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Catégorie : les critiques

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Dans la série « Dans la bibliothèque de mon père… » Le Christ inconnu, de Gaston Racine.

Edité par l’auteur, Nice, 1958.

J’avoue que je ne connaissais pas Gaston Racine, qui est plutôt de la génération de mes parents que de la mienne. Mais en cherchant sur cette immense bibliothèque qu’est internet, j’ai découvert qu’il s’agissait d’un homme de Dieu francophone (né en Suisse, travaillant en France, puis au Québec où il mourut à l’âge de 89 ans). Je mets ci-dessous un résumé de sa vie :

Gaston RACINE

Gaston RACINE, prédicateur évangélique, conférencier et écrivain. Il est né en Suisse dans le canton de Neuchâtel en 1917. De famille huguenote, il fut élevé dans un milieu très pieux, appartenant à une communauté issue du Réveil spirituel qui secoua une partie du protestantisme au XIXe siècle. Converti au Christ en 1931, à l’âge de 14 ans, hors de son contexte familial il fut arrêté en pleine jeunesse par la maladie. Il dut apprendre durant de longues années, à l’École de la souffrance, à renoncer à ses plans et à ses projets les plus chers, pour se soumettre simplement à la volonté divine.

Guéri et fortifié, il reçut l’appel au service de Dieu en 1936, lors de sa convalescence en Italie, par ces paroles du prophète Jérémie?: «?Ne dis pas?: je suis un enfant, . . . Je mets mes paroles dans ta bouche?» (Lire Jérémie 1.4-10)

Il a exercé pendant 70 ans un ministère évangélique dans des communautés diverses, dans des camps de jeunesse et dans des salles populaires en différents continents. Il a exercé un ministère pastoral et d’enseignement biblique dans divers pays du monde, accueilli dans les églises les plus diverses, à la découverte et à l’expérience de l’unité du corps de Christ. Les assemblées de France, Belgique, Suisse et Italie ont bénéficié tout particulièrement de son enseignement.

Dès 1947, il ne dépend d’aucune église particulière. À Nice, la fondation de l’assemblée du Refuge le 1er dimanche de décembre 1950 a été le départ d’un riche témoignage qui fut en bénédiction à beaucoup. Ce témoignage se poursuit encore aujourd’hui.

Tout en étant resté foncièrement attaché à la Bible et sans sombrer dans un syncrétisme religieux, Gaston RACINE est resté disponible pour témoigner de sa foi aux croyants et aux non-croyants de tous les milieux, catholiques, orthodoxes, protestants, juifs, musulmans, bouddhistes, hindouistes, rationalistes et marxistes.

Durant de nombreuses années, chaque mois, dans la rubrique Vie chrétienne, Doctrine et Vie, ses articles ont été en bénédiction à beaucoup. Mentionnons encore son ministère parmi les jeunes et les adultes dans les camps de l’Hermon, Genval, Vennes-sur-Lausanne, Poggio et les camps G.B.U.

Établi au Canada à partir de 1962, il habitera Montréal. Après son mariage avec Eva Arendt, il créera les camps Mahanaïm destinés aux jeunes gens et jeunes filles de 18 à 30 ans.

À Montréal, à l’aube du 27 février 2006, dans sa 89e année, le Seigneur a repris à Lui, son fidèle serviteur Gaston RACINE. Nous ne voulons pas exalter un homme, car toute la gloire en revient à Dieu. Gaston RACINE disait humblement qu’il n’était qu’une voix. Rendons grâces à Dieu qui a donné un serviteur à son Église. Que sa consécration et son témoignage de Foi soient un encouragement à aimer la Parole, à la faire connaître et à la vivre comme il nous l’a enseigné…

Extrait de la revue Servir en l’attendant. Article tiré du N°2. Mars-Avril 2006

Source : https://www.librairiejeanhttps://www.librairiejeancalvin.fr/index.php/ljc/Data/Auteurs/RACINE_Gaston_6874calvin.fr/index.php/ljc/Data/Auteurs/RACINE_Gaston_6874

Pour ceux qui voudraient aller plus loin, voici également un lien qui renvoie à un article plus précis :

https://v-assets.cdnsw.com/fs/Root/eb98l-Racine_Gaston_1917_2006_.pdf

De ces documents bien renseignés, il ressort que Gaston Racine est un homme de Dieu reconnu, qui a été animé d’une réelle vision de l’unité de l’Eglise et de la nécessité de témoigner sans cesse du Christ par nos vies et nos paroles. Il s’inscrit, historiquement dans la lignée des Eglises de Frères, mais les a quittées, car trop sectaires à son goût.

Le petit livre que je vous présente ici est un recueil de prédications publié par lui-même en 1958, alors qu’il réside à Nice et s’occupe d’un lieu d’aide et réunion, le Refuge. Ces prédications ont été apportées en 1954, et publiées à la demande certains auditeurs. Ce cycle porte sur un passage de l’Evangile, que je vous donne ci-dessous, dans la version de la NBS (Nouvelle Bible Segond), référence d’étude des Eglises protestantes. Matthieu 25:

« 31  Lorsque le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, avec tous les anges, il s’assiéra sur son trône glorieux. 32  Toutes les nations seront rassemblées devant lui. Il séparera les uns des autres comme le berger sépare les moutons des chèvres : 33  il mettra les moutons à sa droite et les chèvres à sa gauche.

34  Alors le roi dira à ceux qui seront à sa droite : « Venez, vous qui êtes bénis de mon Père ; héritez le royaume qui a été préparé pour vous depuis la fondation du monde. 35  Car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire ; j’étais étranger et vous m’avez recueilli ; 36  j’étais nu et vous m’avez vêtu ; j’étais malade et vous m’avez visité ; j’étais en prison et vous êtes venus me voir. »

37  Alors les justes lui répondront : « Seigneur, quand t’avons-nous vu avoir faim, et t’avons-nous donné à manger ? — ou avoir soif, et t’avons-nous donné à boire ? 38  Quand t’avons-nous vu étranger, et t’avons-nous recueilli ? — ou nu, et t’avons-nous vêtu ? 39  Quand t’avons-nous vu malade, ou en prison, et sommes-nous venus te voir ? » 40  Et le roi leur répondra : « Amen, je vous le dis, dans la mesure où vous avez fait cela pour l’un de ces plus petits, l’un de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. »

41  Ensuite il dira à ceux qui seront à sa gauche : « Allez-vous-en loin de moi, maudits, dans le feu éternel préparé pour le diable et pour ses anges. 42  Car j’ai eu faim, et vous ne m’avez pas donné à manger ; j’ai eu soif, et vous ne m’avez pas donné à boire. 43  J’étais étranger, et vous ne m’avez pas recueilli ; j’étais nu, et vous ne m’avez pas vêtu ; j’étais malade et en prison, et vous ne m’avez pas visité. »

44  Alors ils répondront, eux aussi : « Seigneur, quand t’avons-nous vu avoir faim ou soif, étranger, ou nu, ou malade, ou en prison, sans nous mettre à ton service ?45  Alors il leur répondra : Amen, je vous le dis, dans la mesure où vous n’avez pas fait cela pour l’un de ces plus petits, c’est à moi que vous ne l’avez pas fait. »46  Et ceux-ci iront au châtiment éternel, mais les justes, à la vie éternelle. »

L’ouvrage comporte une introduction détaillée – qui fut sans doute la prédication inaugurale de ce cycle – et six chapitres thématiques fondés sur les propos attribués au roi dans la parabole de Jésus.

Le postulat de Racine est que le Christ reste inconnu de très nombreux chrétiens, mêmes convertis et fidèles à leur communauté. Il distingue ainsi, sans le dire nommément entre la pratique religieuse et la vie de foi. Ce qui est un des éléments clés de la position des protestants évangéliques, toutes dénominations confondues. C’est souvent un point de séparation avec les Eglises protestantes historiques, luthériennes ou calvinistes, notamment les grandes Eglises nationales européennes. G. Racine va construire toute sa démarche sur la nécessité de vraiment connaître le Christ en nous, par la communion de l’Esprit. Il se situe dans la perspective de l’attente du réveil de l’Eglise. Cette notion, qui connut un grand succès du XVIIIe au XXe siècle, est aujourd’hui sortie du vocabulaire de la plupart des dénominations évangéliques, à l’exception des mouvements neufs et charismatiques. Le réveil est une attente fondée sur une certaine lecture du Nouveau Testament et des Prophètes de l’Ancien Testament. Les Eglises ont une tendance à l’assoupissement spirituel avec le temps. Et, périodiquement, naissent dans ces Eglises en train de s’institutionnaliser, des courants revivalistes, qui reprochent à leurs frères et sœurs de dormir et de ne pas être habités par la passion du service de témoignage. La plupart du temps, les courants de réveil donnent naissance à des scissions d’Eglise, les « assoupis » gardant la maison ancienne, et les « réveillés » partant fonder de nouvelles communautés plus conformes à celle de l’Eglise des premiers temps, telle que décrite dans les Actes des Apôtres. Puis les mouvements de réveil se calment à leur tour et deviennent des communautés installées et respectables, au sein desquelles naîtront bientôt des courants de réveil et …. L’exemple du pentecôtisme français et des Assemblées de Dieu de France illustre assez bien ce schéma. Gaston Racine a une autre interprétation du réveil, à laquelle j’adhère plus volontiers, car elle est beaucoup plus fondée sur les textes du Nouveau Testament. Voici ce qu’il dit :

« Le réveil, c’est Jésus pris au sérieux, c’est Jésus cru et obéi à la lettre, parce qu’aimé d’un grand amour. » p. 13

Le réveil est donc d’abord une attitude personnelle de foi, qui peut, si elle est partagée par toute une communauté, amener de grands mouvements de conversion et de retour à la foi. Mais, pour G. Racine, tout commence par chacun de nous. Et quand la prise de conscience d’un nécessaire réveil personnel est effectuée, se pose alors cette question :

« Mais comment vivre ici-bas pour le Christ ? » p. 18.

C’est tout l’enjeu de ces prédications : montrer comment véritablement vivre pour et avec le Christ. Et donc comment connaître enfin ce « Christ inconnu ».

« Les versets trente et un à quarante-six du chapitre 25 de Matthieu, nous font entrevoir un Christ inconnu, que les élus, même, n’ont pas conscience d’avoir vu ici-bas. » p.19.

Les messages qui suivent sont destinés à secouer les chrétiens dans leur confort religieux, leur apathie et leur propre justice. Ce sont des paroles de remise en question profonde, pas toujours très faciles à entendre. Mais on trouverait le même ton et les mêmes reproches chez tous les prédicateurs de l’histoire du christianisme animés d’un zèle ardent pour Christ : François d’Assise, Dominique de Guzman, Ignace de Loyola, Martin Luther, Wesley ou Finney, pour ne donner que quelques noms catholiques ou protestants.

Le fil conducteur est la parole du Roi (le Fils de l’Homme, ou Jésus de retour en gloire) :

« Car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire ; j’étais étranger et vous m’avez recueilli ; 36  j’étais nu et vous m’avez vêtu ; j’étais malade et vous m’avez visité ; j’étais en prison et vous êtes venus me voir. »

J’ai mis en caractères gras les situations évoquées par la parole de Jésus, elles vont constituer chacune le sujet d’une prédication et, donc, d’un chapitre de ce livre. Mon propos ici n’est pas de résumer chaque chapitre, mais de vous inciter à vous procurer ce petit livre et à le lire attentivement. Il se trouve d’occasion sur le Net pour des prix très abordables.[1]

Je voudrais faire quelques remarques générales sur cet ouvrage, des remarques de lecteur expérimenté, de vieux chrétien concerné par ce message et de théologien-herméneute.

Le lecteur que je suis a une expérience certaine de ce genre de lecture, à savoir des livres anciens de théologie simple, d’édification et d’exhortation. Ce sont des genres très répandus dans les milieux protestants depuis des siècles, et on peut y trouver de véritables trésors, pour peu que l’on prenne la peine de rentrer dans la pensée des auteurs et d’accepter de lire des écrits dans un style souvent adapté à son époque, mais aujourd’hui désuet. Celui-ci correspond bien, par son style à deux traits d’époque : un style oral affirmé – l’auteur nous en prévient en préliminaire – qui reprend celui des prédications ; une forme religieuse d’écriture, très marquée par une connaissance très approfondie du texte des Ecritures, abondante en références scripturaires, très judicieusement ici données en bas de page. Mais aussi une façon très pastorale de s’exprimer, marquée par un héritage assumé plus ou moins consciemment. Le lecteur pressé, vivant seulement dans l’instant en sera sans nul doute perturbé et pourra renoncer. Il faut entrer dans cela comme on entre chez Rousseau ou Balzac et non chez des contemporains. Le registre est soutenu. Mais le souci de la simplicité et le désir d’être compris sont sensibles et l’emportent.

Le « vieux chrétien » est plus à même de saisir la valeur de ce livre. Qu’entends-je par ce terme ? Pas seulement qu’il s’adresse aux vieillards, amis qu’il parlera sans doute plus à ceux qui marchent sur le chemin du Christ depuis un certain temps. Nous le savons, les premiers temps d’une vie chrétienne, après la conversion ou le baptême, sont généralement des moments de plénitude et d’exaltation, c’est le temps où le bébé spirituel grandit à vue d’œil et se réjouit de la grâce de Dieu. Puis, avec le temps, viennent la redoutable accoutumance et la marche ordinaire, avec ses hauts et ses bas. Il faut avoir accroché ses pieds aux cailloux du sentier, souffert des griffures des ronces, senti la fatigue de la marche ou la lassitude de la routine pour accepter la rudesse des propos de Gaston Racine. Quand je lis ses diverses admonestations, correspondant aux états évoqués par le Christ (faim, soif, nudité…) ; je sais bien que cela correspond à des moments que j’ai vécus ou que j’ai partagés avec d’autres croyants. Nous savons que le « veillez et priez » du Christ, au jardin de Gethsémané, est sans doute le plus difficile des commandements à mettre en œuvre, car il demande une attention de tous les instants. Je sais bien que j’ai laissé parfois le Christ nu et affamé, à travers u ses créatures sur mon chemin, que j’ai lâchement tourné la tête ou pleutrement cherché des arguments intellectuels raisonnables pour ne pas faire œuvre d’amour. Ces jours-là, le Christ m’était inconnu.

Enfin, je dois partager avec vous mes remarques sur l’aspect théologique et herméneutique de ce livre. Je suis en accord total avec l’orientation générale de cet ouvrage. L’auteur affirme qu’il faut lire les paroles de Jésus en lien avec son retour et le jugement final de tous les hommes, « les vivants et les morts ». Il développe au cours de ses prédications l’avertissement donné par le texte et que nous avons reproduit au début. Il en fait un objet d’interpellation pour les chrétiens ; d’après lui, ce texte ne s’adresse pas aux incroyants seulement, mais à tous, mais en deux temps : les versets 34 à 40 sont clairement pour ceux qui ont été les « brebis du Seigneur », alors que les versets 41 à 46 sont pour les « boucs », ici image des incroyants. Jusque-là, le texte est plutôt encourageant pour les chrétiens, qui sont distingués des impies. Mais, comme le fait G. Racine, il faut bien entendre quel est le prix de cette distinction :  « Amen, je vous le dis, dans la mesure où vous avez fait cela pour l’un de ces plus petits, l’un de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. » Toute son argumentation repose sur cette affirmation et même, dirais-je, sur une seule expression de cette phrase : dans la mesure où.

C’est seulement si nous avons agi ainsi que nous serons reçus dans notre héritage (verset 34). Il est donc vital, au sens premier du terme – c’est la vie éternelle qui est en jeu -, de vivre cette vie-là. Racine dit d’ailleurs « vivre le Christ de cette manière ». Jusqu’à ce point, tout va bien, nous sommes en accord total. C’est sur sa démarche interprétative – son herméneutique, en langage théologique – que je suis réservé. En effet, il oscille sans cesse dans ses messages entre deux visions, distinctes, dont l’une vient, me semble-t-il, parasiter la clarté de son propos. J’espère arriver à exprimer ces deux positions clairement, car elles sont souvent très étroitement mêlées dans son propos et, en lisant rapidement, on pourrait ne pas percevoir ce hiatus.

Le protestantisme  dispose de la double liberté du sacerdoce universel et du libre examen de la Parole dans sa lecture et son enseignement de la Bible. C’est une liberté inappréciable, mais aussi une responsabilité immense : celui qui prêche ou enseigne communique des pensées qui sont souvent très diverses d’un prédicateur à l’autre sur le même passage. C’est à l’auditeur de faire jouer son esprit critique, au plan spirituel, selon le conseil de Paul :

1 Thessaloniciens 5:21 « Mais examinez toutes choses ; retenez ce qui est bon ; »

C’est donc l’Esprit-Saint, présent en chaque croyant baptisé, qui nous permet d’éprouver ainsi les paroles humaines et de retenir ce qui est inspiré tout en oubliant ce qui ne l’est pas. Les catholiques romains n’ont pas ce souci : ils ont une autorité suprême, le « vicaire du Christ », le pape, qui dit ce qui est bon et ce qui est hérétique[2]. Le protestant, toutes officines confondues, tient beaucoup à ce privilège analytique. Mais il l’engage. Il faut, en effet, qu’il dispose des moyens personnels de juger. De plus, la contrepartie est que la pluralité des interprétations est la règle[3]. Tout cela pour dire que les remarques qui vont suivre ne sont pas un rejet de l’interprétation de G. Racine au nom de je ne sais quelle orthodoxie évangélique imaginaire, mais une critique de méthode.

Quand on lit le passage-support à ces prédications, l’accent est mis sur la phrase que je viens de rappeler ci-dessus, qui est la conclusion de la première partie du discours du roi, celle adressée aux brebis. Il est donc rappelé, parfois très vigoureusement, aux fidèles qu’ils ont des devoirs d’assistance, et pas seulement entre eux, mais aussi avec le prochain lambda, le pécheur décrit par les évangiles. C’est ce que l’expression « dans la mesure où vous avez fait cela pour l’un de ces plus petits, l’un de mes frères,… » laisse clairement entendre. Il faut donc y voir un appel à l’engagement humanitaire et social dans les différents secteurs d’assistance : aide alimentaire, accompagnement humain, soins aux prisonniers… Ce que les protestants ont en effet mis en œuvre de manière assez efficace, avec des organisations du type de l’Armée du salut ou la Cimade, sans oublier le Diaconat. Mais il est nécessaire de rallumer sans cesse la flamme, et ce passage de l’évangile est un très bon support pour cela. G. Racine s’inscrit dans cette perspective et « secoue » fraternellement ses lecteurs, pour les inciter à agir et à ne pas se satisfaire d’une confortable petite vie religieuse.

Mais, et c’est là que les choses se compliquent, il y ajoute une autre interprétation, qu’il mélange à celle évoquée ci-dessus. Il s’appuie alors sur les formules à la première personne du singulier qui ponctuent ce discours : « J’ai eu faim…J’ai eu soif… J’étais étranger… J’étais nu… J’étais malade…  J’étais en prison. » Soit six états de détresse à soulager. L’auteur va alors développer ces états douloureux dans la vie du Christ, à partir des évangiles. Sur la présentation qu’il fait, je n’ai rien à reprocher, car tout est fondé scripturairement. Le problème vient de l’enchevêtrement des deux interprétations qui se produit parfois. Je dis parfois, car il parvient dans certaines de ses prédications à éviter le chevauchement et présente successivement les deux approches. C’est lorsqu’il n’y parvient pas que les choses sont un peu confuses et que lecteur ne sait pas exactement quoi faire de ce qui lui est dit. C’est le cas du commentaire sur le « j’étais seul », par exemple. Il part du « j’étais étranger » et le transforme en « j’étais seul », ce qui est un peu différent. Il examine les différents aspects de sa solitude, dans sa famille, sa ville, son pays, dans la prière, devant ses juges, sur la croix… Certains aspects sont peu convaincants, comme la solitude dans la prière ou dans sa ville. Mais surtout, à la fin de ce chapitre, il ne revient pas à la lecture active pour le croyant et nous laisse donc sur notre faim.

Cependant, tout s’éclaire dans l’ensemble du propos et, le livre terminé, nous avons bien reçu le message du Christ. Nous savons qu’il faut le laisser vivre en nous, afin que nous ressentions la douleur d’autrui et que nous nous engagions pour l’assister.

Ce petit livre (une centaine de pages) pourrait être qualifié, au sens précis du terme de lecture « édifiante ». Il peut nous aider à nous construire dans notre vie chrétienne, voire, à nous reconstruire, si nous sommes tombés dans la routine religieuse. Il ne faut pas accepter le sens dévalorisé et moqueur du terme « édifiant », qui fait que l’idée même d’édification disparaît du vocabulaire des pasteurs et des prédicateurs d’aujourd’hui, qui ont peur d’être « ringards » en l’utilisant.  Le mot de la fin sera donc laissé aux deux apôtres Pierre et Paul, qui nous donnent ce conseil, auquel ce livre peut nous aider :

1 Thessaloniciens 5 : 11 C’est pourquoi exhortez-vous réciproquement, et édifiez-vous les uns les autres, comme en réalité vous le faites.

1 Pierre 2 : 5 et vous-mêmes, comme des pierres vivantes, édifiez-vous pour former une maison spirituelle, un saint sacerdoce, afin d’offrir des victimes spirituelles, agréables à Dieu par Jésus-Christ.

Jean-Michel Dauriac, Les Bordes, 1-2 avril 2023


[1] A titre d’exemple, au moment où je rédige cet article, le livre est en vente sur le site Ebay à 3 ,90 € ou sur Chez Carpus (libraire d’occasion évangélique de la région de Lille), au même prix.

[2] C’est, du moins, la théorie ecclésiale officielle. On se doute bien que le contrôle de toutes les paroles est impossible, encore plus de nos jours qu’auparavant.

[3] En pratique, nous savons bien que s’est dégagée, au fil des temps, une sorte de canonicité des interprétations, souvent transmise de génération en génération, qui agit un peu comme la norme catholique, mais plus souplement et discrètement.

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La comtesse de Ricotta – Des vitelloni sardes au féminin

La comtesse de Ricotta

Milena Agus (trad. Françoise Brun) – Liana Lévi collection piccolo – 8,50 €

Vous cherchez un roman pour vous évader du quotidien, sans verser dans la fantasy ou le policier ? N’allez pas plus loin, il est là ! J’ai déjà chroniqué cette auteure, pour Terres promises, dont je disais le plus grand bien. Je ne vais que conforter cet avis, après la lecture de ce petit livre.

En un peu plus de cent pages, Milena Agus, nous fait pénétrer dans la vie de trois sœurs, trois comtesses, vivant aujourd’hui à Cagliari, la capitale de la Sardaigne, dans un ancien hôtel particulier défraîchi, dont elles ont dû vendre une partie par appartements. C’est un monde enfui que tentent de prolonger les trois sœurs, Maddalena, Noemi et la Comtesse Ricotta, dont nous ne connaîtrons que ce surnom. C’est elle, la plus jeune des trois, ainsi surnommée en raison de sa maladresse – je rappelle que la ricotta est un fromage frais italien, très inconsistant, aussi faible que les mains de cette femme – qui est l’héroïne de ce roman. On dirait qu’elle appartient à la famille des « perdants magnifiques » (du nom d’un roman, assez illisible, de Léonard Cohen), ceux qui semblent voués, quelles que soient les circonstances, à une forme d’échec. Cette femme, qui doit être assez jolie, a un enfant retardé, Carlito, auquel personne ne veut parler, mais elle n’a pas gardé le père, qui le prend deux fois par semaine. Sa vie sentimentale est un fiasco total, tout autant que celle de sa sœur ainée, Noemi, magistrate célibataire qui ne réussit pas à trouver l’amour. La troisième sœur, Maddalena, est mariée à Salvatore ; ils s’adorent et font l’amour à tout bout de champ, mais elle ne parvient pas à avoir d’enfant, ce qui est son désir le plus cher. Elles sont pauvres et vivent dans le souvenir de la gloire oubliée d’une famille anoblie au XIXe siècle, dont il ne reste que quelques meubles et de la vaisselle. Ajoutez à ce trio sororal une ancienne gouvernante, appelée la nounou, sans autre précision, et son neveu Elias, beau garçon solaire, un voisin plaqué par sa femme, et vous avez l’ensemble du casting de ce livre.

Milena Agus nous raconte une sélection d’épisodes, mettant tour à tour en scène chaque personnage, mais en gardant une prééminence à la maladroite Ricotta. Celle-ci, enseignante remplaçante en italien, ne parvient pas à se faire respecter par les élèves et ne termine quasiment jamais ses remplacements. Même sur le plan professionnel c’est un échec ! Mais Ricotta a une qualité exceptionnelle, qui provoque d’ailleurs la moquerie tant elle est à contre-courant de l’époque : elle est bonne, généreuse, serviable, désintéressée. Bien sûr, cela ne suffit pas à la rendre heureuse, mais elle est très attachante. Et durant tout le récit, nous allons suivre son rapprochement avec le voisin devenu solitaire, comme un lent apprivoisement, au sens de Saint-Exupéry. En parallèle, l’auteure nous fait vivre la liaison tumultueuse de Noemi et Elias, un peu rocambolesque, entre deux êtres qui ne situent pas l’amour au même niveau d’exigence, donc source de frustrations et de trous noirs. Maddalena tombe enfin enceinte, mais elle fait une fausse couche. Bref, la vie avec sa zone grise. Tout le talent de l’écrivain est de nous faire sourire avec ces tragédies du quotidien, car elle a un style qui dédramatise les péripéties, grandes ou petites. Elle sait donner, soudainement, le détail cocasse qui va faire sourire au milieu d’une scène qui pourrait être extrêmement triste. En effet, elle a deux qualités existentielles dans son travail : elle aime ses personnages et elle aime la Sardaigne, avec ses qualités et ses défauts, un peu comme Lampedusa aimait la Sicile du Guépard. Elle use du décor comme d’un personnage secondaire qui intervient pour aérer certaines scènes. Aucune vision misérabiliste, même de la pauvreté, acceptée comme un destin. Rien de moins politique que l’écriture de Milena Agus, ou alors au prix d’une lecture subliminale, comme si on faisait de Marcel Pagnol un critique marxiste de la Belle Epoque.

Lisant Milena Agus, je ne puis m’empêcher de faire le rapprochement avec un autre grand auteur italien contemporain, Erri de Luca. Ils ont tous les deux en commun d’aller à l’essentiel, de ne pas faire des livres boursouflés, mais des récits à l’os. L’important est l’intensité de la rédaction, pas le nombre de pages. Un autre point commun est cette fidélité au terroir, Naples pour de Luca ou la Sardaigne pour Agus. Elle s’assortit d’un réel amour pour les pauvres gens, les cabossés de l’existence. Ils écrivent tous deux des récits extraordinaires avec des gens très ordinaires.  Il y a enfin un style personnel, immédiatement reconnaissable , malgré la traduction. Chacun a inventé sa langue, qui cadre parfaitement avec son univers. Certes de Luca est beaucoup plus politique, mais cela ne nuit pas à la chair de l’œuvre.

La comtesse de Ricotta pourrait être une charge contre des vitelloni[1] au féminin. Mais il n’en est rien. L’auteur évite tout ce qui pourrait rendre vraiment ridicules ces trois femmes, tout en n’occultant pas leurs défauts, leurs tensions et leurs attachements réciproques. On se souviendra longtemps de ce climat serein et un peu passéiste, alors même qu’on aura oublié le détail, même jusqu’au nom des personnages, car c’est finalement souvent ce qui nous reste d’une lecture des années plus tard. Seuls les bons livres laissent quelque chose.

Jean-Michel Dauriac – mars 2023


[1] Les Vitelloni est un des premiers films de Federico Fellini ; il y décrit des perdants magnifiques, des vrais bons à rien, avec une grande tendresse ironique.

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Le dernier souffle – Où est la dignité ?

Claude Grange – Régis Debray

Témoignages – Gallimard – 2023 – 13,50 €

Cet opuscule (115 pages) est un écrit qu’il faut lire dans un contexte précis, celui de la discussion autour de la énième loi sur la fin de vie, que le candidat à sa réélection E. Macron a promis de promulguer après une concertation de fond. Tant il sait fort bien que la France est profondément divisée sur ce sujet et que cette division ne recoupe nullement le traditionnel antagonisme droite/gauche, même si on peut en retrouver des traces dans les diverses positions.

Depuis près de 25 ans se livre une guerre d’influence autour de cette question, qui n’est autre que celle de la légalisation de l’euthanasie. Député-médecin, Jean Léonetti, catholique et de droite, a été à la base de deux textes majeurs en la matière, en 2005 et 2016. Ces deux textes créent un cadre légal sur ce qui était jusqu’alors une sorte d’angle mort de notre droit, car angle mort de notre morale commune. On ne voulait pas trop chercher à savoir comment mourraient certains de nos semblables atteints de pathologies incurables et très douloureuses. Le corpus des deux lois permet de définir des conditions claires de fin de vie, en accord avec les parties concernées. Malheureusement, des affaires privées très médiatisées, comme l’affaire Humbert, ont orienté le débat vers la polémique et l’affrontement. Enfin, il faut signaler le rôle de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD) qui a su gagner la bataille des médias en enrôlant des personnalités dans son combat. Elle a largement concouru à « ringardiser » le refus de l’euthanasie en le confondant volontairement et spécieusement avec une position catholique traditionnelle. De plus, sa communication est entièrement axée sur la « dignité », qui consiste pour elle à mettre fin à sa vie selon son désir. Qui ne souhaiterait pas vivre « dignement » jusqu’au bout » ? Je n’entrerai pas ici dans un débat de fond sur les éléments du débat, je me borne à dire que les sondages en la matière ne peuvent en aucun cas être pris en compte, car on sonde un panel habituel, donc de tous les âges, donc des personnes dont un grand nombre n’est absolument pas concerné par ce problème et n’en a qu’une vision simpliste et mécaniste – on coupe le circuit s’il y des risques de pannes sûres. Je signale aussi que le choix de la dignité peut aussi être celui d’aller à sa fin selon le terme naturel, en soulageant la souffrance. Enfin, le clivage ne concerne pas que des « cathos tradis », mais aussi des gens qui pensent la vie et la mort, des philosophes, des médecins, des juristes, des humanistes… Le résultat final de la concertation sera sans surprise à attendre : la loi passera et légalisera le « suicide assisté », puisque, par le miracle de ce néo-puritanisme « woke », l’euthanasie et la mort ont disparu en tant que mots. L’ADMD s’en réjouira bruyamment et parlera d’une liberté fondamentale enfin reconnue, il y aura quelques protestations, sans doute des manifestations, mais on ne verra pas l’Intersyndicale bloquer la France, sur une loi pourtant bien plus importante pour nos concitoyens que la réformette des retraites voulue et  aseptisée par Macron. Victoire totale du matérialisme sur l’humanisme. Bien sûr, cette liberté nouvelle n’obligera jamais ceux qui ne veulent pas en user à le faire, mais il faut garder dans un coin de sa mémoire que le problème démographique est totalement occulté de nos jours et que, lorsqu’il deviendra aigu, c’est lorsqu’il sera trop tard pour le régler convenablement et alors, rien ne nous garantit que le suicide assisté des très âgés et très malades ne sera pas institutionnalisé (revoyez Soleil vert de Richard Fleisher et ayez un peu d’esprit prospectif !)

Le docteur Grange, à gauche, et Régis Debray, à droite;

Ce livre s’inscrit donc comme une contribution à la réflexion. Il est, pour l’essentiel, le témoignage du docteur Grange, spécialiste depuis trente ans au sein d‘une USP (unité de soins palliatifs) de région parisienne. Sans discours politique, sans usage d’arguments filandreux, sans même citer l’autre alternative, il raconte ce qu’il connaît d’un accompagnement de fin de vie mené comme il le devrait être. Tout lecteur de bonne foi de ce témoignage ne pourra éviter de s’interroger personnellement sur sa position. Seuls les idéologues ne seront pas remués. Mais, depuis Lénine et Goebbels, on sait que l’idéologie et la propagande sont là pour tuer le recul critique. Fi donc des idéologues et place aux gens de bonne foi, souvent indécis, comme je le suis en tant que citoyen d‘une démocratie, même vacillante (j’ai dit citoyen, et non en tant que penseur, où ma position est nette). Lisez ce petit livre, entendez la voix, venue d’outre-tombe, de ces patients soulagés qui ont renoncé à la demande de mort parce qu’ils ne souffraient plus et pouvaient jouir de leurs derniers jours en toute lucidité. Ecoutez comment ce médecin raconte son propre parcours[1], allant de l’ignorance et indifférence à l’implication totale envers ces patients qu’on ne peut guérir, mais qu’on peut soulager, ce qui reste une œuvre médicale, alors que le suicide assisté ne peut pas, déontologiquement, être accompli par quelqu’un qui a prêté le serment d’Hippocrate. A chacun ensuite de prendre sa position.

La liberté est mon bien humain le plus précieux. Qu’une loi autorise l’avortement ne m’oblige nullement à approuver l’avortement, qu’elle autorise le suicide assisté ne fera pas de moi un de ses usagers. Ma perplexité est dans le corollaire de la liberté qui est la responsabilité, immense quand on touche à la vie. Une loi déresponsabilise totalement les esprits faibles : c’est autorisé donc c’est bien ! Légalisons les drogues et, demain, toute une partie de la population ne voudra pas savoir quels dégâts elles font dans la vie des addicts.

Bonne lecture et bonne réflexion.  Jean-Michel Dauriac – mars 2023.


[1] La couverture porte le nom de Grange et Debray. De fait celui-ci signe seulement une postface, totalement dispensable après ce  qui précède.

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