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Une sale histoire – Chien 51, Laurent Gaudé

Babel poche, Actes Sud 2022.

La vie d’un lecteur se compose, à son insu, d’éres tout à fait comparables à celles de la géologie qui expliquent l’histoire la terre. Il faut, évidemment, avoir assez vécu pour le pouvoir comprendre. Pour distinguer la grande période du précambrien initiale du quaternaire présent. Chacun doit apprendre à distinguer ses propres ères de lectures. Je ne m’étendrai pas sur le détail des miennes ici. Je dirai simplement, pour relier cela à la critique de ce livre, qu’il se constitue, au fil du temps, en chacun de nous, une sédimentation que reprennent et séparent des ruptures que sont les étapes de notre vie personnelle, car nous lisons ce que nous sommes et comment nous vivons. Nous avons tous en commun un archéen primitif où la « soupe originelle » se mijote : c’est le temps de l’école, des premières lectures, de l’apprentissage, des prescriptions obligatoires, des jeux d’influences. Nul n’y échappe, certains s’en repaissent et s’en construisent, comme le fit Giacomo Léopardi de la bibliothèque familiale. Tous s’y structurent avec ou contre ce qu’ils y vivent. Puis nous entrons dans les ères personnelles, plus ou moins nombreuses. D’une de ces ères, sans le vouloir sans doute, j’ai gardé une sorte de règle tacite (qui peut s’avérer un préjugé) qui est de se méfier des auteurs contemporains qui vendent de gros tirages et sont encensés par la presse ou les médias divers. Cette prudence est nécessaire, mais poussée à l’extrême, elle peut devenir une sorte de réflexe d’intellectuel, amoureux du secret non partagé et des auteurs maudits. Tout grand lecteur me comprendra. Je n’y échappe pas, bien que j’ai une grande dilection pour les auteurs populaires au sens plein du terme (ceux qui parle du peuple au peuple). Tout cela pour dire que Laurent Gaudé a été victime de cette prudence. Je me suis détourné de lui en raison même de son succès. Il a fallu que l’on m’offre ce livre pour que je sois moralement obligé de le lire – il est toujours très mal éduqué de ne pas lire un livre que quelqu’un a pris le temps de choisir pour vous l’offrir.

Chien 51 est un « vrai roman », au sens classique, c’est-à-dire qu’il raconte une histoire dans un cadre défini et un temps précis, avec des personnages inventés et une action soutenue. Il ressemble, selon la typologie classique, à un roman policier. Mais c’est aussi un récit futuriste proche. On appelait jadis cela de l’ « anticipation », pour distinguer Jules Vernes, René Barjavel de Ray Bradbury ou Isaac Asimov, auteur de Science-Fiction. C’est donc un roman policier d’anticipation. Cette appellation est simplement destinée à orienter l’idée du lecteur, elle ne rend pas complètement justice au livre, qui est plus que cela.

Cadrons espace, temps et personnages : Chien 51 est le nom professionnel d’un policier, dont le patronyme réel est Zem Sparak ; ce récit se situe dans un temps futur, mais assez proche de nous, car les situations décrites sont déjà là, sans doute à la fin du XXIe siècle au plus tard ; l’espace est double : un espace du passé, la Grèce originelle de Sparak, et un espace présent, Magnapole, variant de Mégalopole, soit une gigantesque cité, divisée en trois zones délimitées par des chek-up, la zone 1 est réservée aux dirigeants et puissants, la zone 2 aux éléments actifs du système et reconnus comme positifs par lui, la zone 3 est celle des réprouvés, des bons è rien, des criminels… Le cadre est donc classique dans l’approche futuriste, tant au cinéma qu’en littérature. Laurent Gaudé en développe simplement une variation personnalisée. Là n’est pas l’intérêt du livre. Ce sont les personnages et l’action qui sont le véritable sujet, le reste est décor. Deux personnages principaux, deux flics, puis quelques personnages secondaires majeurs (disons deux ou quatre selon la lecture que l’on fait du livre), puis des seconds couteaux – au sens propres du terme – et des figurants.

L’intrigue est classique. Un mort particulièrement massacré, puis un second du même type. En zone 3. Un flic qui travaille en zone 3, associé de force par l’institution à une femme policière de la zone 2, pour éclaircir ces crimes. Elle s’appelle Salia Malberg.

Laurent Gaudé respecte les codes du polar. Les deux flics sont au départ opposés en tous points ; puis, ils se rapprochent, finissent par coucher ensemble et s’apprécier vraiment (résumé très grossier). L’enquête aussi est codifiée : il y a les cadavres, qui posent des problèmes sérieux (qui, pourquoi ces mises en scène ?), puis peu à peu la toile qui se tisse et mène à deux hommes politiques puissants en concurrence pour une élection majeur prochaine. Les sbires des deux interviennent, Salia est tabassée à fond et perd momentanément l’esprit, et Zem se met au service de la vengeance, par l’entremise d’un des puissants qui le recrute. L’affaire est résolue mais cela ne sert à rien, le système digère cet épisode ? Et la vie sale et triste continue.

Car c’est une sale histoire, dans une sale zone, avec des sales types et des héros qui trimbalent dans leurs mémoires de sales choses. Et on glisse là du polar au film noir, genre bien plus riche qu’Hollywood a su magnifier dans les années 1950. Dans le film ou le polar noir, l’action policière est aussi un décor, l’essentiel est ailleurs, dans la vie profonde des protagonistes. Le cœur du livre est bien Chien 51, ce Zem Sparak, dont le nom est un pseudo chois en entrant dans la police Magnapole. Zem est hanté par la Grèce de sa jeunesse, avant sa ruine totale, avant son rachat par la firme GoldTex, qui achète hommes et habitants pour en faire ses sujets-objets. Le monde est alors une lutte concurrentielle entre GoldTex et son concurrent. Une sorte d’apogée du capitalisme, avant l’inévitable chute. L’auteur se débrouille pour brosser, par touches légères, le portrait politique du moment ; c’est pré-apocalyptique dans l’esprit, même si l’ordre règne à Magnapole.

Zem traine sa vie et sa nostalgie, cache un secret terrible et ne peut que constater qu’il n’a pas d’espoir, car Salia, qui le représentait, est cassée à jamais ; il la recueille, mais sans espoir de guérison réelle. A travers Zem, c’est l’avenir de l’humanité libre qui est évoquée, avec sa part d’ombre. Là se trouve la plus belle part du roman qui, par ailleurs est joliment écrit, dans un style qui ne fait d’esbrouffe et se lit très facilement.

Celui qui voudra lire un simple polar le pourra. Mais le lecteur curieux, qui aime regarder derrière les apparences s’appropriera toute la réflexion sur la noirceur de la vie, sur la liberté, sur le pouvoir corrupteur et sur l’amour. En octobre 2025, un film au même titre est sorti en France, avec Gilles Lelouche dans le rôle de Chien 51, ce qui est plutôt un bon choix. Mais la seule lecture du synopis montre que l’histoire a été modifiée et je vous recommande vivement de lire plutôt le roman et, si vous voulez aller voir le film, d’y aller ensuite. Un film est toujours une régression par rapport à un bon livre ; à cette condition on peut s’y risquer.

Jean-Michel Dauriac – Décembre 2025

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