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Série Les écrivains oubliés du XXe siècle : Le centaure de Dieu – Jean de La Varende –

Éditions Rencontre, Lausanne (première édition 1938, Grasset)

Je débute avec ce court essai une nouvelle série de textes qui mettront en avant des écrivains (romanciers ou essayistes) qui ont connu le succès de leur vivant, puis sont rapidement tombés dans l’oubli, dont ils ne sont jamais ressortis. Cette « résurrection » momentanée sous ma plume se fera toujours à partir d’un seul ouvrage et ne visera pas à donner une vision complète de ces auteurs et de leur œuvre. C’est un coup de projecteur isolé, comme une poursuite sur une scène de music-hall, mon idée étant de simplement donner envie de revenir vers ces auteurs et ces livres qui ont souvent ravi nos grands-parents et leurs contemporains. Je n’obéis pas à un plan préétabli, mais aux joies d’un certain hasard.

Le premier auteur, illustration parfaite de « hasard certain » évoqué ci-dessus est Jean de La Varende. Tout simplement parce que, passant il y a quelques semaines près d’un dépôt de livres gratuit à disposition des lecteurs, j’ai trouvé une petite collection d’ouvrages édités par les Éditions Rencontre, dont je suis un grand admirateur historique (j’y reviendrai en détail une autre fois). Dans ce lot, entre autres auteurs se trouvait le livre dont je vais vous entretenir.

Le nom de La Varende m’est familier depuis ma jeunesse, pour la simple raison qu’à cette époque une de mes lectures préférées et récurrentes était les catalogues du Livre de Poche, qui m’ont permis de me familiariser avec les auteurs et leur œuvre. Dans la fin des années 1950 et les années 1960, ces écrivains « inconnus » aujourd’hui faisaient les belles heures du Livre de Poche qui éditait un grand nombre de leurs livres, qui avaient connu de beaux succès en édition princeps. Pierre Benoît, Hervé Bazin, Anatole France, Jules Romains ou André Maurois étaient des auteurs-phares de cette collection. La Varende faisait partie de ces auteurs tête de liste. Si son nom m’était connu, je n’ai jamais éprouvé l’envie ou eu l’occasion de le lire. C’est ainsi : dans la vie de tout grand lecteur se trouvent nombre de rendez-vous manqués. Il aura donc fallu que j’atteigne un âge chenu pour découvrir la prose de La Varende.

Une évidence : on ne vend pas autant de livres durant tant d’années sans savoir écrire. Cet auteur a un style bien maîtrisé. Une écriture classique, qui ne cherche pas l’innovation, mais se met entièrement au service de l’histoire qu’elle raconte. Car La Varende est de cette famille de romanciers qui racontent des histoires. Il me semble qu’il est vain et absurde d’opposer un « nouveau roman » qui serait porteur de qualités de réflexion et d’invention à un roman classique – donc de fait dévalorisé – au simple fait qu’il s’inscrit dans la tradition du récit. Comme si les génies romanesques du monde (Hugo, Tolstoï, Cervantès, Dostoïveski, Stendhal etc.) n’avaient pas exprimé de pensées personnelles dans leurs écrits ! Ceci est aussi stupide que la prétention de ladite « Nouvelle Vague » (avec ses variantes nationales diverses) à inventer le cinéma et son langage en face d’un « cinéma à la papa » de tâcherons sans idées. Près de soixante-dix ans après, dans les deux cas cités, nous pouvons juger les résultats et faire les bilans : qui lit encore les auteurs de « nouveaux romans », malgré une pression critique encore forte ? Qui peut regarder sans sourire avec commisération les films de Godard et de sa suite ? Il suffit de considérer les chiffres de vente des romans contemporains et les entrées de cinéma pour voir que le public va d’abord vers ce qui lui raconte une histoire. Et que c’est en racontant une histoire qu’un bon auteur peut « faire passer » des messages, incarner des idées en des personnages, parler parfois par leurs bouches (c’est le rôle des fameux « doubles » romanesques ou filmiques). Et c’est ici que nous retrouvons Jean de La Varende.

Ce que je vais dire ne concerne que le livre dont je parle ici, mais je crois pouvoir poser l’hypothèse que mon analyse pourrait être étendue à l’ensemble de son œuvre littéraire.

Le centaure de Dieu est d’abord le destin d’un homme, Gaston de La Bare. D’un homme dont la vie ne peut être séparée de celle de sa famille et de son milieu. Gaston ne crée pas sa vie, il en hérite, assez douloureusement d’ailleurs.  Ce livre est aussi une radiographie de la noblesse provinciale normande au milieu du XIXe siècle. L’auteur n’a jamais caché ses opinions monarchistes et son attachement aux valeurs aristocratiques. Ceci irrigue absolument tout ce livre. Cette lecture sera donc insupportable aux dévots de l’arasement républicain et de la créolisation de notre société : il décrit tout ce qu’ils exècrent. Je me dois que préciser, à toutes fins utiles, que je ne suis pas un nostalgique de la monarchie, mais un authentique républicain, dans le sens le plus noble de ce terme (origine romaine incluse). Mais je suis capable de m’intéresser à ce qui m’est étranger, à titre culturel et humanitaire : écouter et savoir, ce n’est pas approuver, il faut le rappeler encore et encore, mais c’est donner sa place à l’autre, avec ses idées et sa parole.

Les Hordon de La Bare sont une vieille famille qui remonte à l’époque des Croisades et même un peu avant. Ici tout est lié à cette dynastie : un homme hérite du nom et de la responsabilité d’incarner, un moment durant, cette famille, puis de passer le relais à ses propres enfants mâles. Voici résumé le cœur métaphysique et historique de ce livre. Ce n’est pas sans rappeler un autre roman que j’ai chroniqué, La tradition Fontquernie, de Gilbert Cesbron, auquel je renvoie aussi le lecteur. Le drame qui nous est narré a plusieurs entrées : il y a d’abord les deux frères, Gaston et Manfred, l’aîné. Puis les rapports des parents à leurs enfants ; les rapports de la mère et du père.  Je ne décrirai pas le détail de cette étude, je dirai simplement qu’elle est bien menée, entrecroisant intelligemment les fils narratifs. On s’attache ainsi à chacun, en dépit de ses faiblesses ou défauts. Nous comprenons bien, au  fur et à mesure que le destin avance que ces nobles ont usé et abusé des femmes et semé des bâtards dans tout le pays, que la fidélité n’était pas leur souci et leur qualité première, qu’ils ont accompli des actes sordides au nom du devoir aristocratique et de la fidélité au roi. Et l’éducation que reçoivent les deux enfants les prépare à s’inscrire dans cette continuité. Sauf, évidemment, que les temps ont changé, que le roi a été chassé de France et que c’est un Bonaparte qui est empereur, que la guerre de 1870 amène la Prusse à envahir la France et qu’il faut faire des choix. Le monde n’est pas immobile, comme le voudrait le Marquis de La Bare.

Dans le plan dynastique du Marquis un grain de sable est venu se glisser : la foi de Gaston. Cet enfant a pris de sa mère une hypersensibilité religieuse et un amour, que son père trouve excessif, des choses de la religion. L’auteur, autour de ce thème mène une réflexion sur la place de la religion dans le monde aristocratique qu’il dépeint et le lecteur sent bien qu’il parle de lui. La religion chrétienne est une partie constitutive de la vie aristocratique ; en cela monsieur de La Bare est bien héritier de la tradition. Il pratique sa religion avec sérieux, aide ses paysans qui veulent devenir prêtres en finançant leurs études, il fait des dons à l’Église et compte des prélats dans sa famille. Mais, au fond du fond, tout ce qui est transcendantal lui échappe. À l’inverse de sa femme, très pieuse, et plus portée à la dévotion spirituelle.  Manfred adoptera le comportement de son père, Gaston celui de sa mère. Pas par simple mimétisme, bien sûr, mais surtout par disposition de caractère et de cœur. Gaston est profondément religieux, c’est le centre de sa vie.

Mais Gaston a aussi un don absolument remarquable, qui fait l’admiration de tous, pour les chevaux. Tout enfant, il apprend à monter à cru, avec une assise exceptionnelle. De plus, il « sent » le cheval, il sait instinctivement les approcher, les calmer, leur parler et même, très vite, dans son adolescence, comment les soigner. Il est à moitié cheval. L’auteur nous livre des pages magnifiques sur ces rapports avec les chevaux et sur les chevauchées de Gaston. Il fait preuve dans ces pages-là d’une véritable poésie de la nature.

De ces deux qualités si étroitement liées en lui est né le surnom que l’auteur donne à Gaston : le centaure de Dieu. Mi-cheval, mi-homme de Dieu. Et le titre tient toutes ses promesses.

Gaston , au terme de péripéties familiales et spirituelles, choisit de devenir prêtre, au grand dam de son père, et même de sa mère. Ils lui voyaient un autre destin, d’autant plus qu’il  avait hérité d’un cousin un haras magnifique et réputé où il pouvait faire la preuve de ses talents équins. Le drame se noue lorsque son aîné, Manfred est tué à la guerre. Il ne reste que lui pour « relever » le nom des La Bare. Or, s’il est prêtre, il n’y aura pas de descendance. Une scène mémorable décrit l’entrevue entre le père et le fils, après l’annonce de la mort du frère, où le père lui demande de renoncer à la prêtrise (il n’a pas encore prononcé ses vœux) pour assurer la survie du nom. Après une longue, belle et dure confrontation, il persiste et renvoie son père. C’est la fin de la lignée millénaire des La Bare. Gaston deviendra prêtre missionnaire et mourra en Afrique.

Tout ceci ne donne qu’une idée incomplète du roman, le but étant de vous inciter à le lire. Bien que n’étant plus édité (comme beaucoup de textes que je commente), ce livre se trouve assez facilement chez les bouquinistes internet à un prix abordable. Sa quête fait partie du plaisir de le lire.

Au-delà de l’histoire qu’il raconte fort bien, l’auteur nous invite à la réflexion sur plusieurs thèmes. La religion catholique est un de ces sujets. Il est manifeste qu’elle est importante pour l’écrivain. Sans doute de la même manière que pour Amélien, le Marquis de la Bare. Un héritage autant qu’un devoir. Héritage des pères qui avaient combattu pour la Croix en Palestine et partout où il le fallait, souvent à l’appel du Roi. On était déterminé par cet héritage, il fallait absolument l’assumer. Mais quelle était cette religion ? Une sorte de complément de la noblesse du sang. Dieu et le Roi ! Il ne semblait pas nécessaire à Amélien d’aller plus loin que ce qui devait être fait selon la tradition. C’est pourquoi il comprenait mal la foi de Gaston, absolue, dévorante, exigeante et première. À travers le père et le fils, c’est l’opposition d’une religion formelle et d’une foi personnelle qui est décrite. Pour le père, on doit sacrifier cette foi à l’impératif de la race à préserver. Pour le fils, on ne peut qu’obéir à Dieu, quelle que soit la conséquence terrestre. Et Gaston ira ainsi au bout de son destin, avec lui mourant sa lignée.

L’autre grand thème du livre est celui du don naturel et de sa place dans la vie. Gaston a reçu ce privilège énorme de tout comprendre des chevaux, ce qui, en Normandie et dans sa caste, est un cadeau magnifique. Et Gaston sait tout cela et en jouit, certes sobrement, mais pleinement. Quand il est à cheval, il est transfiguré. Il devient en effet un centaure, et l’image est fort belle. Tel l’albatros de Baudelaire, il vole magnifiquement sur son cheval, mais redevenu piéton il est gauche, emprunté et un peu inadapté au monde. Il apprend à profiter de ce don extraordinaire, qui lui ouvre la perspective d’une vie épanouie à la tête du haras. Mais voici que ce don et tout ce qu’il implique percutent frontalement  sa foi. Car, confusément, il le sent, il le sait, il sera alors un La Bare comme les autres, et il craint par-dessus tout de reproduire les débordements sexuels de sa race. Parmi les plus belles pages du livre sont celles qui traitent de cet éveil de la sensualité et du combat qu’elle entraîne en Gaston. Pour se sauver, il renoncera donc à son don et acceptera même, par obéissance à son évêque, de ne plus monter à cheval. Tout cela est dit sans donner de leçons, sans pontifier, au travers du récit. C’est le propre des grands romanciers de savoir faire ainsi.

Il se rencontre également ce que j’appellerais des thèmes secondaires. Par exemple celui de la guerre et de l’engagement. Gaston ne peut rester dans sa neutralité ecclésiastique ; il va se livrer à un acte courageux de résistance, qui le fait basculer dans le camp des soldats  en lutte contre les Prussiens. Réaction tout à fait inattendue, qui surprend totalement le lecteur et précipite un moment le livre dans le roman d’aventures. Ou le thème de l’enfance, abordé à plusieurs reprises, par petites touches impressionnistes. Gaston est un éternel enfant qui a grandi dans un corps qu’il habite maladroitement, sauf à cheval. Il aime les enfants et sait communiquer avec eux, sans doute mieux qu’avec les adultes. Citons pour finir le thème de la sensualité, de la chair et de l’amour. Voilà un domaine qui fait très peur à Gaston, car il se sait vulnérable sur ce terrain. Alors, il faut pratiquer de la manière la plus brutale possible : la rupture. Gaston partira missionnaire en Afrique et ne reverra plus les siens.

Jean de La Varende en 1947

J’espère avoir montré la richesse de ce livre. Mais il est d’abord une très belle histoire qui trouve sa beauté dans l’authenticité de ce qui est raconté. On comprend assez vite que l’auteur met beaucoup de lui et de ses idées dans ces personnages. Et la fin de cette lignée aristocratique, très caractéristique des hobereaux normands, annonce clairement la fin de l’aristocratie. En effet, elle n’a pas survécu, en tant que groupe social majeur, au XIXe siècle. Elle ne subsiste aujourd’hui que comme reliquat et sujet de reportage de la presse à sensation. Son temps historique est révolu. Et pourtant, nous murmure Jean de La Varende en 1938, un peu de l’ordre moral du monde venait de cette caste, quand elle jouait vraiment son rôle. On peut ne pas être d’accord et ne pas regretter les « aristos ». Mais furent-ils plus nocifs que les grands nababs de la Tech actuelle ou les maîtres de forges des XIX-XXe siècles ? Par la durée de leur règne sans nul doute, mais pas nécessairement par les valeurs qu’ils représentaient. C’est d’ailleurs la même question qu’il faut se poser sur la monarchie. Bref, ce roman stimule beaucoup notre réflexion. Preuve s’il en est qu’il est réussi.

Alors, faut-il ressusciter des morts littéraires Jean de La Varende ? Peut-être. En tout cas, il mériterait que les lecteurs puissent le lire encore. Pour cela, il faudrait qu’il soit édité et que la presse littéraire en parle, ce qui semble assez improbable.

Jean-Michel Dauriac – Beychac – janvier 2026.

Published in les critiques les livres: littérature

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