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Le Blog à Jean-Mi ! Posts

« Secouez la poussière de vos pieds » – Méditation de sortie de l’Arche 14

L’enregistrement audio de la méditation est ici:

Nous allons aujourd’hui méditer sur des paroles de Jésus qui sont rapportées dans les trois Evangiles synoptiques. Une étude serrée devrait être menée comparativement sur les trois textes. Le format de ces méditations ne permet pas cet approfondissement. Mais rien en vous empêche d’effectuer ce travail, puisque je vais fournir les références précises des trois textes. J’ai retenu celui de Matthieu. Celui de Marc est très lapidaire et manque donc de précision. Celui de Luc est proche de Matthieu. Mais ce sont les formulation du premier Evangile qui ont motivé mon choix, nous allons le voir ci-dessous.

Lectures de base :

Marc 6 : 7-12

Luc 9 : 1-6 & 10 : 11-12

Matthieu 10 : 5-15.

«  5  Tels sont les douze que Jésus envoya après leur avoir donné les recommandations suivantes :

6  N’allez pas vers les païens, et n’entrez pas dans les villes des Samaritains ; allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël.

7  En chemin, prêchez que le royaume des cieux est proche.

8  Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, chassez les démons. Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement.

9  Ne prenez ni or, ni argent, ni monnaie dans vos ceintures,

10  ni sac pour le voyage, ni deux tuniques, ni sandales, ni bâton, car l’ouvrier mérite sa nourriture.

11  Dans quelque ville ou village que vous entriez, informez-vous s’il s’y trouve quelqu’un qui soit digne (de vous recevoir), et demeurez chez lui jusqu’à ce que vous partiez.

12  En entrant dans la maison, saluez-la,

13  et, si la maison en est digne, que votre paix vienne sur elle ; mais si elle n’en est pas digne, que votre paix retourne à vous.

14  Lorsqu’on ne vous recevra pas et qu’on n’écoutera pas vos paroles, sortez de cette maison ou de cette ville et secouez la poussière de vos pieds.

15  En vérité je vous le dis : Au jour du jugement, le pays de Sodome et de Gomorrhe sera traité moins rigoureusement que cette ville-là. » Version La Colombe.

Les Evangiles nous rapportent deux envois en mission effectués par Jésus : d’abord les douze apôtres, puis un contingent de soixante-dix disciples. Nous ne savons pas quel intervalle de temps sépare ces deux missions, nous ne pouvons pas déduire de leur enchaînement en Luc qu’elles soient consécutives. Les formules qui nous intéressent aujourd’hui sont dans les deux ordres de mission.

La mission des douze

Elle est définie juste avant le passage que nous avons lu, en Matthieu 10 :1.  «  Puis (Jésus) appela ses douze disciples et leur donna le pouvoir de chasser les esprits impurs et de guérir toute maladie et toute infirmité. » C’est une mission centrée sur deux actions seulement :

  • -chasser les esprits impurs ;
  • -guérir toute maladie et toute infirmité.

On ne peut qu’être surpris par le but à la fois grandiose et très limité de cette mission. C’est une mission de « miracles », tels que les Evangiles les définissent : pratiquer ce que l’on appelle aujourd’hui l’exorcisme et guérir toutes affections des hommes (maladies et infirmités).

Il n’est nullement question du salut, du pardon des péchés, de la foi ou de tout autre aspect religieux. Jésus envoie des guérisseurs. Pourquoi limiter ainsi l’œuvre ?

La réponse première est dans la liste des douze que donnent les versets 2 à 4 du même chapitre 10. Ce sont des hommes simples, qui exerçaient des métiers manuels. Il n’y a là aucun scribe ni savant de la Loi. Leur seule référence est la religion de leurs pères et Jésus. Or, ils accompagnent Jésus et participent, en spectateurs le plus souvent, à ses actions. Le verset 35 du chapitre 9 nous donne le programme de Jésus : « Jésus parcourait toutes les villes et les villages, il enseignait dans leurs synagogues, prêchait l’Évangile du royaume et guérissait toute maladie et toute infirmité. »

Il enseigne dans les synagogues, il prêche l’Evangile (la bonne nouvelle) du Royaume et il guérit. Or, il ne demande aux douze envoyés que de guérir. Pas de prédication de la bonne nouvelle du Royaume : ils n’en savent pas encore assez sur ce message. Ils peuvent seulement mettre en œuvre le pouvoir que Jésus leur donne.

Leur mission est très cadrée : le verset 6 écarte tout contact avec les païens et les Samaritains. C’est donc uniquement vers les Juifs qu’ils sont envoyés. Ce n’est pas un travail missionnaire au sens propre, c’est une affaire interne, entre Juifs.

Mais en 6b nous trouvons une mention singulière, celle des « brebis perdues de la Maison d’Israël ». Ceci, évidemment, nous fait songer à la parabole du bon berger et de la brebis perdue. Mais, ici, comment faut-il comprendre cette mention ?

Les disciples ne visent-ils que les égarés ou, au contraire, tout Israël est-il brebis perdue ? D’après le texte de Matthieu, il ne nous est pas possible de le dire. Il semble cependant, d’après le verset 11, que toute ville ou village soit concernée. Jésus considérerait donc que tout Israël s’est éloigné de Dieu. En se positionnant ainsi, il manifeste une attitude prophétique, à l’instar des anciens prophètes de la Bible juive.

Au verset 7, nous voyons le seul élément de prédication qui leur est conseillé : « le Royaume de Dieu est proche » ; Luc dit : « Le royaume de Dieu s’est approché » (Luc 10 : 11b). On peut aussi traduire le « règne de Dieu », ce qui est peut-être plus parlant. Ce message est le message messianique de tous les prophètes antérieurs, notamment Esaïe. C’est l’événement qui doit être annoncé. Les disciples ne peuvent aller plus loin, ils n’ont pas encore la connaissance suffisante. Je dirais que cette mission est leur stage pratique de fin de troisième, le moment où les jeunes découvrent un métier dans une approche rapide.

Les douze marchaient avec Jésus et assistaient à son ministère, mais ils ne comprenaient pas grand-chose, ou en tout cas, n’avaient vraiment pas une formation suffisante pour aller au-delà de cette mission.

Concrètement, pour nous aujourd’hui, cet envoi limité peut être un encouragement : nul besoin d’avoir acquis grand savoir et expérience. Il suffit d’annoncer, que, par Jésus, le règne de Dieu s’est approché. Il faut susciter la curiosité ou la perplexité de ceux qui veulent bien nous recevoir et nous écouter. Pour en savoir plus, il faut alors les conduire à ceux qui savent, ceux qui ont côtoyé Jésus plus longtemps.

Acceptation ou rejet : que faire ?

Ce sont là les versets 11 à 15 de Matthieu qui nous intéressent. Jésus présente les deux accueils possibles et y prépare ses disciples.

  • -versets 11 à 13 : l’accueil est favorable. Vous noterez que Jésus considère ses envoyés comme des personnages importants. L’expression « digne de vous recevoir » le montre clairement. Ce n’est pas la noblesse des disciples qui est digne d’accueil, mais celui qui les envoie et le message qu’ils portent.  Nous-mêmes, disciples du Christ, nous avons ce statut de « dignitaires ». Il ne faut jamais galvauder le message de Jésus et la mission qui est la nôtre.
  • -Les versets 14-15 montrent un rejet ou une forme de mépris du message : « lorsqu’on n’écoutera pas vos paroles », la mission est, ici, en cette ville ou ce village, un échec. Malgré la puissance de Celui qui nous envoie et la Bonne Nouvelle du Royaume proche, il y aura toujours des refus. Ceci atteste de la liberté de conscience des hommes (au moins en apparence). Le message, nous le proposons seulement. Rien ne servirait de l’imposer, comme l’Eglise l’a fait dans certains périodes historiques et certains contextes. Grâce au texte de Luc 10 : 9 et 11, nous savons que dans les deux cas le « Royaume s’est approché ». Et il faut le dire, les hommes doivent savoir ce qu’ils rejettent, pas des disciples limités, mais le Royaume de Dieu.

Aux deux modalités d’accueil correspondent deux attitudes : rester chez ceux qui sont dignes de recevoir ou sortir de ce lieu en secouant la poussière de ses sandales.

Rester, c’est partager la guérison et le témoignage. Aux soixante-dix, Jésus dit (Luc 10 :7) de manger et boire dans cette maison (ou ce village). Jésus ajoute : « n’allez pas de maison en maison », ce qui semble condamner la pratique du porte-à-porte que certains chrétiens pratiquent intensivement. Pourquoi ?

Pour que ce soient les habitants, curieux, qui viennent vers les disciples. Ce sera leur choix et leur démarche, un acte de volonté.

N’oublions pas cet aspect, dans notre démarche d’évangélisation[1] ou de témoignage : non aller déranger autrui chez lui, mais le laisser librement et volontairement venir vers la source de la Parole de Dieu. Il nous suffit de faire connaître cette possibilité de la manière la plus adaptée.

Sortir des lieux de refus est un ordre de Jésus. Il ne sert à rien d’insister. Quand l’annonce a été faite de manière claire, le travail du disciple est accompli. Le reste est oeuvre de l’Esprit Saint et décision des femmes et des hommes qui ont entendu.

Mais il y a aussi la formule finale, « Secouez la poussière de vos pieds » (verset 14 de Matthieu). C’est le texte de Luc 10 :11 qui donne l’explication : « Nous secouons contre vous la poussière même de votre ville qui s’est attachée à nos pieds ; sachez pourtant que le royaume de Dieu s’est approché. » 

Il n’y aura plus rien de commun entre les disciples et ceux qui refusent de les accueillir et de les entendre. Cela signifie qu’il faut savoir passer à autre chose. Rien ne sert de persister, de revenir à la charge, d’argumenter et, parfois, de harceler le récalcitrant. Il a eu l’occasion de connaître le Royaume, il l’a refuse, c’est fini pour lui de la part du disciple. Il faut aller annoncer le Royaume à tous les autres ignorants, à toutes le autres brebis perdues[2].

Voici donc une  illustration, que nous pouvons méditer, sur notre travail d’envoyé, sur le message diffusé et sur l’attitude à adopter. Il y a bien sûr tout un travail d’adaptation à accomplir, mais les principes que j’ai évoqués ci-dessus demeurent intangibles.

Jean-Michel Dauriac – Avril 2021.


[1] Je continue à employer ce terme qui est considéré comme néfaste par certains, comme une preuve de prosélytisme agressif. C’est méconnaître son sens profond qui est « annonce de la Bonne nouvelle du Christ ». Il y a bien des façons de dire cela, mais c’est le cœur de la vie et de la mission  du chrétien. On peut « évangéliser » muettement, simplement en vivant au mieux les préceptes du Christ.

[2] Cela signifie-t-il que le salut est définitivement hors de portée de ceux qui ont refusé et même combattu l’Evangile ? Ce serait outrepasser le contenu du Nouveau Testament. Je pense à ce verset de Paul, en 1 Corinthiens 3:15 « Si l’œuvre de quelqu’un est brûlée, il en subira la perte ; lui, certes, il sera sauvé, mais comme au travers du feu. » La possibilité du salut demeure tant qu’il ya de la vie en l’humain.

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L’Etre et le Géant de Bernard Fauconnier – La rencontre impossible mais rêvée.

2020, Feedback éditions, Paris, 14,00 €

Si j’en crois la liste des œuvres de l’auteur qui ouvre l’ouvrage, ce roman est la première de ses créations publiées. Alors disons-le de suite, sans entretenir un suspens inutile : pour un coup d’essai c’est un coup de maître ! Rarement, depuis des années, un livre français m’aura autant plu.

L’argument est on ne peut plus simple et relève plus du théâtre que du roman. B. Fauconnier imagine une rencontre secrète entre les deux ennemis jurés de la Vème République : le Général de Gaulle, ancien chef de l’Etat, et le Philosophe Jean-Paul Sartre, contempteur du précédent et gauchiste reconnu, conscience de la jeunesse intellectuelle française. L’auteur situe cette entrevue improbable dans le cadre du voyage en Irlande de Charles et Yvonne de Gaulle, au printemps 1969, peu de temps après le départ brutal du vieux lion blessé, suite à la perte du référendum sur la régionalisation, la participation et la réforme du Sénat. Le référendum a lieu le 27 avril 1969, nous sommes donc environ trois semaines plus tard. On peut imaginer sans peine l’état d’esprit du vieil homme. J.P. Sartre est plus jeune que le Général, né en 1890, de quinze ans son cadet (il est né en 1905). Il a donc 64 ans au moment de cette entrevue imaginaire, quand le général a 79 ans. Ces quinze années ne pèsent pas si lourd, car à cette époque, un homme de soixante ans est un vieil homme, et pour les jeunes générations, Sartre est un vieux gauchiste. Comment une telle idée est-elle venue à un auteur né en 1959, qui avait 9 ans en 1968 et dix ans au moment du départ du Général ?

C’est l’objet des premières pages du livre que l’auteur considère comme sa préface. Nous y apprenons qu’il a un soir osé aborder Sartre vieilli dans un bar, au seuil de la nuit, et discuter avec lui ; Il lui a fait la promesse d’écrire un roman sur lui, où il rencontrerait de Gaulle. Ce projet a bien fait rire le philosophe qui a acquiescé mais a demandé à lire le livre (ou plutôt que l’auteur le lui lise, car il avait de très mauvais yeux). Promesse faite, mais impossible à tenir, la mort ayant frappé Sartre en 1980. Fauconnier a tenu parole et inauguré son travail d’écrivain par ce livre particulier dont nous parlons aujourd’hui. L’histoire est belle, elle donne un sens très particulier à ce livre.

Pourquoi Sartre, pourquoi de Gaulle ? A la fin des années 1980, la question mérite d’être posée, tant cette décennie a marqué un tournant dans le monde politique et culturel français. Autant le choix aurait été indiscutable dans les années 1970, autant il n’apparaît plus évident quinze ans plus tard. La France a changé. C’est d’ailleurs ce que de Gaulle pressent dans ses réflexions telles que les crée l’auteur. Les puissances de l’argent ont triomphé, ce sont les années-fric, celles où les idoles sont Berlusconi et Tapie. Le fossé est abyssal avec les deux protagonistes du roman. Sortir ce livre au milieu du règne de la berlusconnerie est un acte qu’il faut lire à deux niveaux. Au premier degré, c’est un hommage aux deux plus fortes personnalités de la décennie 1960. Au second degré, c’est un affrontement entre la raison d’Etat associée à l’amour de la Patrie et la liberté philosophique et le refus du système politique traditionnel. Certes, Sartre s’est beaucoup trompé en politique et s’il n’y avait que cela pour en mesurer l’oeuvre, il serait totalement à oublier. Dans le champ politique, c’est Aron qui a gagné à long terme. Mais il faut replacer ces erreurs dans leur écrin temporel, non pour les excuser, mais au moins pour les comprendre. Il y avait encore un enjeu réel en politique dans la France gaullienne : c’est le fond de commerce des évènements de mai 1968. Il y avait encore une espérance, qui s’était déplacé d’une URSS devenue peu fréquentable à une Chine Populaire mythifiée. Il y a de quoi halluciner à lire ce qui a pu être dit, pensé et écrit dans cette époque (entre 1968 et 1975) sur Mao et ses idées, sur la mise en œuvre et sa théorisation. C’est le naufrage de l’intelligence face à l’utopie maoïste. Et Sartre n’a pas compté pour rien dans ce jeu ! En face, de Gaulle, l’homme providentiel de 1940 et de 1958 commence à lasser les Français : le discours de rigueur et de patriotisme s’érode lentement et se périme. Le sens de l’honneur, celui du sacrifice pour des idées, le culte du travail, tout cela est consumé par les slogans de 68. De Gaulle ne peut pas comprendre la génération Cohn-Bendit. Il faut dire, quand on en voit l’aboutissement aujourd’hui, on en lui donne plus tort. C’est cette opposition que Fauconnier met en scène, à travers les dialogues de cette soirée, entre deux verres de paddy irlandais. Mais il y a aussi un troisième niveau à ce récit dans le contexte de sa parution : c’est celui de rendre mesurable le fossé qui s’est creusé en 20 ans, et s’il y  a eu un monde d’hier et un monde nouveau, c’est à ce moment-là qu’il s’est déchiré, et non, comme le croit l’enfant-prince de l’Elysée élu en 2017, entre lui et tout ce qui a précédé. Cela prouve d’ailleurs son manque de culture profonde, il n’a que la culture science-po à sa disposition et, très visiblement, le travail qu’il a pu effectuer pour Paul Ricoeur n’en a pas fait un penseur-disciple. Ce livre fait la preuve éclatante de l’avilissement du niveau éthique de notre pays en vingt ans de libéralisme et de consumérisme giscardo-mitterandien. Les deux figures du philosophe et de l’homme d’Etat s’éloignent dans un flou brumeux. Il ne reste plus que des citations dans des dictionnaires et des caricatures partisanes.

Qu’attendre d’une telle rencontre ? Si l’on est dans la logique hollywoodienne du story-telling médiatique actuel, on peut rêver d’une réconciliation sur les grandes valeurs. Ce serait évidemment une tromperie sur la marchandise. Ils se sont parlés, puis ils se sont quittés, et c’est tout. Leurs univers respectifs étaient trop opposés pour espérer même un début de conciliation. Chacun teste l’autre, c’est une partie d’échec verbalisée. Sur la conception politique, Sartre est raide comme un pur stalino-maoïste, vivant dans un monde abstrait et niant la réalité de l’horreur chinoise. L’avantage est ici à de Gaulle, qui sait vraiment ce qu’est la politique au plus haut niveau. Bien sûr, au plan philosophique, Sartre a l’avantage, encore que sa philosophie existentialiste soit en grande partie creuse et surtout terriblement datée, déjà en 1969. Tout cela est connu et les dialogues qu’imagine B. Fauconnier sont très judicieux, ils sonnent presque plus vrais que nature. Et pourtant, il y a un domaine où l’on sent que les deux hommes pourraient s’entendre, celui de la littérature. Là, le lecteur sent fort bien que l’auteur a une nette préférence pour l’écrivain Sartre face à l’écrivain de Gaulle. Mais le résultat est là : tous deux ont une œuvre littéraire importante et appréciable. Certes, Sartre est auréolé, auprès de beaucoup, par son refus du Prix Nobel. Avec le temps, cela s’avère une belle bêtise ! Car les jurés suédois ne s’y étaient pas trompés : Sartre est un écrivain et c’est en tant que tel qu’il passera à la postérité. Sa philosophie est illisible et, tant qu’à se torturer les méninges, autant lire l’original, Martin Heidegger, que la copie, Jean-Paul Sartre. Son action politique est maintenant dans les poubelles de l’histoire et il y a bien peu de chances qu’elle en sorte, sauf pour quelques thèses ésotériques en histoire ou science politique. Combien de temps ont-ils parlé : une bouteille de Paddy, donc sans doute au moins trois heures. La rencontre est là pour l’éternité comme témoignage à la fois d’un désir et d’une incompatibilité ; qu’elle soit imaginaire ne change rien. Nous savons bien que la bonne littérature est plus vraie que le monde réel, car elle le transcende.

Descendant de la chambre où ils ont échangé, nous voyons deux hommes âgés marcher côte à côte dans le parc. Le plus petit raccompagne le plus grand jusqu’à sa chambre d’hôtel. Ils se séparent et la vie continue. Avant de se quitter, le Général demande à son interlocuteur :

« – Que direz-vous à ma mort ? demanda le Général.

  • -Je dirai que je n’avais pas d’estime pour vous.
  • -C’est bien. C’est très bien.

Ils s’enfonçaient dans la nuit, ils disparaissaient dans les profondeurs du parc. Le philosophe, avec son pas rapide et sautillant, semblait danser aux côtés du Général impavide ».

La comedia e finita. Ce très grand livre appelle plusieurs lectures, qui n’en épuiseront pas le sens et la richesse.

Jean-Michel Dauriac – Septembre 2021.

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La vocation d’Abram – Méditations de sortie de l’Arche n° 13

Voici la version audio de cette méditation:

Nous allons encore une fois considérer une histoire de sortie et de départ. Celle-ci est très célèbre, car elle appartient en commun aux trois grands monothéismes, judaïsme, christianisme et islam. Il s’agit de ce qu’on peut appeler, au sens propre du terme, la « vocation[1] » de l’homme qui s‘appelle encore Abram. Cet épisode est devenu légendaire et, de ce fait, il est le plus souvent résumé à l’appel de l’Eternel adressé à Abram. Il est utile de se pencher sur le texte de la Genèse qui ouvre la biographie sélective du patriarche, car il est plus nuancé que la légende.

Lecture de base : Genèse 11 : 31-32 (version Bible de Jérusalem)

« 31  Térah prit son fils Abram, son petit-fils Lot, fils de Harân, et sa bru Saraï, femme d’Abram. Il les fit sortir d’Ur des Chaldéens pour aller au pays de Canaan, mais, arrivés à Harân, ils s’y établirent.

32  La durée de la vie de Térah fut de deux cent cinq ans, puis il mourut à Harân. »

Le contexte de la vocation

Ce sont ici les deux derniers versets du chapitre 11, lequel sert de transition entre l’épisode de la Tour de Babel et le récit de la vie d’Abraham. Les versets 10 à 27 de ce chapitre présentent une généalogie des fils de Sem, peut-être le fils aîné de Noé (on ne sait pas vraiment si sa mention en premier est synonyme d’ainesse). Il est l’ancêtre des peuples dits « sémites », qui peuplèrent l’Arabie et le Proche-Orient. Donc l’ancêtre commun des Hébreux, des Arabes, Palestiniens, Syriens… Cham, son frère serait le père des Cananéens et des Egyptiens, Ethiopiens…, Japhet, le troisième fils serait à l’origine des peuples asiatiques du Moyen-Orient et des peuples de l’Occident européen.

Cette généalogie, comme la plupart de celles du Premier Testament a un but politique, celui d’établir les filiations ; c’est une pratique orientale classique, qui nous est étrangère. L’étude de détail de ces généalogies ne fait sens que pour l’exégète. Cependant, à la fin de cette liste, au verset 27, nous arrivons enfin à ce qui en est le but : introduire la famille d’Abram. Nous faisons alors connaissance avec Térah, le père, avec les trois fils, Abram, Nahor et Hâran, et avec son fils Loth.

Nous apprenons la mort de Hâran, : Loth est donc orphelin et, de fait, selon les coutumes de l’époque et du lieu, il est sous la protection de ses oncles. Ceux-ci se marient, on apprend le nom de leurs épouses : Saraï pour Abram et Mika pour Nahor – Mika est la sœur de Loth, donc la cousine de son mari. En trois versets, le décor est planté. Le verset 30 semble glisser un détail, au passage : Saraï était stérile, ce qui était un vrai problème dans la culture orientale où la mission de la femme était de procréer et de donner de préférence des fils. Nous savons combien de point sera important pour le devenir des trois religions dites Abrahamiques.

Maintenant que nous connaissons le contexte et les personnages, nous pouvons en venir à l’action décrite dans les versets 31-32.

La décision de Térah

Térah, le chef de famille – vous noterez le cadre patriarcal total : nous ignorons le nom de la mère – prend la décision de quitter sa ville natale, Our (ou Ur selon les graphies). Et il part avec Abram, Saraï et Loth.

Deux questions se posent immédiatement :

  • -pourquoi cette décision de partir ?
  • -Pourquoi Nahor et Mika ne sont-ils pas du voyage ?

Sur ces deux questions importantes, la Bible ne donne aucune réponse. Depuis des millénaires, les hommes religieux cherchent les explication et ils en sont réduits à des conjectures. Nous ne savons absolument rien de sûr de la cause du départ de Térah, car c’est bien SA décision et non celle d’Abram.

Il y a bien sûr un facteur déclenchant, mais il ne nous a pas été révélé. Ce qui compte est le fait brut : Térah s’exile volontairement loin d’une ville riche et prospère, capitale de la Mésopotamie de l’époque. Les motivations de Térah peuvent être économiques, politiques ou religieuses. Il peut fuir une crise de subsistance ou de travail, s’enfuir devant une invasion, ou partir loin d’une religion idolâtre qui le gêne. Il peut aussi avoir envie d’un nouveau destin. Nous n’avons pas la réponse, et il serait hasardeux de suggérer un appel religieux de Dieu adressé à Térah. Jusqu’à la mention de sa mort, rien ne nous sera dit.

Nous savons seulement qu’il partit pour se rendre au pays de Canaan, donc à l’étranger, chez les fils de Cham, parlant une autre langue. Là aussi, nous n’avons aucune lumière. Le pays de Canaan était un « bon pays », fertile et arrosé grâce aux montagnes intérieures de la Palestine. Mais Our était au cœur du double delta du Tigre et de l’Euphrate, donc dans un pays encore plus riche. Avouons notre perplexité.

Térah s’arrête à Hâran[2] (ou Charan dans certaines versions) et s’y installe avec sa famille. Il ne va donc pas au terme de son projet. Nous n’en savons pas plus. On peut avancer l’idée que Térah a été un instrument (conscient ou pas) dans le projet d’alliance de Dieu-Yahvé. Mais nous ne savons même pas s’il croyait en l’Eternel. Il peut représenter un type répandu dans la Bible : celui qui aide à la réalisation de la volonté de Dieu sans en être conscient. Ainsi en fut-il du prophète Balaam ou de Rahab la prostituée de Jéricho. Le résultat de la vie de Térah est là : il a emmené une partie de sa famille à Hâran, à des centaines de kilomètres de sa ville natale, il s’y est installé, il y a vécu un certain temps, il y est mort et enterré. Mais son fils Nahor et sa femme Mika ne l’ont pas suivi, la famille s’est donc scindée. Le contact ne sera rétabli qu’avec l’envoi du serviteur d’Abraham vers le lieu où vit Nahor, pour trouver une épouse de son sang à son fils Isaac (lire le chapitre 24 de la Genèse, qui ressemble à un conte oriental).

La vocation directe d’Abram

Lecture de base : Genèse 12 : 1-2 (version La colombe)

« 1 Yahvé dit à Abram : « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, pour le pays que je t’indiquerai.

  • Je ferai de toi un grand peuple, je te bénirai, je magnifierai ton nom ; sois une bénédiction ! »

Jusqu’ici nous n’avons vu Abram que dans une situation passive de fils, oncle et mari, qui suivait son père dans son départ d’Our. Certains commentateurs affirment que ce serait Abram qui aurait motivé le départ et choisi la destination de Canaan. La Bible ne permet nullement d’étayer cette interprétation et les sources sur Abram sont rares et incertaines, hors de la Bible[3]. Il faut donc s’en tenir à ce que dit le texte de Genèse 11 et 12.

Pour confirmer cette ignorance initiale d’Abram, nous disposons par contre d’un verset de la Lettre aux Hébreux, chapitre 11 verset 8 :

« 8  Par la foi, Abraham obéit à l’appel de partir vers un pays qu’il devait recevoir en héritage, et il partit ne sachant où il allait. » Version Bible de Jérusalem.

Le texte nous dit bien : «  Il partit ne sachant pas où il allait. » Nous devons donc accepter de lire le texte dans  sa chronologie, avec des incertitudes.

  • L’appel à Abram est donné à Hâran.
  • Térah est mort et enterré dans cette ville.
  • L’appel concerne la mise en marche, mais ne dit rien sur la destination finale.
  • Abram avait alors 75 ans au moment de son départ (rappelons que son père Térah a vécu 205 ans – ch. 11 verset 32)
  • Il part en compagnie de son neveu Loth et de tous ses biens de nomade (troupeaux et serviteurs).

Le mot « Canaan » n’est pas dans l’appel initial de l’Eternel et n’est cité qu’au verset 5.

Abram part donc sur une simple injonction, avec très peu de renseignements. Notons que c’est l’Eternel qui parle directement à Abram. Jusque là, nous ne savons rien de la religion de Térah et ses fils. Mais, nés à Our, ils sont nécessairement polythéistes. Il en semble pas que Térah ait eu une révélation personnelle, ni qu’il fut un croyant en l’Eternel.

Le verset 1 du chapitre 12 est donc une première, celle de l’irruption du Dieu unique dans la vie d’Abram. Il nous faut admettre notre perplexité face à ce contact et à cette vocation.

Comment Dieu s’adressa-t-il à Abram ? Comment Abram réagit-il en entendant cette parole ? Cela nous ne le savons nullement.

Et c’est justement ce départ avec si peu de précisions qui est cité dans le verset 8 du chapitre 11 de la Lettre aux Hébreux : « Par la foi, Abraham… », donc en faisant confiance à cette voix inconnue qui donne un ordre très vague. Bien sûr, cet ordre est assorti d’un promesse proprement incroyable par son ampleur (verset 2). Mais que vaut la promesse d’un Dieu inconnu ? Elle vaut uniquement par la confiance (c’est le même mot que la foi) qu’on met en elle. Prenons l’image du billet de banque, très présent et banal dans notre vie : ce n’est que du papier, et pourtant nous l’échangeons contre des marchandises bien réelles et de valeur. Et cela uniquement parce que nous avons confiance en ce billet, qui vaut ainsi « de l’or ». Ici est le saut de la foi.

L’exemple d’Abram est intéressant en ce qu’il nous montre que la foi est le déclencheur de toute marche avec Dieu. Ce n’est pas la précision de l’appel qui est décisive, pas plus que la grandeur de la promesse. C’est simplement le dit de Dieu. Il n’y a pas besoin d’avoir beaucoup de connaissances pour saisir la foi, ou pour se laisser saisir par elle. Jésus dit bien à ses disciples qu’il faut être ou devenir des petits enfants (Marc 10 : 14). Ce qui est important est d’entendre ce que dit la voix de Dieu. C’est la capacité d’écoute (la qualité de la recherche) qui est capitale.

Abram saisit par la foi cette vocation, très vague, mais glorieuse. Il n’a pas pour l’heure besoin d’en savoir plus. Il apprendra en marchant. Et cette marche va durer cent ans : Genèse 25 : 7-8.

« 7  La durée de la vie d’Abraham fut de 175 ans.

  • Puis Abraham expira. Il mourut après une heureuse vieillesse, âgé et rassasié (de jours), et il fut réuni à ses ancêtres décédés. » Version La colombe.

Relisez les chapitres 12 à 25 de a Genèse ; vous verrez qu’être un homme de foi ne protège pas des erreurs (donc du péché occasionnel), mais permet de toujours garder le contact avec Dieu. C’est la grande leçon d’Abraham pour nous.

Jean-Michel Dauriac, Mars 2021.


[1] Une vocation, au sens littéral est un appel réalisé par une voix. C’est donc exactement ce que vit l’acteur du récit de Genèse 12.

[2] Ce n’est pas le même mot que le nom du fils de Térah.

[3] La religion juive dispose de ce qui est appelé la « Torah orale », révélation complémentaire faite aux Hébreux au fil du temps. Mais le christianisme ne reconnaît pas cette source dans son canon.

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