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Catégorie : les critiques

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La maison d’été – Roman poétique

René-Guy Cadou

Bordeaux, Le Castor Astral, 2020. 9,90€.

René-Guy Cadou (1920-1951) est un des plus grands poètes du XXe siècle, l’égal d’Aragon ou d’Eluard, la simplicité humaine en plus. Par la grâce d’un lot d’amis poètes fidèles et admiratifs et d’une épouse qui s’est vouée à la diffusion de son œuvre, il a évité l’oubli qui a frappé tant de gens de talent. Il a aujourd’hui son lot d’amoureux fidèles, dont je suis depuis l’adolescence. J’ignorais jusqu’à il y a peu qu’il eût écrit un roman. C’est par le jeu des recherches internet et des algorithmes que je suis tombé sur ce titre que je me suis empressé d’acquérir. Avec une pointe d’appréhension cependant. Et si j’allais découvrir qu’il était mauvais romancier ?

Eh bien, je n’avais aucune raison de craindre : Cadou a écrit là un très beau livre, qui est une sorte de complément en prose de sa poésie. Précisons cependant qu’il n’a pas réussi à le faire éditer de son vivant et qu’il n’est sorti que quatre ans après sa mort, en 1955. Ce roman est le seul qu’il ait eu le temps d’écrire dans sa courte existence. En aurait-il écrit d’autres, s’il avait vécu plus longtemps ? Nous n’aurons jamais la réponse à cette question. Mais il est évident à tout lecteur qui connaît l’oeuvre poétique de Cadou que ce livre est une sorte de roman particulier, à mi-chemin entre le roman d’imagination et l’autobiographie romancée, un peu comme Le grand Meaulnes ou Claudine à l’école. L’intrigue est très peu consistante, mais elle suffit à la cohérence de ce livre. Ce sont quelques mois de la vie d’un jeune homme, Gilles, période qui se déroule en trois actes : un premier acte dans le bocage nantais, un second acte à Paris et un dernier acte, à nouveau dans le bocage, sur les mêmes lieux que le premier. Le récit est construit sur une triple opposition empruntée à l’univers poétique de l’auteur : la ville et la campagne, le malheur et le bonheur et le contraste entre deux jeunes femmes , Bertine (la campagne) et Agna (la ville). C’est par le croisement de ce triple contraste que l’auteur crée la tension romanesque de la vie de son personnage principal, qui a bien des traits de son créateur. René-Guy a mis de lui en Gilles, mais Gilles n’est pas une transcription romanesque de Cadou.  Considérons un peu ces contrastes.

L’opposition entre la ville et la campagne est l’armature de ce roman, comme elle est celle de la vie de R-G Cadou. L’auteur a vécu les dix premières années de sa vie à Sainte Reine de Bretagne, dans le marais de la Grande Brière et il y a forgé son amour de la nature sauvage et des âmes simples des paysans. Puis il a déménagé à Saint-Nazaire et Nantes selon les affectations de ses parents instituteurs. C’est à la ville qu’il va perdre sa mère, à l’âge de 12 ans et, un peu plus tard, à 20 ans, son père. La ville est le lieu de la mort. La campagne est l’innocence et la beauté. Le jeune instituteur remplaçant que sera Cadou va ainsi parcourir les villages du département de la Loire-Inférieure, en évitant toujours la grande ville. Quand il se fixera, ce sera à Louisfert, un modeste village du nord du département, il vivra, enseignera et mourra, en 1951. Il n’est donc pas étonnant que Gilles vive des moments douloureux à la ville et que, y ayant trouvé l’amour, il s’en échappe pour voir naitre son fils dans la maison de son enfance. Le contraste ville-campagne dans ce texte est marqué de manière très nette par les descriptions et le style. La ville est décrite a minima, sans couleurs, comme un lieu de solitude. Seul l’amour lui donnera une certaine lumière, mais pas suffisante pour garder les forces vives des jeunes amants. La campagne est le lieu de la première renaissance du héros, ce moment où il reprend goût à la vie, par le travail, la simplicité des relations humaines et la tendresse de son ancienne nounou, Amélie. Elle est le lieu de la découverte d’un des visages de l’amour, le plus douloureux, mais aussi celui de la concrétisation du bonheur paisible final. Cadou a, pour décrire cette campagne et ses habitants, des mots magnifiques, des images somptueuses qui jaillissent comme un poème furtif. Il a des tendresses fraternelles pour ces paysans, souvent rustres, mais sincères. La vraie société humaine est là, sans aucun doute. Nous avons dans ces pages un prolongement naturel de la poésie caducienne.

Ce cadre contrasté sert aussi à mettre en évidence les états d’âme du personnage central. Cet être est complexe et sensible. La vie l’a blessé, qui l’a privé de ses parents. Il a dû se débrouiller pour survivre fort mal à Paris, et il sait ce qu’est le malheur, moral et physique. Quand il revient à la campagne, il se reconstruit véritablement. Le monde rural est un lieu de guérison de ses plaies intérieures. Il y retrouve le calme, la paix et même la joie simple des travailleurs. Il apprend à apprécier ces hommes et ces femmes rudes, qui luttent durement pour vivre, mais gardent leur dignité. Il découvre véritablement le bonheur des choses simples. Son retour à Paris semble le replonger dans le malheur psychique antérieur, mais c’est l’amour qui le sauve. Le bonheur du jeune couple ne pourra s’épanouir que dans la maison d’été. Il y a donc corrélation importante entre ville et malheur et campagne et bonheur.

C’est au travers des deux figures féminines du récit que le contraste se durcit et se complexifie. Alors qu’il se reconstruit, il fait la connaissance de Bertine, une fille de paysan, dont la rumeur dit qu’elle couche avec tous les gars qui lui plaisent. Gilles sait cela et cette fille l’attire autant qu’elle le dégoûte. Cadou décrit fort bien le combat intérieur de Gilles. C’est un combat moral qui ne peut avoir lieu que chez un individu ayant déjà une conscience morale développée. Les jeunes paysans du coin ne se posent pas ces questions et profitent de Bertine, tout en se moquant d’elle et en la considérant comme une sorte de putain gratuite. Gilles sent confusément qu’il y a quelque chose de complexe en cette jeune fille, mais il ne le comprend pas et ne parvient pas à l’interpréter convenablement. Ce sera la source d’un grand malheur moral pour lui et Bertine. Quand il découvrira les vrais sentiments de Bertine, il sera trop tard, elle sera « rentrée en maison », comme on disait à l’époque, pour désigner les filles qui étaient allées se prostituer en maison close. Bertine est la face sombre de l’amour, dans toute sa complexité et tout le risque de confusion entre l’apparence et la vérité. Le paradoxe apparent est que c’est dans le lieu du malheur, Paris, qu’il va rencontrer l’amour pur d’Agna. Mais Agna, comme Gilles, n’est pas parisienne, elle est une provinciale venue à Paris pour travailler dans un quelconque ministère. Ils vont tous deux fuir une vie toute tracée de fonctionnaires besogneux et miséreux, de Parisiens d’adoption malheureux. C’est chez Amélie, la mère de substitution, que nait l’enfant du jeune couple. Bien sûr, chez Cadou, le bonheur ne peut jamais être intégral ; la bonne Amélie meurt quelques jours après cette naissance.  Mais l’enfant aussi meurt, d’une malformation congénitale. La mort, toujours la mort, omniprésente dans l’univers poétique de Cadou. Et pourtant c’est sur le départ serein du jeune couple que se clôt le roman. Nouveau départ, vers une destination inconnue, mais à deux.

Gilles a aimé Bertine, c’est certain. Mais il a voulu l’aimer selon ce que méritait sa réputation, en grande partie exagérée. Or, Bertine l’aimait passionnément et aurait sans doute fait une formidable épouse et mère de famille. Au lieu de quoi elle devient une anonyme putain. Et de cela, Gilles sait qu’il est en grande partie responsable. Il n’a pas su aller au-delà des apparences et des rumeurs. Il n’a voulu voir en Bertine que la face bestiale de l’amour, le sexe. Cadou a d’ailleurs, pour décrire ces moments et ces états d’âme, des formules très crues et violentes, comme on n’en trouve pas dans sa poésie. Le lecteur est piégé, comme Gilles, par le jeu de la superficialité des jugements.

Gilles aime aussi passionnément Agna. Elle est, tout au contraire de Bertine, l’image de la simplicité et de la pureté. On retrouve, dans les passages qui lui sont consacrés les mots usuels de Cadou, la tendresse et la pudeur. A travers Agna, Gilles croit se guérir d’une maladie impure qui s’avèrera ne pas en avoir été une. Le bonheur est acquis au prix d’une certaine quantité de malheur.

Ce roman brasse tous les thèmes qui constituent le champ (chant) poétique de Cadou. On y trouve ce climat d’intériorité où tout est en nuances. Certes, on ne saurait dire que notre poète est un boute-en-train ; mais il est tout aussi faux de dire que sa poésie (ou sa prose, ici) est triste. Elle est un entre-deux qui ressemble à la vie, un alliage de bonheurs fragiles et de souvenirs des douleurs. Gilles nous donne des clés pour saisir René-Guy. Ainsi l’absence de parents est un mal jamais soulagé ; Gilles est amputé d’une part de son histoire, comme Cadou qui, à 20 ans, avait perdu ses deux parents et ses aïeux encore avant. Cette solitude, cette absence de repère dans la lignée, nous la ressentons tout au long du roman, et lorsque Gilles rencontre Agna, c’est encore une jeune femme seule qu’il aime. Amélie, le seul point fixe de sa vie, disparaît au moment où il pourrait partager avec elle son bonheur. Gilles est seul, sans avant et sans après. Nous avons là une des clés de l’univers caducien.

Le rejet de la ville découle de son amour de la nature, des animaux et de la campagne. C’est une conséquence de son goût pour le monde rural, ce n’en est nullement la cause : il n’aime pas la ville parce qu’il aime d’abord, et bien avant, le monde la campagne. La ville lui est étrangère. Elle lui apparaît peuplée d’êtres interchangeables, sans consistance, aux destins stéréotypés. Au travail de grouillot dans un ministère, Gilles sait déjà qu’il préfère les moissons, les vaches, la terre à retourner, le cheval à seller… Le bonheur de Cadou est symbolisé par Louisfert, ce village sans grand charme, qui suffit à son bonheur et à son imagination. Ce n’est pas qu’il n’ait pas d’ambition – je crois qu’il avait une grande ambition de poète -, c’est qu’il n’a pas besoin de cette comédie humaine du monde littéraire, du paraître et de l’étourdissement collectif. L’amitié lui est chère et il est un fidèle. Il chérit les rencontres de Rochefort-sur -Loire bien plus que la célébrité factice des salons parisiens. Cadou vit pour la poésie et la campagne est son oxygène, comme le Gilles de son roman.

Comme le Gilles de son roman aussi, l’amour est une quête existentielle. La vie de René-Guy commence d’une certaine façon en 1942, quand il rencontre Hélène. Elle sera à la fois l’amante et l’égérie et il n’est pas innocent qu’il ait nommé Hélène et le règne végétal son recueil sans doute le plus important. Nous ne savons rien de ses amours avant Hélène. Est-ce cela qu’il évoque dans le roman, à travers la rencontre et l’amour avec Bertine ? Rien ne nous autorise à le dire, mais le doute restera. Avec Agna, Gilles sait, à la fin du livre, qu’il va construire une vie nouvelle. Nous devinons qu’elle ne sera pas dans la grande ville. Hélène et René-Guy ont construit leur vie dans la maison d’école de Louisfert, modeste logement de fonction, mais dont la fenêtre de la chambre ouvrait sur la campagne bocagère, sur un paysage ordinaire, lieu des travaux et des jours des paysans.

Il ne faut pas aller plus loin dans l’interprétation du livre, au risque de le dénaturer. Les pistes que j’ai indiquées sont évidentes aux amis du poète. Mais les zones d’ombre, la part du romanesque est majeure, comme dans sa poésie. Ce roman est un vrai roman initiatique, une sorte de Souffrances du jeune Werther à la sauce bretonne. Comme tout jeune auteur (il a 25 ans quand il écrit ce livre !), il a mis de lui dans ses personnages comme dans l’intrigue et le cadre. Stendhal, Flaubert, Proust, Céline… ont fait de même, c’est quasiment inévitable, tant on n’écrit vraiment qu’en puisant au plus profond de soi. Les livres qui ne sont pas écrits avec cette encre de sang reniflent l’imposture, la pause et la fabrication. C’est la différence entre des œuvres et des productions, entre des gens qui écrivent et des écrivains.

Pour clore ce bref essai critique, je voudrais risquer une comparaison stylistique. A plusieurs reprises, lisant Cadou, j’ai cru lire Giono. Il y a chez les deux cette poésie amoureuse de la terre et des hommes qui en prennent soin. La maison d’été c’est le Que ma joie demeure de Cadou. Bien sûr il n’y a aucune volonté d’imitation. C’est que leur même sensibilité se traduit dans des formes comparables. Sans nul doute leur destin humain modeste les a gardés de la vanité et du superficiel. La Provence pour Giono, la Loire-Inférieure pour Cadou sont des territoires qui mènent à l’universel, un peu comme le fameux comté imaginaire de Faulkner ou la Normandie de Maupassant. La dimension spirituelle unit aussi les deux écrivains. Ils sont tous deux sensibles à une transcendance qui n’a nul besoin de religion, mais qui est une foi en l’homme et en la nature. Si on a pu dire que Giono était panthéiste, il faut dire que Cadou était déiste et qu’il a cheminé seul vers un christianisme solitaire et indépendant, qu’il associait à son adhésion au Parti Communiste, où il ne fut jamais un militant, mais qu’il avait rejoint par attachement à son projet initial et par amour du peuple. Cadou est un chrétien sans Eglise et un communiste sans Parti. Finalement très proche du comportement de Jésus.

Est-il nécessaire de dire qu’il faut lire ce court roman, que tout honnête homme de ce début de XXIe siècle se doit de l’avoir dans sa bibliothèque, comme le recueil des poésies complètes du même auteur. C’est un recours contre la bêtise, l’orgueil, le déni du réel et l’enlaidissement du monde.

Jean-Michel Dauriac – Les Bordes – mars 2023.

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RÉSISTER … À la société qu’on veut nous imposer

Simon Charbonneau – Libre et Solidaire, collection 1000 raisons, Paris, 2018.

Depuis pas mal d’années, Simon Charbonneau se dresse contre la pensée dominante. Il publie des livres dénonciateurs et d’avertissement. Celui-ci est le dernier en date. Il faut bien garder en mémoire qu’il a été écrit et publié un an avant la pandémie de Covid19. Celle-ci n’a fait que confirmer ses craintes et réaliser certaines de ses prédictions.

En une dizaine de chapitres thématiques, l’auteur aborde tous les grands thèmes qui sont en train de bouleverser notre société. Au cœur de son raisonnement se trouve la remise en question, par les faits, de la notion de Progrès, qui a structuré l’Occident depuis la fin du XVIIIe siècle et a fini par s’étendre, pour des motifs divers, à l’ensemble de la planète, par le biais, notamment, des colonisations. Il introduit sa démarche par la mise en évidence du grand basculement historique du XXe siècle. Ce moment est celui qui s’étale sur quelques décennies, entre les années 1960 et la fin du siècle. Durant cette période cohabitent deux visions du monde opposées : celle de l’optimisme lié à la croissance de l’après-guerre et celle qui émerge chez quelques scientifiques et économistes qui commencent à tirer la sonnette d’alarme, en vain. Le célèbre rapport Meadows du Club de Rome est le plus souvent cité, mais au même moment des savants comme Jean Rostand ou Jean Dorst publiaient des livres documentés sur les risques éthiques et la destruction de la nature. D’un côté, une vulgate pour répandre une confiance totale dans la science et la technique, capable de dépasser toutes les difficultés, et de l’autre des « prophètes de malheur » qui avertissent de risques graves jusqu’alors soigneusement tus. La candidature de René Dumont, en 1974, fait date, en ce domaine. Peu à peu le doute s’instille que le ver est peut-être déjà dans le fruit. Résultat :

« À l’évidence, il résulte de cette situation historique sans précédent, un sentiment individuel et collectif de perte complète des repères qui fondaient jusqu’à présent la solidité de nos sociétés. » p. 13.

Cette perte de repères n’est pas imaginaire, l’auteur va la décrire dans divers domaines, notamment le droit, qui est sa spécialité. Il argumente ce fait à partir du droit de l’environnement, où la confusion la plus totale règne, par l’empilement de textes contradictoires qui correspondent bien à la guerre d’influence des grands groupes capitalistes à Bruxelles. L’État de droit est, pour lui, une formule brandie, mais qui se vide peu à peu de son sens. C’est ici qu’interviennent les évolutions économiques des dernières décennies. Si Simon Charbonneau prend toute la mesure de la « révolution numérique », il laisse de côté la mondialisation, qui est pourtant le cadre qui a permis cet éclatement des sociétés. Il n’existe plus aujourd’hui aucune société indemne de la mondialisation :  même la prison qu’est la Corée du Nord n’y échappe pas, pas plus que le Bouthan, pourtant si isolé et prudent. C’est ce rouleau compresseur qui a accouché de la numérisation et non l’inverse, la chronologie est ici très importante.

Cette situation où les États sont fragilisés et impuissants face à des firmes qui peuvent les mettre à genoux fait apparaître un nouveau totalitarisme, bien plus subtil que celui mis en évidence par Anna Arendt.  Car il n’a pas la brutalité des grandes dictatures sanglantes du XXe siècle (URSS, Allemagne Nazie, Chine maoïste…). Il a réussi à asseoir son despotisme sur une servitude volontaire imperceptible à la grande masse des peuples. Et c’est là que le numérique joue son plus grand rôle : il est le bras armé de ce totalitarisme « soft », comme je l’appelle. Il est la quintessence de l’âge technicien dénoncé et annoncé par Jacques Ellul et Bernard Charbonneau, « vox clamentis in deserto » à leur époque. En mettant en évidence les avantages, réels ou supposés, de ces nouveaux moyens techniques, les firmes du secteur ont pris le pouvoir sur les esprits et fait éclater et basculer des sociétés millénaires dans une vie de clones connectés . Charbonneau montre comment les deux guerres mondiales ont été des formidables accélérateurs de contrôle et de modernisation forcée.  Mais, comme il le signale fort justement, ce déferlement technologique porte aussi en lui une pulsion nihiliste se déployant à une échelle jusque là inconnue, car mondiale. Ce nihilisme se manifeste comme un double état de guerre, une guerre économique impitoyable et une guerre, tout aussi impitoyable, contre la nature.

Car la détestation de la nature est un des grands traits du basculement évoqué en début d’ouvrage. Il ne faut pas se laisser leurrer par les proclamations écoresponsables des entreprises mondiales et des dirigeants politiques à leur solde : l’écologie et la responsabilité sociale des entreprises ne sont que des écrans de fumée. Le projet a bien pour finalité de s’affranchir de la nature. Et, ultimement, de la nature humaine. C’est le cœur du projet transhumaniste et de l’idée de « l’homme augmenté », lequel dit l’auteur n’est en fait qu’un homme diminué de ses capacité spirituelles. L’illusion technique a posé en ligne de mire la fin de la mort, mais les esprits lucides, de plus en plus nombreux, voient bien que l’humanité sera morte avant cet horizon chimérique et très indésirable, quand on prend la peine de le penser. L’homme deviendra un des nombreux robots qui travailleront sur la terre. Pour l’heure, on lui supprime peu à peu toutes les tâches répétitives, chez lui ou au travail. On lui invente un univers virtuel de substitution, y compris dans l’activité physique. Le bilan est d’ores et déjà catastrophique : l’obésité progresse à une telle vitesse que l’armée américaine a du mal à recruter des jeunes qui ne soient pas en surpoids, la résistance physique de l’humain décline, en même temps que son QI régresse (tous faits scientifiquement mesurés), l’immunité naturelle acquise dans l’enfance au contact de la nature a disparu… face à tous ces signaux, l’aveuglement technique répond par toujours plus de technique et d’asservissement : des vaccins de toutes sortes, des applications capables de répondre automatiquement à toutes les questions et demandes, l’émergence d’une nouvelle classe d’ilotes (la génération UBER et auto-entrepreneurs) et tout dernièrement la promotion à tout va de l’IA (Intelligence artificielle), cette nouvelle imposture du même calibre que le Développement durable.

C’est donc face à tout cela – je n’ai pas dévoilé l’intégralité du contenu du livre de Simon Charbonneau, car il faut le lire -, il faut donc RÉSISTER. Et une résistance se doit de s’organiser si elle veut connaître le succès. L’auteur écarte derechef les partis écologistes, qui sont la trahison la plus pure des idées de Jacques Ellul et Bernard Charbonneau. Les trente dernières années en France sont assez parlantes, qui nous racontent l’éternelle division intestine de ce courant et ses incohérences. Les écologistes sont tout simplement incapables de gouverner la France, et c’est tant mieux, car ils pourraient être tentés par une « dictature verte » qu’on peut trouver dans leurs propos.

La résistance que promeut Charbonneau est d’abord celle des actions de la base, prise par les gens du peuple, dans tous les domaines de la vie courante. Il y a effectivement un vrai mouvement vers le retour à une alimentation contrôlée et à des produits alimentaires de qualité, vers des circuits courts, des réseaux d’échanges de proximité, vers le troc et la promotion de la gratuité… mais cela ne suffira pas à arrêter le train en folie lancé sur les rails du nihilisme technicien. Il faut aussi agir sur l’esprit et provoquer une prise de conscience massive de la nocivité de ce qui nous est proposé, autant que sur la créativité et la reprise en main de nos vies. S. Charbonneau en appelle donc à un renouveau spirituel laïc, capable de nous détourner du matérialisme totalitaire de notre « civilisation du déchet », comme la nomme le pape François.

La dernière phrase d’un livre est toujours fort intéressante à considérer (comme la première d’ailleurs). Voici celle de celui-ci :

« Il ne s’agit pas ici de rêver, mais d’œuvrer à la renaissance de l’Esprit dans le cœur des hommes. » P.163.

C’est beau comme du Saint Exupéry concluant Terre des Hommes :

« Seul l’Esprit, s’il souffle sur la glaise, peut créer l’Homme. »

Le chemin est donc tracé. Mais comme souvent dans ce genre de livres, la dénonciation occupe l’essentiel de la démonstration et les solutions ne sont qu’esquissées, souvent au détour d’une phrase. Ainsi, l’auteur propose deux réformes juridiques sur le droit à l’expertise contradictoire ou sur un droit à l’enracinement des hommes (p. 50 & 51). La question que le lecteur de bonne foi que je suis se pose est : quelle est la voie pour faire renaître l’Esprit en l’homme ? De cela, Simon Charbonneau ne dit rien, soit parce qu’il pense que ses lecteurs savent de quoi il est question, et là, il se trompe grandement, soit parce qu’il n’a pas mis au programme l’exposé de la méthode (je n’envisage pas qu’il ne sache pas de quoi il est question, compte tenu de son histoire personnelle). Or, quand je réfléchis à cette démarche, je ne vois que deux chemins, tous deux élaborés dans l’Antiquité.

La première voie correspond à ce que nous appellerions une spiritualité laïque, dans le droit fil de ce que des philosophes contemporains ont présenté dans leurs ouvrages (Michel Onfray, André Comte-Sponville ou Luc Ferry, sans oublier Slavoj Zizek ou Peter Sloterdijk). Il ne s’agit ni plus ni moins des idées platoniciennes ou néo-platoniciennes : pour éduquer au bon et au bien, il faut éduquer à la beauté, car le beau et el bon sont confondus. Cette thèse a été reprise et remaniée dans tous les sens depuis 2 500 ans, mais elle reste la voie, car le travail de la seule raison, dans l’optique kantienne, a fait la preuve de son impossibilité. Éduquer et rendre sensible au beau s’appuie donc à la fois sur la transmission générationnelle et sur un cadre de vie qui en tienne compte. Je ne développe pas plus, mais je renvoie le lecteur au cadre de laideur dans lequel vivent le plus souvent les urbains et la dérive de l’art contemporain, pour lequel le beau est à abattre. Comment, dans ces conditions, espérer en cet éveil spirituel ?

La seconde voie est celle du christianisme, dont les historiens des religions se plaisent à dire qu’il a beaucoup emprunté au néo-platonisme (très discutable selon les moments de son histoire). Le message du Christ est celui d’un chemin spirituel. N’a-t-il pas dit au pharisien Nicodème, qui venait le consulter nuitamment, pour ne pas être rejeté de ses pairs :

« 1, Mais il y eut un homme d’entre les pharisiens, nommé Nicodème, un chef des Juifs, 2  qui vint, lui, auprès de Jésus, de nuit, et lui dit : Rabbi, nous savons que tu es un docteur venu de Dieu ; car personne ne peut faire ces miracles que tu fais, si Dieu n’est avec lui .3  Jésus lui répondit : En vérité, en vérité, je te le dis, si un homme ne naît de nouveau, il ne peut voir le royaume de Dieu. 4 Nicodème lui dit : Comment un homme peut-il naître quand il est vieux ? Peut-il rentrer dans le sein de sa mère et naître ? 5 Jésus répondit : En vérité, en vérité, je te le dis, si un homme ne naît d’eau et d’Esprit, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu. 6 Ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né de l’Esprit est esprit.7  Ne t’étonne pas que je t’aie dit : Il faut que vous naissiez de nouveau. » Jean 3 : 1-7 version Louis Segond 1910.

Il y a donc deux vies humaines qui doivent cohabiter en l’homme : al chair et l’esprit. L’esprit doit advenir, il n’est que potentialité en l’homme, tant qu’il n’est pas vitalisé par la révélation du Christ. Le christianisme n’est pas une religion, mais un chemin spirituel construit sur la foi personnelle.

Hormis ces deux voies, je ne vois pas comment faire advenir l’Esprit et renverser la vapeur de ce monde sans repères.

J’en profite ici pour signaler un de mes points de désaccord avec l’auteur (ils sont très peu nombreux, car j’adhère à son diagnostic), car dans un de ses chapitres il s’appuie sur un lieu commun faux, mais qui est inlassablement répété depuis la Renaissance et a fini par devenir une vérité jamais pensée par sa simple réitération chez tous les penseurs forts (c’est-à-dire libéré de l’obscurantisme religieux). Dans le chapitre V, titré La profanation de la nature, Simon Charbonneau écrit :

« Ce n’est que beaucoup plus tard avec la profanation de la nature inventée par le christianisme et achevée par la science que l’homme moderne a initié une relation pacifiée avec la nature qui est à l’origine du sentiment d’amour pour elle, comme cela s’est exprimé depuis le VIIe siècle à travers la littérature et la peinture. » p. 72.

J’ai mis en gras la proposition fallacieuse devenue un poncif anti-chrétien. Il m’est impossible, en tant que théologien, de laisser passer encore une fois cette fake-new millénaire. Jamais le christianisme n’a prôné la destruction de la nature au nom d’un mandat divin que Dieu lui aurait confié dans les premiers chapitres de la Genèse.  Voici les deux textes qui fondent cette interprétation :

« 28  Dieu les bénit, et Dieu leur dit : Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre, et assujettissez-la ; et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tout animal qui se meut sur la terre.29   Et Dieu dit : Voici, je vous donne toute herbe portant de la semence et qui est à la surface de toute la terre, et tout arbre ayant en lui du fruit d’arbre et portant de la semence : ce sera votre nourriture.30  Et à tout animal de la terre, à tout oiseau du ciel, et à tout ce qui se meut sur la terre, ayant en soi un souffle de vie, je donne toute herbe verte pour nourriture. Et cela fut ainsi. Genèse 1 : 28-30

15 L’Eternel Dieu prit l’homme, et le plaça dans le jardin d’Eden pour le cultiver et pour le garder ». Genèse 2 :15. Version Nouvelle Édition de Genève.

Le rôle de l’homme est, d’après la tradition biblique, juive et chrétienne, de disposer des animaux et de la végétation pour la « garder », donc veiller à son maintien. Cela est confirmé par les nombreuses paraboles agraires données par le Christ, qui est un rural arpentant les campagnes de Galilée et de Judée. L’analyse historique ne donne aucune preuve que les Églises aient donné des consignes et saccagé la nature, car c’est tout bonnement incompatible avec la doctrine biblique. Que des hommes poussés par l’appât du gain se soient présentés comme agissant au nom du Christ est tout à fait vrai, mais cela n’a rien à voir avec le christianisme, pas plus que Staline n’a à voir avec la pensée marxiste. Or, si l’on veut chercher des profanateurs de la nature, il faut les chercher chez les communistes et les grands capitalistes, pas chez les chrétiens. J’ose à peine citer François d’Assise, tant son exemple est connu. Il faut donc arrêter de colporter ce mensonge qui n’est nullement accidentel, mais pur produit de la malveillance anti-chrétienne.

Concluons maintenant sur ce livre. Le lecteur de cet article aura compris que je l’apprécie, malgré quelques défauts signalés. Il faut d’ailleurs ajouter que l’édition comporte pas mal de fautes qui n’ont pas été corrigées par l’éditeur ; c’est malheureusement de plus en plus courant, puisqu’on a supprimé ce métier aristocratique des métiers de l’imprimerie qu’était celui de correcteur. L’édition livre donc de plus en plus de livres fautifs.

Sur le fond, cet ouvrage est fort utile. Il dresse un constat accablant de la déshérence de nos sociétés occidentales que la propagande multiforme camoufle au plus grand nombre. Une des conclusions de l’auteur, à laquelle je souscris également, est qu’il est aujourd’hui urgent d’être conservateur, au vrai sens du terme, en face de pseudo-conservateurs, qui ne sont que la version de droite des progressistes. Conserver, c’est en revenir au verset de la Genèse, « garder » la Terre.

Un dernier mot sur le titre, Résister, que je ne peux qu’approuver, car il est dans l’ADN des protestants français. Je renvoie le lecteur désireux de comprendre pourquoi à ce site : https://museeprotestant.org/notice/marie-durand-1712-1776/ .

En attendant, lisez et faites lire ce petit livre qui fait œuvre de salubrité publique.

Jean-Michel Dauriac – février 2023.

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Le chemin des estives – Un livre de joie

Charles Wright – Editions J’ai lu, 2022

349 pages, 8 €.

« Epatant » aurait-on écrit en 1950-60 ; « génial » dans les années 1980, « de ouf », aujourd’hui, sans doute. Je me contenterai de dire : quel livre formidable ! c’est un qualificatif que je n’emploie pas souvent pour un livre, mais il s’est imposé immédiatement lorsque j’ai achevé cette lecture.

Commençons par ce qui sera sans doute un détail pour certains : l’esthétique de ce livre de poche. Qui a connu la collection J’ai Lu depuis ses origines, comme soit, se souvient que ses couvertures n’étaient pas des exemples de recherche artistique, j’ai dans ma bibliothèque bon nombre d’exemples que je pourrais exhiber. Or, ce livre-là est pourvu d’une très belle couverture, dans laquelle un liseré blanc autour de la photographie crée un effet de cadre qui met en avant la très belle illustration choisie, une photo de sentier sur un plateau écrasé de lumière, sans doute en Aubrac ou en Margeride. Voici une couverture qui n’a rien à envier aux tirages originaux et qui donne envie de saisir le livre et donc, de le lire. Comme quoi nul n’est condamné à la laideur.

Le chemin des estives est un livre de marcheur ; j’aime beaucoup les livres de marcheur ; donc je dois aimer Le chemin des estives. Ce syllogisme, comme tous les syllogismes doit nous alerter sur le piège qu’il cache : une adhésion automatique à un propos qui semble d’une logique sans faille. Si je trouve ce livre formidable, ce n’est pas en vertu d’une automaticité de mes goûts. Il est de bons et mauvais livres de marcheur. Vous en trouverez chroniqué un certain nombre sur mon blog. Ce sont ceux que je trouve bons (Tesson, Kaufmann, Bouvier, Lacarrière…) ; les autres je les ignore. Celui-ci va les rejoindre.

L’art du livre de voyageur et, encore plus, de marcheur, est délicat. On a vite fait de donner dans la répétition ad nauseam et de lasser le lecteur. Sont réussis les livres où la marche est un fil rouge qui permet à l’auteur de s’exprimer, comme d’autres le font par le roman policier ou la chronique bourgeois. Il faut que la marche soit toujours là, mais qu’elle soit comme une toile de fond sur laquelle notre regard revient quand l’auteur l’a décidé, sans s’imposer à nous tout le temps. Le pari est réussi dans ce livre-là.

Résumons l’argument du livre, qui est n’est pas une fiction : un novice jésuite (l’auteur) doit durant un mois vivre de la charité, partir sans argent ni téléphone portable, en comptant sur la grâce de Dieu. Les postulants sont envoyés par deux, sur tirage au sort. On comprend bien la démarche et le choix du duo : il y a là reproduction de l’envoi en mission des douze et des soixante-dix par Jésus, tel que les Évangiles nous le rapportent. Citons le texte, qui pourra aider le lecteur futur à bien cadre l’exercice physique et spirituel.

« 1  Il appela les douze et leur donna la puissance et l’autorité sur tous les démons, ainsi que (le pouvoir) de guérir les maladies.

2  Il les envoya prêcher le royaume de Dieu et guérir (les malades).

3  Il leur dit : Ne prenez rien pour le voyage, ni bâton, ni sac, ni pain, ni argent, et n’ayez pas deux tuniques.

4  Dans quelque maison que vous entriez, restez-y, et c’est de là que vous partirez.

5  Et partout où les gens ne vous reçoivent pas, en sortant de cette ville, secouez la poussière de vos pieds en témoignage contre eux. » Luc 9 : 1-5, version La Colombe, Segond révisée.

Dans le cadre d’un noviciat jésuite, cela prend pleinement sens : le noviciat est la période de préparation que suit l’aspirant avant de rentrer dans l’ordre, il est autant période de formation théorique et spirituelle que temps de réflexion avant l’engagement d’une vie. Ce mois de mendiant est un test impitoyable pour chaque novice, d’autant plus qu’il doit vivre avec un partenaire qu’il n’a pas choisi. Je laisse le lecteur apprécier l’esprit jésuite, dont les meilleurs stratèges du management ne peuvent qu’être des imitateurs. Voici donc Charles Wright flanque de Benoît Parsac, son binôme de hasard. Benoît est déjà prêtre, il veut entrer chez les jésuites, mais est au fait de la question du sacerdoce, ce qui n’est pas le cas de Charles. Benoît est un taiseux, Charles serait plutôt un causeur. Bref, cela s’annonce un peu sportif. Ils ont respectivement 37 ans pour Charles et la quarantaine pour Benoît. Donc dans cet âge charnière où l’on sait qu’il faut renoncer à l’esprit de jeunesse permanente. Il faut aussi que les deux compères se mettent d’accord sur ce qu’ils vont faire durant ce mois. Là-dessus, il semble qu’il n’y ait pas eu de problèmes : ils sont tombés d’accord sur un périple rural en France, avec une zone peu peuplée, pour éviter les masses touristiques, leur chemin n’étant pas une mission d’évangélisation. Ils vont donc traverser le Massif central, d’Angoulême à l’Ardèche.

En voici l’itinéraire très schématisé, tiré du livre.

Le point de départ est lié à la facilité d’accès en train, mais le point d’arrivée est très choisi :  Notre-Dame-des-Neiges, un monastère dans la montagne ardéchoise. Nous reviendrons sur les raisons de ce choix, qu’un lecteur averti de la chose catholique aura sans doute déjà deviné. J’avoue que cet itinéraire m’a beaucoup plu dès l’abord. Premièrement parce que je suis, à vie, géographe, et que, secondement, je suis un amoureux inconditionnel du Massif central, mes étudiants s’en souviennent sans doute encore. Des marcheurs qui choisissent de faire ce chemin-là ne peuvent pas être fondamentalement inintéressants, ou alors il leur faudra faire preuve d’une sorte de talent négatif.

Le lecteur va donc marcher avec eux un mois durant sur les sentiers de cette montagne qui a su encore garder ses distances avec la société contemporaine. Le périple a plusieurs enjeux pour l’auteur. D’abord gérer la cohabitation avec cet inconnu que le sort lui a accolé. Ensuite lui permettre de faire le point sur son noviciat : veut-il continuer et devenir jésuite ? Revenir dans des espaces qu’il a fréquentés dans sa jeunesse ou son enfance. Marcher loin de la foule, mais pas seul non plus.

En ce qui concerne la cohabitation avec Benoît, ce que nous en lisons tout au long du récit nous laisse penser que ce ne fut pas trop difficile, même si des petits signes de tension apparaissent parfois au détour d’une phrase. Parsac deviendra jésuite, il a fait ce choix sans désir de le remettre en cause, mais il a un immense avantage, celui de connaître la vie sacerdotale et ses contraintes. Charles essaiera de le faire parler de l’amour et de la sexualité, mais la réponse de l’autre sera déjà celle d’un religieux, de la pure langue d’Église.

L’année de noviciat écoulée a été assez difficile pour Charles, nous le découvrons petit à petit. Non qu’il ait fait problème à ses maîtres, amis il s’est retrouvé dans un environnement extrêmement normé, ce qui est exactement le contraire de ce qu’il est. Bien sûr il a la foi et il aime tout ce qui a trait au christianisme, amis il s’interroge sur sa capacité à vivre toute sa vie dans un ordre avec ses règles. Cette longue balade va lui permettre de peser le pour et el contre et de prendre sa décision finale, décision que le lecteur connaît assez vite par ses remarques diverses.

Le retour parmi les paysages est un vrai plaisir pour l’auteur et il parvient assez aisément à nous faire partager son enthousiasme. Le binôme est déséquilibré à ce sujet : Benoît connaît fort bien al géologie et la géographie du Massif et il informa souvent son compagnon, qui a une approche poétique qui masque mal sa faiblesse en géographie. Ce duo permet ainsi à tout type de lecteur de s’y retrouver. L’itinéraire s’avère fort varié et très riche à tous égards. Certes ils croisent peu de randonneurs et encore moins de touristes, sauf un dimanche matin au moment de la messe dans la vieille basilique d’Orcival, où l’auteur se lâche un peu sur la bêtise de l’homo touristicus. La plupart du temps ils marchent seuls et traversent des hameaux vides ou peu peuplés, mais lorsqu’ils atteignent des villes (forcément petites en ce lieu) ils y constatent un comportement beaucoup plus égoïste que dans les villages – n’oublions pas qu’ils vivent de la charité, notamment alimentaire, des habitants. Aux amoureux du Massif, ce livre sera comme une connivence, une confirmation de la validité de leur choix. Aux autres, j’espère qu’il sera une incitation à la découverte.

Je pourrais arrêter ici ma recension de cet ouvrage, j’aurais fait le boulot classique. Mais j’aurais l’impression d’avoir manqué le plus important : la dimension humaine et spirituelle de ce parcours. Ce qui contribue à ce que ce livre soit formidable tient beaucoup à l’humain qu’il évoque. Cette humanité est vue sous deux ou trois angles qui se tissent au fil des pages, mais que je vais séparer ici pour la clarté du propos. Premier fil : les rencontres du voyage. Deuxième fil : les compagnons de voyage. Troisième fil : la vie spirituelle.

Le propre des bons livres de marcheurs est souvent l’intrication du récit de voyage et du récit de rencontres. De ce point de vue, je garde un très grand souvenir du livre de Jean-Paul Kaufmann, Remonter la Marne, où il nous fait partager de splendides rencontres, à hauteur de marche, avec le temps qu’il faut pour les apprécier. Ainsi avait-il baptisé « conjurateurs » les résistants de cette France oubliée, qui cherchaient par tous les moyens à conjurer le mauvais sort que la société leur réservait. Eh bien, Charles Wright, à sa manière, apporte sa contribution à cette découverte des conjurateurs du Massif central. Tous les soirs, à l’approche de la fin de l’étape, la même inquiétude les saisit : qu’allons-nous manger et où allons-nous dormir ? J’ai déjà dévoilé que les villes étaient les espaces les moins accueillants, car habitées par des gens claquemurés chez eux. Il y aura des exceptions comme cette invitation d’un dimanche midi chez le sous-préfet de Saint-Flour, assez surréaliste par rapport à leur quotidien de va-nu-pieds. Mais ce n’est pas cela qu’il faudra retenir, même si j’y trouve une nouvelle confirmation de la déshumanisation humaine qu’accomplit la ville alors qu’elle était censée, autrefois, être le lieu de l’urbanité, qualité positive. Il faudrait s’interroger pour savoir pourquoi la ville est si dure aux miséreux. La générosité est dans les campagnes chez les pauvres, ce qui ne fait que confirmer l’Évangile. Je ne reprendrai pas la galerie de portraits, il faut les lire en situation, mais ils sont touchants et très réussis. Un de leurs points communs, que l’auteur souligne avec un certain regret, c’est que ce sont le plus souvent les incroyants qui sont les plus fraternels. À ce propos il faut savourer l’accueil que leur font à deux ou trois reprises les curés africains de ces paroisses perdues : pas vraiment fraternel, les pères. Chacun de ces incroyants a ses raisons de ne pas croire. Elles sont souvent douteuses, mais les deux pélerins ne cherchent pas à entrer dans ce débat, sauf lorsque cela vient de leurs hôtes. L’auteur souligne la chaleur et la liberté de ton de ces repas partagés et les lie, à juste titre au fait que tous savent que ce sera sans lendemain. IL n’est pas besoin de couvrir ses arrières, on peut s’offrir un moment de sincérité. Celui qui aime la rencontre – je fais partie de cette espèce d’humains – a eu souvent l’occasion d’expérimenter cela. La générosité des « sans-dents » (comme le disait un Président de la République oubliable) est énorme, elle est sans calcul, mettant en action, sans même le connaître el plus souvent, le principe évangélique : « il y a plus de joie à donner qu’à recevoir », énoncé en Actes 20 :35. Et, lorsque le lendemain, ils ouvrent la boite de pâté ou coupent le saucisson, c’est le visage de leur hôte qui est là. Au bout du voyage, pour le lecteur, c’est plutôt un message d’espoir : il existe bien encore une varie générosité et des gens qui mènent une vie simple sans désirer la lune.

Nos deux marcheurs avaient des compagnons de voyage, silencieux et peu encombrants : des « amis de papier » comme je les ai baptisés. Vous avez compris que je veux parler des livres. La nécessité d’avoir un sac de voyage léger oblige à faire un choix drastique et celui qui se trompe s’en mord les doigts tous les jours. Charles a emporté deux bouquins : L’imitation de Jésus-Christ de Thomas a Kempis et les œuvres complètes de Rimbaud. On pourrait presque dire que ce sont deux pôles opposés : d’un côté un livre de piété qui invite à se détacher de tout ce qui nous sépare du Christ et de l’autre les oeuvres d’un génie fulgurant qui ne s’occupe pas de Dieu, même si sa sœur affirme qu’il est mort en chrétien (quel crédit peut-on accorder à ces propos ?). L’auteur partage avec nous des aphorismes de L’imitation qui font mouche, car ils sont tout à fait en situation dans ce voyage. Mais il nous fait aussi cadeau de vers lumineux de Rimbaud, qui apportent le regard du voyant.  Ces petites perles illuminent le chemin comme des lucioles.

Bien sûr il y a tout arrière-plan spirituel à ces deux auteurs, deux mystiques différentes, mais bien réelles. Charles Wright y ajoute celle du personnage qui a déterminé la fin du voyage. J’ai signalé en tout début d’article que le terminus s’appelait Notre-Dame-des Neiges et que c’était un monastère en Ardèche. Ce monastère est réputé pour ses conditions de vie très rudes, dans un milieu difficile. C’est le lieu qu’avait choisi de rejoindre Charles de Foucauld quand il a été appelé à la vie monastique. Ce choix de la dureté radicale était lié à son exigence d’ascèse. Il y resta 7 mois puis partit en Palestine, car il voulait vivre vraiment la pauvreté du Christ et dans les lieux-mêmes. Nos deux compères sont des admirateurs de Charles de Foucauld. Tout au long du voyage ils devisent sur certains traits de la vie du Saint (il a été canonisé en 2022). Wright établit des correspondances (au sens baudelairien) entre Foucault et Rimbaud, ce qui est surprenant, mais très judicieux, pour peu que l’on connaisse un peu les deux vies.  C’est d’ailleurs à travers les allusions à Foucauld que l’on peut le mieux saisir les interrogations de l’auteur, ses désirs et ses refus. C’est par là que l’on sait, avant qu’il nous l’annonce, qu’il a quitté le noviciat après ce périple. Il a besoin d’une vie spirituelle plus libre et plus hétérodoxe que celle des jésuites. Mais il a compris dans ce mois d’errance mendiante qu’il avait besoin de cette solitude et de cette désolation sainte du Massif central et a dès lors organisé sa vie entre l’Ardèche et Paris – car il ne peut quand même pas renoncer complètement à cette vie moderne.

J’ai levé quelques pans du voile de ce livre, mais juste assez pour vous inciter très fort à le dévorer. J’ai fait mon travail d’allumeur de réverbères, c’est maintenant à toi, cher lecteur, si tu as eu le courage de me lire, de faire le tien. Il sera bien agréable !

Jean-Michel Dauriac – décembre 2022

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