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Vingt ans de grogne et de gloire avec l’Empereur – Souvenirs de J-R Coignet, soldat et officier de Napoléon Ier

Editions de Saint-Clair, Paris, 1965.

Encore une rencontre fortuite. Foire aux livres dans mon village de Creuse au milieu d’un bazar très hétéroclite, des petits livres bien reliés à un prix dérisoire : deux volumes pour un euro ! C’est une collection de témoignages historiques parue dans les années 1960, une de ces collections vendues par correspondance comme il s’en faisaient beaucoup à cette époque et que l’on retrouve maintenant en quantité, en très bon état, débarrassé par des héritiers pressés de faire le vide et peu curieux de ce que lisaient leurs parents. Au départ, je en sais pas pourquoi j’ai choisi ce titre, car je en suis pas un admirateur inconditionnel de Napoléon, loin de là. Mais c’est la nature de l’auteur qui m’a attiré : un simple soldat des années 1790, devenu capitaine sur les champs de bataille et chevalier de la Légion d’honneur. Un homme parti analphabète au service et qui a appris à lire avec ses camarades, quand il est promu sous-officier, car il fallait savoir lire. Un homme qui a attendu d’avoir 72 ans, en 1850-51, pour rédiger ses souvenirs. Vraiment pas banal.

Bien entendu, le lecteur ne cherchera pas la qualité littéraire dans ce texte : c’est un récit très personnel, mais écrit par un homme simple qui ignore même ce qu’est la littérature. La langue est correcte, sans fioriture. Elle est suffisamment convaincante pour qu’on puisse avoir envie d’aller au bout de ce livre. L’homme ne raconte que ce qu’il a vu et vécu. Mais il eu le privilège de vivre toute la geste bonapartiste, sauf la campagne d’Egypte. Il est appelé lors des campagnes d’Italie et mis à la retraite, en demi-solde après Waterloo et l’exil de Napoléon à Saint Hélène.

Je ne raconterai pas par le menu le contenu de ce récit très dense, surtout pour les descriptions de bataille, vu du point de vue du soldat de base. C’est fort intéressant pour l’historien, car nous avons là la perception et le souvenir du vécu au ras du sol, dans les empoignades au corps à corps, les charges au sabre, les baïonnettes et la mort les yeux dans les yeux. Même en étant profondément pacifiste, on ne peut rester indifférent au courage de ces hommes qui, certes, servaient une cause discutable, mais y mettaient tout leur être. Les chiffres des victimes que donne Coignet est vraiment impressionnant : là, ce sont trente mille mort, ici dix-huit mille ; seulement dans les rangs français. On peut dire que Bonaparte-Napoléon fut bien el fossoyeur d’une génération !

Pourtant noter auteur n’émet jamais la moindre critique envers l’Empereur, même au moment de cette horrible campagne de Russie. Il ne rapporte d’ailleurs aucun propos négatif sur les défaites. On peut évidemment penser qu’il s’est autocensuré, voulant donner un témoignage positif sur Napoléon. Car il est manifeste que cet écrit tardif relève de l’exercice d’admiration absolue. Jusqu’au soir de sa vie, le capitaine Coignet est resté bonapartiste au plus profond de lui-même. Les critiques envers son maître n’ont donc pas leur place ici.

On retiendra particulièrement le portrait qu’il dresse, par touches éparses dans tout le livre, de l’Empereur. Ce qui le fascine, c’est le chef et le stratège. Plusieurs fois, il décrit le regard surplombant du chef et la rapidité des décisions prises : c’est là que Coignet intervenait car il était le messager personnel de l’Empereur pour les généraux et maréchaux sur le champ de bataille. Il a donc approché et observé le grand homme de sa vie. Il le montre souvent dormant sur le champ de bataille au milieu de sa garde, enroulé dans une peau d’ours. Il dépeint aussi son engagement total, son manque de sommeil, son épuisement jusqu’à l’extrême pour garder le contrôle des opérations. Napoléon assumait totalement la direction des opérations, il est l’auteur de toutes ces victoires éblouissantes et aussi de ces défaites postérieures à la désastreuse campagne russe. Son génie ne pouvait plus triompher, seul contre toute l’Europe coalisée contre lui. Mais il s’est battu jusqu’à la fin. Pas de doute pou Coignet : Napoléon a perdu non par erreur militaire, mais écrasé sous le nombre et, sans doute aussi, en raison de la lassitude même de ses généraux et de certains soldats, usés par plus de dix ans de guerres, certes victorieuses, mais épuisantes (il décrit les marches forcées hallucinantes). Waterloo n’est pas une faute du génie, mais la logique du nombre et de l’usure.

Que dire pour finir ce court essai ? Coignet a tué, il le raconte avec une certaine fierté, notamment lors d’affrontements à cheval. Est-il un assassin, un horrible meurtrier ? Dans l’absolu, oui, bien sûr. Mais, en le lisant, il est clair que sa responsabilité est à diminuer. Il était dans un contexte professionnel, où la mort de l’ennemi est un fait normal des guerres. Il l’a fait dans des combats en règle, selon une éthique militaire. Jamais il ne rapporte de massacres de civils. Il évoque par contre les pillages, pour nourrir les troupes, tant l’alimentation des troupes était aléatoire, en fonction des aléas des combats. A plusieurs reprises, il insiste sur le bon accueil des locaux qui nourrissent els troupes, par opposition à la haine des Prussiens ou Autrichiens. Les premiers voyaient sans doute en Napoléon un libérateur porteur des valeurs de la Révolution française (ce qui n’est pas complètement faux), les autres un despote ennemi. Coignet n’est pas naïf, il sait cela et il le dit sobrement. Mais il est clair que pour lui, l’épopée impériale fut la grande aventure de sa vie.

J’ai bien aimé lire ce livre inattendu, que je ne serai jamais allé acheter en librairie (il est de toute façon indisponible). Il porte une certaine fraîcheur, car il est exempt de tous les « trucs littéraires » des auteurs cultivés. Ce vieux soldat m’a ému dans son admiration jamais reniée. La fidélité est une belle vertu qui est assez démonétisée pour qu’on l’apprécie à sa juste valeur.

PS : Ce livre est disponible en quantité sur internet à partir de 0,90€ !

Jean-Michel Dauriac – Beychac – 3 février 2026

Published in les critiques les livres: divers

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