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La théologie protestante – Roger Mehl

PUF, collection Que sais-je ? 1966

Depuis fort longtemps je me fais le défenseur des livres anciens de qualité, malheureusement souvent non réédités. C’est une des règles d’airain de l’édition capitaliste actuelle : oublier le passé et foncer dans un présentisme de qualité très souvent médiocre ou insignifiante. Il faut à tout prix publier, mais la rotation des livres en librairie est devenue aussi courte que celle des films en salle. Sitôt paru un livre est déjà presqu’obsolète. Ceci n’est cependant que la partie émergée de l’iceberg. L’édition n’est qu’un infime rouage du système de consommation de masse où la devise est « toujours plus ! ». Les grands livres s’effacent rapidement des étals où ils ne sont guère distingués des « bouses infâmes » purement opportunistes. Seuls quelques libraires font encore un véritable effort de sélection et  de promotion, mais ils sont de moins en moins nombreux, évolution du système commercial oblige. Un lecteur chevronné, comme j’ai la prétention de l’être, ne peut que constater l’absurdité de ce mode de fonctionnement. Celui-ci prive le public des vrais références profondes, au profit de textes souvent redondants mais vides, notamment dans les sciences humaines. Face à cette situation attristante et catastrophique, il y a cependant un espoir, c’est l’existence d’un très gros marché du livre d’occasion. Et là, il est possible de trouver la plupart des grands livres non réédités, souvent à des prix abordables. Mais cela n’absout pas les éditeurs dont le travail devrait être la promotion des bons livres, du passé comme du présent. Et pour un éditeur comme Allia, qui a su percer dans la réédition de grands textes du passé, combine de catalogues éditoriaux sont vides de tout chef d’œuvre et encombrés de livre-kleenex qui encombrent ensuite les boites à livres.

Le professeur Roger Mehl, à la fin des années 1980,

A Strasbourg.

Le petit livre dont je veux parler ici fait partie de ces grands ouvrages introuvables. Il a été publié il y a soixante ans exactement, dans une collection savante grand public et n’a pas été repris depuis. Et pourtant c’est un coup de maître ! En effet, parvenir en 15 pages d’un petit format comme celui de la collection Que sais-je ? à brosser le portrait original de la théologie protestante relève d’un tour de force, qui prouve la maîtrise de l’art de la synthèse du professeur Roger Mehl, professeur à l’université de Strasbourg de 1945 à 1981.

Comme tous les livres de cette célébrissime collection que tout étudiant français a au moins utilisée une fois, le contenu doit être très dense et éviter les ratiocinations de spécialistes. Il faut, de plus, que tout tienne en un nombre réduit de chapitres bien ciblés. Ici nous avons 6 chapitres thématiques dont les titres sont explicites (voir ci-dessous.

TABLE DES MATIÈRES

PAGES

CHAPITRE I – La notion de théologie protes? 
tante…………………………………..5
I.Une théologie de la Parole de Dieu, 6. – II. Parole et 
Ecriture sainte, 16. – III. Le problème de l’autorité, 32. – 
1V. La théologie est-elle une science?, 35. – V. Importance 
de la théologie dans le protestantisme, 41. 
CHAPITRE II. – Les sciences bibliques …………43
I. Caractères généraux, 43. -II. Problèmes particuliers 
l’Ancien Testament, 50. – III. Problèmes particuliers au 
Nouveau Testament, 53. 
CHAPITRE III. – Dogmatique et éthique ………… 
I. Caractères généraux, 61. – IL Dogmatique et Eglise, 69. 
– III. Les articulations de la dogmatique, 73. – IV. Dogma? 
tique et éthique, 78. 
CHAPITRE IV. – Philosophie et théologie ……….. 
Cm&rrrRE   V. – Les sciences historiques ……….. 
I. Intérêt théologique de l’histoire ecclésiastique, 95. – 
II. La patristique, 100. 
CHAPITRE VI. – La théologie pratique et les disciplines 
annexes…………………………………. 
L Essai de définition, 103. – IL Les domaines de la Théo? 
logie pratique, 106. 
CoNcLusIoN. – La théologie protestante et la culture…115
BIBLIOGRAPHIESOMMAIRE                                        …………………….125

Le premier chapitre, La notion de théologie protestante, est un véritable petit traité de présentation de la discipline et pourrait constituer un opuscule à part entière.  Il pose les bonnes questions sur ce qu’est cette discipline intellectuelle et spirituelle et donne des éléments d’explication et de définition très clairs. Il y a, notamment, une très bonne distinction entre la théologie biblique et la théologie naturelle, que les protestants rejettent comme équivalente à la première. On y trouve également l’affirmation du rôle normatif de la théologie pour els textes de la Bible :

« Elle [la théologie protestante], selon « l’analogie de la foi » (Romains 12 :8), la foi ayant pour objet le Christ lui-même, elle est habilitée à opérer une hiérarchie entre les textes bibliques. » (p. 22).

Mais, l’auteur rappelle également que la théologie n’est rien sans l’Eglise et sans le Saint-Esprit.

« Quiconque conteste la réalité du Saint-Esprit peut donc aussi contester la spécificité de l’objet propre du théologien. » (p.37).

Il établit le caractère critique, au sens plein du terme, de la théologie, apte à se pencher, non seulement sur les textes bibliques, amis aussi sur la prédication et l’enseignement de l’Eglise. On trouve également une réflexion sur le caractère scientifique de la théologie.

Dans la seconde partie de cette introduction générale, l’auteur discute de l’importance de la théologie dans le protestantisme et dégage les grandes priorités du théologien, à savoir dégager l’ « unité intentionnelle » de la Bible, développer la christologie qui est ce centre et élargir la Parole au-delà des seules Ecritures. Sa mission est un ministère de docteur au service de l’Eglise. Il analyse ensuite els problèmes particuliers liés à l’Ancien Testament, puis le Nouveau Testament ? A cette occasion le elcteur trouvera une belle discussion de l’œuvre et l’influence de Bultmann. Lire ces quelques pages aujourd’hui est très utile, car on mesure à quel point il faut se garder des modes, même en théologie. Ce que fait Roger Mehl d’ailleurs. Ce premier chapitre est vraiment remarquable et mérite la recherche et l’achat de ce livre.

Les chapitres suivants sont des présentations des grandes spécialités de la théologie, au premier rang desquelles on trouve la dogmatique, ou étude des doctrines. Là aussi, il faut savoir gré à l’auteur d’une grande clarté, et je conseille à toute personne qui se demande ce qu’est la dogmatique et à quoi elle peut servir de lire les pages 61 à 78. L’essentiel est dit, pour pouvoir comprendre l’intérêt de cette sous-discipline et vouloir aller plus loin. De même fait-il avec l’éthique, particulièrement importante dans le protestantisme.

Une présentation de ce qui se nomme « Théologie pratique » est faite au chapitre VI, ce qui peut aussi éclairer le lecteur curieux. En effet, cet intitulé est assez récent dans le vocabulaire des facultés de théologie. Cette étiquette rassemble tous els problèmes qui peuvent être rencontrés dans la vie de l’Eglise ; elle s’adresse en priorité aux futurs pasteurs et diacres, comme discipline professionnelle. Mais son intérêt va bien au-delà cet aspect formateur : la théologie pratique est en effet le lieu où les questions éthiques et dogmatiques se débattent en termes concrets, ce qui touche tous les membres d’églises.  C’est le lieu des questionnements et de l’ouverture des chantiers d’actualisation permanente de la formulation des doctrines de l’Eglise.

Les rapports complexes et tendus, parfois, entre théologie et philosophie, font l’objet d’un chapitre fort utile. Entre ceux qui nient tout rôle à la philosophie dans l’Eglise (comme Karl Barth) et ceux qui auraient tendance à tirer toute théologie vers la philosophie (comme Paul Tillich), le débat est ouvert et n’est pas une simple querelle d’intellectuels. Il s’agit bel et bien d’un enjeu de position dans le monde. L’auteur présente bien ces enjeux.

On aura compris qu’il s’agit d’un livre utile et important. Prenez le temps de le chercher chez les bouquinistes[1] ou en bibliothèque, car il s’agit d’un manuel fort utile auquel on sera appelé à revenir régulièrement. Il est l’œuvre d’un grand pédagogue et d’un chrétien qui a beaucoup réfléchi sur ces sujets. Je déplore que cette référence ne soit pas mieux promue auprès des étudiants débutant la théologie. Il me semble que c’est là une lecture obligatoire. Or, durant mes études, à Strasbourg, personne n’a insisté pour me faire découvrir ce livre. Je le regrette.

Je voudrais terminer en citant un paragraphe de la conclusion, qui me semble parfaitement résumer la clarté de ce livre.

« Volontiers, nous caractériserons donc la pensée protestante par cette notion de rupture, par le  refus des conjonctions qui semblent parfois caractériser la pensée catholique : non pas le Christ et la Vierge, mais le Christ seul ; non pas la grâce et la liberté, mais la grâce seule créatrice de la liberté, non pas la foi et les œuvres, mais la foi seule d’où naissent les œuvres, non pas l’Ecriture et la Tradition, mais l’Ecriture seule en tant que témoignage unique rendu à l’œuvre de Dieu, non pas l’Eglise et le Royaume, dans une sorte de continuité temporelle, mais le Royaume seul objet de l’attente de l’Eglise, non pas la foi et la raison, mais la foi seule capable de renouveler l’intelligence » (P. 121).

Jean-Michel Dauriac – Avril 2026.


[1] Au moment où je rédige ce texte, le livre se trouve très facilement sur le Net, à partir de 2,8 €.

Published in les critiques les livres: essais religion et spiritualité

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