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Catégorie : religion et spiritualité

recension et essais sur des livres portant sur toutes les question spirituelles, métaphysiques et religieuses

Mes cloîtres dans la tempête – Fr. Martial Lekeux, Franciscain, commandant d’artillerie.

Librairie Plon, Paris, 1922.

Dans le livre consacré à la vie de sa mère[1], Kolkhoze, que j’ai chroniqué ailleurs, Emmanuel Carrère dit qu’elle employait souvent l’adjectif « épatant » pour signifier son enthousiasme. Voici un terme bien daté, qui fusait de partout dans les années 1930-1950 et qui a quasiment disparu du lexique populaire usuel. Et pourtant, c’est ce mot que j’ai envie d’utiliser aujourd’hui pour parler du sujet du jour ! Ce livre est vraiment épatant ! La preuve : il y eut 150 éditions de l’ouvrage entre 1922 et 1938. C’est le livre sur la Grande Guerre le plus diffusé en Belgique. Mais ce n’est pas par son succès que se justifie le terme « épatant ». C’est parce qu’il est « épatant » qu’il a connu un tel succès !

Je sais parfaitement que j’appartiens sans doute à la dernière génération qui s’intéresse à cette grande boucherie de 1914-1918, pour la bonne raison que nos grands-pères avaient combattu à Verdun ou sur la Somme. Mais tout cela disparaît inexorablement, alors même, qu’à l’heure où j’écris ces lignes, dans l’est de l’Europe, se livre une guerre qui est l’exacte reproduction de celle de 14-18, mais où les Verdun, Les Eparges, Soissons ou Abbeville se nomment Donbass, Marioupol, Crimée et autres villages-martyrs.  Nous n’avons donc rien appris ! Que restera-t-il dans la littérature et l’Histoire de cette tuerie suicidaire pour l’Europe ? Quelques titres connus seulement des chercheurs ou des collectionneurs. Celui de Martial Lekeux en fera-t-il partie ? Je l’espère, mais sans grandes illusions, tant l’homme est oublieux de sa propre destinée.

Pourquoi donc ce livre est-il « épatant » ? Pour éviter de dire qu’il est « bouleversant », terme qui risque d’être mal compris. On est ici à cent lieues du pathos sentimental que ce terme recouvre en général dans la bouche ou sous la plume des journalistes. Ce livre est de ceux qui remuent les tripes et qui, oui on peu même aller jusque là, qui vous nouent la gorge et vous tirent des larmes solitaires de lecteur. Mais il est aussi « épatant » au sens premier du mot : il nous épate, nous surprend totalement. Le lire c’est accepter de vivre cette expérience personnelle de la surprise et de l’émotion.

Martila Lekeux, moine franciscain et officier durant la Grande Guerre

Parlons d’abord de l’auteur. Edouard Lekeux, sujet belge, est né en 1884 et mort, en Belgique toujours, en 1962, à 78 ans. Mais son livre est attribué à Martial Lekeux. C’est bien lui, pourtant. Martial est le prénom qu’il reçoit lorsqu’il rentre dans l’ordre des frères mineurs (o.f.m) en 1911, ceci en raison de sa profession : il était officier de carrière dans l’armée belge. Le voici donc moine dans un couvent de disciples de Saint François ! L’article de Wikipedia avance une explication personnelle que ej vous laisse découvrir, si cel vous tente.

Puis surviennent, en août 1914, la déclaration de guerre et l’attaque allemande sur les Pays-Bas et la Belgique. Et là, première surprise, qui ouvre d’ailleurs le livre, c’est la violence de la crise qui secoue Lekeux :

« La guerre ! La guerre sur les villes de Belgique ! C’est donc vrai, mon Dieu !… Mon esprit, désemparé, cherche en vain à fixer cette chose monstrueuse, énorme, démesurée… » (P.17).

La guerre le rattrape dans son couvent et réveille en lui le métier abandonné. Il va supplier son Provincial de le laisser partir se battre. Il ne s’agit pas d’être aumônier, comme el seront de très nombreux prêtres, mais de combattre, les armes à la main ! On imagine bien la stupeur du Père Provincial. Il lui accorde finalement son autorisation et Martial Lekeux se rend à Liège où il réintègre l’armée au titre d’ancien « officier démissionnaire ». Il sera dorénavant le lieutenant Lekeux.

Un des grands ressorts de cette lecture est évidemment dans ce nœud gordien entre franciscanisme et militarisme. A priori, on ne voit aucun point commun entre les enfants de celui qui prêchait aux oiseaux et ceux qui démolissent les forêts à coup de canon ! C’est bien cela qui m’a interpelé, au départ. Je ne comprenais pas, moi le Tolstoïen ellulien, opposé par principe à toute armée et violence militaire, comment ce frère pouvait oser cela. Après la lecture de son livre, je puis dire que je comprends pourquoi il l’a fait, bien que je en sois pas convaincu au plan moral et spirituel, surtout quand on connaît le résultat final de la résistance belge face au rouleau compresseur prussien.

Martial  L. est intimement convaincu qu’il va combattre au nom du Christ pour défendre la foi contre les barbares que sont les Allemands. Je ne le suis pas sur ce terrain, car cela revient à valider le « Dieu est avec nous » de tous les tueurs légaux de toutes les guerres. Un pays catholique était agressé par un empire protestant, mais cela restait un conflit entre chrétiens, pas la croisade médiévale. Dans la suite du livre il sera donné une occasion de mettre en regard catholicisme et protestantisme et d’entendre l’avis du frère Lekeux, lequel ne sera pas vraiment œcuménique, mais en ces temps, il n’était pas encore de saison, il faudra un second conflit mondial pour que l’idée s’impose comme une évidence inévitable  – sauf aux sectaires et arriérés figés dans une religion vide – et que les diverses églises chrétiennes considèrent enfin toute ce qui les unit et la relativité de ce qui les sépare. Donc, Martial va au combat, d’abord sur une batterie d’artillerie qui capitule très vite, puis sur le front occidental belge, en Flandres, là où les troupes se sont réunis pour résister, dans les marais flamands.

L’essentiel du livre se situe dans cette région au sud d‘Anvers, proche du fleuve Yser et la bataille du même nom. Très vite, Lekeux est nommé officier observateur, avec la tâche de débusquer visuellement les batteries allemandes et d’identifier les troupes au sol. Ceci à partir de poste plus ou moins en hauteur. Le récit le montre dans diverses positions d’observation. Il vit dans la boue, les rats, les cadavres, l’odeur pestilentielle des tranchées et de l’humidité croupie. Il voit la mort frapper tout près de lui, des hommes qu’il avait appris à apprécier ou qu’il découvrait post-mortem. En ce sens, c’est bien un livre d guerre que celui-ci, à l’égal de ceux de Remarque, Barbusse ou Genevoix. L’originalité de livre-là est, pour nous, de nous conduire dans les moeres flandriennes et de nous y faire vivre un autre aspect de la guerre de tranchées. C’est tout aussi absurde et saignant qu’à Verdun ou Soissons, mais avec la mer en toile de fond et l’eau omniprésente : c’est comme une aqua alta vénitienne permanente. Les Belges meurent comme les Français, au hasard des bombardements, des salves à l’aveugle ou des attaques adverses. Ils meurent sans comprendre, juste après avoir juré et maudit « les boches », ils croupissent et pourrissent dans l’eau en attendant une accalmie. La seule différence est qu’ils meurent souvent au cri de « Vive le Roi ! », car la Belgique est un royaume et les Belges un peuple attaché à ses souverains.

Mais, s’il n’y avait que ces récits de désolation, de fraternité des armes et de courts répits, ce en serait qu’un livre de plus sur la Grande Guerre. Or, il est bien plus que cela. Et il le doit à la double qualité de Martial Lekeux. S’il est incontestablement un bon officier – il y en a de nombreuses preuves dans son récit – il est aussi un vrai franciscain – et il y en a aussi de magnifique spreuves dans les pages de cet ouvrage. C’est sur ces pages-là que ej veux maintenant me concentrer. Je citerai quelques exemples qui vous inciteront, je l’espère, à faire l’effort de vous procurer ce livre.

Comment concilier sa mission d‘observateur, sans cesse aux aguets et sollicité par les troupes, et celle de moine, avec sa nécessaire prière et vie spirituelle et religieuse ? L’épisode de la tour de Oud-Stuivekenskerke (Onze-Lieve-Vrouw-Hoekje), village-martyr dont seul le clocher de l’église demeure debout. Il décide d’installer son bivouac et son point d’observation au sommet découvert de ce clocher. Comme il n’y a plus d’escalier car tout a été éventré, on lui confectionne une échelle faite de plusieurs échelles liées ensemble (extrêmement instable) et il s’installe seul là-haut.

La tour d’observation de Martial Lekeux

Et voici le franciscain qui fait retour. Il va faire de cette plate-forme à tout vent son cloître de campagne ! Il en tirera le titre de son livre. De là-haut, il peut voir toute la région environnante et rendra de grands services aux troupes au sol. Mais surtout, il peut prier et méditer seul, comme dans sa cellule du couvent. Comme il pu trouver un aumônier qui vient quotidiennement célébrer la messe dans les ruines en bas, il a ainsi établi un équilibre spirituel qui lui est absolument nécessaire. C’est là que son texte devient unique, car il réussit le tour de force de transformer un récit de guerre en une méditation spirituelle sur l’amour et la beauté.

« Parfois d’ailleurs aux jours de fièvre succédaient des périodes de calme plat : jours de brume et de pluie, où toute opération était rendue impossible. Alors l’observatoire devenait mon ermitage : tout seul, au-dessus des bruits d’en bas, en face du désert immobile, j’oubliais les Boches et la guerre ; et ce m’était une joie infinie d’être de nouveau moi-même et de retrouver la pleine vie de l’âme, qui, en bas, s’éparpillait parmi les rudes agitations du métier. Ah ! heureux celui qui, en ces jours troublés, avait, pour soutenir son énergie, le réconfort tout puissant du divin amour !… O Amour ! celui qui te possède est invinciblement heureux, car la souffrance elle-même n’est qu’une note nouvelle au cantique de la joie, et la mort n’y peut rien, sinon la couronner.

Mon Sauveur, ton Amour fidèle m’a suivi jusqu’en ces lieux incléments : c’est lui qui empêchait que ).mon âme ne fût lasse, ton sourire errait sur les ruines, illuminant toutes choses, et brillait en mon -cœur comme un rayon paisible pour m’inonder de bonheur et me rendre fort et joyeux ; et quand la mort grondait dans les ténèbres hostiles,Tu étais encore là pour me montrer le ciel… Sois béni, ô mon Dieu ! » (P. 151-152).

On n’a jamais rien lu de pareil dans les autres récits de guerre. Et ces lignes de paix et de joie jaillissent souvent au fil des pages, comme une respiration de l’âme au milieu d’un monde toxique. Je laisse le lecteur les découvrir dans son chemin au cours du livre.

Lekeux raconte que les soldats qui occupaient les ruines du village en comprenaient pas pourquoi els Allemands ne démolissaient pas cette tour ; Ils tiraient souvent, mais à côté. Ils ignoraient qu’n haut, sur une pierre saillante du mur découvert, le moine avait posé une petite statue de la Vierge qui lui avait été donnée à son d épart du couvent. Il est persuadée que c’est Elle qui l’a protégé tout le temps nécessaire. Puis, un jour, les Allemands ont visé juste et démoli la tour. Et le lieutenant Lekeux a dû partir pour d’autres missions.

Un des récits les plus émouvants se situe dans les débuts du livre, lorsque Lekeux est encore en garnison. On lui annonce que l’on va lui amener un espion allemand pour qu’il soit fusillé chez lui. Il raconte cela dans le chapitre titré La mort de l’espion Ehrardt (p.77-95). C’est incontestablement un des moments les plus poignants de son témoignage où il réunit, malgré lui, le côté le plus sectaire du catholicisme et le côté el plus universel du christianisme. Résumons : un espion a été arrêté dans une grande ville belge et condamné à mort ; il s’appelle Ehrardt, capitaine de réserve allemand. Il est protestant et demande à voir un pasteur pour communier. Ce qui lui est accordé. Le lieutenant est obligé d’assister à la scène.

«  La Cène Commence. Comme autel, la table graisseuse ; comme temple, le cachot sinistre dont la voûte suinte. […] Il y a quelque chose d’auguste et de poignant à ce rite qui est un viatique. Mais comme cela est vide et froid, comparé à la plénitude la Messe où l’Amour, présent, palpite et se donne ! Ehrardt suit machinalement les gestes du célébrant, les sourcils froncés. Et je ne puis m’empêcher de plaindre cet homme de n’avoir pour réconfort en cette heure suprême que cette communion fictive, qui ne lui infusera qu’une vie débile. Ah ! si je pouvais lui donner cet autre viatique, cette très réelle communion, baiser de Dieu avant le dernier pas ! » (P.79-80).

Je laisse le lecteur apprécier l’ouverture spirituelle ainsi manifestée ! C’est le climat du temps, la morgue d’une Eglise qui se croit unique. Mais c’est aussi une sorte d’insulte à la Sainte Cène, au nom d’une croyance (la présence réelle) inventée de toute pièce par la Tradition. Je n’en dirai pas plus, mais ce passage montre de quelles positions a dû partir l’œcuménisme.

Heureusement, dans le même chapitre, Martial Lekeux donne, à l’inverse, un magnifique témoignage de fraternité chrétienne à cet homme, son frère, qui n’a fait que servir son pays, comme il le fait aussi. Il va alors lui manifester son amour fraternel, saisissant sa main et lui parlant de cœur à cœur.

« Je prends dans mes mains ces pauvres mains froides d’angoisse, et, doucement :

Frère… La mort est le commencement de la Vie…

Il me regarde avec étonnement.

– Frère, vous croyez, n’est-ce pas ? Vous croyez en Jésus : souvenez-vous de son amour et de ses promesses. Il vous prend à Lui : c’est pour vous rendre heureux… Oh ! je vous envie, tenez vraiment je vous envie : demain vous allez être avec Lui, dans le ciel, et vous serez si heureux, si immensément heureux ! Il vous aime, Lui, il guérira votre souffrance. Oh ! oui, mourir, c’est commencer à vivre… notre vraie vie, pour toujours, là-haut… Et vous y reverrez vos enfants, votre femme, bientôt ! C’est si peu de chose, ces quelques années que nous passons ici… En attendant seulement.

Et voilà que, tout doucement, son visage s’est détendu, est devenu serein. Comme un écho, il répète, suivant des yeux un songe intérieur :

La mort est le commencement de la vie… là-haut, la patrie… toujours… Oui, c’est vrai, cela… Oh ! oui, sterben is leben, mourir c’est vivre… Mourir, c’est vivre ! […]

Et, longuement, fraternellement, dans la foi commune qui nous unit à Dieu, nous parlons du ciel, de l’amour, de la vie, et de choses merveilleuses et très douces : les choses éternelles pour lesquelles Dieu a créé tout cœur qui sait aimer… » (P.82-83).

En lisant cela, j’ai du mal à croire que c’est le même homme qui jugeait si mal le repas du Seigneur protestant, alors qu’ici, il agit en véritable chrétien face à un autre chrétien, en frère face à un frère qui partage la même espérance que lui. C’est cela la faiblesse humaine !

Au fil des pages on trouve d’autres épisodes tout aussi émouvants et vrais que celui-ci. Ainsi, un jour assiste-t-il à la dispute de deux soldats qui injurient en même temps l’aumônier qui cherche à les calmer. Il discute ensuite avec ce prêtre qui lui confie que ces deux garçons sont ses deux préférés, qu’ils sont de bons garçons. Or, tout ce qu’en a entendu Lekeux est paroles violentes, blasphèmes et menaces. Quelques minutes après, un obus fracasse la cave où ils étaient cachés, tue l’une des garçons et blesse à mort l’autre qui agonise. Il les voit alors serrer la main du curé et réclamer de lui les paroles qui vont les aider à aller vers Dieu, auquel ils croient tous les deux. Peu après, le curé montre la lettre qu’un des deux avait écrite pour ses parents : c’est une lettre pleine d’amour pour les parents et de haine pour la guerre qui rend trop dur le cœur des hommes. Martial comprend alors qu’il avait mal jugé ces deux jeunes hommes, car jugés sur l’apparence, alors que Dieu « regarde au cœur », comme le dit la Bible. Ce passage est extrêmement émouvant et nous montre à quel point nous pouvons, tous, passer à côté de la réalité des personnes et mal les juger.

Il faudrait encore citer de nombreuses pages de ce livre pour lui rendre justice. Mais il vaut encore mieux le lire. Je vous y encourage, car ce livre peut vous transformer intérieurement, par la profondeur de ses réflexions et par la beauté de la foi de Martial Lekeux et de ce qu’elle lui a permis de vivre. Ce livre ne m’a pas rendu militariste, mais je comprends que l’on puisse prendre els rames pour se défendre quand on est attaqué. Le risque est de se laisser submerger par la haine et de s’y perdre à jamais. Ce livre montre que pour cela, la foi chrétienne est un fabuleux antidote. J’ai tellement aimé ce livre que je viens le commander dans une édition neuve, car il est encore édité en Belgique : je mets le lien à la fin de cet article. L’éditeur promet des photos inédites de cette époque et deux cartes pour mieux se situer, ce que l’édition original ne contenait pas. Vous savez ce qu’il vous reste à faire !

Jean-Michel Dauriac – Août 2026.

Où commander ce livre ? Editions De Schorre, Bruxelles : 19 €, plus 5€ de frais de port.

https://www.deschorre.net/FR/cloitres-tempete.php

[1] Hélène Carrère d’Encausse, secrétaire perpatuelle de l’Académie fran_aise et historienne, décédée en 2025.

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Souffrances et bonheur du chrétien

François Mauriac – Le livre de poche chrétien A35, 1963 (première édition 1931)

Petit livre d’un grand écrivain du XXe siècle, repris plus de trente ans après sa première édition, en 1931, dans le cadre de cette collection du livre de poche intitulée Le livre de poche chrétien. Mauriac fut, avec André Gide, le grand ordonnateur des Lettres françaises, jusqu’au début des années 1950. L’un est un protestant relaps (Gide), l’autre un catholique torturé. Les deux sont des moralistes, quoi qu’ils en aient pu dire. Par ailleurs, tous deux très grands écrivains et, qui plus est, très « populaires ».

Cet opuscule reprend deux textes et un codicille, écrits à la demande de la presse, en leur temps. Ils sont dans l’ordre chronologique dans cette publication. Une préface très distanciée où Mauriac parle de lui à la troisième personne, comme si quelqu’un d’autre écrivait cela, ouvre le livre. Cette préface est très importante pour l’auteur, car elle lui permet de relativiser la valeur du premier texte, Souffrances du chrétien, dont il affirme qu’il en saurait plus l’écrire au moment où il rédige la préface (sans doute à ‘occasion de la réédition en livre de poche, soit trente ans tard).

Autant le dire d’emblée : je n’ai guère goûté ce livre. Alors même que le sujet me semblait porteur d’une réflexion qui peut intéresser tout croyant. Mais Mauriac a choisi un angle de vue très étroit dans son premier texte, sur les souffrances du chrétien : celui des problèmes de la chair, de l’amour et du sexe. Bien sûr, comme toujours chez lui, cela n’est jamais cru et direct, mais enveloppé de circonvolutions qui disent sans dire, ce qui est vite assez insupportable. Il est manifeste que l’auteur parle d’abord de lui et de ses tentations. Et, à dire vrai, cela brosse un portrait peu attirant de l’homme. Il passe son temps à se défier de l’amour, le plus grand des dangers pour l’être humain, celui qui lui fait perdre la tête et le précipite dans les péchés abominables. C’est une littérature janséniste  très difficile à avaler. D’ailleurs ses deux seules sources sont Pascal dans ses affirmations les plus puritaines et des sermons de Bossuet sur la chair. Le tout s’additionne pour donner un texte vraiment repoussant de contrition et de peur du mal. Cet homme ne connaît nullement la « liberté glorieuse des enfants de Dieu », pour reprendre une expression biblique, mais seulement l’abominable peur de l’enfer. On est plongé dans une littérature d’effroi, et même si cela est bien écrit, c’est totalement anachronique et contraire à l’esprit évangélique. L’image du christianisme qui s’en dégage est celle d’une religion de la peur et de l’interdit, exactement le contraire de celle prêchée par le Christ. Et lorsqu’on arrive aux textes sur le bonheur, on n’y trouve pas le moyen d’effacer l’horreur de la première partie. Je dirais, pour parler un français trivial que Mauriac « rame » pour essayer de montrer le bonheur du chrétien, mais qu’il n’y parvient guère.

Ce livre est exactement ce qu’il faut faire lire à un athée pour qu’il le reste. Comment pourrait-il avoir envie de devenir comme cela ? Cet opuscule met en valeur ce qui était le plus mauvais côté du catholicisme d’avant le concile Vatican II : une religion de la peur, de la contrainte, de la haine du corps et de l’amour. Intéressant comme contre-témoignage, mais pas engageant. Cela me confirme dans l’idée d’un François Mauriac pas vraiment boute-en-train. Oubliable.

Jean-Michel Dauriac, Les Bordes, mars 2026.

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Le voyage du centurion

Ernest Psichari – Le livre de poche chrétien A13, 1962.

Ce livre est une réimpression d’un ouvrage qui a connu un succès certain en son temps, lors de sa première publication, en 1916. Son jeune auteur, Ernest Psichari, officier français, avait été tué dès le début de la guerre, en 1915, comme Péguy. La version que je présente est celle de la collection populaire Le livre de poche chrétien (voir l’article sur ce thème), en 1962. Elle est précédée d’une préface du philosophe Jacques Maritain, grand admirateur de cet auteur.

J’avais souvent entendu parler de ce livre, notamment dans les livres de Théodore Monod, qui le tenait en haute estime, amoureux comme lui du désert. Car cet ouvrage ne traite que du désert, au sens matériel du terme. Il aurait d’ailleurs pu s’appeler Maxence au désert, ce qui aurait été plus concret pour les futurs lecteurs. Car le titre est une métaphore qu’il faut un certain temps pour comprendre[1], surtout si l’on n’est pas familier de la lecture des Evangiles. Nous y reviendrons.

Pour bien comprendre ce livre, son contenu, son auteur, sa réception en son temps, il faut connaître le contexte. Au début du XXe siècle, la France est une grande puissance coloniale, la deuxième derrière le Royaume-Uni. Et l’essentiel de son Empire est en Afrique, réparti en trois secteurs très vastes : l’Afrique du Nord, avec le contrôle des trois pays du Maghreb, l’ Afrique subsaharienne et occidentale et l’Afrique Equatoriale. Par les deux premiers ensemble la France contrôle une très grande partie du désert du Sahara. Elle possède donc des troupes coloniales, formées de soldats issus des colonies et d’officiers et sous-officiers français. Une de ces troupes est celle des méharistes, les chameliers qui patrouillent dans le désert et occupent les fortins dispersés un peu partout, y représentant l’autorité de la France. Le héros du livre, Maxence, est lieutenant dans ces troupes méharistes. A cette époque, il y a une forte magie orientaliste et africaine, les méharistes sont vus et décrits comme des aventuriers, très populaires, notamment chez la jeunesse. Il existe toute une littérature romanesque consacrée à ces hommes. Ceci explique le succès du livre de Psichari à sa sortie : il est, d’une certaine façon, dans l’air du temps. Aujourd’hui, plus d’un siècle après sa parution, comme toute cette littérature coloniale, il est décalé avec l’ambiance présente et serait gravement accusé des pires maux racistes et fascistes. Mais il ne faut pas entrer dans ce jeu anachronique : il faut le lire dans la peau d’un lecteur de 1916.

Maxence est donc un jeune lieutenant qui approche la trentaine ; en fait, il est le double de l’auteur qui a choisi la fiction pour raconter son expérience spirituelle au désert. Ce jeune homme est présenté comme blasé et revenu de tout, écœuré par la civilisation française et incapable d’aimer. Il ne nous en est pas dit plus sur les raisons de cet état moral. Il faut noter qu’on observe des similitudes avec Charles de Foucauld et que cela n’est pas fortuit, la démarche étant la même. Ces deux jeunes hommes ont choisi l’armée en espérant y trouver le remède à leur vie antérieure, par la discipline et l’épreuve de son courage et de sa volonté. Mais ce peut aussi être une fuite. Ce fut clairement le cas pour de Foucault. Dans le cas de Maxence, il semble que le remède ait eu une certaine efficacité. En effet, tout le début du roman, quand il décrit le départ pour l’expédition dans la zone désertique, semble montrer un esprit plus apaisé, éloigné du superficiel. La minéralité du désert n’autorise pas les faux-semblants. Théodore Monod a fort bien exprimé cela dans les livres qu’il a consacrés à sa passion pour le Sahara.  Il retrouve un équilibre en faisant son métier, qu’il prend très au sérieux, notamment les relations avec les natifs. Mais l’auteur nous rappelle que la situation n’est paisible qu’en apparence : l’escouade sera attaquée de nuit par un groupe rebelle de nomades. La colonisation est bien un envahissement auquel certains refusent de céder ! Ce n’est pas la paix, mais un climat de guerre larvée.

Au milieu de cet univers plutôt hostile, Maxence a tout le temps de méditer sur sa vie. Et peu à peu s’immisce dans son esprit la pensée de l’infini, c’est le retour de Dieu. D’abord sous une forme païenne, liée à la nature, puis sous la forme indéfinie du Dieu universel. Mais la Présence est de plus en plus nette.  Cependant, Elle ne dit rien, elle reste muette. Et Maxence souffre de ce silence. Il appelle une réponse à ses interrogations et à sa quête, et rien ne se produit. Jusqu’à ce qu’il comprenne que la réponse ne peut venir que s’il lui permet d’être. Et c’est à la toute fin du livre, dans les trois dernières pages qu’il ouvre enfin son cœur et se met à prier sur les mots du Notre Père. Alors la grâce peut couler et Maxence enfin trouver la réponse à toutes ses questions et un sens à sa vie.

L’auteur coupe net son récit à ce moment. De la réponse de Dieu, des modalités de la Grâce pour lui et du chemin de conversion nous ne saurons rien de plus. Le ciel s’est ouvert pour Maxence/Ernest, mais de manière intime, sans spectaculaire. A chacun ensuite son chemin.

Ernest Psichari, mort en 1914, à 30 ans.

A la lecture de ce livre, je comprends mieux son succès dans les années du début du XXe siècle. Il allie un récit militaire de service et de patriotisme et une recherche spirituelle. En quelque sorte une mystique du soldat. C’est tout à fait dans la mentalité de l’époque. La voie que nous montre Ernest Psichari n’est pas une rupture violente avec le monde et la société. Ce serait plutôt un retour aux sources familiales et à la tradition. Ceci a tout pour plaire aux catholiques de ce temps. De la violence morale du message de Jésus, il n’est pas ici question. Et on ne peut bien évidemment que s’interroger sur la remise en question que cela devrait provoquer dans l’être intérieur du jeune lieutenant. On ne sort pas indemnes d’une conversion.

Ce livre peut être apprécié par tout type de lecteur : l’athée y trouvera des questions existentielles qu’il ne peut manquer de se poser, le patriote y verra un homme qui aime servir son pays, le spirituel y décèlera une âme en souffrance qui doit d’abord passer au désert (intérieur) pour atteindre la source de vie, l’oasis tant cherchée. C’est tout simplement que c’est un bon livre, de la belle littérature qui a bien résisté à l’usure du temps. Si le contexte a vieilli, la démarche reste actuelle et il est assez aisé de transposer cette quête. La difficulté tient seulement à la disponibilité de ce titre, qu’il faut aller chercher en occasion.

Jean-Michel Dauriac – Les Bordes – Mars 2026.


[1] Le titre joue sur deux textes du Nouveau Testament où un centurion romain est mis en scène face à Jésus et, dans les deux cas, reconnaît sa divinité et son pouvoir. Une citation en latin parlant du premier extrait est d’ailleurs en exergue sur la page de titre, mais elle est totalement incompréhensible pour la grande majorité des lecteurs – la version en français serait vraiment meilleure.

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