Livre de poche -1956
On a pu dire que les romans de François Mauriac étaient assez démoralisants. Que devrait-on dire alors de ce recueil de quatre textes de Julien Green[1] ? En effet, le point commun le plus manifeste de ces quatre histoires est la mort. Chaque récit se termine ou comprend un mort. Et le climat de chaque récit est empreint d’un même climat mortifère. Nous y trouvons également le débat sur le bien et le mal et l’influence de la religion.
Quatre textes composent de récit, quatre textes que l’on peut qualifier de « textes de jeunesse » pour notre auteur, écrits entre 1924 et 1927. Cela semble constituer les tous débuts de son oeuvre romanesque. On peut scinder en deux groupes ce quatuor : deux textes longs (Le voyageur sur la terre et Les clefs de la mort, qui approchent les 100 pages chacun) et deux courts récits (Christine et Léviathan[2], à peine 20 pages chacun). Tous racontent des destins individuels tragiques. On ne peut pas dire que la lecture de ces quatre récits soit désopilante, mais on tient à aller au bout, car ils sont bien tournés sur le plan de l’ordonnancement romanesque. Plutôt que de tenter d’en donner un résumé critique, je préfère choisir une approche globale que les points communs justifient amplement.
J’ai déjà signalé deux points communs à ces histoires : la mort et le caractère individuel des faits. La mort intervient de diverses manières : elle ouvre l’histoire du Voyageur sur la terre et clôt celle de Léviathan. Elle frappe collatéralement le protagoniste dans Christine et Les clefs de la mort. Dans tous les cas ce ne sont pas des êtres au bout de leur vie : trois sont des enfants ou un tout jeune homme, le dernier un homme d’une cinquantaine d’années. Maladie pour les deux filles jeunes, suicide pour le tout jeune homme. Le dernier décès reste inexpliqué. Ces morts sont plutôt inattendues et violentes pour le lecteur. Elles semblent relever de l’absurde de la vie.
Les destins individuels sont la marque de ces récits. Ainsi Le voyageur sur la terre se présente, selon un procédé éprouvé, mais plus très neuf, comme le journal retrouvé du jeune suicidé. Tout y est donc écrit à la première personne, sauf quelques lettres imaginaires ajoutées à la fin pour épaissir l’histoire. Les personnages secondaires de ce court roman sont assez falots, à l’exception d’un seul qui s’avèrera décisif pour la compréhension du sens de l’histoire. Les Clefs de la mort reprennent également la technique du journal. Avec le même centrage sur le narrateur. Mais dans ce texte, certains personnages secondaires sont plus étoffés, en lien avec le contenu même du récit. Christine est aussi écrite à la première personne du singulier. Seul Léviathan a une structure classique de narration. C’est donc surtout la subjectivité qui est mise en avant. Nous ne connaîtrons de ces personnages que ce qu’ils voudront ou pourront nous dire.
Nous en arrivons alors à un troisième point commun à tous ces récits. Les personnages centraux sont très seuls et souffrent d’un certain mal de vivre. L’absence des parents ou d’un parent est manifeste. Ces garçons, car ce sont tous des mâles, sont visiblement mal dans leur peau et manquent de personnes de confiance. Leur vie est une solitude au milieu des leurs. Ils se débattent avec leurs perceptions et sensations et n’ont personne avec qui en parler. C’est là l’origine de leur malheur. Car ils sont réellement malheureux ; pas d’un malheur objectif, matériel ou moral, mais de leur simple manière d’être au monde. Malaise existentiel, pourrions-nous dire. La mort est souvent la seule issue qui semble exister pour ces êtres-là. Ils sont en quelque sorte prédestinés à une fin tragique.
La maladie constitue le dernier point commun sur lequel je veux revenir. Deux des protagonistes souffrent visiblement de dédoublement de la personnalité ou schizophrénie. Cela mènera l’un des deux au suicide et l’autre au projet de meurtre. Les deux filles, jeunes, contracteront une maladie qui les emportera. Le dernier meurt sans raison apparente, mais de manière subite et anormale. La vie, au sens de l’anima latine, n’est pas positive et vigoureuse chez les personnages de Green. Ces vies sont viciées dès l’origine, fragilisées sans possibilité pour les victimes de s’en sortir. C’est un peu la tragédie grecque revisitée.
On pourrait évidemment croire en lisant ce qui précède que cette lecture est à la fois triste et ennuyeuse et qu’il n’y a aucune raison de se l’infliger. Ce serait une grave erreur. En effet, nous avons affaire à une œuvre littéraire au plein sens du terme -bien que je sois persuadé que l’auteur a mis beaucoup de lui dans ses personnages – et de belle qualité. L’écriture est fluide et très classique dans sa forme, elle pourrait passer pour insipide, mais ce n’est pas le cas. Elle refuse les effets pour se concentrer sur les caractères et faits. La meilleure preuve de sa qualité est qu’on ne veut plus lâcher le livre une fois qu’on l’a commencé. Le second atout est d’ordre psychologique : les ressorts de l’âme humaine sont dépeints avec beaucoup de finesse, sans emphase ni pédantisme freudien.
Julien Green (1900-1998)
Il vaut donc la peine de lire ce livre et ses quatre histoires. Bon, le problème est habituel avec mes chroniques : indisponible en version actuelle, comme beaucoup de l’œuvre de Green. Enfin, pas tout à fait ! Ces quatre histoires sont réunies dans le premier volume des œuvres complètes de Julien Green parues chez Gallimard dans la collection La Pléiade. Sinon, comme d‘habitude, en furetant sur les sites de bouquinistes ou les librairies d’occasion, il ne vous en coûtera que quelques euros (j’ai payé le mien un euro !).
Julien Green a été une vedette littéraire jusqu’à sa mort en 1998. Mais il a été très vite oublié et personne, à part les universitaires et quelques passionnés, ne le lit plus. Il rejoint ainsi de grands noms comme Anatole France ou Jules Romains dans les brumes de l’oubli. La postérité est bien ingrate, surtout quand elle n’est pas aidée par l’école.
Jean-Michel Dauriac – Les Bordes – 1er janvier 2026.
[1] Le rapprochement Mauriac-Green m’est venu spontanément, à la lecture de recueil. Il est évident pour tout lecteur un peu attentif. En vérifiant certaines données sur la vie de Julien Green, je me suis aperçu qu’il avait été élu au fauteuil de François Mauriac à l’Académie Française. Par ailleurs la question de l’homosexualité a été évoquée pour les deux écrivains, avec des résultats différents il est vrai, Mauriac étant supposé avoir été un homosexuel refoulé (on l’a dit de très nombreux auteurs à tort !) alors que Green a lui-même prouvé la chose par ses écrits diaristiques. Pour ma part je souhaite ici m’en tenir au strict plan de la littérature.
[2] Il reprendra ce titre de Léviathan pour un roman publié un peu plus tard. L’histoire n’est pas du tout la même.


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