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Le Blog à Jean-Mi ! Posts

Journal d’un curé de campagne

Georges Bernanos – Livre de poche LGF, 2015 ; 7,90 €

Attention chef d’œuvre ! Ce roman a obtenu le Grand prix du roman de l’Académie française en 1929. Il est écrit dans la grande période romanesque de Bernanos, qui a écrit Sous le soleil de Satan en 1926, et se ferme presque définitivement en 1937. C’est donc un moment assez précis de la vie d’écrivain de l’auteur, qui rédigera ensuite quasi-exclusivement des essais et articles de combat. Il est cependant fallacieux de séparer fiction et essais, car la personnalité de Bernanos lui interdit de cesser de se battre contre toute la petitesse du monde, que ce soit dans un univers imaginaire ou dans le réel. Dans ce roman, l’auteur fictif, un jeune curé de campagne artésien, juste nommé en charge d’une paroisse rurale, tient un journal qui court sur quelques mois et au travers duquel nous apprenons à connaître ses luttes internes et ses combats quotidiens au sein des fidèles.

C’est un livre incandescent et halluciné. Incandescent, car le jeune prêtre brûle au-dedans de lui, à la fois symboliquement dans son ministère et physiquement avec des maux d’estomac très agressifs. Halluciné, car nous y retrouvons cette vision si particulière des hommes et du paysage picard, celui qui faisait tout le mystère de Sous le soleil de Satan. Cette campagne artésienne, si banale en soi, devient une sorte de nature fantastique, dont le trait effrayant est renforcé par la pluie, le vent et la nuit. Tout le texte est écrit à la première personne, comme il sied à un journal intime. Seule la conclusion prend un recul extérieur. Village, nous ne saurons pratiquement rien, si ce n’est qu’il y a un château, un Comte et une Comtesse et leur fille. Le récit est comme suspendu au-dessus d’une terre froide où s’agitent des hommes et des femmes rudes, souvent brutaux, à la limite parfois de la bestialité, ce que Bernanos accentue encore par ses descriptions psychologiques. Les enfants sont des personnages centraux, comme souvent chez lui. Mais ils ne sont pas épargnés par cette contamination morale ; ils sont déjà des adultes en réduction, dont la société a tué l’innocence. Elle refait parfois surface au cours d’un bref épisode, comme celui où la petit paysanne, d’ordinaire si dure pour le prêtre, le ramasse allongé et demi-inconscient sur le chemin de boue et prend soin de lui. Puis la parenthèse se referme et elle semble redevenir le petit monstre habituel, soumis aux coups et insultes de ses parents. Cependant, la lumière a lui et le petit curé l’a saisie.

Car, dans le monde romanesque de Bernanos, l’homme n’est pas vraiment présenté sous son meilleur jour, c’est le moins que l’on puisse dire. La noirceur est partout, la couleur qui domine, même els paysages, est le gris. Comme toujours chez cet écrivain, le monde est le théâtre de la lutte sans merci entre le Bien et le Mal. Il ne va pas, dans ce roman, jusqu’à lui donner une vie physique, comme dans son premier livre, mais l’incarnation du péché est bien présente et pesante. Ici, elle prend principalement le visage d’une jeune fille en révolte, la jeune Comtesse. Le jeune curé sent instinctivement la présence du Malin, mais il sent aussi qu’il y là une âme à délivrer de ses griffes. Il ne sera pas assez fort et ne vivra pas assez longtemps pour y parvenir. Le héros bernanosien est un vaincu. Il est vaincu parce qu’il cherche à vivre pour le Bien et que le monde qui l’entoure est sous la puissance du Mal. On ne saurait faire cadre plus évangélique. Bernanos dynamite toutes les utopies humaines de « l’homme nouveau » qui se combattaient à son époque. L’homme nouveau est le chrétien humble qui souffre pour son maître et connaît échecs et rebuffades. Ce jeune curé, issu d’un milieu modeste, est un esprit brillant et cultivé qui se retrouve plongé, seul, dans la noirceur du monde sans Dieu. Il mène le combat spirituel sans relâche, mais doit, en même temps affronter ses propres luttes personnelles. Ainsi partage-t-il avec nous ce combat pour la prière. Il veut être un homme de prière, mais elle se dérobe à lui. Et il souffre, la poursuivant sans répit, la retrouvant parfois, la perdant à nouveau… Ce faisant, il ignore qu’il ne fait que mettre ses pas dans ceux des grands mystiques qui ont connu la « nuit », comme le disait Jean de La Croix. Le jeune homme est souvent désarmé, face à un monde qu’il ne comprend pas, mais il ne renonce jamais. Il se bat avec ses armes, vaillamment, pour le salut de ces âmes frustes qui vivent au ras du sol. Il se heurte au mépris de la famille comtale, qui règne encore sur les esprits du pays et le tient pour un original qui pourrait être dangereux. La lutte des classes est bien réelle, même si elle n’emprunte pas ces termes. Nous partageons les doutes et les questions du curé, très seul dans son presbytère. On lui donne des conseils, il devrait prendre une femme pour tenir sa maison, faire laver son linge, etc. Il est à cent lieues de ça, se débattant dans la sphère de l’esprit.

Car son corps ne va pas bien. Dès le début du livre, nous apprenons qu’il ne peut manger normalement et se nourrit presque exclusivement de pain trempé dans un peu de vin. Il est très maigre et d’une pâleur effrayante. Dès le départ, un autre personnage est omniprésent sans se montrer : la mort. Elle frappe les vieux paroissiens dont il doit assurer les services funèbres. Elle l’interpelle au quotidien. Au milieu du livre, il a le pressentiment de sa proximité, quand il a ce malaise en pleine campagne. Il retarde au plus le rendez-vous avec un spécialiste lillois, et quand il s’y rend, il commet une erreur de nom et consulte un généraliste, lequel n’a aucun mal à poser le diagnostic, amis le fait confirmer par un professeur : cancer de l’estomac en phase terminale ! Eût-il consulté avant, sans nul doute cela n’aurait pas changé le cours de choses. Il est donc condamné. Il veut revenir dans sa cure, mais auparavant rend visite à un de ses camarades de séminaire, qui a abandonné la prêtrise pour s’installer dans le monde avec une compagne. Celui-ci est surpris, amis heureux de le voir. Il embellit toute la réalité de sa nouvelle vie, qui est aussi misérable que celle du petit curé. Celui-ci est pris d’un grave malaise et en peut repartir : il mourra dans cette chambre Symboliquement près de celui qui a quitté l’état clérical, veillé par son amie, ces deux êtres en « état de péché » selon l’Eglise, mais qui seront ses accompagnateurs ultimes. Bien évidemment ce choix n’est pas anecdotique. Bernanos est à la fois anticlérical et admiratif des destins individuels des religieux, toute son œuvre le prouve, tant elle recèle de magnifiques personnages de « saints » ordinaires en soutane. Mais ils ne sont pas saints parce que prêtres, mais ils sont prêtres parce que saints.

Il y a dans ce livre un second personnage de prêtre absolument remarquable : celui du curé de Torcy. Il est le porte-parole de Bernanos, et ses propos ne sont pas tendres pour l’Eglise et pour la société de son temps ! A vrai dire, il est révolutionnaire, mais sans peut-être le savoir lui-même, simplement parce qu’il est habité par l’Evangile. Cet homme sage et intelligent est le seul ami de notre jeune curé. Il a discerné la richesse de cette pauvre vie et essaie, tant bien que mal, de l’aider à trouver son chemin. Il faudrait reprendre dans le détail les propos de ce prêtre, car ils sont le cri de Bernanos à ce moment-là. Mais il ne sera pas là dans les derniers moments du jeune prêtre, car lui-même a été victime d‘une attaque cardiaque.

Il y a un point central dans ce roman, une apothéose, tant spirituelle que stylistique. C’est la longue conversation, je devrais dire le long combat entre le jeune curé et la Comtesse. Trente pages d’un dialogue extraordinaire (p. 174 à 204) où l’auteur déploie toute l’ampleur de son talent. C’est la lutte entre l’humilité, le pardon, la paix et le formalisme, la haine et l’orgueil. Un véritable duel, où les fleurets ne sont nullement mouchetés et où, chacun à son tour, les deux protagonistes essaient de porter l’estocade à l’adversaire. L’enjeu est ni plus ni moins le salut de l’âme et le pardon. Le jeune curé combat avec toute sa fougue, mais aussi son inexpérience, et bien des fois, il risque la mort. Mais il revient sans cesse à la charge : il veut que la Comtesse fasse la paix intérieure avec Dieu et se réconcilie avec sa fille qui la hait. Il finit par triompher, et la Comtesse cède, vaincue par l’amour. Il quitte le château, épuisé par cette lutte. Peu de temps après la Comtesse lui fait parvenir une lettre qui confirme sa reddition devant Dieu. Elle meurt dans la nuit suivante. On ne peut plus jamais oublier cette scène quand on l’a lue. Elle nous aimante par sa puissance et sa conception littéraire. Car c’est bien un exploit d‘écrivain que ce long dialogue sans aucune échappatoire. On y retrouve le génie littéraire qui avait dépeint la rencontre de l’Abbé Donissan et du diable personnifié, dans Sous le soleil de Satan. Nous sommes là dans le même degré d’exigence stylistique et morale. Car l’exploit est que jamais l’un des aspects ne l’emporte sur l’autre. Bernanos « tient le coup » jusqu’au bout ! Il est donné au petit curé d’avoir cette belle victoire de salut d’une âme, avant de disparaître.

Ce petit prêtre, nous n’en savons ni le nom ni le prénom, il est LE curé anonyme. IL traverse la vie de cette pauvre paroisse durant quelques mois et puis s’en va… « Bienheureux les pauvres en esprit… » pourrait le définir. Il est, comme souvent chez Bernanos, la figure du saint ordinaire. C’est bien pour cela que l’on ne pourra jamais l’oublier.

Au service de ce projet très resserré dans le temps et l’espace, Bernanos déploie un style très fluide, sans les aspérités habituellement rencontrées dans ses récits à la troisième personne. Le style, c’est l’homme ! Le curé est un être intelligent et simple, son journal sera écrit ainsi. C’est une grande réussite d’écrivain. De mon point de vue c’est, littérairement parlant, le meilleur des romans de Bernanos que j’ai lu. Il a su ici gommer les lourdeurs qui plombaient parfois les autres livres. Sans doute le choix du genre, un journal, lui a-t-il en quelque sorte imposé cette sobriété.

Il faut, toutes affaires cessantes, lire ce livre habité. Je ne prends pas beaucoup de risques en disant qu’il restera gravé en vous à jamais.

Jean-Michel Dauriac – Septembre 2022.

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Les petites fleurs de Saint François d’Assise (Fioretti)

Traduction et notes de Alexandre Masseron ; Guatier-Langereau éditeur, Paris, 1971.

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Mon exemplaire de ce livre est le même que celui-ci, indisponible.

C’est le genre de livre que l’on achète uniquement lors d’un vide-grenier ou d’une foire aux livres, le genre de livre que je n’aurais jamais pensé à aller acheter dans une librairie. Cet édition est une édition reliée, sous jaquette rhodoïd, en bel état. Les seules traces du temps passé sont sur les tranches, marquées de légères tâches de moisissures atténuées. En illustration, l’éditeur a inclus de belles reproductions en couleur des fresques de Giotto réalisées à Assise. Un bel objet, acquis pour quelques euros, sans l’avoir cherché. Je l’ai laissé reposer quelques années sur les étagères de la bibliothèque, comme je le fais souvent de mes achats livresques. Cet été, j’ai eu envie de me plonger dans ce récit étrange.

François prêchant aux oiseaux, Giotto, Assise

Il s’agit d’un texte sans auteur, sans doute l’oeuvre collective des frères franciscains de la fin du XIIIe siècle, époque où les derniers frères à avoir connu François disparaissaient et, avec eux la mémoire vivante de cette vie extraordinaire. Le lecteur devra faire un effort pour pouvoir lire au mieux ces récits. Il lui faudra oublier le poids de tout l’héritage du rationalisme du XIXe siècle et rentrer dans la mentalité chrétienne et mystique du Moyen Age. Faute de quoi, il se découragera très vite et abandonnera au bout de quelques pages. Nous sommes ici plongés dans la vie du XIIIe siècle, dans le cadre d’une chrétienté occidentale qui était sans doute ici à son apogée. La mentalité des peuples, des dirigeants au plus humble des paysans était conditionnée par le catholicisme. Le surnaturel faisait partie de la religion, avec les miracles, les apparitions et les prophéties. C’est évidemment ce qui explique l’étrangeté de ce livre pour un homme du XXIe siècle, pétri de rationalisme, de scientisme et de laïcité ou d’athéisme.

L’ouvrage est en fait bâti en deux sections non distinguées. Les 38 premier chapitres présentent des épisodes de la vie sainte de François, alors que les chapitres 39 à 53 content des actions remarquables des frères franciscains les plus remarquables, épisodes souvent datés d’après la mort de François.  Le même esprit mystique baigne les deux sections. La vie de François ici rapportée est une succession de miracles, au sens premier de « signes » donnés pour faire comprendre. L’hypothèse éditoriale des rédacteurs est que le petit saint d’Assise a revécu la vie du Christ. Il y a donc dans leurs choix de récits une volonté nette de faire ressortir cette similitude. Ce qui ne veut absolument pas dire que ce qu’ils écrivent est inventé. Mais, comme les rédacteurs des Evangiles (Matthieu, Marc, Luc et Jean) ont agencé leur vie de Jésus en fonction du public visé – lequel n’est pas du tout le même pour Matthieu (les Juifs) que pour Jean (Les grecs, plutôt gnostiques) – les auteur des Fioretti ont sélectionné les actions en fonction de ce postulat de départ de la similitude de vie avec le Christ.

On ne peut pas saisir toute la valeur de ces récits si l’on n’a pas une sensibilité spirituelle, voire mystique. Il faut avoir expérimenté un minimum de vie spirituelle ou de phases mystiques pour entrer dans cette vie. François ne vit plus que pour les pauvres, dans lesquels il sert le Christ. Ila tout quitté, s’est dépouillé de tout pour vivre de la charité et vivre la charité. Mais il a reçu en échange, comme don de Dieu, une foi d’enfant, une confiance totale en son Père céleste. Ce qui frappe beaucoup, au fil des pages, c’est l’importance de la prière dans la vie de François. Comme el Christ, il ses retire loin  des autres frères pour prier seul. Le lieu de prière est « le bois ». Là, il vit des moments d’extase, de rencontres et de dialogue avec Jésus. Il en tire toute sa force et son humilité. Bien sûr, nous trouvons ici la fameuse scène ou il prêche aux oiseaux ou à d’autres animaux (un épisode parle des poissons d’une rivière). Notons qu’il ne prêche pas la repentance aux animaux, mais la gloire de Dieu. François, dans la prière reçoit bien des révélations ; certains, aujourd’hui, diraient qu’il était médium. Ces révélations lui permettent d’aider ses frères. Elles lui montrent aussi quels sont ceux qui vont le rejoindre. Bref, les petites fleurs nous content une vie entièrement guidée par la prière et la révélation. Cet aspect-là est universel.

Le lecteur protestant aura sans doute du mal à ne pas réprimer un peu d’agacement en lisant certains passages trop « catholiques », c’est-à-dire marqué par des pratiques non bibliques, comme le culte des saints ou l’adoration mariale. Il s’énervera à voir le pouvoir de la papauté et de la hiérarchie, qui a bien failli excommunier le poverello et le déclarer hérétique, mais ayant pesé la balance bénéfice/risque, a finalement décidé d’en faire un saint. Nous savons bien qu’aux yeux du monde, religieux ou pas, la limite entre folie et sainteté est floue.

L’éditeur a rajouté après les Petites fleurs les Cinq considérations sur les stigmates. Il faut bien saisir dans ce fait la thèse de l’éditeur : Une vie de sainteté se justifie in fine par la conformité physique avec la fin du Christ. François a donc reçu en sa chair les marques de la crucifixion. J’avoue que ce texte me laisse plus que perplexe, comme la manifestation des stigmates en général, comme certaines manifestations extraordinaires chez certains saints. Je touche sans doute là les limites de mon œcuménisme : je n’arrive pas à croire à ces manifestations, car je n’en vois nullement la raison et n’en trouve aucun fondement dans la Révélation chrétienne.

Au final, j’ai lu ce livre avec plaisir et sans doute avec profit : François n’était pas un tricheur, il vivait ce qu’il prêchait. Sa foi était construite sur une communion constante avec Dieu et Jésus. En cela il parle autant aux catholiques qu’aux protestants ou aux orthodoxes. Dans un siècle de mépris des petites gens et de gaspillage éhonté des riches et puissants, François est un modèle qui peut et doit nous inspirer, avec ou sans stigmates !

La version actuellement disponible est celle-ci, chez le même éditeur, reprenant la même pagination:

le lien de commande:

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Jean-Michel Dauriac – Septembre 2022.

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Fils ou bâtards ? (2) L’éducation spirituelle des fils

Méditation de sortie de l’arche n° 23

la version audio de cette méditation est ci-dessous:

Introduction

Lors de la précédente méditation, nous sous sommes intéressés à la relation d’éducation qu’un père doit avoir envers son enfant. Nous avons vu que c’était l’exemple que portait la Bible, déjà dans le Premier Testament. Cette image a été reprise dans le Second Testament, notamment dans l’Epître aux Hébreux. Nous avons choisi le texte du chapitre 12, versets 7 à 11, dont nous avions discuté le choix de traduction, qui influait grandement sur le sens selon que l’on prenait paideia comme « châtiment » ou « acte éducatif », ce qui est le sens exact dans la langue grecque à cette époque. Relisons ces versets pour poursuivre ensuite notre méditation.

« 7  C’est pour votre éducation que vous souffrez. C’est en fils que Dieu vous traite. Quel est, en effet, le fils que son père ne corrige pas ?

8  Si vous êtes privés de la correction, dont tous ont leur part, alors vous êtes des bâtards et non des fils.

9  Nous avons eu nos pères terrestres pour éducateurs, et nous nous en sommes bien trouvés ; n’allons-nous pas, à plus forte raison, nous soumettre au Père des esprits et recevoir de lui la vie ?

10  Eux, en effet, c’était pour un temps, selon leurs impressions, qu’ils nous corrigeaient ; lui, c’est pour notre profit, en vue de nous communiquer sa sainteté.

11  Toute correction, sur le moment, ne semble pas sujet de joie, mais de tristesse. Mais plus tard, elle produit chez ceux qu’elle a ainsi exercés un fruit de paix et de justice. » version TOB.

Notre démarche aujourd’hui est d’étudier le propos de l’auteur selon la méthode analogique, qui est très souvent utilisée dans la Bible ou la littérature chrétienne. Nous verrons comment Dieu, en tant que père, éduque ses enfants, puis nous évoquerons quelques pièges à éviter dans le domaine de notre interprétation de cette éducation spirituelle.

Notre Père céleste nous éduque comme ses enfants chéris

Au commencement se trouve ce statut d’ « enfant de Dieu ». Le prologue de l’Evangile de Jean établit de manière limpide les relations entre Dieu, le Fils-Parole et lumière et les hommes.

Jean 14 :  9- 14 «  9  Cette lumière était la véritable lumière, qui, en venant dans le monde, éclaire tout homme.

10  Elle était dans le monde, et le monde a été fait par elle, et le monde ne l’a point connue.

11  Elle est venue chez les siens, et les siens ne l’ont point reçue.

12  Mais à tous ceux qui l’ont reçue, à ceux qui croient en son nom, elle a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu,

13  (1-12) lesquels sont nés, (1-13) non du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu.

14  Et la parole a été faite chair, et elle a habité parmi nous, pleine de grâce et de vérité ; et nous avons contemplé sa gloire, une gloire comme la gloire du Fils unique venu du Père. » version Segond 1910.

C’est la Lumière venue dans le monde qui nous a donné le « pouvoir de devenir enfants de Dieu ». Le chrétien peut, par un oui clair à l’appel de Dieu, devenir enfant de Dieu. Nous retrouvons le terme générique qui englobe homme et femme. Il faut donc mettre en relation Jean 1 : 12 et Hébreux 12 : 7-8 que nous avons étudié dans la précédente méditation.

C’est parce que nous sommes devenus enfants du Père que nous pouvons avoir droit à son éducation. Il s’agit du privilège filial, auquel le bâtard, le plus souvent rejeté, nié ou éloigné, n’a pas droit. Le bâtard est celui qui a été conçu avec la complicité du mal, lequel règne sur le monde (1 Jean 5 : 19). Mais à la différence de la vie biologique où le bâtard restera toujours génétiquement incomplet, dans l’analogie spirituelle, il peut, par la foi, devenir enfant de  Dieu et retrouver ainsi son privilège filial.

Les versets 9 et 10 font le lien et établissent l’analogie entre paternité terrestre et paternité spirituelle.

« 9  Nous avons eu nos pères terrestres pour éducateurs, et nous nous en sommes bien trouvés ; n’allons-nous pas, à plus forte raison, nous soumettre au Père des esprits et recevoir de lui la vie ?

10  Eux, en effet, c’était pour un temps, selon leurs impressions, qu’ils nous corrigeaient ; lui, c’est pour notre profit, en vue de nous communiquer sa sainteté. »

Dans une situation familiale ordinaire, quand les enfants ont été éduqués justement, ils reconnaissent le bienfait de cette éducation (et des remarques et contraintes associées), et sont d’autant plus respectueux de leurs parents. La méthode juive de l’analogie, Jésus l’utilise dans le Sermon sur la montagne. Relisons Matthieu 7 : 9-11 :

« 9  Ou encore, qui d’entre vous, si son fils lui demande du pain, lui donnera une pierre ?

10  Ou s’il demande un poisson, lui donnera-t-il un serpent ?

11  Si donc vous, qui êtes mauvais, savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus votre Père qui est aux cieux donnera-t-il de bonnes choses à ceux qui le lui demandent. » version TOB.

C’est cette même démarche qui est ici reprise. Nous devons donc « à plus forte raison », dit le texte, accepter l’éducation spirituelle du Père et lui en être reconnaissant. Ce n’est nullement un châtiment, une punition ou une brimade, mais une reprise en main, un conseil, une remarque corrective, parfois une expérience douloureuse où nous nous sommes précipités et qui doit nous servir de leçon pour l’avenir.

L’analogie se poursuit, cette fois-ci sur l’échelle du temps. L’éducation humaine, la vie terrestre, le rapport père-enfant, tout cela est pour « un temps », la durée d’une existence. Alors que la vie avec Dieu notre Père et son éducation s’inscrivent dans « la durée des temps ». Avec pour objectif de participer à la sainteté de Dieu, un peu ici bas, beaucoup en sa présence.

L’éducation de notre père est comme celle d’un père aimant, qui nous reprend quand nous errons, mais toujours par amour. Elle est la preuve que Dieu prend soin de nous, qu’il nous aime et veut nous voir marcher sur le bon chemin.

Psaume 25 : 4-5 : « 4  SEIGNEUR, fais-moi connaître tes chemins, apprends-moi tes voies.

5  Fais-moi cheminer par ta loyauté et instruis-moi ; car tu es le Dieu de mon salut,  je t’espère sans cesse. » version NBS.

L’enfant de Dieu, homme ou femme, qui aime Dieu et veut lui plaire le prie de l’éduquer, comme David dans ce psaume.

Voyons ce que cela peut vouloir dire.

Quelques pièges à éviter en ce domaine

C’est verset 11 qui peut ici nous guider dans notre réflexion :

« 11  Toute correction, sur le moment, ne semble pas sujet de joie, mais de tristesse. Mais plus tard, elle produit chez ceux qu’elle a ainsi exercés un fruit de paix et de justice. »

Il énonce une grande vérité psychologique. Personne n’est heureux quand il est réprimandé et pris en faute, personne n’apprécie la sanction qui peut en découler. L’état normal et logique est l’abattement, la tristesse voire la révolte  ou la colère. Ce sont des réactions humaines tout à fait compréhensibles. L’auteur de l’Epître le reconnaît.

Mais il y a un « après ». Si la remontrance est juste, si la faute est avérée et reconnue, le temps effacera la réaction humaine et mènera à la reconnaissance et, de surcroît, à un progrès de comportement, en évitant de retomber dans la même faute.

Car un des pièges les grossiers des hommes est de réitérer leurs erreurs. Le livre des Nombres est riche d’enseignement à cet égard. Il nous montre comment les Hébreux se sont révoltés à plusieurs reprises contre Moïse et Aaron, ont, selon l’expression biblique « murmuré contre eux ». Or, Dieu les a châtiés à chaque révolte. Mais cela a été sans effet, ils ont recommencé à la première occasion, face à la première difficulté. C’est la raison pour laquelle personne de la génération sortie d’Egypte n’a mis le pied en Canaan, sauf Josué et Caleb. Même Moïse a été sanctionné, en solidarité avec le peuple. Il est si facile de retomber dans l’ornière encore et encore et de dire « je n’y peux rien, c’est ma nature ! ». Il s’agit effectivement de la nature charnelle. Mais, devenus enfants de Dieu et ayant revêtus l’homme nouveau, nous ne pouvons nous réfugier derrière cet argument. Si nous multiplions, en tant qu’enfants de Dieu, les erreurs, nous nous mettons en situation d’être repris et éduqué par le Père. Ce n’est pas sa volonté, mais la nôtre qui est cause de cela.

Un autre piège à éviter est de rechercher la correction, comme preuve de l’amour du Père. C’est une attitude récurrente dans les Eglises chrétiennes, qu’elles soient catholiques, orthodoxes ou protestantes. On a pu appeler cela du « dolorisme chrétien ». On pourrait le résumer à un slogan : « Je soufre, c’est bien car Dieu me châtie » ou reprendre la locution devenue proverbiale : « Qui aime bien, châtie bien ». C’est une attitude totalement contraire à l’enseignement du Second Testament. Relisez les Béatitudes en Matthieu 5 : 3-12. Jésus ne dit jamais qu’il faut rechercher la peine, la faim, la soif, la persécution, l’outrage et toute sorte de mal. C’est contraire à son message. Il veut que nous soyons « ouvriers de paix », pas des martyrs. Par contre, quand ces épreuves arrivent, il nous donne les armes spirituelles pour demeurer « heureux ». Ce ne sont pas ces épreuves, œuvres du Malin, qui sont cités en Hébreux 12. Rien à voir. Dieu ne reprend pas pour nous faire souffrir, mais pour nous redresser, afin qu’à terme, cela donne un « fruit de paix et de justice ».

Enfin, pour me limiter, j’évoquerai un troisième piège : celui qui consiste à se glorifier de l’éducation de Dieu. Celui-ci est le plus pervers et le plus subtil, car la ligne de crête où nous devons nous tenir est étroite. Il nous faut être heureux et reconnaissant que le Père nous éduque comme ses enfants. Mais nous ne devons nullement tirer une gloire personnelle du fait que Dieu nous éduque. Nous revenons ici au salut par grâce. Nous ne sommes pour rien dans notre rédemption. De même, nous ne pouvons aucunement nous glorifier de ce que Dieu nous éduque et nous reprend, car cela reviendrait à se glorifier de ses erreurs et de ses chutes (relisez Romains 3 :5-8). Il y a là une véritable question d’équilibre spirituel.

Conclusion

Ce thème de l’éducation du croyant par le Père est capital dans la marche chrétienne. Nous n’avons fait que l’effleurer, car chaque aspect mériterait d’être fouillé, Bible en main. Le plus important est d’avoir une approche équilibrée, je dirais même rationnelle, de ce sujet. L’analogie entre la paternité terrestre et la paternité divine est là pour nous rendre cet enseignement accessible.

On ne saurait oublier de mentionner que cette éducation du Père ne nous est sensible et compréhensible que par une intelligence transformée (Romains 12 : 2), œuvre du Saint-Esprit. Sans le Saint-Esprit nul ne peut identifier et comprendre ce qu’est cette éducation. Elle est tout le contraire d’un châtiment ou d’une punition vexatoire – la grosse erreur de traduction de Louis Segond pèse lourd dans le monde protestant. Dieu ne peut et ne veut nous « faire mal ». Il veut nous aider à entrer dans sa sainteté, pour jouir de la vraie joie, de la paix et de la justice. Ce but vaut bien quelques remontrances.

Jean-Michel Dauriac – janvier 2022.

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