande erreur. Il faut le lire avec délectation, c’est ce qu’il mérite. Il est disponible en collection de poche.

Jean-Michel Dauriac – Avril 2026.

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