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Le Blog à Jean-Mi ! Posts

Retenez ce qui est bon… Bilan critique des livres d’Esdras et Néhémie

La version audio est ici:

Méditation de sortie de l’Arche 9

Si l’on tient compte des difficultés rencontrées lors de ces méditations, un bilan critique s’impose. Il s’agit de poser les questions qui dérangent et de donner les éléments d’appréciation. Mon travail, ici, ne consiste pas à prendre position et à enseigner cette position. Non que je m’y refuse – j’ai une opinion argumentée précise sur ces livres – mais, je crois que le travail d‘un enseignant bibliste est d’ouvrir l’esprit de ses auditeurs-lecteurs à l’expérience critique personnelle et au débat.

La question essentielle doit être posée :

Alors que ces livres contiennent des « versets douloureux[1] » pour nous, pourquoi sont-ils incorporés au corpus de la Bible ? Ces deux livres sont-ils à leurs place dans le canon biblique ?

Ce qui revient à ajouter une question encore plus large :

Peut-on remettre en cause le canon biblique chrétien (et juif, en plus, ici) ?

A ces questions, vous imaginez bien que les réponses ne sont pas simples. Nous ne sommes pas les premiers à nous els poser et il existe bien des témoignages de ces débats (autant dans les Pères de l’Eglise que dans la théologie chrétienne). Ma position est de vous proposer des éléments de jugement, mais sans prise de  position nette de ma part.

Ce qui est en cause est la construction canonique, c’est-à-dire la procédure qui a permis de faire la liste fermée des livres formant la Bible. La Bible, sous la forme que nous connaissons aujourd’hui, existe depuis plus de 1700 ans. C’est en effet au IVème siècle qu’elle fut arrêtée par les Conciles œcuméniques de l’Eglise catholique. Que pouvons-nous dire ?

  • La construction du canon – le mot grec ancien signifie « règle à mesurer », « mesure » – est une entreprise humaine qui a touché les trois monothéismes. Le canon juif et le canon chrétien sont organiquement liés dès la fixation définitive. Le choix des livres est une affaire elle-même discutable, dans le sens que ce sont des hommes qui l’ont accompli et que tout ce qui est humain est discutable, car imparfait et subjectif. Il y a en effet une contradiction insoluble entre des hommes variables et influençables chargés d’un choix qui porte sur une parole inspirée par Dieu, qui serait donc parfaite et pure. L’islam a réglé cette contradiction en déclarant le Coran « incréé », donc totalement indépendant de la nature humaine du Prophète qui l’a reçu. Les chrétiens considèrent que les livres et les paroles de la Bible sont inspirées par Dieu, mais écrits et portés par des hommes ordinaires, ce qui change évidemment le regard sur les textes.
  • Pour justifier le choix du canon, la théologie chrétienne fait appel à l’œuvre du Saint-Esprit, qui vient éclairer d’en haut les hommes chargés du choix et ainsi en faire une œuvre sainte. Refuser cette intervention de l’Esprit, c’est faire du canon une affaire politique. S’abriter derrière le Saint-Esprit pour balayer toute objection, c’est nier le rôle de la liberté humaine. Il y a donc là une question très épineuse qui demande de la réflexion et de la sagesse.
  • Les circonstances historiques ont pesé lourd sur la constitution des canons juifs et chrétiens :
    • pour les Juifs, la destruction de Jérusalem et du Temple en 70 marque une prise de conscience du risque d’une tradition orale dominante. C’est la fixation du Talmud, comme écrit des divers commentaires de la Torah. C’est aussi, en parallèle, la liste arrêtée vers la fin du premier siècle de notre ère, des livres constituant la Bible. Décision prise dans l’urgence de la diaspora.
    • Pour les chrétiens, la pression de l’empereur Constantin (et de sa mère) est très forte sur le Concile de Nicée de 325 où le canon est définitivement fixé, ainsi qu’un certain nombre de doctrines, devenues canoniques (les dogmes). Le canon est réalisé sous la pression du pouvoir politique, alors que la question n’était pas capitale pour les communautés du Ier et IIème siècle.

Enfin, il faut signaler que tout au long de l’histoire de la chrétienté, des hommes isolés ou des groupes, ont contesté ou rejeté certains livres du canon. L’Epître de Jacques, l’Apocalypse de Jean ou l’Ecclésiaste ont été fortement contestés. Alors que d’autres œuvres étaient considérées par certains comme inspirés : c’est le cas des livres apocryphes[2] de l’Ancien Testament, reconnus par les Catholiques romains, ou de certains évangiles pour les chrétiens primitifs (Evangile de Thomas ou de Pierre).

Après ces question larges sur le canon lui-même, il faut considérer des questionnements propres à nos deux livres. Je résume ceux-ci à trois grandes interrogations.

  1. Les « versets douloureux » de ces textes posent la question de l’acceptation du texte biblique. Faut-il rejeter catégoriquement ces textes, qui sont manifestement contraires aux paroles de Jésus (sur les unions mixtes, sur l’usage de la violence) ? Ici, toutes les confession chrétiennes ne sont pas logées à la même enseigne.
    1. Les protestants sont libres, face à ce choix, selon la doctrine du « libre examen » personnel établie par la Réforme dans ses différents courants. Les diverses dénominations ont pris des positions dans des confessions de foi ou des déclarations. Mais le choix individuel reste fondamental.
    1. Les catholiques ou les orthodoxes ont une structure hiérarchique pyramidale, avec une autorité suprême, pape ou patriarche. C’est, en théorie cette autorité qui dit la saine doctrine et fixe ce qui fait dogme. Mais, dans la pratique, il existe de plus en plus un courant critique « libéral » au sein de ces confessions, il a  d’ailleurs toujours existé, mais il a été réduit longtemps au silence. Ces courants se comportent comme des protestants au sein des Eglises catholiques et orthodoxes.

           Il est clair que, dans le christianisme évangélique (j’entends par là celui qui se réclame de la lettre et de l’esprit des Evangiles), la règle de la Nouvelle Alliance est résumée par les deux seuls commandements reformulés par Jésus en Luc 10 :27 :

            « 27  Il répondit : Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force, et de toute ta pensée ; et ton prochain comme toi-même. »

            A cette aune-là, le rejet exprimé par Esdras et Néhémie, au nom de la Loi, est problématique et ne peut pas nous laisser insensibles. Ce qui conduit à la deuxième question :

  • Faut-il nécessairement établir un lien et un enseignement entre ces textes de la Bible Juive et notre vie chrétienne présente ? On peut répondre « non » à l’idée d’une nécessité qui deviendrait règle d’airain. Les trois premiers chapitres de la Genèse ou les deux derniers chapitres de l’Apocalypse de Jean n’appellent aucune application directe dans nos vies[3]. Il existe ainsi un certain nombre de textes que l’on ne doit pas chercher à transposer ou actualiser à toute force. Je crois qu’Esdras et Néhémie ne font pas partie de ces textes.

La difficulté de la lecture et de l’étude de la Bible Juive est dans le double éloignement qui la sépare de nous : éloignement temporel de 2 000 à 3 000 ans ; ce sont des textes antiques, donc écrits et vécus dans un tout autre univers mental, religieux, scientifique ou moral ; mais aussi, éloignement géographique : nous sommes des Grecs, et la Bible est d‘abord un recueil oriental, sémitique, donc d’un autre horizon mental et spirituel. Ce double éloignement explique que tout lecteur et/ou étudiant de ces textes doit impérativement disposer d’une connaissance solide du monde de la Bible. C’est, entre autres, un des buts de la théologie universitaire ou de l’histoire des religions, de donner cette connaissance ardue et foisonnante. Sans cette connaissance minimale, nous ne pouvons vraiment étudier ces textes et nos positions risquent de rester au niveau du Café du Commerce. Qui plus est, il faut un travail de réflexion dense, qui évite les réactions épidermiques et fonde, en raison, les positions. Ce travail de fond conduit à la troisième question :

  • Peut-on trouver un enseignement symbolique et typologique de ces textes difficiles, comme le Cantique des Cantiques, Ruth, Qohélet ou Esdras-Néhémie, pour ne pas citer Daniel ? Un sens qui soit, de ce fait, intemporel ? Ou bien, ces transpositions et explications symboliques sont-elles de sales manies des théologiens, pasteurs et prêtres ?

Là est bien la question de ce qu’on appelle l’exégèse, et  surtout l’herméneutique (l’art de l’interprétation), qui est ici posée. Faut-il lire simplement la Bible juive comme une collection de livres historiques, poétiques ou de sagesse antique, mais sans aucun sens pour nous aujourd’hui ? Ou bien, le lecteur assoiffé de vie spirituelle et d’enseignement peut-il en faire son miel, malgré toutes les distances et les différences ? La réponse peut être dans la réception du psaume 23 ou du poème de Qohélet, « Il y a un temps pour tout ». Depuis des siècles, des chrétiens y ont puisé force, lucidité et courage. Il faut donc admettre que la réponse à cette question est d‘abord personnelle, et qu’aucune règle générale ne peut lui être appliquée.

Le symbole est la clé de la lecture biblique. C’est Dieu lui-même qui l’établit, après le Déluge, avec l’arc-en-ciel (Lire Genèse 9 :11-17).

« 11  J’établis mon alliance avec vous : aucune chair ne sera plus exterminée par les eaux du déluge, et il n’y aura plus de déluge pour détruire la terre.

12 ¶  Et Dieu dit : C’est ici le signe de l’alliance que j’établis entre moi et vous, et tous les êtres vivants qui sont avec vous, pour les générations à toujours:

13  j’ai placé mon arc dans la nue, et il servira de signe d’alliance entre moi et la terre.

14  Quand j’aurai rassemblé des nuages au-dessus de la terre, l’arc paraîtra dans la nue ;

15  et je me souviendrai de mon alliance entre moi et vous, et tous les êtres vivants, de toute chair, et les eaux ne deviendront plus un déluge pour détruire toute chair.

16  L’arc sera dans la nue ; et je le regarderai, pour me souvenir de l’alliance perpétuelle entre Dieu et tous les êtres vivants, de toute chair qui est sur la terre.

17  Et Dieu dit à Noé : Tel est le signe de l’alliance que j’établis entre moi et toute chair qui est sur la terre. »

Bien sûr nous savons aujourd’hui expliquer physiquement l’art-en-ciel par la diffraction des rayons lumineux/ Mais cela n’ôte rien à cette lecture symbolique primitive. Etymologiquement, le symbole est une moitié d’objet, qui doit s’encastrer ou se réunir avec l’autre moitié pour rétablir l’unité des deux pièces. Le symbole est ce qui nous permet de reconnaître l’Autre, de comprendre la volonté de Dieu dans des actes, des faits, des êtres. Tout est symbole dans la Torah de Moïse. Mais tout est symbole aussi dans les paroles de Jésus, jusqu’au pain et au vin du dernier repas. Un croyant qui nierait la symbolique évangélique et biblique nierait ainsi toute la dimension  transcendante et mystique de la foi chrétienne et se limiterait à un christianisme immanent, qui n’est qu’une voie de développement personnel, selon les termes de notre époque.

Nous avons vu, au long de ces méditation, la forte charge symbolique qui réside dans Esdras et Néhémie. Ainsi la reconstruction du temple, l’état de la muraille, son relèvement, le rétablissement du culte sont des symboles spirituels que l’on retrouve dans toute la Bible, juive ou Nouveau Testament. Même ces épisodes des mariages mixtes, du renvoi des femmes étrangères et de leurs enfants, n’ont de sens pour nous que symbolique.

Je crois que la lecture symbolique et typologique de la Bible juive est une nourriture spirituelle pour le croyant d‘aujourd’hui, à condition de ne pas verser dans le systématisme et l’approbation béate de tout texte.

Voilà donc énoncées quelques remarques critiques (surtout des questions d’ailleurs, car elles sont bien plus instructives que les réponses) sur ce que la lecture de ces deux livres, Esdras et Néhémie, a suscitées. Je remercie d’ailleurs les lecteurs et auditeurs qui ont réagi et m’ont aidé à formuler ces critiques.

Je voudrais clore ce cycle sur ma conclusion personnelle concernant ces deux livres.

Ma conclusion

  • L’étude de ces deux livres permet de poser des questions capitales, dont nous venons de voir que eles réponses sont complexes.
  • Pour ma part, voici les quelques remarques que je veux mettre en avant :
  • Ces livres sont très contrastés et offrent à la fois de beaux moments de vie spirituelle et des épisodes tout à fait révoltants pour nous. Mais ce n’est nullement une exception dans la Bible, c’est au contraire le reflet assez fidèle de la Bible juive. La Bible est à l’image de l’humanité, à la fois sordide et sublime. C’est aussi pour cela qu’elle parle aux homme de toutes races depuis des siècles. Il nous faut l’accepter pour pouvoir tirer le meilleur de ce livre saint des chrétiens.
  • De ce point de vue, je pense que l’enseignement principal de ces livres est dans l’alternance de hauts et de bas spirituels du peuple de Jérusalem. C’est le reflet de la vraie vie des hommes et donc, aussi, la nôtre. Nous savons tous que notre marche n’est pas toujours héroïque et fidèle. Nous connaissons les abandons, les chutes et les rechutes, les compromis. Mais il y a toujours la possibilité du retour à la vie purifiée du service de Dieu. C’est d’ailleurs ainsi que se termine le livre de Néhémie, nous l’avons vu.
  • On voit également, dans cette histoire, que Dieu n’a pas abandonné son peuple et, qu’au creux de la déportation, il a su susciter des hommes pour restaurer la vie du peuple, mais aussi disposer favorablement le cœur des souverains. Dieu ne dispense pas des épreuves, mais il veille toujours sur son peuple.

Il y aurait bien d‘autres éléments à retirer d’une étude complète de ces deux livres. Mon propos était de les aborder de manière sélective, selon le projet de ce cycle de méditations, qui s’organise autour de l’idée de la sortie de l’Arche (ou du confinement) et du monde à reconstruire. A chacun de retourner vers les passages qui n’ont pas été abordés.

Jean-Michel Dauriac – février 2021


[1] Cette expression est le titre d’un livre de débat sur ces textes dans les trois monothéismes : Les versets douloureux – Bible, Evangile et Coran, entre conflit et dialogue, David Meyer, Yves Simoens et Soheib Bencheikh, éditions Lessus, collection l’Autre et les autres, Bruxzlles, 2009.

[2] Le terme « apocryphe » signifie « dont l’inspiration n’est pas reconnue ». Ce mot est employé par les protestants et rejeté par les Catholiques et Orthodoxes.

[3] Ces deux exemples relèvent de la foi (ou de la croyance) dans les récits rapportés : on y croit ou on n’y croit pas, littéralement ou symboliquement.


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Des hauts et des bas – Méditation de sortie de l’Arche 8

La version audio de cette méditation est là:

Introduction

Nous voici arrivés au terme de ce petit parcours dans les livres conjoints d’Esdras et Néhémie. Nous allons aujourd’hui méditer sur le chapitre 13, qui clôt un récit complexe et étalé dans le temps. La chronologie des événements est en effet compliquée, et une lecture rapide ou inattentive des livres pourraient faire croire à une action continue, alors qu’il y a des ruptures temporelles importantes dans ces textes. Les événements rapportés dans le chapitre 13 que nous allons étudier se déroulent sans doute plus de 100 ans après le début du livre d’Esdras. La vie des Juifs a donc connu de nombreux épisodes qui nous sont présentés ici comme consécutifs.

Ce qui caractérise ce dernier chapitre est un déroulement très contrasté, la vie spirituelle du peuple juif passant par des hauts et des bas qui peuvent nous paraître très étonnants, mais il faut les replacer dans le contexte régional d’une Palestine pulvérisée entre de nombreux peuples, dont chacun possède ses divinités et ses cultes. Israël n’est qu’un de ces petits peuples et il est soumis à une grande pression religieuse, car il prétend ne servir qu’un seul dieu unique, l’Eternel. Voyons ce qu’il en est, sachant que nous ne lirons pas le chapitre entier, mais seulement certains passages.

Les hauts et les bas du peuple de Jérusalem

Lecture 1 : Néhémie 13 :1-3 (toutes les références sont faites dans la version Nouvelle Edition de Genève- NEG)

« 1 Dans ce temps, on lut en présence du peuple dans le livre de Moïse, et l’on y trouva écrit que l’Ammonite et le Moabite ne devraient jamais entrer dans l’assemblée de Dieu,
2 parce qu’ils n’étaient pas venus au-devant des enfants d’Israël avec du pain et de l’eau, et parce qu’ils avaient appelé contre eux à prix d’argent Balaam pour qu’il les maudisse ; mais notre Dieu changea la malédiction en bénédiction.
3 Lorsqu’on eut entendu la loi, on sépara d’Israël tous les étrangers. »

Après le succès définitif de la mission de restauration (je vous renvoie aux méditations précédentes), il y a, à nouveau, une lecture collective de la loi, comme au temps d’Esdras. Nous pourrions dire que c’est une piqûre de rappel, pour rester dans le contexte actuel de vaccination contre le Covid 19. On y lit que certains peuples voisins se sont mal conduits jadis envers Israël et que c’est pour cela qu’il convient de ne pas les cotoyer (verset 2). Notons au passage que Dieu a de la memoire et qu’il demande à ses enfants de faire de même. Cela peut nous sembler aller à l’encontre du pardon évangélique prôné par Jésus en Matthieu 18 : 21-22 :

« 21 Alors Pierre s’approcha de lui, et dit : Seigneur, combien de fois pardonnerai-je à mon frère, lorsqu’il péchera contre moi ? Sera-ce jusqu’à sept fois ?
22 Jésus lui dit : Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois. »

Je ne désire pas rentrer dans cette étude particulière, mais je signale que Jésus parle d’un frère, donc d’un homme ou d’une femme en particulier, c’est-à-dire du prochain, au sens évangélique, alors que le verset 2 de Néhémie 13 parle d’un peuple entier. C’est donc collectivement qu’il ne doivent pas être tenus quitte de leur faute. Ce qui n’est nullement contradictoire avec le pardon individuel et l’accueil de l’étranger, tels que la Loi le commandait (lire Lévitique 19 :33-34). Ce qui est en jeu dans l’attitude de ces peuples relève de la falsification du divin, donc de l’idolâtrie, très sévèrement proscrite par la Loi.

Le résultat de la lecture publique de la loi est le retour de la séparation d’avec ces étranger, les Ammonites et les Moabites. Il y a là une volonté de purification d’Israël, mais pas un rejet personnel de l’Amonnite ou du Moabite. J’en veux pour preuve le cas de Ruth, dont l’histoire nous est contée dans le livre du même nom et qui, bien que née Moabite, est entrée dans la vie juive et inscrite dans la généalogie du roi David et de Jésus.

Le retour à la vie profane

La lecture des versets 4 à 14 du même chapitre 13 nous apprend pourquoi a eu lieu une telle lecture collective.

« 4 Avant cela, le sacrificateur Eliaschib, établi dans les chambres de la maison de notre Dieu, et parent de Tobija,
5 avait disposé pour lui une grande chambre où l’on mettait auparavant les offrandes, l’encens, les ustensiles, la dîme du blé, du moût et de l’huile, ce qui était ordonné pour les Lévites, les chantres et les portiers, et ce qui était prélevé pour les sacrificateurs.
6 Je n’étais point à Jérusalem quand tout cela eut lieu, car j’étais retourné auprès du roi la trente-deuxième année d’Artaxerxès, roi de Babylone.
7 A la fin de l’année, j’obtins du roi la permission de revenir à Jérusalem, et je m’aperçus du mal qu’avait fait Eliaschib, en disposant une chambre pour Tobija dans les parvis de la maison de Dieu.
8 J’en éprouvai un vif déplaisir, et je jetai hors de la chambre tous les objets qui appartenaient à Tobija ;
9 j’ordonnai qu’on purifie les chambres, et j’y replaçai les ustensiles de la maison de Dieu, les offrandes et l’encens.
10 ¶ J’appris aussi que les portions des Lévites n’avaient point été livrées, et que les Lévites et les chantres chargés du service s’étaient enfuis chacun dans son territoire.
11 Je fils des réprimandes aux magistrats, et je dis : Pourquoi la maison de Dieu a-t-elle été abandonnée ? Et je rassemblai les Lévites et les chantres, et je les remis à leur poste.
12 Alors tout Juda apporta dans les magasins la dîme du blé, du moût et de l’huile.
13 Je confiai la surveillance des magasins à Schélémia, le sacrificateur, à Tsadok, le scribe, et à Pedaja, l’un des Lévites, et je leur adjoignis Hanan, fils de Zaccur, fils de Matthania, car ils avaient la réputation d’être fidèles. Ils furent chargés de faire les distributions à leurs frères.
14 Souviens-toi de moi, ô mon Dieu, à cause de cela, et n’oublie pas mes actes de piété à l’égard de la maison de mon Dieu et des choses qui doivent être observées ! »

Il s’agit, techniquement, d’un retour en arrière (flashback au cinéma) où nous voyons qu’en l’absence de Néhémie, reparti à Babylone après le succès de sa mission, le peuple est retombé dans ses deux travers :
la profanation du temple (versets 4 et 8), par sa transformation en lieu de résidence ;
L’abandon des offrandes dévolues aux Lévites et aux chantres, ce qui a entraîné leur départ et l’arrêt du culte régulier (verset 10).
Le réveil spirituel consécutif au travail de Néhémie est terminé et oublié.

Ceci nous montre la nécessité pratique de leaders qui entraînent le peuple vers le Bien. Quand ils sont absents, celui-ci retombe dans la vie souillée et profane. Songeons à Moïse sur le mont Sinaï et à l’épisode du Veau d’or, raconté dans Exode 32. Je vois ici une double préfiguration :
– celle des prophètes pour Israël ;
– celle des ministères pour l’Eglise chrétienne.

Dieu donne des hommes et des femmes pour mener son peuple sur la bonne voie et, sans eux, il ne sait que faire et se laisse facilement séduire par le conformisme ambiant. « Faute de vision, le peuple périt ». La vision vient de Dieu, qui la communique par l’Esprit à ses serviteurs, auxquels il a donné ministères et charismes, non pour leur donner du pouvoir mais pour qu’ils servent le peuple.

Le renoncement au Sabbat, rejet de la Loi

Les versets 15 à 22 montrent comment le Sabbat, symbole de la Loi, est bafoué, oublié.

15 ¶ A cette époque, je vis en Juda des hommes fouler au pressoir pendant le sabbat, rentrer des gerbes, charger sur des ânes même du vin, des raisins et des figues, et toutes sortes de choses, et les amener à Jérusalem le jour du sabbat ; et je leur donnai des avertissements le jour où ils vendaient leurs denrées.
16 Il y avait aussi des Tyriens, établis à Jérusalem, qui apportaient du poisson et toutes sortes de marchandises, et qui les vendaient aux fils de Juda le jour du sabbat et dans Jérusalem.
17 Je fis des réprimandes aux grands de Juda, et je leur dis : Que signifie cette mauvaise action que vous faites, en profanant le jour du sabbat ?
18 N’est-ce pas ainsi qu’ont agi vos pères, et n’est-ce pas à cause de cela que notre Dieu a fait venir tous ces malheurs sur nous et sur cette ville ? Et vous, vous attirez de nouveau sa colère contre Israël, en profanant le sabbat !
19 Puis j’ordonnai qu’on ferme les portes de Jérusalem avant le sabbat, dès qu’elles seraient dans l’ombre, et qu’on ne les ouvre qu’après le sabbat. Et je plaçai quelques-uns de mes serviteurs aux portes, pour empêcher l’entrée des fardeaux le jour du sabbat.
20 Alors les marchands et les vendeurs de toutes sortes de choses passèrent une ou deux fois la nuit hors de Jérusalem.
21 Je les avertis, en leur disant : Pourquoi passez-vous la nuit devant la muraille ? Si vous le faites encore, je mettrai la main sur vous. Dès ce moment, ils ne vinrent plus pendant le sabbat.
22 J’ordonnai aussi aux Lévites de se purifier et de venir garder les portes pour sanctifier le jour du sabbat. Souviens-toi de moi, ô mon Dieu, à cause de cela, et protège-moi selon ta grande miséricorde ! »

La consécration, soit le temps donné à Dieu, a disparu. Chacun vaque à ses affaires avec les peuples voisins. Le matérialisme et l’hédonisme ont pris le dessus sur le culte respectueux. Néhémie doit intervenir rudement et menacer physiquement les marchands, fermer les portes pour imposer le Sabbat.

Ce qui nous amène à nous poser la question de la véritable compréhension du peuple. Sa conversion, dans les larmes et le repentir, était donc bien superficielle. Mais nous pouvons aussi en déduire que la conversion initiale n’est pas suffisante ; c’est chaque jour qu’il faut se convertir à nouveau, pour marcher dans la bonne direction. Toute notre vie est retournement quotidien, même si nous avons fait une rencontre personnelle spectaculaire avec Dieu.

Toujours les unions mixtes et leurs conséquences néfastes

Les versets 23 à 29 reviennent, encore une fois, sur les mariages mixtes, dont le problème semblait avoir été réglé par Esdras, puis Néhémie.

« 23 A cette même époque, je vis des Juifs qui avaient pris des femmes asdodiennes, ammonites, moabites.
24 La moitié de leurs fils parlaient l’asdodien, et ne savaient pas parler l’hébreu ; ils ne connaissaient que la langue de tel ou tel peuple.
25 Je leur fis des réprimandes, et je les maudis ; j’en frappai quelques-uns, je leur arrachai les cheveux, et je les fis jurer au nom de Dieu, en disant : Vous ne donnerez pas vos filles à leurs fils, et vous ne prendrez leurs filles ni pour vos fils ni pour vous.
26 N’est-ce pas en cela qu’a péché Salomon, roi d’Israël ? Il n’y avait point de roi semblable à lui parmi la multitude des nations, il était aimé de son Dieu, et Dieu l’avait établi roi sur tout Israël ; néanmoins, les femmes étrangères l’entraînèrent aussi dans le péché.
27 Faut-il donc apprendre à votre sujet que vous commettez un aussi grand crime et que vous péchez contre notre Dieu en prenant des femmes étrangères ?
28 Un des fils de Jojada, fils d’Eliaschib, le souverain sacrificateur, était gendre de Sanballat, le Horonite. Je le chassai loin de moi.
29 Souviens-toi d’eux, ô mon Dieu, car ils ont souillé le sacerdoce et l’alliance contractée par les sacrificateurs et les Lévites. »

En réalité, la tentation des unions mixtes se pose toujours. Néhémie découvre une situation dramatique d’enfants qui ne parlent plus l’hébreu. Ce qui n’est pas qu’une simple langue vernaculaire, mais la langue dans laquelle a été communiquée la Loi et les prophéties. Ces enfants sont coupés de toute racine spirituelle vraie. Il réagit violemment, ce qui ne peut manquer de nous surprendre, nous y reviendrons.
Enfin au verset 30, la situation semble retournée et le peuple purifié à nouveau :

« 30 Je les purifiai de tout étranger, et je remis en vigueur ce que devaient observer les sacrificateurs et les Lévites, chacun dans sa fonction… »

Le livre se termine donc sur une victoire spirituelle. Mais à quel prix ?

Que retenir de ce texte ?

Le peuple ne peut tenir dans la Loi, malgré ses émotions et ses engagements. Il faut alors relire la parabole du semeur en Luc 8 : 5-15 :

«  5 Un semeur sortit pour semer sa semence. Comme il semait, une partie de la semence tomba le long du chemin : elle fut foulée aux pieds, et les oiseaux du ciel la mangèrent.
6 Une autre partie tomba sur le roc : quand elle fut levée, elle sécha, parce qu’elle n’avait point d’humidité.
7 Une autre partie tomba au milieu des épines : les épines crûrent avec elle, et l’étouffèrent.
8 Une autre partie tomba dans la bonne terre : quand elle fut levée, elle donna du fruit au centuple. Après avoir ainsi parlé, Jésus dit à haute voix : Que celui qui a des oreilles pour entendre entende.
9 Ses disciples lui demandèrent ce que signifiait cette parabole.
10 Il répondit : Il vous a été donné de connaître les mystères du royaume de Dieu ; mais pour les autres, cela leur est dit en paraboles, afin qu’en voyant ils ne voient point, et qu’en entendant ils ne comprennent point.
11 Voici ce que signifie cette parabole : La semence, c’est la parole de Dieu.
12 Ceux qui sont le long du chemin, ce sont ceux qui entendent ; puis le diable vient, et enlève de leur cœur la parole, de peur qu’ils ne croient et soient sauvés.
13 Ceux qui sont sur le roc, ce sont ceux qui, lorsqu’ils entendent la parole, la reçoivent avec joie ; mais ils n’ont point de racine, ils croient pour un temps, et ils succombent au moment de la tentation.
14 Ce qui est tombé parmi les épines, ce sont ceux qui, ayant entendu la parole, s’en vont, et la laissent étouffer par les soucis, les richesses et les plaisirs de la vie, et ils ne portent point de fruit qui vienne à maturité.
Ce qui est tombé dans la bonne terre, ce sont ceux qui, ayant entendu la parole avec un cœur honnête et bon, la retiennent, et portent du fruit avec persévérance. »

La graine ne peut germer que si elle trouve un sol profond et dégagé. C’est l’enracinement seul qui permet l’obéissance dans la durée. Une vie de foi se bâtit pierre après pierre, ce n’est pas l’émotion qui compte, mais la croissance régulière.

– Le peuple retombe toujours dans les mêmes erreurs, tout au long de ses deux livres :
– L’idolâtrie et la profanation : il n’a pas saisi le sens du sacré et de la sainteté. La transcendance, c’est-à-dire ce qui surpasse le naturel et l’humain, est difficile à saisir et à intégrer dans nos vies.
– Le matérialisme triomphe très vite des sujets spirituels. L’immanent, c’est-à-dire l’humain, le concret à notre niveau, l’emporte, la recherche du plaisir et du confort détruit le sens du sacré et de la consécration.
– Le conformisme amène à adopter le mode de vie des voisins, à se mêler à eux (les mariages du texte), et à y perdre son identité et la langue qui permet de communiquer avec Dieu.

Avouons que ces pièges sont très contemporains et qu’ils visent tous les croyants.

Pour clore sur ce chapitre, il faut évoquer les réactions violentes de Néhémie dans les trois cas étudiés.
Dans le cas du Sabbat, il n’y a que des menaces et la coercition par la fermeture des portes.
Mais dans le troisième épisode (celui des mariages mixtes), il y a un vrai combat, violent (voir le verset 25), dont le but est de ramener les égarés au vrai culte. Néhémie leur arrache un serment de force.
Est-ce la bonne méthode ? J’en doute fortement. C’est d’autant plus choquant quand au verset 31b, il appelle Dieu à lui être favorable :

« Souviens-toi favorablement de moi, ô mon Dieu ! »

Ces méthodes sont, aujourd’hui comme hier, incompatibles avec le message de Jésus. On ne peut pas ne pas songer à ce qui se passa lors de la colonisation des Amériques et de l’Afrique, avec les conversions forcées des populations, dans des cas très nombreux.
On ne saurait donc prendre ces versets comme un modèle à suivre, puisqu’en contradiction absolue avec le message de Jésus (et l’esprit même de la Bible juive). Ils sont des « versets scandaleux » de la Bible, mis dans le livre non pour devenir notre modèle de conduite, mais au contraire nous amener à rester vigilants et critiques vis-à-vis de ce que nous lisons.

Conclusion 

Ce dernier chapitre résume fort bien les deux livres que nous avons parcourus, en montrant, sans les excuser, les chutes et rechutes des israélites, leurs victoires et leur contrition, leur travail positif et leurs profanations. Leur vie est une succession de hauts et de bas, dans laquelle le retour à la vérité et au juste comportement reste toujours possible, mais au prix de renoncements cruels. N’est-ce pas aussi le cas de nos vies ?

Jean-Michel Dauriac – février 2021

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« Covid-19 « : choisis ton camp, camarade!

chronique «Les mots ont un sens»

Souvenez-vous: au commencement, quelque part dans les tout débuts de janvier 2020, après avoir compris que ce qui se passait en Chine était extrêmement sérieux, le nom de ce virus commença à devenir «viral» sur le net et dans les médias. il s’appelait Coronavirus», à cause de sa forme ronde qui le faisait ressembler, avec ses picots, à une couronne, en regardant vite. Le «Corona» devint un mot commun durant des semaines. Puis, on apprit que les autorités médicales, sans doute l’OMS, l’avaient baptisé d’un terme spécifique, «Covid-19 « . Rien de plus normal: les ouragans ont bien un nom, eux aussi. Nommer, c’est déjà commencer à connaître et donc à dominer!

?Mais, de cette nouvelle appellation, découla un des épisodes les plus drôles de la langue française et médiatique. En effet, si la plupart des journalistes et l’immense majorité des Français continuèrent à parler du Covid-19, on vit des doctes, des cuistres et des savants, reprendre avec un petit sourire condescendant ceux qui employaient le masculin: «LA Covid19, c’est féminin» dirent les Trissotins modernes. C’est là que la bêtise refait surface et, avec elle, l’esprit mondialiste du renoncement à toute identité.

En effet, en langue anglaise, en sabir mondialiste, le mot est féminin, car il est la contraction de Co(rona)vi(rus) et de d(isease) 2019, ce qui signifie tout simplement en bon gaulois: «maladie du Corona Virus 2019».. Seulement, comme le chantait l’ignoble réactionnaire Michel Sardou en 1971, «J’habite en France». Et, il est donc légitime de franciser le mot. Disease n’existe pas chez nous, alors que Corona Virus a été dès le départ le nom masculin de cette maladie. Il est donc logique et grammaticalement beaucoup plus seyant de continuer à parler notre langue et donc de dire LE Covid-19, n’en déplaise aux donneurs de leçons qui renient toute valeur à leur propre langue.

Le génie de notre langue n’est pas de copier servilement, mais d’adapter les emprunts et influences étrangères à notre usage1 et à notre grammaire (comme à notre grand-mère d’ailleurs!). Dire le Covid19, c’est, spontanément, avec ce bon sens populaire qu’Orwell appelait dans sa langue «common decency», parler du virus en question, véritable auteur de la maladie, et c’est en même temps refuser de suivre bêtement le troupeau anglo-saxon et les utilisateurs du Globish mondial.

Voilà! Maintenant, quand vous direz le ou la Covid-19, vous choisirez votre camp. Et ne me dîtes pas que c’est anecdotique. Ce sont les multiples renoncements invisibles, anecdotiques, imperceptibles, qui défigurent notre belle langue. A vous de participer ou non à son saccage.

Jean-Michel Dauriac

1 Je renvoie au très bon livre d’Henriette Walter, L’aventure des mots français venus d’ailleurs,
Éditeur : ROBERT LAFFONT (17 janvier 1997) Broché : 344 pages ISBN-10 : 2221082753 , qui fut un grand succès de librairie en son temps et qui le méritait

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