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La lettre écarlate – Nathaniel Hawthorne

Éditions Rencontre, 1968.

Le jeune homme se précipite sur les chefs-d’œuvre du passé parfois comme un soudard accoste une bergère : à la hussarde, et même, quelquefois il lui arrive de les violer, sans en être conscient. C’est le propre de la jeunesse de ne pas savoir, même quand elle croit savoir, de ne pas avoir conscience de la grandeur de ces sommets de la littérature. Il est très rare qu’une jeune personne goûte véritablement la puissance d’un chef-d’œuvre universel. Non qu’il en soit intellectuellement incapable, mais il ne possède pas l’expérience de la vie qui permet d’en jouir pleinement. Il faut avoir un peu vécu pour déguster pleinement les grands textes, tant ils sont porteurs de richesses souvent implicites. Cela signifie-t-il qu’il faudrait atteindre au moins quarante ans pour commencer à lire les grands classiques ? Sans doute le pensait-on dans l’Antiquité, lorsque l’entrée dans l’âge adulte se faisait à un âge assez avancé et fixe : on devenait Juvenis à 30 ans seulement à Rome, et c’est alors qu’on jouissait de tous les droits du citoyen. Le Code civil napoléonien a fixé la majorité civile à 21 ans. Or, notre époque marche résolument à l’envers de ces principes de sagesse : on abaisse sans cesse les seuils d’âge, arguant d’une passion de la liberté, ce qui cache mal les besoins du capitalisme (l’âge légal est un frein à la consommation individuelle). Revenons à nos livres : si je regarde ma propre expérience de lecteur, je suis bien obligé de reconnaître que les grands chefs-d’œuvre de la littérature mondiale que j’ai lus dans ma jeunesse ne m’ont pas marqué, tout simplement parce qu’il s’avère que je n’avais pas compris la plupart d’entre eux. De ce point de vue, les prescriptions scolaires sont à double tranchant : elles font connaître ces œuvres aux jeunes, mais elles les en dégoûtent aussi très souvent. Ce préambule lecturo-philosophique est motivé par le sujet du livre que je vais vous présenter.

Nathaniel Hawthorne, l’auteur de La lettre écarlate

La lettre écarlate est en effet un roman extrêmement classique, tant dans sa langue que dans son thème. Il est austère et fait appel à des références peu maîtrisées par nombre de Français. Ce livre est le premier vrai roman américain. Il s’inscrit dans le cadre historique des débuts du peuplement de ce territoire, lorsqu’il était une colonie anglaise. Mais, surtout, il baigne dans le puritanisme, au sens premier, historique du terme. Sans que jamais le nom de la ville où il se déroule ne soit cité, on comprend qu’il s’agit de Salem, devenu mondialement célèbre par sa chasse aux sorcières au XVIIe siècle. L’auteur a choisi de poser dans cette petite ville le décor de son roman. Il est évident que tout lecteur qui ne connaît pas le puritanisme, mouvement religieux d’obédience calviniste, risque de ne rein comprendre à ce livre. Tous les sentiments, les attitudes, les événements sont reliés à cette foi extrêmement austère et sectaire. Cette ville est en réalité une communauté religieuse, pas un agglomérat de personnes comme c’est en général le cas pour toute ville. Ici, les habitants sont venus pour réaliser l’utopie d’une cité de Dieu. Le pouvoir est théocratique, les lois et principes sont religieux et bibliques, dans une interprétation fondamentaliste extrême. C’est, au sens premier, le puritanisme, dont l’étymologie est la pureté de mœurs. Il faut donc que le lecteur fasse l’effort de se mettre dans ce contexte, sinon le livre lui sera incompréhensible et insupportable. Le péché est le grand épouvantail de cette cité, l’enfer son cauchemar.

Le récit est entièrement centré sur un symbole fort : la lettre écarlate A qui est le symbole de l’adultère que doit porter celui ou celle qui ont été condamnés pour cette faute, jugée particulièrement grave dans cette ambiance puritaine où la chair est associée au mal. Une femme a été accusée et condamnée à cause de cette faute. Elle a été emprisonnée, a accouché en prison d’une enfant qui est « le fruit du péché », selon la terminologie locale. Le roman s’ouvre sur la condamnation publique que doit subir cette femme : être exposée des heures durant sur l’estrade du pilori, à la vue de toute la ville, en portant sa lettre écarlate sur la poitrine. Dès le début, l’auteur sait trouver les mots pour nous faire ressentir l’ambiance étouffante de cette ville et le drame horrible de cette femme déshonorée devant tous. Cette femme s’appelle Hester Prynne et sa fille, qui est alors un nourrisson a été nommée Rachel. Elles seront toutes deux les héroïnes de ce roman. Et j’emploie ici ce mot dans son sens fort : leur comportement sera héroïque face au contexte local. Tout le talent de l’auteur consiste à nous faire comprendre dès le début que le second coupable, celui qui a commis l’adultère avec elle est bien dans cette ville et qu’il y jouit d’une grande réputation que son aveu aurait ruinée. Ceci est posé dès le début : le pasteur Dimmesdale est le père de Rachel, mais il est surtout le pasteur le plus brillant de la communauté ; véritablement adulé par ses paroissiens et paroissiennes. Hester ne l’a pas trahi, elle lui a promis qu’elle se tairait à jamais. La situation pourrait être ainsi déséquilibrée, mais stationnaire, ce serait un autre livre. Car l’auteur introduit dès la scène du pilori, un troisième personnage, un homme âgé, plutôt difforme et au regard perçant, qui fixe Hester dans les yeux et qu’elle reconnaît immédiatement : son mari. Celui-ci est venu la retrouver ici, alors qu’il l’avait laissé partir seule pour la colonie anglaise, la livrant à la solitude et à la tentation. Il se fait ici appeler Docteur Chillingworth, ce qui est un nom d’emprunt. Dès lors, implacablement, le mécanisme de la tragédie se met en marche. Il a un entretien avec sa femme, sans témoin, et elle lui promet qu’elle ne dira à personne qui il est. Il reconnaît au passage qu’il est aussi responsable de la faute que sa femme, par son attitude. Mais le lecteur sent, dès le départ, que cet individu est trouble et dangereux. Il va devenir un médecin respecté de la ville, ami de tous les notables et va s’introduire dans l’intimité du pasteur Dimmesdale, car il a deviné, dès la scène du pilori, qu’il est l’ancien amant de sa femme. Son but, jamais avoué, est de pousser le pasteur au désespoir d’une faute non reconnue, qui le met dans une situation invivable. Et ce, sous prétexte de veiller sur sa santé fragile et déclinante. Il ira même, sur la demande des autorités et des autres pasteurs, jusqu’à aller habiter chez Dimmesdale. Le piège est alors refermé sur le jeune pasteur. Celui-ci sent confusément qu’une force mauvaise s’attaque à sa vie, mais il ne peut l’identifier. Sa santé décline, il est rongé par le remords et déchiré par sa conscience religieuse. Hawthorne sait faire monter l’angoisse au fil des pages. On se retrouve vraiment à partager la douleur des protagonistes et à détester Chillingworth, qui n’est qu’une incarnation du mal. Sans dévoiler les détails, on se doute dès le début que l’histoire finira mal, et c’est bien le cas. Mais, malgré le caractère tragique du récit, l’auteur ménage cependant une note d’espoir que je me garderai bien de dévoiler.

Ce livre est un chef d’œuvre complet, dans le sens où tout y est réussi au plus haut niveau. Pour autant qu’on puisse en juger au travers d’une traduction, la langue de l’auteur est d’une grande beauté. Langue classique du début du XIXe siècle, elle assure une grande beauté au texte, soit par la forme qui est vraiment rigoureuse et jamais ennuyeuse, que par les images utilisées et l’économie générale de l’écriture. Hawthorne ne cherche jamais l’effet, mais le mot juste et l’efficacité psychologique. Il y a chez lui de la grande rigueur d’un Flaubert ou d’un Chateaubriand. Son style est au service de l’histoire qu’il raconte. Et l’histoire qu’il raconte est au service d’une pensée certes classique, mais beaucoup plus insolente qu’on ne le pourrait supposer. À ce propos, il me faut mentionner la préface de Jacques Cabau ; celle-ci est d‘une belle qualité et prépare bien le lecteur à lire l’ouvrage. Je ne lui ferai qu’un seul reproche : elle me semble passer à côté de l’esprit critique de l’auteur. Elle insiste sur le caractère puritain de l’auteur, en adéquation avec son sujet. Je suis en désaccord sur ce point. Certes Hawthorne est bien un protestant de type bostonien, mais il est aussi et surtout un grand écrivain, capable de traiter son sujet avec recul et critique. Je crois que Jacques Cabau n’a pas saisi le discours critique qui accompagne tout le récit. Pour ma part, j’ai été frappé, dès les premières pages d’une ironie parfaitement maîtrisée. Tout au long des chapitres, jamais l’auteur ne cesse de critiquer ce milieu étriqué et sans humanité. Parfois, il le fait d’un simple adjectif, qui vient dynamiter une phrase apparemment consensuelle. Parfois, c’est un paragraphe, serti dans un chapitre apparemment puritain, qui affirme une position tout à fait contraire. Mais cela est fait de manière légère, sans dogmatisme, comme si de rien n’était. Je suis convaincu qu’il y aurait matière à une thèse de doctorat sur le thème de l’esprit critique d’Hawhtorne et les moyens utilisés. Il n’est pas jusqu’au dernier chapitre qui en soit un camouflet pour les puritains : même si les protagonistes sont vaincus en apparence, ils ne le sont pas au fond et Hester Prynne a triomphé de la médiocrité, de l’esprit de jugement et de l’hypocrisie de Salem ; elle a vaincu par l’amour, elle a plus que payé sa faute. Elle choisit de revenir habiter à Salem et y mourir, mais la lettre écarlate est devenu son étendard, elle a complètement subverti cette marque d’infamie et l’a retourné contre ses juges.

On pourrait, bien évidemment, consacrer de longs développements analytiques aux quatre personnages centraux du roman (Hester Prynne, Rachel, le pasteur Dimmesdale et le Dr Chilligworth). Ils sont à la fois de vraies créatures romanesques et des archétypes à la forte charge religieuse. L’ensemble conduit une réflexion très fine sur le péché, sur sa sanction par les hommes, sur le jugement et pose la question de la valeur de la rédemption lorsque les hommes se substituent à Dieu pour juger et condamner. De ce point de vue c’est une véritable œuvre de moraliste, au sens le plus noble de ce terme. Le lecteur, à l’issue de la lecture, a bien compris que l’auteur a choisi le camp d’Hester Prynne face à ceux qui ne lui ont laissé aucune chance de rédemption, reniant ainsi l’œuvre du Christ.

Il faut dire un mot du long prologue qui ouvre el livre sur plus de soixante-dix pages et semble, a priori, n’avoir aucun rapport avec le récit. L’auteur y décrit sa vie de bureaucrate douanier à Salem et nous fait partager la médiocrité de ce cadre et des personnages de la ville. Et c’est là que ce prologue se rattache au roman lui-même. Le réel qui semble décrit en lui – alors que c’est une rédaction de type fictionnel, même si le fond est autobiographique – établit, avant même de pénétrer dans cette histoire du passé, que les personnages sont ridicules dans leurs prétentions. Ils sont falots et complètement hors de leur époque. Le « truc » utilisé par le narrateur du prologue (un manuscrit trouvé dans un bureau) ne fait que renforcer ce caractère étriqué de cette petite ville, tête de pont puritaine dans une colonie très modeste dans ses commencements. Il faut donc faire le lien entre le prologue et le récit pour mieux pouvoir saisir l’ironie critique de l’auteur. C’est ce qui semble avoir échappé à notre préfacier.

Nous voici donc en présence d’un très grand roman, réalisé avec une grande économie de moyens dramatiques, que compense largement l’acuité de la peinture psychologique des divers êtres humains présentés. Réduire ce livre à un roman puritain serait donc une grande erreur. Il faut le lire avec délectation, c’est ce qu’il mérite. Il est disponible en collection de poche.

Jean-Michel Dauriac – Avril 2026.

Published in les critiques les livres: littérature

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