Dans les époques troublées et médiocres, les grands hommes nous manquent. C’est bien ce que nous vivons en ce moment, où, à l’horizon de l’élection présidentielle 2027, n’importe quel petit politicien de second plan tente sa chance. Le choix sera entre plus ou moins médiocre, et sans illusions. Raison de plus pour se retourner sur notre histoire républicaine et revenir, encore une fois, au Général de Gaulle.
Ce beau livre des éditions Larousse est une belle occasion de rencontrer le Général et de revisiter son parcours et sa vie. On a tant écrit sur cet homme que la bibliographie complète occuperait sans doute un volume. Bien sûr, tout ne se vaut pas et seuls quelques grands l ivres surnagent sur cet océan de papier imprimé. Celui-ci peut prendre place dans les bonnes références. Son auteur a écrit 13 livres sur le général. On en trouve la liste dans l’article qui lui est consacré dans Wikipédia.
Jean-Paul Ollivier, vous le connaissez sans doute pour une toute autre raison, qui l’a rendu nationalement célèbre, sous le pseudonyme de « Paulo la science ». Il fut un commentateur sportif, puis culturel du Tour de France pendant plus de trente ans ! Ceux qui ont suivi cette course depuis longtemps n’ont pas pu oublier son érudition et son humour. Mais peu savent, et j’en faisais partie, qu’il est aussi un passionné de Charles de Gaulle et qu’il a beaucoup travaillé sur lui. Ce livre est comme la synthèse de tous ses autres livres.
Le Général a lui-même beaucoup écrit (six tomes de Mémoires), on a énormément écrit sur lui : les sources sont extrêmement nombreuses, peut-être même excessivement nombreuses. On saura gré à notre auteur d’avoir réussi à produire une vie complète en 300 pages, illustrations comprises. Bien sûr, les universitaires feront la moue : ils trouveront bien des lacunes, des épisodes qu’ils jugent eux « fondamentaux ». Je crois que ce livre n’est pas écrit pour eux, mais pour les Français curieux de connaître cet homme prestigieux que le temps éloigne de nous inexorablement. J’ai pris beaucoup de plaisir à le lire ; je connaissais pas mal de choses sur le personnage et ses actions, ayant eu des années à l’enseigner au lycée. Je dois dire que je n’ai pas décelé, à mon petit niveau, d’erreur manifeste.
La grande force de ce livre est d’associer à un texte clair et très documenté de nombreuses illustrations. On trouve de nombreuses photos de la famille de Gaulle, mais aussi des paysages liés à leur vie ; des pages de presse montrent les grands moments publics de la vie politique du Général. Certains points particuliers sont traités dans des encadrés hors textes. Tout est fait pour que ce soit varié. Et c’est réussi. On saisit bien les grands étapes de la vie du Général, ses drames personnels, ses choix politiques douloureux. On mesure aussi cette forme d’intransigeance et de maintien social qui ne doit rien laisser paraître (ce que le film récent La bataille de Gaulle montre fort bien visuellement). On peut légitimement s’interroger sur la possibilité pour un tel homme d’avoir de vrais amis. Il semble que ce fut rare. On retire du livre son attachement à Jean Moulin et au Maréchal Leclerc qui, à eux deux, cumulaient les valeurs qui constituaient l’éthique gaullienne. On devine aussi que cet homme possédait une grande culture classique, à l’instar de la tradition aristocratique des officiers. Tout cela dessine un portrait contrasté, à la fois extrêmement attachant et un peu réfrigérant. On a du mal à imaginer de Gaulle faisant l’amour avec Yvonne, et pourtant les enfants sont là pour l’attester. C’était un temps où l’amour ne se confondait pas avec les étreintes et la pornographie.
Un tel homme pourrait-il exister aujourd’hui ? Il nous semble aussi lointain que les chevaliers du Moyen Âge, avec une morale chrétienne traditionnelle et un amour démesuré de la Patrie autant qu’un sens du devoir incoercible. Je ne crois pas que ces valeurs aient totalement disparu, mais elles subsistent chez des hominidés en nombre très réduit et ne sont guère populaires. Il suffit de comparer Macron et de Gaulle pour saisir tout ce que je veux dire ici. Faut-il souhaiter des temps de crises aussi graves que ceux où a émergé Charles de Gaulle ? Sans les souhaiter, on ne peut que les craindre et les voir venir, si on est un peu lucide sur notre monde. De Gaulle ne fut pas parfait, loin de là, il devait même être assez invivable au quotidien, mais il a porté haut la fidélité à ses croyances et haut le drapeau français. Qu’aurait-il pensé de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris, en 2024 ? À l’issue de la lecture de ce livre, je vous laisse essayer de répondre à cette question.
Ne ratez pas cette belle lecture. Merci à « Paulo la science », encore une fois !
Ne serait-ce qu’en lisant le sous-titre, vous aurez sans doute deviné que ce gros livre ( 390 pages grand format) est l’œuvre d’un universitaire, il n’y a qu’eux pour pondre de tels titres, à la fois très précis et très repoussants pour le grand public (confer la grande solitude des thèses sur leurs rayons de bibliothèque où personne ne vient les chercher par plaisir). Je ne résiste pas au plaisir de vous renvoyer à sa fiche professionnelle sur le site de l’UNISTRA (https://ea1337.unistra.fr/celar/enseignants-chercheurs-du-celar/pierre-hartmann/) ; la quatrième de couverture nous indique qu’il est aujourd’hui à la retraite, avec le titre de professeur émérite. En parcourant cette fiche, nous découvrons que notre auteur est agrégé de lettres et docteur en lettres de la Sorbonne, donc le parcours élitaire classique qui mène à la retraite de l’éméritat. Sa bibliographie montre que nous avons affaire à un chercheur qui a produit nombre d’ouvrages sur sa période de prédilection, le XVIIIe siècle. Les titres sont explicites, ce sont des études savantes sur des sujets stylistiques sérieux. Bref, un bon universitaire. Mais, dans cette bibliographie, pas une tête qui dépasse : tout est conforme au registre assigné du spécialiste. Aussi peut-on être surpris quand on lit le livre dont je vais maintenant vous entretenir. Il manifeste ce que je pourrais appeler sans vulgarité le « syndrome de la cocotte-minute », laquelle est faite pour supporter une certaine pression interne, mais doit ouvrir la petite purge dès que celle-ci est atteinte, au risque sinon d’une explosion fatale. Cette pression est tout entière contenue dans la fiche de Pierre Hartmann : c’est celle de la conformité universitaire et de l’autocensure de ce milieu. Pour l’avoir longuement fréquenté durant mes deux longs cycles d’études, je sais à quel point il déteste toute forme et tout contenu qui ose d’écarter du modèle canonique ; c’est ainsi que l’Université se reproduit dans une endogamie parfaite dont les seules querelles portent sur le sexe des anges, loin, très loin du monde réel.
Visiblement, Pierre Hartmann a trouvé dans la retraite un moyen d’ouvrir la soupape de sécurité. Le lecteur le constatera tout au long cette lecture très polémique et critique, engagée et qui ne mâche pas ses mots. Je fais le pari que c’est le fruit d’une accumulation longue et contenue de « coups de gueule » avortés sous la chape de l’hermine universitaire, surtout à Strasbourg (qui fut ma seconde Alma Mater, celle de la maturité) où le conformisme germanique est encore plus net qu’ailleurs. Ce préambule ne vise nullement notre auteur, dont je salue l’œuvre et la franchise (peut-être tardive), mais à souligner à quel point cette magnifique institution séculaire qu’est l’université peut être castratrice pour ses purs produits et, finalement, extrêmement conservatrice, sous des dehors estudiantins très passagers (Mai 68 a été un leurre sublime sur la volonté de changement radical des étudiants, tous devenus de beaux et gros bourgeois défenseurs de l’ordre qu’ils contestaient à coup de pavés, Cohn-Bendit et Geismar en étant les parangons les plus connus). Il n’y a rien à ajouter au chef-d’œuvre de Jacques Brel, Les bourgeois.
Ce livre est effectivement d’abord un travail de philologue et de linguiste, car c’est au travers de ce que subit notre langue que l’auteur montre l’action des idéologies à l’œuvre. En l’occurrence il s’agit ici exclusivement de courants venus de l’Amérique du Nord où ils ont ébranlé profondément la société, mais pu prospérer sous la protection du premier amendement de la Constitution américaine, dont voici la traduction :
« Le Congrès n’adoptera aucune loi relative à l’établissement d’une religion, ou à l’interdiction de son libre exercice ; ou pour limiter la liberté d’expression, ou celle de la presse ; ou le droit des citoyens de se réunir pacifiquement ou d’adresser au Gouvernement des pétitions pour obtenir réparations des torts subis. » (source Wikipédia).
Cet amendement qui fut une des forces de la jeune démocratie américaine s’avère aujourd’hui en être un des plus grands adversaires, car l’éthique qui le sous-tendait a disparu et seule reste la liberté de tout dire – et donc n’importe quoi – sans entrave. C’est ce qui a permis aux idées décoloniales, racialistes, néo-féministes, intégristes écologiques et autres études de genre de gangrener les campus et la pensée américaine. Et comme nous sommes à la remorque de tout ce qui vient d‘outre-Atlantique, par une croyance au progrès infini, notre culture est à son tour parasité par ces modes de pensée, étrangers à la manière d’être intellectuelle française, mais qui accomplissent un travail de sape redoutable avec la complicité active de tout un pan des universitaires. On comprend évidemment que ceux-ci ne sont pas les amis de Pierre Hartmann et qu’il a dû subir ces billevesées dérisoires érigées en connaissances.
Il va donc, dans son livre aborder les divers aspects de ces dérives dont le titre porte trace. Le contenu est très riche et tout à fait argumenté et aurait trouvé sa place légitime dans une recherche universitaire non corsetée. Il aborde les courants agissant en France, que ce soit le néo-féminisme, les études dites de « genre » (aujourd’hui très banalisées) ou de « race », et tout ce qui se retrouve sous l’étiquette américaine de « woke » (littéralement « éveillé). Il serait fastidieux de donner le détail de tous les exemples. Je ne citerai que deux illustrations.
La première concerne une analyse critique des nouveaux termes imposés par la doxa atlantiste et souvent repris sans aucun discernement par les asses médiatiques et politiques. L’indigence de langage de nombreux journalistes et élus est notoire et il en fait un petit florilège conclusif de son travail. Ainsi peut-on mentionner deux mots dont il est abusé, « féminicide » et « islamophobie », deux termes chéris de la gauche française, pas loin d‘être la gauche la plus bête du monde, après avoir été la plus brillante en son temps. Chaque terme est discuté à la fois scientifiquement et sociétalement et le résultat est impitoyable : tous ces termes sont absurdes !
Le second exemple est celui de la dégringolade de la culture française, qui n’est plus un secret pour personne, mais qui est violemment niée par ceux-là même qui la détruisent. Là, il vise juste et fait le choix de commenter le programme d’une des dernières saisons culturelles au Théâtre national de Strasbourg. La brochure de présentation est décortiquée et le résultat est à la fois très probant et très affligeant. La propre directrice de cette institution prestigieuse maltraite la langue dans ses déclarations, en plus de massacrer la haute culture. Il ressort de cette étude que Strasbourg a un Théâtre où l’on ne présente quasiment plus de pièces du répertoire, mais des évènements, des créations pour le moins étranges qui déstructurent tous les acquis (le genre de spectacle qu’un spectateur lucide déserte au bout d’un quart d‘heure !).
L’auteur de ce livre, Pierre Hartmann.
L’impression la plus forte qui se dégage de cette lecture est l’effondrement de la maîtrise de la langue, tant orale qu’écrite, même chez des gens censés avoir été formés longuement. C’est, bien sûr la grammaire et la syntaxe déficientes qui choquent d’abord notre auteur, mais au-delà le manque de connaissance purement sémantique de l’usage des mots est frappant. On pourra rétorquer que cette attitude est réactionnaire (au sens mauvais du terme) et antiprogressiste, donc « fasciste », puisque tout ce qui n’obéit pas à la vulgate progressiste est digne de Mussolini ! La langue évolue et il faut « s’adapter à son temps » ! Argument fallacieux s’il en est : évolution, oui, mais saccage, abandon et trahison ne sont pas acceptables.
Si vous n’êtes pas familier de ces dérives, ce livre vous ouvrira les yeux sur ce qui se joue à bas bruit dans les milieux dirigeants, les universités et grandes écoles. Nous avons de plus en plus une réalité en trompe-l’œil, qui semble sauvegarder l’essentiel, mais détruit systématiquement les moyens de le connaître et de le transmettre. L’école étant le lieu privilégié de ce massacre, lequel est accompagné par la cohorte des médias, chargés de distiller cette sous-culture abrutissante dans la masse. Le fait de faire de longues études n’est en rien une garantie de connaître et comprendre la culture européenne, car les contenus ont été dilués et changés : l’auteur cite l’exemple de la place prise par l’écologie dans certains cursus d’enseignement, en lieu et place des connaissances basiques. Ce travail est en fait identique à ce qui s’est passé au XXe siècle avec les dérives nazies, soviétiques ou chinoises. Orwell l’a bien illustré dans la novlangue de 1984. Seulement, chez nous aujourd’hui cela se perpètre sans violence, au nom de l’illumination intellectuelle venue d’un peuple dont le standard culturel est la taille des hamburgers et la finesse du base-ball.
Je ferai un seul vrai reproche à ce livre passionnant, c’est celui de sa structure. Elle est vraiment bancale. Une très longue introduction baptisée « Prolégomènes » occupe les cent premières pages. C’est interminable ! Ensuite le reste du livre obéit à un plan plutôt faible, qui ne met guère en valeur le contenu. Cela peut être un handicap sérieux qui pourrait même décourager des lecteurs, car c’est tout sauf fluide et limpide dans la construction. Des chapitres plus courts, mieux titrés et parfois moins bavards seraient plus percutants. Le sujet l’aurait mérité.
Il faut passer sur ce défaut structurel, car le livre est vraiment intéressant et riche, nous apprenant beaucoup de faits précis et rétablissant les usages linguistiques corrects. A garder à portée de main, car il est une véritable mine de renseignements utiles.
Je terminerai par un extrait tout à fait significatif et que j’ai choisi en raison de ma proximité avec le domaine de George Sand à Nohant et son univers créatif. L’auteur y fait une comparaison entre la bonne dame de Nohant et le prix Nobel de littérature français Annie Ernaux. Comprenne qui pourra !
« Pour prendre la pleine mesure d’une telle dérive dans les bas-fonds tant existentiels que littéraires, il suffit de relire George Sand écrivain authentique, vraie féministe et socialiste de la première heure dont, en appendice à une œuvre immense, la seule autobiographie est plus vaste et infiniment plus riche que l’œuvre entière d’A. Ernaux. Sans même parler du style L’Histoire de ma vie présente en effet toutes les qualités qui font si cruellement défaut aux fragments autobiographiques de notre lauréate ; hauteur de vue, sens de l’histoire, générosité, amour de la nature et du prochain. J’invite donc mes lecteurs à lire ou à relire ce témoignage de haute volée, dont l’écriture sensible fait scintiller tout un monde intellectuel, historique, affectif et sensoriel dont ceux d’A. Ernaux ne peuvent avoir la moindre idée, tant l’univers mental qui s’offre à eux est dépourvu de réflexion, d’intelligence historique, de sensualité, d’émoi (chez elle, l’émoi s’écrit itérativement «et moi»). Une œuvre d’une extrême indigence de pensée, d’une désolante sécheresse de cœur, l’une complète absence de poésie, aussi indifférente à la nature qu’à autrui (l’amitié n’y a nulle place) ; un monde et une œuvre enfin d’une navrante platitude parce que tristement repliés sur des obsessions sexuelles et des rancoeurs sociales qui bouchent tout horizon, et dont est gaiement absente la plus infime manifestation d’humour ou de fantaisie. Je mets ainsi tout lecteur sensible au défi le passer de l’œuvre de G. Sand à celle d’A. Ernaux sans être saisi d’effroi par une telle déperdition de vie, de sens et de style. Et je le laisse avec cette interrogation: qu’est-il donc advenu à notre culture pour qu’on en vienne à oublier la première et à louanger la seconde? De qui je dirai, en me résumant et en usant un instant du lexique propre à la phénoménologie, que rarement un écrivain et son oeuvre se sont avérés si pauvres en monde. » p.278-279.
Des millions de Français des deux sexes connaissent Maryse Burgot. Depuis plus de 20 ans, elle apparaît régulièrement dans les journaux télévisés ou les reportages d’informations de France Télévision. Comme Michel Izard sur TF1, elle est à la fois l’image et l’honneur d’une profession souvent décriée, pas toujours à tort, loin de là : les journalistes. Grand reporter, nous avons l’habitude de la voir dans des lieux très différents : théâtres de guerre, catastrophes naturelles, attentats ou enquête de fond en France. Elle fait partie de ces journalistes avec lesquels les téléspectateurs tissent un lien sur la durée, sans les connaître, dont l’archétype fut Jean-Pierre Pernaut. Si j’ai bien lu son livre, elle approche la soixantaine, l’âge où l’on peut commencer à faire le bilan de sa vie ou de son métier. Car les années restantes sont bien moins nombreuses que les années passées. Maryse Burgot n’a pas choisi entre métier et vie personnelle, son livre mélange les deux vies qui n’en sont qu’une.
Maryse Burgot, c’est d’abord une voix très reconnaissable (comme celle de Michel Izard déjà citée), qu’on identifie sur les images, avant même de la voir à l’antenne. Elle raconte dans le livre que sa voix lui valut qu’on lui prédise une impossibilité de carrière télévisuelle ou radiophonique (pages 104 à 106). Elle a dû travailler techniquement pour arriver à domestiquer cette voix trop aiguë qui est, paradoxalement devenue une signature sonore unique. Comme quoi le déterminisme est en grande partie un mensonge (évidemment un muet ne fera jamais de radio !) et la volonté peut beaucoup. C’est le premier enseignement de ce livre : au départ, Maryse ne « coche aucune case », comme on dit dans le sabir des crétins. Fille de petits paysans bretons, elle n’a aucun réseau dans les milieux culturels ou intellectuels ; sa voix est un boulet et, de surcroît, elle est une femme. Elle aurait dû être caissière ou fonctionnaire de mairie, mais elle veut être journaliste et poursuivre des études. Et elle réussit son pari, elle intègre une grande école de journalisme. Ensuite c’est le choix un peu insensé en apparence de rentrer dans le monde télévisuel où on lui a prédit un échec. Elle raconte son parcours sans s’appesantir sur les épreuves qui n’ont pas manqué. Mais elle obtiendra ce qu’elle convoite : elle sera grand reporter.
Cependant, dans le même temps, elle veut absolument avoir des enfants. Et elle sait fort bien que, déjà dans une carrière ordinaire ce peut être un désavantage et que dans ce métier qu’elle a choisi cela semble inconciliable avec les contraintes professionnelles de son métier. Cette vie de mère est le second fil de cette tresse qui arme le livre. Elle y reviendra sans cesse, tant pour montrer le manque qui l’assaille parfois que pour conter les liens établis avec ses fils, y compris quand elle est sur les champs de bataille. Son combat a toujours été d’être en même temps une mère et une journaliste, sans que l’une efface l’autre et, si l’on en croit son récit, malgré des moments difficiles, elle y a réussi. Cette nature de mère l’aide souvent sur les terrains de reportage à se poser les bonnes questions, à hauteur d’humain et, singulièrement, d’enfant. Elle sera toujours attentive à leur sort, en Ukraine comme en Afghanistan, à Gaza comme en Israël.
La trame générale du livre est plutôt chronologique, mais aussi spatiale puisqu’elle a parcouru tous les lieux de conflits de la planète depuis plus de 25 ans. Elle consacre donc un chapitre à chaque lieu de guerre. Ceux qui sont assidus aux journaux de France Télévision retrouveront sous sa plume les personnages de reportages diffusés : ainsi de cette mamie ukrainienne qui va recueillir et cacher un soldat ukrainien blessé, alors que les Russes occupent son village, ou ces parents israéliens qui parlent de leurs morts ou de leurs otages. C’est en quelque sorte de la géopolitique par le petit bout de la lorgnette, sur le terrain, donc avec de « vraies gens », là où les choses ne sont pas aussi tranchées que dans les salons et journaux, car souvent le réel n’est pas noir et blanc, il est gris. Il serait trop fastidieux de lister tous les exemples qu’elle présente. Mais il faut dire que lorsque le livre est refermé, cela dessine un bel échantillon d’humanité. Elle consacre aussi des pages au terrorisme, en divers lieux et modes. Le tout est fait dans le style alerte du journalisme, facile à lire, mais pas relâché.
Une seule période de sa carrière lui laisse un goût fade : celle où elle fut chargée de suivre les affaires de l’Elysée, attachée donc aux faits et gestes de la Présidence de la République, sous le septennat de François Hollande. Tout le monde sait que ce ne fut pas un moment triomphal de la démocratie et de la politique, le costume étant bien trop grand pour le rondouillard ancien secrétaire du PS. Là, Maryse Burgot a vécu des moments sans doute pénibles, car étriqués et sans gloire. Dès qu’elle a pu fuir ce poste, elle est revenue au grand reportage. Malgré tout, elle ne se laisse jamais aller à « cracher dans la soupe », à disqualifier qui que ce soit (même si je crois tout à fait qu’elle a une opinion personnelle plutôt négative de certains acteurs de cette période dont un, dans le rôle du traître parricide, a su tromper longtemps les Français avant de sombrer dans leur haine et leur indifférence totale). Elle n’est pas faite pour le marigot politique, mais bien pour le terrain et l’action, où il faut rendre compte, documenter pour l’actualité, mais aussi pour l’histoire – voir les guerres yougoslaves évoquées à travers celle du Kosovo.
J’ai acheté ce livre, car je connais et apprécie le travail de Maryse Burgot. Il ne m’a pas déçu. C’est un bon travail de journaliste (une commande d’éditeur, comme on l’apprend en fin de volume), une petite pierre de témoignage sur le chemin de l’histoire. J’ai aussi compris que ce livre avait une valeur personnelle d’hommage à ses parents, à sa famille, qu’il était important comme preuve que l’on peut combattre les assignations sociales de la naissance. Je partage en grande partie ce parcours, je puis donc bien comprendre ce besoin. Au moment des bilans, il est un temps pris pour faire le point, mais en partageant avec le public, donc avec une nécessaire retenue. Le pari est réussi.
Jean-Michel Dauriac – Les Bordes – 3 janvier 2026.