Skip to content →

Le Blog à Jean-Mi ! Posts

Fils ou bâtards ?

(1) – La relation éducative père/fils

Méditation de sortie de l’Arche n° 22

La version audio de cette méditation est là :

Introduction

La correction, la réprimande, l’autorité, la soumission respectueuse ont toutes très mauvaise presse en ce moment. Notre société, avec quelques décennies de retard, a fini par être gagnée par l’esprit de mai 1968. Souvenez-vous du slogan : « Il est interdit d’interdire » (ce sont les mêmes qui affirmaient : «  Pas de liberté pour les ennemis de la liberté ! »). Ce n’est pas mon propos d’expliquer comment nous sommes parvenus à cet état de fait. Je me constate de constater. Nous retrouvons cette attitude à l’école, où le maître n’a plus de vrai pouvoir et d’autorité légale, mais aussi dans l’approche des nouveaux-nés, auxquels il ne faut rien refuser et, plus largement, dans l’esprit social et politique où le statut de victime est omniprésent, où toute fermeté est taxée de fascisme… Il est assez aisé, si l’on les yeux ouverts, de voir les conséquences délétères de cette position.

La Bible est aux antipodes de ce laxisme qui se dit bienveillance mais n’est en réalité que lâcheté et indifférence. La Bible juive fourmille de textes sur la nécessité de l’autorité parentale. Citons-en seulement deux :

Proverbes 13:24   « Celui qui ménage son bâton déteste son fils ; celui qui l’aime n’hésite pas à le corriger. »

 Proverbes 22:15  « L’imbécillité est attachée au cœur de l’enfant ; c’est le bâton de la correction qui l’éloignera de lui. » version NBS.

Le christianisme, religion de l’amour, a-t-il supprimé la sanction et l’autorité ? Certains, victimes d’une lecture très sélective du Second Testament, l’affirment haut et fort. Ce n’est pas du tout l’esprit du christianisme. L’amour n’exclut ni l’autorité, ni la punition, ni la réprimande et l’instruction. Nous allons méditer sur un texte fondamental en la matière.

Lecture de base :

Hébreux 12 : 7-11 (version Segond 1910 et TOB 1977)

Louis Segond 1910 : « 7  Supportez le châtiment : c’est comme des fils que Dieu vous traite ; car quel est le fils qu’un père ne châtie pas ?

8  Mais si vous êtes exempts du châtiment auquel tous ont part, vous êtes donc des enfants illégitimes, et non des fils.

9  D’ailleurs, puisque nos pères selon la chair nous ont châtiés, et que nous les avons respectés, ne devons-nous pas à bien plus forte raison nous soumettre au Père des esprits, pour avoir la vie ?

10  Nos pères nous châtiaient pour peu de jours, comme ils le trouvaient bon ; mais Dieu nous châtie pour notre bien, afin que nous participions à sa sainteté.

11  Il est vrai que tout châtiment semble d’abord un sujet de tristesse, et non de joie ; mais il produit plus tard pour ceux qui ont été ainsi exercés un fruit paisible de justice. »

TOB 1977 « 7  C’est pour votre éducation que vous souffrez. C’est en fils que Dieu vous traite. Quel est, en effet, le fils que son père ne corrige pas ?

8  Si vous êtes privés de la correction, dont tous ont leur part, alors vous êtes des bâtards et non des fils.

9  Nous avons eu nos pères terrestres pour éducateurs, et nous nous en sommes bien trouvés ; n’allons-nous pas, à plus forte raison, nous soumettre au Père des esprits et recevoir de lui la vie ?

10  Eux, en effet, c’était pour un temps, selon leurs impressions, qu’ils nous corrigeaient ; lui, c’est pour notre profit, en vue de nous communiquer sa sainteté.

11  Toute correction, sur le moment, ne semble pas sujet de joie, mais de tristesse. Mais plus tard, elle produit chez ceux qu’elle a ainsi exercés un fruit de paix et de justice. »

La lecture des deux versions est éclairante des problèmes inhérents à la traduction :

  •          Une traduction est toujours une adaptation, puisque le terme originel a souvent peu ou pas d’équivalent dans notre langue (surtout dans les textes très anciens comme la Bible). Ici c’est mot grec Paideia[1] qui est en cause, je vais y revenir.
  •          Une traduction est toujours produite dans un contexte précis, historique, social, culturel et religieux. Les traductions du XVIe siècles dans les langues dites vulgaires sont une volonté de rendre accessibles le texte biblique à tout lecteur ou auditeur. On y trouve la langue du temps, avec le sens des mots de l’époque. Notre texte est très éclairant de ce point de vue, quand on compare le même texte traduit à près de cent ans d’écart – car la Bible Segond est une reprise la version dite Synodale chez les protestants, déjà œuvre de Louis Segond en grande partie, et date des années 1880.

De quoi est-il question ici ?

  •          D’un père et d’un fils ;
  •          de la correction du père envers son enfant ;
  •          du sens de cette correction ;
  •          de son analogie au plan spirituel.

La relation éducative père-fils

Le texte tourne autour d’une relation filiale, abordée selon deux contextes : le contexte familial terrestre et le contexte transcendant de Dieu.

Les versets 7 & 8 posent le cadre précis du problème particulier de ce texte. Il conviendrait de lire le texte entier du verset 4 au verset 11.  Juste avant notre texte, l’auteur cite Proverbes 3 : 11-12 :

« 11  Mon fils, ne méprise pas la correction de l’Eternel, Et ne t’effraie point de ses châtiments ;

12  Car l’Eternel châtie celui qu’il aime, Comme un père l’enfant qu’il chérit. » version NEG.

Comment la Bible comprend-elle la relation père-fils (ou père-fille pour notre époque, alors que dans le contexte de ce temps, c’étaient les mères qui éduquaient les filles) ? Elle la voit manifestée en deux comportements qui peuvent sembler contradictoires, mais qui ne le sont pas en fait.

  •          Dieu, le Seigneur, aime sa créature comme un père aime son fils. C’est le sens de la citation des Proverbes. Ce qui prouve bien qu’il n’y a pas opposition entre un Dieu terrible du Premier Testament et un Dieu d’amour de Second Testament. Dieu aime l’homme dès le début de la Genèse. En Genèse 1 : 26- 31 il nous est dit que Dieu vit que ce qu’il avait fait était très bon :

« 26   Puis Dieu dit : Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance, et qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute la terre, et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre.

27  Dieu créa l’homme à son image, il le créa à l’image de Dieu, il créa l’homme et la femme.

28  Dieu les bénit, et Dieu leur dit : Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre, et l’assujettissez ; et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tout animal qui se meut sur la terre.

29 Et Dieu dit : Voici, je vous donne toute herbe portant de la semence et qui est à la surface de toute la terre, et tout arbre ayant en lui du fruit d’arbre et portant de la semence : ce sera votre nourriture.

30  Et à tout animal de la terre, à tout oiseau du ciel, et à tout ce qui se meut sur la terre, ayant en soi un souffle de vie, je donne toute herbe verte pour nourriture. Et cela fut ainsi.

31 Dieu vit tout ce qu’il avait fait et voici, cela était très bon. » version Louis Segond 1910.

Il ne faut jamais perdre ce fil rouge de l’amour de Dieu pour nous. Il traverse toute l’Ecriture, jusqu’aux derniers chapitres de l’Apocalypse, où le Père délivre sa créature de la mort et de tout ce qui constitue le mal (Apocalypse 21 : 1-4).

  • Ce père aimant éduque son fils et le corrige, quand il agit mal ou se trompe. Il y a là une démarche éducative envers l’enfant. Ce n’est pas un châtiment, comme Segond l’a traduit[2], mais une correction éducative, un redressement de comportement. Tout cela en vue de faire du fils un homme droit, qui pratique le bien et fait la fierté de son père. Notre siècle a totalement perdu de vue le sens de ce qu’est l’éducation dans son sens culturel profond et non administratif et légal. Il est interdit de punir, de corriger – à la main – l’enfant qui est protégé par une charte établissant ses droits au niveau international. La gifle corrective est, en France, interdite depuis la présidence Macron et ceci a été célébré comme une victoire sur la barbarie de l’ancien monde. Mais, encore un fois, les devoirs sont systématiquement oubliés dans ces textes proclamatoires, ou laissés de côté. Le fils a le devoir de faire la joie de son père par son comportement, selon l’approche biblique. Quand il se trompe, le père doit le reprendre, pour l’éloigner de l’erreur. Il n’y a pas d’éducation sans contrainte, l’enfant laissé à lui-même va d’erreur en erreur, car il n’a pas encore les moyens de se gérer seul. L’éducation corrective est le devoir du père. Mais il l’accomplit dans l’amour, pour le bien du fils.

Mais il y a un troisième personnage dans le texte :le bâtard. C’est celui dont le père ne s’occupe pas, car il n’est pas son enfant légitime[3]. Si nous échappons à l’éducation corrective, c’est que celui qui l’applique n’est pas notre père. Le bâtard est ignoré, il n’ a pas part à l’héritage. La preuve de l’amour du père est dans l’éducation corrective apportée au fils. L’auteur de l’Epître aux Hébreux parle d’une privation, d’une exclusion de la correction pour le bâtard. Il vit sa vie sans père.

Le sens de l’éducation du père envers son fils

L’éducation de l’enfant est une préoccupation de la Bible. Dans la Bible juive le lecteur peut trouver de nombreux versets sur ce thème. Mais il ne faut pas s’attendre à y trouver un code d’éducation.. Ce que les chrétiens ont eu très souvent tendance à faire. Nul besoin de détailler ce qu’est cette éducation, c’est la Loi de Moïse. Pour un juif, les Dix Paroles et les 613 mitsvot Pentateuque sont le code de l’éducation. L’enfant doit apprendre à respecter la loi pour devenir un bon juif. A noter que, dans la tradition culturelle orientale, toutes les remarques sur l’éducation concernent un fils et non une fille. L’Epître aux Hébreux reprend ce schéma, avec trois emplois du mot « fils » en grec (uois) dans les deux versets 7 et 8. Il y aurait beaucoup à dire sur cette approche, mais ce n’est pas ici le lieu. Je rappelle cependant l’existence d’une théologie féministe (née dans la seconde moitié du XXe siècle), tout à fait justifiée, tant le texte biblique est marqué par le contexte patriarcal oriental.

Deutéronome 8 : 5  « Connais donc en ton cœur que l’Eternel ton Dieu te châtie, comme un homme châtie son enfant. » version Maredsous.

Voici cependant un texte qui use du terme neutre « enfant », avec cependant la réserve que de nombreuses versions gardent ici le mot « fils ». Le texte déjà cité auparavant (Proverbes 3 :11-12) offre la même neutralité.

Dans le cadre de l’Evangile et de l’Alliance Nouvelle que Jésus est venue annoncer et accomplir, il y a nécessairement un changement d’optique. Dans les Evangiles, à plusieurs reprises,  Jésus est décrit discutant avec des enfants et les bénissant, sans  compter ceux qu’il guérit. Le terme générique « enfant » inclue garçons et filles. Dans ses écrits, Paul parle, lui aussi, des « enfants », avec la même inclusion. Les parents chrétiens ont la charge d’éduquer dans la vérité évangélique leurs enfants, ils en sont responsables.

Pour le christianisme, la Loi de Moïse n’est plus l’horizon indépassable. Jésus est venu accomplir (donc achever) cette loi, en vivant sans péché, ce qui rend inutile la Loi, dont le but précis est de régler le problème du péché de manière pratique. Il faut relire les chapitres 3 & 4 de l’Epître aux Romains et l’Epître aux Hébreux pour saisir l’ampleur de cette révolution spirituelle. Le Christ, auquel un scribe demandait quel est le plus grand commandement de la Loi, répond en mentionnant seulement deux prescriptions.

Marc 12 : 28-32 : « Un des scribes, qui les avait entendus discuter, sachant que Jésus avait bien répondu aux sadducéens, s’approcha, et lui demanda : Quel est le premier de tous les commandements ?

29  Jésus répondit : Voici le premier : Ecoute, Israël, le Seigneur, notre Dieu, est l’unique Seigneur ;

30  et : Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée, et de toute ta force.

31  Voici le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n’y a pas d’autre commandement plus grand que ceux-là. » version Segond 1910.

L’amour se substitue donc comme loi à tous les commandements et prescriptions antérieures. Toute la règle de vie est résumée par Jésus en une seule phrase, qu’on appelle parfois la « règle d’or » de la vie chrétienne :

Matthieu 7 : 12 : « Tout ce que vous voulez que les gens fassent pour vous, vous aussi, faites-le de même pour eux : c’est là la Loi et les Prophètes. » version NBS.

Conclusion

Le contenu de l’éducation selon le Second Testament est donc un principe d’amour et de réciprocité. Tel est le projet de l’éducation dont il est question dans nos versets 7 à 11 du chapitre 12 des Hébreux. Et les parents feraient bien de s’en souvenir, pour ne pas, eux-mêmes, se tromper de voie éducative.
Les parents aimant leurs enfants, les éduquent dans la voie de l’amour de Dieu et de l’amour du prochain. Ce qui diverge de ce but doit être corrigé, mais seulement cela. Nous verrons dans la méditation suivante ce qu’il en est de l’analogie spirituelle.

Jean-Michel Dauriac – février 2022.


[1] Le mot concerne tout ce qui a trait à l’éducation et à la formation. Il est à la racine du mot « pédagogie ».

[2] A l’époque de Louis Segond (1880-1910 pour la traduction), le châtiment corporel était reconnu comme un moyen éducatif et pratiqué dans les écoles. En France, il n’a pas survécu à mai 1968. Le mot « châtiment » traduit donc un contexte éducatif sévère et il ne choquait personne à l’époque, alors qu’il est difficilement acceptable dans un discours sur l’éducation au début du XXIe siècle. Cependant, il ne correspond pas vraiment à l’idée du terme original grec qui parle d’acte éducatif, de formation, de redressement, de correction de trajectoire… Or, toute une approche de théologie pratique s’est bâtie sur cette mauvaise traduction.

[3] On peut bien sûr, légitimement penser que tout enfant a droit à l’éducation et réprouver le rejet paternel. Ce n’est pas le vrai sujet de ce texte, où le bâtard est un simple figure de la non-filiation, contrairement au fils légitime. L’image prend tout son sens l’analogie spirituelle.

Leave a Comment

La joie de Bernanos : pas si gai que ça !

La joie est un roman âpre. Le titre est une antiphrase dont le lecteur découvre le sens en avançant dans l’histoire. Car, au commencement, est la joie pure. Mais très vite le ciel s’obscurcit peu à peu et, chapitre après chapitre, devient de plus en plus sombre. Cependant, le dénouement surprend quand même, car on ne pensait pas que l’auteur oserait aller jusque là.

Ce livre, comme toujours chez Bernanos, est à dimension spirituelle : le mal et le bien s’y affrontent tout du long. De fait, il s’agit d’un roman sur la sainteté et la médiocrité, entendue ici comme le contraire de la sainteté, soit en termes religieux, l’état du pécheur. Mais cette médiocrité est à double signification ; en effet, les protagonistes médiocres le sont aussi au plan personnel, en dehors de leur état peccamineux, comme dit l’Eglise, qui n’a pas peur des gros mots ! Il y a d’abord le cadre, unité de lieu absolue, qui finit par devenir une chape de plomb sur l’héroïne, cette maison de campagne cossue qui sert de résidence estivale. L’héroïne, parlons-en justement. C’est une jeune fille de bonne famille, de dix-sept ans, orpheline de mère, vivant avec son père, intellectuel d’une certaine renommée. Cette jeune fille assume les fonctions de maîtresse de maison et de surveillante de son père, sans donner à ce terme un sens dépréciatif. Elle se soucie constamment de son père, qui apparaît comme un être nerveusement très fragile. Chantal, c’est le nom de la jeune fille, illumine la première partie du roman de sa joie et de sa sainteté inconsciente. Elle survole les problèmes, s’occupe de tous et agit envers chacun avec l’amour évangélique du Christ. Son père, Monsieur de Clergerie, poursuit un unique but : être élu à l’Académie, ce pour quoi il dépense depuis des années une énergie folle et des trésors de stratégie.  Autour du père et de la fille gravitent des personnages de deux types : les amis de la famille, habitués de cette maison de vacances campagnarde, et la domesticité. Le roman passe d’un type à l’autre, selon les besoins de l’avancée de l’intrigue.

Mais y-a-t-il vraiment intrigue ? Celui qui cherche un roman « romanesque » sera très déçu : ce n’est pas le genre de la maison Bernanos. L’intrigue se réduit à quelques jours de la vie de cette maison, sans aucun événement extraordinaire. Au contraire, l’auteur ramène tout à un quotidien banal et, somme toute, très répétitif.  Ce ne sont donc nullement les actions des protagonistes qui intéressent notre écrivain, mais bien plutôt leurs pensées et leurs dires. Comme Sous le soleil de Satan, tout se joue en quelques rencontres et dans des échanges qu’il faut savoir décrypter. Autant dire d’emblée que ce n’est pas un livre facile, pas le genre de roman à apporter à la plage. Il faut souvent relire les paragraphes pour en saisir tout le contenu. Cela est en grande partie dû au style de Bernanos. Il écrit de manière massive, dense et, parfois, lourde. Il creuse son idée comme Rodin creusait la matière. Il ne donne au lecteur aucune facilité. Tu me suis ou te refermes le livre, mais je ne vais pas édulcorer mes propos ! C’est que l’enjeu est colossal. Il s’agit, au travers de Chantal de tenter d’approcher in situ le mystère de la sainteté en action. Du côté de cette jeune fille, on pourrait dire que, dans la première partie, le style de Bernanos est assez lumineux, comme son sujet. Il arrive tout à fait à nous donner à voir une jeune fille vivant l’amour du Christ naturellement, toute habitée par le souvenir de son mentor spirituel , l’abbé Chevances, lui-même un saint homme, mort très récemment, et que Chantal a accompagné jusqu’au bout. Ces deux-là sont le tandem de la sainteté. Bernanos ne la refuse pas au prêtre, mais on sent bien que ce n’est pas à l’Eglise qu’il en accorde la grâce, mais à la vie de chaque croyant. En contrepoint de cet abbé disparu mais omniprésent, il nous offre un autre religieux, l’abbé Cénabre, un penseur reconnu, mais dont la vie spirituelle s’avèrera vide. Un saint prêtre d’un côté, un érudit desséché dans sa foi de l’autre. On sait évidemment très vite vers lequel va la préférence de l’auteur. La seconde partie du roman nous dévoile une longue scène de face-à-face entre la jeune fille et le vieux prêtre désabusé, dont il faut relire plusieurs fois les échanges pour saisir la tension de ce qui se joue ici. On retrouve là l’opposition déjà rencontrée dans Sous le soleil de Satan entre deux conceptions du ministère de prêtre. Chantal de Clergerie se trouve prise entre des forces contradictoires qu’elle a cru pouvoir contenir et qui, soudain, la déstabilisent. Mais le mal est présent sous les traits du chauffeur russe, Fiodor. Le lecteur saisit bien toute l’ambiguïté du personnage, mais Bernanos n’est jamais vraiment explicite et nous devons donc essayer deviner ce qu’il en est de cet homme et de ses mensonges permanents. Toujours est-il qu’il apparaît comme fasciné par Chantal. On le suit à travers le roman, présent même quand il n’est pas là, tant il trouble même la domesticité. La vraie question est la nature de sa fascination : est-il remis en question par la sainteté ou s’agit-il de la contemplation de la victime innocente ? Nous l’ignorerons jusqu’à la fin, mais ils seront réunis pour toujours dans la mort, sans que nous sachions vraiment pourquoi et comment. La porte est ouverte à de multiples interprétations. Je crois qu’il faut se garder d’aller trop loin dans ce chemin, puisque Bernanos ne nous a pas fourni de clés pour toutes les portes.

La médiocrité triomphe de la sainteté, au moins de manière terrestre. Mais qu’en est-il après ? A chaque lecteur de se poser la question et d’y apporter sa réponse.

Cet âpre roman s’avère aussi être un roman amer dont le goût ne passe pas. Le coup de théâtre final nous laisse interloqués. Pourquoi fallait-il que cette jeune fille meure ? Pourquoi Fiodor l’a-t-il tué avant de se suicider ? La réponse est à construire avec le retour nécessaire sur les scènes antérieures. Où était la faiblesse cette jeune sainte ? Qui est responsable ? Son père, l’abbé Cénabre, le docteur La Pérouse ? Le criminel est Fiodor, certes, mais ce n’est pas lui le responsable. Tout autour de la sainteté joyeuse de Chantal les médiocres se sont ligués, eux qui ne connaissaient ni la joie, ni la grâce, ni la paix, ni l’innocence. Il n’y a pas de place pour les saints dans un monde d’ambitions et de petitesses humaines.

J’ai dit plus haut que le style de ce roman était massif et parfois lourd, à la limite de l’ennui. C’est que Bernanos se moque de « faire du style » ; ce qui l’intéresse uniquement c’est la compréhension psychologique de ses personnages et leurs états d’âme au sens religieux du terme. La frontière entre le saint est le médiocre est tracée par ces « états d’âme », expression magnifique souvent rendue péjorative. Le chrétien, pour Bernanos, est celui qui se préoccupe de son âme et de l’âme des autres : Chantal était de ceux-là, comme l’abbé Chevances. Pour avoir des « états d’âme », il faut savoir que l’on a une âme. Le cas du psychiatre est tout à fait emblématique de ce que le matérialisme fait quand il veut ignorer l’âme. Le docteur La Pérouse, qui fut un grand psychiatre est sur le déclin personnel (sans doute atteint d’un début de Parkinson) et refuse de le voir. Il veut ramener toute personne à un « cas ». mais Chantal lui est proprement incompréhensible et elle le lui fait bien comprendre. A travers ce portrait de médecin, on retrouve la plume enflammée du Bernanos pamphlétaire et combattant. La description de la personnalité du docteur est d’une rosserie talentueuse, tout comme le portrait initial de Monsieur de Clergerie. Dans ces lignes nous avons le meilleur Bernanos, celui qui frappe ce qu’il combat : la bêtise, la suffisance, la fausse science… Il est évidemment dommage que tout le roman ne reste pas à ce niveau littéraire. Mais est-ce possible ?

Lire La joie est à la fois un grand plaisir et un effort. Ce n’est pas un livre facile, mais cependant un bon livre, dans le sens où il nous marque à jamais, nous remet en question et, une fois refermé, continue de nous tarabuster. Il faut l’accepter tel qu’il est pour l’apprécier. Pour ma part, je préfèrerais toujours un livre qui se gagne de haute lutte à un livre qui se prostitue dans la facilité pour me séduire. Après tout, qui a dit que la lecture de Madame Bovary ou de L’insoutenable légèreté de l’être était facile ? Ne sont-ce pas d’immenses romans ? Il y a un temps pour tout, un temps pour des lectures faciles et un temps pour des livres robustes qui se défendent.

A bon lecteur, salut !

Jean-Michel Dauriac

Les Bordes 10-11 août 2022

Leave a Comment

Voyage fantastico-poétique au pays animal

A propos de Le pays sous l’écorce

Jacques Lacarrière                                                                                  Collection Points – Récit

                                                                                                                      Le Seuil – 1981 –188 p.

Jacques Lacarrière a fait sa (très bonne) réputation en publiant des livres dans le genre littérature de voyage. Son Eté grec a connu un grand succès dans divers format. Un de ses grands classique est Chemin Faisant, récit d’une traversée pédestre de la France dans la diagonale du vide, bien avant Les chemins noirs de Sylvain Tesson. Quant à son essai sur Les Gnostiques, appuyé sur sa très bonne connaissance de l’Egypte et du monde méditerranéen, il constitue un des meilleurs titres de vulgarisation sur ce sujet très complexe. Bref, Jacques Lacarrière est un écrivain que le voyage aide à écrire, et à bien écrire.

J’ai acheté ce petit livre dans une bouquinerie, sur la foi du nom de l’auteur ; le titre me laissait présager un voyage forestier ou quelque chose comme ça. Mais je n’avais pas regardé plus. C’est en le retirant de ma bibliothèque, au rayon des « espérants » – ces livres achetés assez récemment et qui s’entassent dans l’attente d’une lecture prochaine, qui parfois ne viendra jamais – que j’ai découvert son contenu. Partant pour un petit périple au cœur de la France de l’Est, j’ai choisi quelques livres de petite taille, qui conviennent bien à ces types de jours. Parmi eux, celui dont il est question aujourd’hui ; il voisinait avec un joli petit Modiano, dont je parlerai ailleurs.

Il s’agit bien, en définitive d’un récit de voyage… Mais, pour la première fois, Lacarrière a choisi la forme romancée, la fiction totale. Les amoureux de littérature sont attentifs et friands aux premières phrases des romans ; certaines sont devenues quasi-proverbiales. Celle de ce livre est assez originale, jugez-en :

« Cet été-là, je le passai sous une écorce de platane. »

Avouons que c’est assez étrange. Lisons maintenant la dernière phrase :

« Et, rouvrant les yeux, je me glissai hors de l’écorce. »

Si l’on n’a que ces deux phrases, on en déduit que c’est l’histoire de quelqu’un qui passe un été sous l’écorce d’un platane et en sort à un moment donné.. Tel quel, ce n’est pas très excitant. Mais, évidemment, tout l’art du romancier consiste dans l’intervalle et ce qui s’y passe. Et là, je peux dire que le lecteur ne sera pas déçu, car on bouge beaucoup et il y a du changement, beaucoup de changements, je dirais même, de transformations. Le récit est l’enchaînement de toutes les transformations et voyages vécus par ce quelqu’un qui habite sous l’écorce du platane.

Ami lecteur, si tu ne veux pas succomber à l’irrationnel, si la logique est première pour toi, passe ton chemin, ce livre n’est pas pour toi, il ne saurait te plaire. Pour savourer cet ouvrage, il faut, sans aucun doute avoir une certaine dilection pour la poésie, en tout premier lieu. L’univers poétique est celui qui rend le fantastique à la fois accessible et beau pour tous. Tout au long de ces pages, tu baigneras dans une sorte de placenta poétique rimbaldien .

Il est quasiment impossible de résumer un tel livre. Je laisse donc l’auteur évoquer les étapes de son voyage :

«  Quel monde ? Celui qui déjà remue dans l’aube inquiète qui attend ou celui qui tremble encore dans ma mémoire, celui qui fit de moi, ex-hominien, le presque-Loir, l’apprenti-Grue, le demi-Acridien, l’élève-Termite, le frère-Ephémère, l’anti-Ver, l’enfant des Souffles, le co-Hibou, l’exuvie d’Homme, la fausse Anguille, l’habitant de l’Abysse, le commensal de la Méduse, le voyeur des Tortues, l’hôte de l’Anémone, le pseudo-Poulpe, le quidam des Sardines, l’avorton d’Axolotl, le complice du Caméléon, l’auditeur du Boa, l’allié des Escargots, l’incompris du Grillon, le témoin de la Mante, l’elfe du Ver luisant, le verbe des Abeilles, la mémoire des Mouches, la proie de l’Araignée, l’ami de la Chenille, l’amant du Papillon ? » p. 187.

Ici sont présentées toutes les existences qu’a connues l’auteur quand il eut décidé de se glisser sous l’écorce d’un platane. Il faut alors accepter de rester dans le mystère de ses transformations-adaptations, car il ne devient jamais l’animal évoqué, mais « une sorte de … », capable communiquer avec lui et de partager sa vie durant un certain temps. Il faut accepter de perdre la notion du temps et de l’espace, de ne pas toujours saisir les transitions physiques – ce qui est bien sûr fait volontairement par l’auteur -, de devoir chercher nombre de termes dans le dictionnaire, car Lacarrière est très précis et use du vocabulaire scientifique pour chaque espèce. Bref, il faut accepter de voyager avec lui sans tout comprendre.

A ce jeu de l’animalité, Jacques Lacarrière rejoint les plus grands, ceux qui ont su « devenir »  la bête. Je veux dire Louis Pergaud, avec ses histoires naturelles, ou Franz Kafka avec ses contes fantastiques, voire Léon Tolstoï et son cheval Khostomer. C’est la marque des très grands de réussir cet exploit de nous entrainer dans le monde animal sans être ridicule. Lacarrière a toute sa place auprès d’eux.

Jean-Michel Dauriac

Leave a Comment