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Catégorie : religion et spiritualité

recension et essais sur des livres portant sur toutes les question spirituelles, métaphysiques et religieuses

Le christianisme-maison des premiers temps – Sur L’Église à la maison de Marie-France Baslez

L’Église à la maison de Marie-France Baslez

Paris, Éditions Salvator, 2021, 20 €, 201 pages.

J’aimerais vous présenter ici deux outils fort utiles pour approfondir le rôle des maisons particulières et des maisonnées qui les peuplaient, dans l’enracinement et le développement du christianisme des temps originels.

Marie-Françoise Baslez - Babelio

En 2021, est paru, quasiment à titre posthume un livre de Marie-Françoise Baslez, L’église à la maison. M.F. Baslez était bien connu des lecteurs du trimestriel Le monde de la Bible et du monde universitaire travaillant sur l’histoire antique. Professeur des Universités, il fut aussi membre du comité de rédaction de ce magazine de référence et y écrivit de nombreux articles. Son livre offre la double qualité du sérieux universitaire et de la rédaction dans un style aisé à lire, qu’elle a sans nul doute appris dans sa collaboration de longue durée avec le monde de la revue, car ce n’est pas à l’université que l’on peut apprendre à écrire ainsi.

Le sujet est connu depuis près de 2 000 ans, car il est la base de départ de ce nouveau monothéisme greffé sur le judaïsme, qu’on appellera christianisme par référence à son initiateur – et non son fondateur -, Jésus-Christ, soir Jésus le Messie. En effet, une lecture un peu attentive du Nouveau Testament permet de découvrir que le nouveau culte, après l’expulsion de ses tenants des synagogues, n’a pu exister et se répandre qu’à partir des maisons de particuliers, car il était clandestin et fut souvent persécuté et les maisons étaient un abri discret.  Nous savons que ce modèle des églises de maison est celui qui sert dans les pays où le christianisme est aujourd’hui persécuté (Pays musulmans rigoristes et islamistes, dictatures communistes et monde indien). Spontanément, les chrétiens en reviennent à ce qui fut la matrice des deux premiers siècles.

L’auteure nous brosse d’abord, à juste titre, un portrait de la maison et de ses habitants dans l’Empire romain, car c’est bien de cela qu’il s’agit. Mais pour parler de la situation romaine, il faut repartir de la conception grecque de la maison, l’oikos.

« La maison des Grecs est à la fois le lieu où l’on habite, mais aussi le patrimoine qui lui est attaché et qui fait vivre, une exploitation agricole familiale, plus ou moins autosuffisante, aux périodes les plus anciennes. Avec le développement de l’urbanisation et des échanges commerciaux, elle devint le cadre d’une petite ou moyenne entreprise familiale – un atelier de tisserands comme l’oikos d’Aquilas et de Priscilla, des fabricants de tente, auquel Paul s’intégra à Corinthe (Actes 18 :3), une boutique ou un magasin comme la maison de Lydie, investie dans le négoce de la pourpre (un commerce de luxe) à Philippes (Actes 16 :14-15) – si bien que le concept grec d’oikos intégra la notion plus générale de gestion et de participation communautaire. L’économe (oikonomia) est née en Grèce comme un mode d’organisation et de valorisation de l’oikos, la maisonnée, qui continuait de fournir un modèle à l’époque néotestamentaire. » P. 24-25.

Cette longue citation permet de bien saisir l’ampleur des fonctions de la maison, qui n’est pas, comme chez nous aujourd’hui simplement le lieu d’habitation. Une idée de ce modèle peut être fournie par les artisans et commerçants du monde rural, où le travail est souvent réalisé dans le même cadre que l’habitation. Dans l’optique chrétienne, le choix évangélique des croyants de s’appeler « frères » et « sœurs » renvoie aussi à l’idée de famille et à une maisonnée.

« Reste que pour l’opinion publique du IIe siècle, la déclaration de fraternité des chrétiens est apparue comme un phénomène spécifique que les contemporains ont ressenti comme suffisamment nouveau. » P.33.

M.F Baslez remet en question le lien entre églises de maison et persécutions qui auraient amené à une crypto-Église. La structure de maison est en effet antérieure aux premières persécutions. Elle correspond de fait à une bonne adaptation à la société romaine et hellénique. L’auteure précise qu’elle n’a pas connaissance d’intrusion policière dans les maisons. Ce qui se passait durant les périodes de persécution se déroulait à l’extérieur, dans les prétoires. La liberté de culte domestique était globalement assurée, comme la liberté de réunion. Sans doute l’image traditionnelle est-elle influencée par la lecture des Évangiles et les menaces juives sur Jésus.

« La marginalisation des premières églises n’est pas plus évidente que le confinement des premières maisonnées chrétiennes. » P.42.

Il faut donc, pour rester fidèle à la vérité historique, renoncer à la mythologie de la clandestinité – à l’inverse de ce qui se passe en zone contemporaine de persécution. Il faut donc lire attentivement les deux premiers chapitres de ce livre, qui remettent bien des clichés en question.

Quand elle définit ainsi le cadre, l’auteure aborde alors des thématiques sociales. Elle consacre ainsi un très beau chapitre à la femme, sous le titre La maisonnée, fabrique de féminisme ?  Certes elle ne nie pas les propos de l’apôtre Paul et la marginalisation des femmes dans l’institution ecclésiale, mais elle établit le fait que cela n’était pas « dans les gènes » originels, mais a découlé d’une prise de pouvoir ecclésial au moment où les communautés s’établissaient plus clairement.

Elle traite ensuite de la délicate question de l’esclavage, liée très fortement à la maisonnée. Elle fait une synthèse réussie entre les faits historiques et la pratique chrétienne. L’esclave ne doit pas être vu comme un prisonnier maltraité, ceci relève en grande partie de la mythologie liée à Spartacus et à la révolte des esclaves. La société était organisée pour utiliser au mieux ces hommes et ces femmes, en valorisant leurs qualités. On sait qu’il y avait des esclaves marchands, gestionnaires, musiciens, poètes et même philosophes ! il nous faut donc nous débarrasser de nos préjugés moraux qui découlent d’une culpabilité historique liée à notre propre traite des noirs. Il ne faut pas non plus projeter nos pensées sur un univers éloigné de nous par deux mille années de civilisation et culture. Paul n’a pas préconisé la libération des esclaves, on le lui a assez reproché –que ne lui a-t-on pas reproché d’ailleurs ! -, sans connaître le plus souvent la situation de l’époque. Ce que le christianisme apporte de révolutionnaire est la fraternité et la sororité. Le maître, la maîtresse et l’esclave, femme ou homme, sont frères et sœurs en Christ et cette nouvelle relation passe avant toute chose. Le souci de Paul était l’Église, pas l’ordre social de l’Empire !

« L’autre objectif de Paul était de renforcer la cohésion d’une Église de maisonnée, devenue une communauté de frères en Christ après le baptême des uns et des autres. » P. 86.

La pratique antique était que la maisonnée avait la religion du paterfamilias, le maître de maison. Donc, lorsqu’un maître se convertissait au christianisme, sa maisonnée entière était baptisée et devenait chrétienne. Le but de Paul était que cet ensemble fonctionne comme une église fraternelle. On connaît l’Épitre à Philémon, à propos de son esclave en fuite qui s’est converti et que Paul lui renvoie en tant que frère. L’apôtre a agi sur les deux statuts, esclave et maître, pour les rendre compatibles avec la fraternité évangélique. Il ne faut pas sous-estimer le poids politique d’une telle décision : Paul désirait ardemment donner des gages de fidélité et sécurité aux autorités, pour que la foi chrétienne puisse se développer sans heurts. Il n’était donc pas question que les maisonnées chrétiennes deviennent des lieux d’asiles pour des esclaves en fuite. C’est tout le sens de cette action et de cet écrit de Paul. En conclusion de ce chapitre, M.F. Baslez écrit :

«  Les communautés chrétiennes réfléchirent davantage à l’idée de service mutuel et de rachat qu’à une théologie de la libération. Surtout, la pensée chrétienne ne se borna pas à rappeler l’égalité des hommes et des femmes devant Dieu, elle tendit aussi à prendre des positions libérales qui privilégiaient la personne plutôt que le statut – ce qui ne pouvait être sans effet dans la pratique des maisonnées. » P. 93.

Cette analyse me semble tout à fait raisonnable et historiquement informée ; elle doit nous permettre de ne pas nous laisser enfermer dans des polémiques stériles et nous éviter de porter une culpabilité millénaire imaginaire.

Les chapitres suivants élargissent la focale au-delà de la seule maison, en mettant celle-ci en jeu avec les migrations et l’organisation progressive de l’Église jusqu’à son institutionnalisation romaine. Elle montre qu’il existait des réseaux d’oikos, souvent liée aux diasporas, phénomènes très répandus autour de la Méditerranée. Le christianisme n’a eu qu’à se couler dans ce système. La lecture des fins d’Épitres est extrêmement utile pour comprendre ce réseau. Mais l’auteure montre également que le christianisme s’est répandu dans des milieux où l’oikos n’était pas de mise, comme celui de l’armée ou des marchands itinérants. Se pose aussi la question de l’évangélisation des campagnes. En effet, le christianisme originel est un fait urbain ; Paul va de ville en ville et écrit aux communautés de ces agglomérations. Les campagnes furent donc au départ ignorées, puis, par la suite, évangélisées à partir des villes selon un modèle centre-périphérie. Les notables des maisonnées urbaines possédaient en effet souvent des villas à la campagne où ils passaient une partie de l’année, à la belle saison. Ce furent souvent les points de départ des communautés rurales. Il ne faut pas non plus sous-estimer, écrit l’auteure, le rôle des relégations et déportations liées aux disgrâces et persécutions. Bref, la campagne apparaît, dans ce schéma, comme ayant été dépendante des villes pour la découverte du message chrétien, alors même qu’elles rassemblaient l’immense majorité des habitants. L’Église institutionnelle corrigera cela et fera du monde paysan une base de sa croissance.

Un chapitre est consacré à l’Église en réseaux, Église synodale.  Longtemps, il n’y eut pas ou peu de centralité en christianisme.

« L’organisation matérielle de la communication chrétienne a été pour beaucoup l’œuvre des Églises de maisonnée. Elle utilisa des supports très variés –  tablettes, rouleaux, parchemins, livrets (codex), feuillets – mais la diffusion, la copie et la conservation des manuscrits étaient toujours restées une affaire privée. » P. 128.

Il semble que ce soient constitués des réseaux de proximité dont les villes assuraient la coordination par le biais de leurs évêques. Des rencontres régulières virent le jour, sous le nom de synodes régionaux ou locaux. C’est lors de ceux-ci qu’étaient débattus les sujets urgents ou problématiques. Cette pratique apparaît à la fin IIe siècle, en Asie Mineure, en lien avec les conflits doctrinaux d’interprétation.

À L’heure du choix personnel aborde la question des appartenances en fonction des choix de doctrine. Dès le début du christianisme, nous savons que des discussions sérieuses et parfois rudes eurent lieu, pour trancher des prises de position divergentes en matière de compréhension du message du Christ. Le Nouveau Testament en porte attestation, notamment dans le livre des Actes des Apôtres où l’ouverture de la prédication et l’offre de salut aux païens va mettre en péril les communautés premières, dont celle de Jérusalem. Ce qu’on a appelé improprement le « concile de Jérusalem », narré en Actes chapitre 15, met Paul en présence des responsables de la communauté chrétienne de cette ville, lesquels continuent à fréquenter le temple, en parallèle avec les rencontres chrétiennes. Mais en réalité, le premier débat dont nous ayons trace est évoqué dans le chapitre 11 du même livre et concerne Pierre, qui a baptisé toute une maisonnée, celle de Corneille à Césarée. Par la suite, la pratique de telles réunions se généralisa dans l’ensemble du monde chrétien, car les lectures de la doctrine de Jésus étaient multiples et souvent opposées.

« On comprend dès lors que le IIe siècle ait été pour les communautés chrétiennes une période d’effervescence théologique. Dans les Églises locales déjà particulières, se développèrent des opinions à nouveau particulières que leurs inventeurs soumirent à discussion, d’abord sur place, puis à travers leurs réseaux jusqu’à Rome. Ce qu’on appelle aujourd’hui une « hérésie » selon une typologie qui associe à l’altérité, l’erreur et l’exclusion, était originellement, d’après l’usage courant du terme grec, un regroupement volontaire par affinité au sein de la philosophie grecque et du judaïsme. Il se fondait sur une « option » doctrinale particulière, déterminant souvent un mode de vie. Au IIe siècle, une « hérésie » n’était pas encore définie comme une erreur dans l’absolu par référence à des textes préexistants, elle se construisait et se déterminait au rythme des confrontations et des débats. » P. 140.

On ne saurait mieux dire. Les chrétiens choisissaient donc d’abord leur option de croyance, puis organisaient leurs vies en fonction de celle-ci. M.F. Baslez évoque à ce propos les ruptures familiales qui en découlaient. Elle donne plusieurs exemples précis dont nous avons connaissance par la littérature de l’époque ou par les Pères de l’Église (changement de nom, de lieux de vie…).

Le dernier chapitre montre comment l’on est passé progressivement de l’Église de maisonnée à l’Église de ville ou à la paroisse. Le facteur premier de cette évolution, qui eut lieu au milieu du IIIe siècle, st la croissance démographique du nombre des chrétiens. Les maisons en pouvaient plus accueillir tout le monde. Par ailleurs, une tolérance envers les chrétiens leur permit de disposer des mêmes droits que les autres associations légales, et donc de disposer du droit à un local pour leurs membres. En 313, l’Édit de Milan, pris par Constantin, met fin aux persécutions et reconnaît deux types de biens :

« En 313, à la fin des persécutions, les édits de restitution pris en faveur des Églises distinguèrent deux catégories juridiques de « lieux de réunions » : les uns étaient la propriété individuelle de chrétiens, les autres étaient « juridiquement » la propriété « corporative » des Églises.

Les communautés ecclésiales relevaient donc à cette date du droit commun des associations, même si le christianisme restait frappé d’un interdit. » P. 172.

À partir de l’édit de Théodose faisant du christianisme la religion de l’Empire (380-392), la maisonnée perd son statut alternatif et s’efface devant les églises de cités et de campagne. La période originelle est bien terminée, à tous égards.  Mais cela ne marquera pas la disparition concrète de communautés de maison, qui ont toujours permis aux marginaux ou contestataires de la foi catholique romaine de pratiquer discrètement selon leurs convictions. Il est à noter que les grandes confessions ont remis les maisons dans le système ecclésial, que ce soit le catholicisme ou les divers protestantismes, mais avec, le plus souvent, un cadrage institutionnel ou un représentant du clergé. De même faut-il signaler le retour du synode comme sujet de réflexion, avec la mise en place d’une année consacrée à cette réflexion par le pape François.

Voici donc un livre assez court qui contient beaucoup d’informations vérifiées et qui permet de remettre les choses à leurs places. Je ne saurais trop en recommander la lecture.

Un hommage-complément :  Le monde de la Bible n° 241

En Juin 2022, cette revue de référence pour le grand public a réalisé un dossier La maisonnée berceau du christianisme, qui offre cinquante pages d’articles sur ce thème. Huit articles en constituent le sommaire, dont certains reprennent le contenu du livre évoqué ci-dessous, amis sous une autre formulation. Voici les titres de ces articles.

Ce numéro a été conçu en résonnance avec le livre de Marie-France Baslez, L’Église à la maison. Celle-ci fut une collaboratrice au long cours de cette revue et a formé nombre des rédacteurs d’aujourd’hui de ce magazine. Le rédacteur en chef, Benoît de Sagazan, lui rend hommage en ouverture dudit dossier. Je ne reprendrai pas le contenu de ces articles. Disons qu’ils complètent fort bien le livre et offrent en plus des illustrations de très belle qualité, ainsi que des indications de lectures qui complèteront la très fournie bibliographie du livre, présentée par chapitres traités. On peut se procurer ce numéro sur le site de la revue :

https://www.mondedelabible.com/boutique/ebooks-revues/

L’ensemble des deux sources donne une bonne culture générale sur ce thème majeur de l’histoire du christianisme.

Jean-Michel Dauriac – décembre 2022

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Journal d’un curé de campagne

Georges Bernanos – Livre de poche LGF, 2015 ; 7,90 €

Attention chef d’œuvre ! Ce roman a obtenu le Grand prix du roman de l’Académie française en 1929. Il est écrit dans la grande période romanesque de Bernanos, qui a écrit Sous le soleil de Satan en 1926, et se ferme presque définitivement en 1937. C’est donc un moment assez précis de la vie d’écrivain de l’auteur, qui rédigera ensuite quasi-exclusivement des essais et articles de combat. Il est cependant fallacieux de séparer fiction et essais, car la personnalité de Bernanos lui interdit de cesser de se battre contre toute la petitesse du monde, que ce soit dans un univers imaginaire ou dans le réel. Dans ce roman, l’auteur fictif, un jeune curé de campagne artésien, juste nommé en charge d’une paroisse rurale, tient un journal qui court sur quelques mois et au travers duquel nous apprenons à connaître ses luttes internes et ses combats quotidiens au sein des fidèles.

C’est un livre incandescent et halluciné. Incandescent, car le jeune prêtre brûle au-dedans de lui, à la fois symboliquement dans son ministère et physiquement avec des maux d’estomac très agressifs. Halluciné, car nous y retrouvons cette vision si particulière des hommes et du paysage picard, celui qui faisait tout le mystère de Sous le soleil de Satan. Cette campagne artésienne, si banale en soi, devient une sorte de nature fantastique, dont le trait effrayant est renforcé par la pluie, le vent et la nuit. Tout le texte est écrit à la première personne, comme il sied à un journal intime. Seule la conclusion prend un recul extérieur. Village, nous ne saurons pratiquement rien, si ce n’est qu’il y a un château, un Comte et une Comtesse et leur fille. Le récit est comme suspendu au-dessus d’une terre froide où s’agitent des hommes et des femmes rudes, souvent brutaux, à la limite parfois de la bestialité, ce que Bernanos accentue encore par ses descriptions psychologiques. Les enfants sont des personnages centraux, comme souvent chez lui. Mais ils ne sont pas épargnés par cette contamination morale ; ils sont déjà des adultes en réduction, dont la société a tué l’innocence. Elle refait parfois surface au cours d’un bref épisode, comme celui où la petit paysanne, d’ordinaire si dure pour le prêtre, le ramasse allongé et demi-inconscient sur le chemin de boue et prend soin de lui. Puis la parenthèse se referme et elle semble redevenir le petit monstre habituel, soumis aux coups et insultes de ses parents. Cependant, la lumière a lui et le petit curé l’a saisie.

Car, dans le monde romanesque de Bernanos, l’homme n’est pas vraiment présenté sous son meilleur jour, c’est le moins que l’on puisse dire. La noirceur est partout, la couleur qui domine, même els paysages, est le gris. Comme toujours chez cet écrivain, le monde est le théâtre de la lutte sans merci entre le Bien et le Mal. Il ne va pas, dans ce roman, jusqu’à lui donner une vie physique, comme dans son premier livre, mais l’incarnation du péché est bien présente et pesante. Ici, elle prend principalement le visage d’une jeune fille en révolte, la jeune Comtesse. Le jeune curé sent instinctivement la présence du Malin, mais il sent aussi qu’il y là une âme à délivrer de ses griffes. Il ne sera pas assez fort et ne vivra pas assez longtemps pour y parvenir. Le héros bernanosien est un vaincu. Il est vaincu parce qu’il cherche à vivre pour le Bien et que le monde qui l’entoure est sous la puissance du Mal. On ne saurait faire cadre plus évangélique. Bernanos dynamite toutes les utopies humaines de « l’homme nouveau » qui se combattaient à son époque. L’homme nouveau est le chrétien humble qui souffre pour son maître et connaît échecs et rebuffades. Ce jeune curé, issu d’un milieu modeste, est un esprit brillant et cultivé qui se retrouve plongé, seul, dans la noirceur du monde sans Dieu. Il mène le combat spirituel sans relâche, mais doit, en même temps affronter ses propres luttes personnelles. Ainsi partage-t-il avec nous ce combat pour la prière. Il veut être un homme de prière, mais elle se dérobe à lui. Et il souffre, la poursuivant sans répit, la retrouvant parfois, la perdant à nouveau… Ce faisant, il ignore qu’il ne fait que mettre ses pas dans ceux des grands mystiques qui ont connu la « nuit », comme le disait Jean de La Croix. Le jeune homme est souvent désarmé, face à un monde qu’il ne comprend pas, mais il ne renonce jamais. Il se bat avec ses armes, vaillamment, pour le salut de ces âmes frustes qui vivent au ras du sol. Il se heurte au mépris de la famille comtale, qui règne encore sur les esprits du pays et le tient pour un original qui pourrait être dangereux. La lutte des classes est bien réelle, même si elle n’emprunte pas ces termes. Nous partageons les doutes et les questions du curé, très seul dans son presbytère. On lui donne des conseils, il devrait prendre une femme pour tenir sa maison, faire laver son linge, etc. Il est à cent lieues de ça, se débattant dans la sphère de l’esprit.

Car son corps ne va pas bien. Dès le début du livre, nous apprenons qu’il ne peut manger normalement et se nourrit presque exclusivement de pain trempé dans un peu de vin. Il est très maigre et d’une pâleur effrayante. Dès le départ, un autre personnage est omniprésent sans se montrer : la mort. Elle frappe les vieux paroissiens dont il doit assurer les services funèbres. Elle l’interpelle au quotidien. Au milieu du livre, il a le pressentiment de sa proximité, quand il a ce malaise en pleine campagne. Il retarde au plus le rendez-vous avec un spécialiste lillois, et quand il s’y rend, il commet une erreur de nom et consulte un généraliste, lequel n’a aucun mal à poser le diagnostic, amis le fait confirmer par un professeur : cancer de l’estomac en phase terminale ! Eût-il consulté avant, sans nul doute cela n’aurait pas changé le cours de choses. Il est donc condamné. Il veut revenir dans sa cure, mais auparavant rend visite à un de ses camarades de séminaire, qui a abandonné la prêtrise pour s’installer dans le monde avec une compagne. Celui-ci est surpris, amis heureux de le voir. Il embellit toute la réalité de sa nouvelle vie, qui est aussi misérable que celle du petit curé. Celui-ci est pris d’un grave malaise et en peut repartir : il mourra dans cette chambre Symboliquement près de celui qui a quitté l’état clérical, veillé par son amie, ces deux êtres en « état de péché » selon l’Eglise, mais qui seront ses accompagnateurs ultimes. Bien évidemment ce choix n’est pas anecdotique. Bernanos est à la fois anticlérical et admiratif des destins individuels des religieux, toute son œuvre le prouve, tant elle recèle de magnifiques personnages de « saints » ordinaires en soutane. Mais ils ne sont pas saints parce que prêtres, mais ils sont prêtres parce que saints.

Il y a dans ce livre un second personnage de prêtre absolument remarquable : celui du curé de Torcy. Il est le porte-parole de Bernanos, et ses propos ne sont pas tendres pour l’Eglise et pour la société de son temps ! A vrai dire, il est révolutionnaire, mais sans peut-être le savoir lui-même, simplement parce qu’il est habité par l’Evangile. Cet homme sage et intelligent est le seul ami de notre jeune curé. Il a discerné la richesse de cette pauvre vie et essaie, tant bien que mal, de l’aider à trouver son chemin. Il faudrait reprendre dans le détail les propos de ce prêtre, car ils sont le cri de Bernanos à ce moment-là. Mais il ne sera pas là dans les derniers moments du jeune prêtre, car lui-même a été victime d‘une attaque cardiaque.

Il y a un point central dans ce roman, une apothéose, tant spirituelle que stylistique. C’est la longue conversation, je devrais dire le long combat entre le jeune curé et la Comtesse. Trente pages d’un dialogue extraordinaire (p. 174 à 204) où l’auteur déploie toute l’ampleur de son talent. C’est la lutte entre l’humilité, le pardon, la paix et le formalisme, la haine et l’orgueil. Un véritable duel, où les fleurets ne sont nullement mouchetés et où, chacun à son tour, les deux protagonistes essaient de porter l’estocade à l’adversaire. L’enjeu est ni plus ni moins le salut de l’âme et le pardon. Le jeune curé combat avec toute sa fougue, mais aussi son inexpérience, et bien des fois, il risque la mort. Mais il revient sans cesse à la charge : il veut que la Comtesse fasse la paix intérieure avec Dieu et se réconcilie avec sa fille qui la hait. Il finit par triompher, et la Comtesse cède, vaincue par l’amour. Il quitte le château, épuisé par cette lutte. Peu de temps après la Comtesse lui fait parvenir une lettre qui confirme sa reddition devant Dieu. Elle meurt dans la nuit suivante. On ne peut plus jamais oublier cette scène quand on l’a lue. Elle nous aimante par sa puissance et sa conception littéraire. Car c’est bien un exploit d‘écrivain que ce long dialogue sans aucune échappatoire. On y retrouve le génie littéraire qui avait dépeint la rencontre de l’Abbé Donissan et du diable personnifié, dans Sous le soleil de Satan. Nous sommes là dans le même degré d’exigence stylistique et morale. Car l’exploit est que jamais l’un des aspects ne l’emporte sur l’autre. Bernanos « tient le coup » jusqu’au bout ! Il est donné au petit curé d’avoir cette belle victoire de salut d’une âme, avant de disparaître.

Ce petit prêtre, nous n’en savons ni le nom ni le prénom, il est LE curé anonyme. IL traverse la vie de cette pauvre paroisse durant quelques mois et puis s’en va… « Bienheureux les pauvres en esprit… » pourrait le définir. Il est, comme souvent chez Bernanos, la figure du saint ordinaire. C’est bien pour cela que l’on ne pourra jamais l’oublier.

Au service de ce projet très resserré dans le temps et l’espace, Bernanos déploie un style très fluide, sans les aspérités habituellement rencontrées dans ses récits à la troisième personne. Le style, c’est l’homme ! Le curé est un être intelligent et simple, son journal sera écrit ainsi. C’est une grande réussite d’écrivain. De mon point de vue c’est, littérairement parlant, le meilleur des romans de Bernanos que j’ai lu. Il a su ici gommer les lourdeurs qui plombaient parfois les autres livres. Sans doute le choix du genre, un journal, lui a-t-il en quelque sorte imposé cette sobriété.

Il faut, toutes affaires cessantes, lire ce livre habité. Je ne prends pas beaucoup de risques en disant qu’il restera gravé en vous à jamais.

Jean-Michel Dauriac – Septembre 2022.

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Les petites fleurs de Saint François d’Assise (Fioretti)

Traduction et notes de Alexandre Masseron ; Guatier-Langereau éditeur, Paris, 1971.

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Mon exemplaire de ce livre est le même que celui-ci, indisponible.

C’est le genre de livre que l’on achète uniquement lors d’un vide-grenier ou d’une foire aux livres, le genre de livre que je n’aurais jamais pensé à aller acheter dans une librairie. Cet édition est une édition reliée, sous jaquette rhodoïd, en bel état. Les seules traces du temps passé sont sur les tranches, marquées de légères tâches de moisissures atténuées. En illustration, l’éditeur a inclus de belles reproductions en couleur des fresques de Giotto réalisées à Assise. Un bel objet, acquis pour quelques euros, sans l’avoir cherché. Je l’ai laissé reposer quelques années sur les étagères de la bibliothèque, comme je le fais souvent de mes achats livresques. Cet été, j’ai eu envie de me plonger dans ce récit étrange.

François prêchant aux oiseaux, Giotto, Assise

Il s’agit d’un texte sans auteur, sans doute l’oeuvre collective des frères franciscains de la fin du XIIIe siècle, époque où les derniers frères à avoir connu François disparaissaient et, avec eux la mémoire vivante de cette vie extraordinaire. Le lecteur devra faire un effort pour pouvoir lire au mieux ces récits. Il lui faudra oublier le poids de tout l’héritage du rationalisme du XIXe siècle et rentrer dans la mentalité chrétienne et mystique du Moyen Age. Faute de quoi, il se découragera très vite et abandonnera au bout de quelques pages. Nous sommes ici plongés dans la vie du XIIIe siècle, dans le cadre d’une chrétienté occidentale qui était sans doute ici à son apogée. La mentalité des peuples, des dirigeants au plus humble des paysans était conditionnée par le catholicisme. Le surnaturel faisait partie de la religion, avec les miracles, les apparitions et les prophéties. C’est évidemment ce qui explique l’étrangeté de ce livre pour un homme du XXIe siècle, pétri de rationalisme, de scientisme et de laïcité ou d’athéisme.

L’ouvrage est en fait bâti en deux sections non distinguées. Les 38 premier chapitres présentent des épisodes de la vie sainte de François, alors que les chapitres 39 à 53 content des actions remarquables des frères franciscains les plus remarquables, épisodes souvent datés d’après la mort de François.  Le même esprit mystique baigne les deux sections. La vie de François ici rapportée est une succession de miracles, au sens premier de « signes » donnés pour faire comprendre. L’hypothèse éditoriale des rédacteurs est que le petit saint d’Assise a revécu la vie du Christ. Il y a donc dans leurs choix de récits une volonté nette de faire ressortir cette similitude. Ce qui ne veut absolument pas dire que ce qu’ils écrivent est inventé. Mais, comme les rédacteurs des Evangiles (Matthieu, Marc, Luc et Jean) ont agencé leur vie de Jésus en fonction du public visé – lequel n’est pas du tout le même pour Matthieu (les Juifs) que pour Jean (Les grecs, plutôt gnostiques) – les auteur des Fioretti ont sélectionné les actions en fonction de ce postulat de départ de la similitude de vie avec le Christ.

On ne peut pas saisir toute la valeur de ces récits si l’on n’a pas une sensibilité spirituelle, voire mystique. Il faut avoir expérimenté un minimum de vie spirituelle ou de phases mystiques pour entrer dans cette vie. François ne vit plus que pour les pauvres, dans lesquels il sert le Christ. Ila tout quitté, s’est dépouillé de tout pour vivre de la charité et vivre la charité. Mais il a reçu en échange, comme don de Dieu, une foi d’enfant, une confiance totale en son Père céleste. Ce qui frappe beaucoup, au fil des pages, c’est l’importance de la prière dans la vie de François. Comme el Christ, il ses retire loin  des autres frères pour prier seul. Le lieu de prière est « le bois ». Là, il vit des moments d’extase, de rencontres et de dialogue avec Jésus. Il en tire toute sa force et son humilité. Bien sûr, nous trouvons ici la fameuse scène ou il prêche aux oiseaux ou à d’autres animaux (un épisode parle des poissons d’une rivière). Notons qu’il ne prêche pas la repentance aux animaux, mais la gloire de Dieu. François, dans la prière reçoit bien des révélations ; certains, aujourd’hui, diraient qu’il était médium. Ces révélations lui permettent d’aider ses frères. Elles lui montrent aussi quels sont ceux qui vont le rejoindre. Bref, les petites fleurs nous content une vie entièrement guidée par la prière et la révélation. Cet aspect-là est universel.

Le lecteur protestant aura sans doute du mal à ne pas réprimer un peu d’agacement en lisant certains passages trop « catholiques », c’est-à-dire marqué par des pratiques non bibliques, comme le culte des saints ou l’adoration mariale. Il s’énervera à voir le pouvoir de la papauté et de la hiérarchie, qui a bien failli excommunier le poverello et le déclarer hérétique, mais ayant pesé la balance bénéfice/risque, a finalement décidé d’en faire un saint. Nous savons bien qu’aux yeux du monde, religieux ou pas, la limite entre folie et sainteté est floue.

L’éditeur a rajouté après les Petites fleurs les Cinq considérations sur les stigmates. Il faut bien saisir dans ce fait la thèse de l’éditeur : Une vie de sainteté se justifie in fine par la conformité physique avec la fin du Christ. François a donc reçu en sa chair les marques de la crucifixion. J’avoue que ce texte me laisse plus que perplexe, comme la manifestation des stigmates en général, comme certaines manifestations extraordinaires chez certains saints. Je touche sans doute là les limites de mon œcuménisme : je n’arrive pas à croire à ces manifestations, car je n’en vois nullement la raison et n’en trouve aucun fondement dans la Révélation chrétienne.

Au final, j’ai lu ce livre avec plaisir et sans doute avec profit : François n’était pas un tricheur, il vivait ce qu’il prêchait. Sa foi était construite sur une communion constante avec Dieu et Jésus. En cela il parle autant aux catholiques qu’aux protestants ou aux orthodoxes. Dans un siècle de mépris des petites gens et de gaspillage éhonté des riches et puissants, François est un modèle qui peut et doit nous inspirer, avec ou sans stigmates !

La version actuellement disponible est celle-ci, chez le même éditeur, reprenant la même pagination:

le lien de commande:

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Jean-Michel Dauriac – Septembre 2022.

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