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Catégorie : les critiques

rassemble tous les écrits critiques

Chiens perdus sans collier – Gilbert Cesbron (1954)

Oeuvres romanesques en douze volumes, Editions Rencontre, Lausanne.

Ce livre est le plus connu des romans de Cesbron. Il s’est vendu à près de 4 000 000 d’exemplaires, ce qui est un chiffre absolument énorme et donne une idée de la popularité de notre auteur au mitan des années 1950. Cette popularité a encore été augmentée par l’adaptation cinématographique de ce livre, en 1955, par le cinéaste Jean Delannoy, avec Jean Gabin dans le rôle principal.

Disons-le d’emblée : ce livre a vieilli quant à son cadre social. Ce qu’il nous décrit est un moment de transition dans le monde de la justice, celui où se met en place progressivement, et avec des tâtonnements dont rend compte le roman, une justice spécialisée pour les mineurs.

Le 2 février 1945 est publié une ordonnance du ministre de la Justice de l’époque, François de Menthon,dans le gouvernement du Général de Gaulle. Elle établit les règles d’une justice spéciale pour les mineurs, en les soustrayant au droit commun et en organisant les prémices d’un droit spécialisé. C’est le cadre du roman. Depuis, la justice des mineurs a été instituée et notamment la création d’un juge des enfants, au même titre que les autres magistrats. Un des ressorts de notre récit est justement le statut du personnage principal, le juge Lamy, de fait juge pour enfants, mais en droit détaché sur un poste précaire, sans avancement ni possibilité de carrière.

Pour des millions de Français, le juge Lamy a eu le visage et la voix de Jean Gabin, dont c’est un des grands rôles, avec une portée sociale assez rare dans ses films d’après 1945. Pierre Fresnay aurait aussi pu parfaitement être le personnage. Je dois dire que, durant ma lecture, je n’ai pas réussi à me débarrasser de sa présence, tant il a marqué le film et les esprits.

Gilbert Cesbron poursuit, avec ce roman, son exploration de l’enfance. Significativement d’ailleurs, le livre se clôt sur la même formule que les précédents : « Adieu donc, enfants de mon coeur ! » (P.422). A chaque roman correspond un angle de vue sur l’enfance. Ici, c’est la délinquance juvénile et les enfants abandonnés. L’auteur s’est imposé un cadre précis, celui de la justice des mineurs qui balbutie. Ses jeunes personnages ont entre cinq et seize ans et ont tous en commun d’être d’abord des victimes de la vie, avant que d’être de la graine délinquante. Pour Cesbron, il est évident que la délinquance est conséquence de cet état social et moral anormal pour des enfants et il ne voit pas en eux d’abord des gosses mauvais à punir. Le juge Lamy est son porte-parole et, à plusieurs reprises, Cesbron met dans sa bouche ce qu’il pense de la situation et des êtres en jeu. Certes, il sera aisé de lui faire reproche d’une trop grande naïveté, exactement ce que l’on a ensuite reproché à la gauche française en matière de délinquance. Car, si l’on pousse ce raisonnement à l’extrême, il n’y a plus que la société qui soit mauvaise et responsable. C’est oublier la possibilité du choix. Evidemment, dans le cas des enfants qu’il nous décrit, la marge de choix est très réduite, d’une part en raison de leur manque de maturité et, d’autre part, par une dépendance totale au monde des adultes. L’enfant n’est pas un adulte en plus petit. Il n’est pas un adulte du tout. On ne peut donc pas lui opposer des arguments valables pour les majeurs légaux. C’est toute la vision du juge Lamy, celle qui l’oppose aux autres magistrats ou aux policiers. Lui choisit de faire confiance a priori, en établissant une relation humaine réelle avec ses jeunes prévenus. On peut lire le livre comme la somme de ses espoirs, de ses déconvenues et de ses regrets.

Au cœur du livre sont les enfants. On sait que Cesbron leur voue un grand attachement dès le début de son œuvre et qu’ils en constituent l’épicentre. Il est donc légitime que le personnage qui traverse toute l’histoire soit un enfant, ici appelé Alain Robert.  Il a onze ans et nous faisons sa connaissance alors qu’il est convoyé dans un centre à Denfert-Rochereau, où l’on reçoit et analyse sous toutes les coutures les enfants à « problèmes » qui y viennent.  Là, il va être interrogé par le docteur Clérant, le psychiatre de l’institution, que les gosses appellent entre eux le « docteur des fous ». Il est l’alternative rationnelle et technique du système, face au juge humaniste Lamy. Tous deux se connaissent et ont des regards différents sur leurs dossiers, mais Clérant n’est pas obtus et comprend bien la position du juge, même s’il ne partage pas son optimisme.

Dès les premières pages du livre, l’auteur nous fait un signe : alors qu’un « convoyeur » accompagne Alain Robert à Denfert, il leur faut traverser une bonne partie de Paris à pied, depuis la gare. Le convoyeur essaie de faire découvrir les grands monuments de Paris au gosse que cela n’intéresse nullement. Mais soudain, l’enfant aperçoit un chien qui divague au milieu des automobiles et il est comme magnétisé par l’animal, craignant qu’il ne se fasse écraser. Alors que le chien va être capturé par des agents, un second chien survient, un berger allemand, qui encourage l’autre à fuir dare-dare ; et tous deux s’échappent. Alain Robert a bien vu que ces chiens perdus n’ont pas de colliers, c’est même à cela qu’on les reconnaît. Voici posée la métaphore du titre : les enfants de l’Assistance ou de la justice des mineurs sont souvent des chiens perdus sans colliers, sans parents, sans famille, juste bons à être razziés dans les rues et conduits en refuges. Traite-t-on différemment les enfants des chiens ?

Alain Robert est envoyé dans un centre rural appelé Terneray, au sud de Melun. C’est le milieu que Cesbron va explorer principalement, car cela devient LE lieu de ces chiens perdus, même s’ils s’en défendent pour certains. Terneray ; c’est un centre expérimental où les éducateurs appliquent une méthode bienveillante, où les grilles ne sont pas fermées, où les enfants ne sont pas maltraités. C’est la possibilité dune réhabilitation selon les idées du juge Lamy. Des enfants de cinq à seize ans s’y côtoient, avec des profils différents : certains sont déjà des délinquants avérés, d’autres ont seulement commis une erreur, certains encore sont simplement abandonnés. Il faut faire vivre ensemble tout ce monde, tout en lui apprenant des connaissances scolaires et en les initiant, pour les plus grands, à un futur métier manuel. Il y a donc un instituteur, des éducateurs, et même une famille, celle du directeur, qui y vit. Chacun des adultes a un surnom, par lequel les enfants les appellent : le directeur est Croc-Blanc, sa femme Mammy, les autres sont « chefs » ou cheftaine, comme Françoise, qui va être en charge d’Alain Robert. L’instituteur est surnommé Tomawak. Seul Robert, un éducateur nouveau venu n’a pas de surnom (c’est celui qui n’est pas fait pour ce métier). Tout cela constitue une microsociété, avec ses joies, ses peines, ses bons et ses moins bons, voire ses méchants. L’auteur observe ses personnages, comme dans un vivarium. Le monde des adultes et celui des enfants se croisent, se chevauchent souvent, mais aussi sont disjoints. Le roman fourmille de remarques fines, sur des petits gestes, des pensées cachées ; car ces enfants ont déjà souffert et appris à se taire, à dissimuler leurs émotions. Ainsi, Alain Robert ne veut pas montrer qu’il s’attache beaucoup à cheftaine Françoise, et celle-ci sait qu’elle ne doit pas s’attacher à lui, ce n’est pas « professionnel » et ça fait mal quand ils partent.

Pour pimenter son récit, l’auteur fait fuguer Alain Robert, s’enfuir son ami Marc avec deux voyous expérimentés. Il fait même mourir un des petits pensionnaires, de maladie. A chaque fois, la question qui se pose est : comment l’institution va-t-elle gérer ces faits ? Et, à chaque fois, le juge Lamy, intervient pour essayer de sauver ce qui peut être sauvé. Mais il n’est pas tout puissant et certains de ses protégés lui échappent, repris par la machine judiciaire. Malgré tout, il ne se décourage pas et poursuit.

Il est temps de dire que ce roman est l’œuvre d’un romancier chrétien social qui le revendique. Lamy est du même bois, habité par un amour du prochain mis à rude épreuve. Dans une des scènes du livre, Cesbron met en jeu un dialogue entre Croc Blanc , éducateur chrétien,  et un directeur d’établissement communiste. Les deux visions du monde s’opposent, certes pas totalement, mais au moins sur le fond des causes de ces situations. L’auteur ne prend pas position, il nous donne seulement à vivre cette discussion, à chacun ensuite de se positionner. A plusieurs reprises, le message chrétien apparaît, tout en filigrane, sans prêchi-prêcha, comme une des possibilités de réparation du monde qui traite ainsi les enfants. Il existe d’autres options, comme celle de la justice, incarnée par un substitut du procureur, M. Doublet. Pour lui, il faut appliquer la loi, rien que la loi, mais toute la loi. Pour Vémard, l’éducateur communiste, il faut changer les rapports de base de la société. Pour Lamy et les éducateurs de Terneray, il faut avant tout aimer et aider.

Au cours du récit, nous assistons aussi à la réforme du système : il va se professionnaliser et on va exiger des éducateurs qu’ils aient le baccalauréat, ce qui, à Terneray, va éliminer un bon éducateur, Buffalo. Ainsi est posée la question de ce qui est à mettre en avant : le niveau académique ou les capacités concrètes. De même, le juge Lamy va-t-il devoir abandonner ses « chiens perdus sans collier » pour regagner la filière classique des magistrats et progresser dans la carrière. Nous vivons, par le livre, une période de basculement : l’improvisation d’après 1945 se termine, l’administration reprend la main. Nous connaissons la suite : une véritable justice des mineurs, avec ses tribunaux, ses éducateurs dédiés, ses centres divers et ses services administratifs, plus aptes à gérer des dossiers que des personnes. Tout cela est dans ce roman, mais sans aucun didactisme, au fil du récit humain.

Une image des deux héros enfants du film adapté du livre, sous le même titre

J’ai commencé en disant que le cadre du livre était vieilli ; il est complètement dépassé, pourrait-on dire. Mais l’enfance et l’enfant, eux, ne changent pas, comme on voudrait nous le faire croire. Il y a encore aujourd’hui des multitudes d’Alain Robert ou de Marc Forgeot. L’enfance est toujours fragile et toujours massacrée, par des parents méchants, irresponsables, dépassés, par des adultes ignobles ou un système froid d’éducation et de justice. Il peut donc y avoir une lecture contemporaine toujours valable de ce livre : celle de l’humanisme, ici chrétien.  Il existe encore des juges Lamy, des Croc-Blanc et des cheftaines Françoise. Il y aura toujours des chiens perdus sans collier dont on ne saura pas trop quoi faire. C’est la grandeur et la misère de l’humanité. Cesbron en fut un remarquable observateur ; il faut le lire encore.

Jean-Michel Dauriac – Les Bordes, 13 janvier 2026.

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Loin de chez moi – Grand reporter et fille de paysans – Maryse Burgot

Fayard, 2024.

Des millions de Français des deux sexes connaissent Maryse Burgot. Depuis plus de 20 ans, elle apparaît régulièrement dans les journaux télévisés ou les reportages d’informations de France Télévision. Comme Michel Izard sur TF1, elle est à la fois l’image et l’honneur d’une profession souvent décriée, pas toujours à tort, loin de là : les journalistes. Grand reporter, nous avons l’habitude de la voir dans des lieux très différents : théâtres de guerre, catastrophes naturelles, attentats ou enquête de fond en France. Elle fait partie de ces journalistes avec lesquels les téléspectateurs tissent un lien sur la durée, sans les connaître, dont l’archétype fut Jean-Pierre Pernaut. Si j’ai bien lu son livre, elle approche la soixantaine, l’âge où l’on peut commencer à faire le bilan de sa vie ou de son métier. Car les années restantes sont bien moins nombreuses que les années passées. Maryse Burgot n’a pas choisi entre métier et vie personnelle, son livre mélange les deux vies qui n’en sont qu’une.

Maryse Burgot, c’est d’abord une voix très reconnaissable (comme celle de Michel Izard déjà citée), qu’on identifie sur les images, avant même de la voir à l’antenne. Elle raconte dans le livre que sa voix lui valut qu’on lui prédise une impossibilité de carrière télévisuelle ou radiophonique (pages 104 à 106). Elle a dû travailler techniquement pour arriver à domestiquer cette voix trop aiguë qui est, paradoxalement devenue une signature sonore unique. Comme quoi le déterminisme est en grande partie un mensonge (évidemment un muet ne fera jamais de radio !) et la volonté peut beaucoup. C’est le premier enseignement de ce livre : au départ, Maryse ne « coche aucune case », comme on dit dans le sabir des crétins. Fille de petits paysans bretons, elle n’a aucun réseau dans les milieux culturels ou intellectuels ; sa voix est un boulet et, de surcroît, elle est une femme. Elle aurait dû être caissière ou fonctionnaire de mairie, mais elle veut être journaliste et poursuivre des études. Et elle réussit son pari, elle intègre une grande école de journalisme. Ensuite c’est le choix un peu insensé en apparence de rentrer dans le monde télévisuel où on lui a prédit un échec. Elle raconte son parcours sans s’appesantir sur les épreuves qui n’ont pas manqué. Mais elle obtiendra ce qu’elle convoite : elle sera grand reporter.

Cependant, dans le même temps, elle veut absolument avoir des enfants. Et elle sait fort bien que, déjà dans une carrière ordinaire ce peut être un désavantage et que dans ce métier qu’elle a choisi cela semble inconciliable avec les contraintes professionnelles de son métier. Cette vie de mère est le second fil de cette tresse qui arme le livre. Elle y reviendra sans cesse, tant pour montrer le manque qui l’assaille parfois que pour conter les liens établis avec ses fils, y compris quand elle est sur les champs de bataille. Son combat a toujours été d’être en même temps une mère et une journaliste, sans que l’une efface l’autre et, si l’on en croit son récit, malgré des moments difficiles, elle y a réussi. Cette nature de mère l’aide souvent sur les terrains de reportage à se poser les bonnes questions, à hauteur d’humain et, singulièrement, d’enfant. Elle sera toujours attentive à leur sort, en Ukraine comme en Afghanistan, à Gaza comme en Israël.

La trame générale du livre est plutôt chronologique, mais aussi spatiale puisqu’elle a parcouru tous les lieux de conflits de la planète depuis plus de 25 ans. Elle consacre donc un chapitre à chaque lieu de guerre. Ceux qui sont assidus aux journaux de France Télévision retrouveront sous sa plume les personnages de reportages diffusés : ainsi de cette mamie ukrainienne qui va recueillir et cacher un soldat ukrainien blessé, alors que les Russes occupent son village, ou ces parents israéliens qui parlent de leurs morts ou de leurs otages. C’est en quelque sorte de la géopolitique par le petit bout de la lorgnette, sur le terrain, donc avec de « vraies gens », là où les choses ne sont pas aussi tranchées que dans les salons et journaux, car souvent le réel n’est pas noir et blanc, il est gris. Il serait trop fastidieux de lister tous les exemples qu’elle présente. Mais il faut dire que lorsque le livre est refermé, cela dessine un bel échantillon d’humanité. Elle consacre aussi des pages au terrorisme, en divers lieux et modes. Le tout est fait dans le style alerte du journalisme, facile à lire, mais pas relâché.

Une seule période de sa carrière lui laisse un goût fade : celle où elle fut chargée de suivre les affaires de l’Elysée, attachée donc aux faits et gestes de la Présidence de la République, sous le septennat de François Hollande. Tout le monde sait que ce ne fut pas un moment triomphal de la démocratie et de la politique, le costume étant bien trop grand pour le rondouillard ancien secrétaire du PS. Là, Maryse Burgot a vécu des moments sans doute pénibles, car étriqués et sans gloire. Dès qu’elle a pu fuir ce poste, elle est revenue au grand reportage. Malgré tout, elle ne se laisse jamais aller à « cracher dans la soupe », à disqualifier qui que ce soit (même si je crois tout à fait qu’elle a une opinion personnelle plutôt négative de certains acteurs de cette période dont un, dans le rôle du traître parricide, a su tromper longtemps les Français avant de sombrer dans leur haine et leur indifférence totale). Elle n’est pas faite pour le marigot politique, mais bien pour le terrain et l’action, où il faut rendre compte, documenter pour l’actualité, mais aussi pour l’histoire – voir les guerres yougoslaves évoquées à travers celle du Kosovo.

J’ai acheté ce livre, car je connais et apprécie le travail de Maryse Burgot. Il ne m’a pas déçu. C’est un bon travail de journaliste (une commande d’éditeur, comme on l’apprend en fin de volume), une petite pierre de témoignage sur le chemin de l’histoire. J’ai aussi compris que ce livre avait une valeur personnelle d’hommage à ses parents, à sa famille, qu’il était important comme preuve que l’on peut combattre les assignations sociales de la naissance. Je partage en grande partie ce parcours, je puis donc bien comprendre ce besoin. Au moment des bilans, il est un temps pris pour faire le point, mais en partageant avec le public, donc avec une nécessaire retenue. Le pari est réussi.

Jean-Michel Dauriac – Les Bordes – 3 janvier 2026.

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Le voyageur sur la terre – Julien Green

Livre de poche -1956

On a pu dire que les romans de François Mauriac étaient assez démoralisants. Que devrait-on dire alors de ce recueil de quatre textes de Julien Green[1] ? En effet, le point commun le plus manifeste de ces quatre histoires est la mort. Chaque récit se termine ou comprend un mort. Et le climat de chaque récit est empreint d’un même climat mortifère. Nous y trouvons également le débat sur le bien et le mal et l’influence de la religion.

Quatre textes composent de récit, quatre textes que l’on peut qualifier de « textes de jeunesse » pour notre auteur, écrits entre 1924 et 1927. Cela semble constituer les tous débuts de son oeuvre romanesque.  On peut scinder en deux groupes ce quatuor : deux textes longs (Le voyageur sur la terre et Les clefs de la mort, qui approchent les 100 pages chacun) et deux courts récits (Christine et Léviathan[2], à peine 20 pages chacun). Tous racontent des destins individuels tragiques. On ne peut pas dire que la lecture de ces quatre récits soit désopilante, mais  on tient à aller au bout, car ils sont bien tournés sur le plan de l’ordonnancement romanesque. Plutôt que de tenter d’en donner un résumé critique, je préfère choisir une approche globale que les points communs justifient amplement.

J’ai déjà signalé deux points communs à ces histoires : la mort et le caractère individuel des faits. La mort intervient de diverses manières : elle ouvre l’histoire du Voyageur sur la terre et clôt celle de Léviathan. Elle frappe collatéralement le protagoniste  dans Christine et Les clefs de la mort. Dans tous les cas ce ne sont pas des êtres au bout de leur vie : trois sont des enfants ou un tout jeune homme, le dernier un homme d’une cinquantaine d’années. Maladie pour les deux filles jeunes, suicide pour le tout jeune homme. Le dernier décès reste inexpliqué. Ces morts sont plutôt inattendues et violentes pour le lecteur. Elles semblent relever de l’absurde de la vie.

Les destins individuels sont la marque de ces récits. Ainsi Le voyageur sur la terre se présente, selon un procédé éprouvé, mais plus très neuf, comme le journal retrouvé du jeune suicidé. Tout y est donc écrit à la première personne, sauf quelques lettres imaginaires ajoutées à la fin pour épaissir l’histoire. Les personnages secondaires de ce court roman sont assez falots, à l’exception d’un seul qui s’avèrera décisif pour la compréhension du sens de l’histoire. Les Clefs de la mort reprennent également la technique du journal. Avec le même centrage sur le narrateur. Mais dans ce texte, certains personnages secondaires sont plus étoffés, en lien avec le contenu même du récit. Christine est aussi écrite à la première personne du singulier. Seul Léviathan a une structure classique de narration. C’est donc surtout la subjectivité qui est mise en avant. Nous ne connaîtrons de ces personnages que ce qu’ils voudront ou pourront nous dire.

Nous en arrivons alors à un troisième point commun à tous ces récits. Les personnages centraux sont très seuls et souffrent d’un certain mal de vivre. L’absence des parents ou d’un parent est manifeste. Ces garçons, car ce sont tous des mâles, sont visiblement mal dans leur peau et manquent de personnes de confiance. Leur vie est une solitude au milieu des leurs. Ils se débattent avec leurs perceptions et sensations et n’ont personne avec qui en parler. C’est là l’origine de leur malheur. Car ils sont réellement malheureux ; pas d’un malheur objectif, matériel ou moral, mais de leur simple manière d’être au monde. Malaise existentiel, pourrions-nous dire. La mort est souvent la seule issue qui semble exister pour ces êtres-là. Ils sont en quelque sorte prédestinés à une fin tragique.

La maladie constitue le dernier point commun sur lequel je veux revenir. Deux des protagonistes souffrent visiblement de dédoublement de la personnalité ou schizophrénie. Cela mènera l’un des deux au suicide et l’autre au projet de meurtre. Les deux filles, jeunes, contracteront une maladie qui les emportera. Le dernier meurt sans raison apparente, mais de manière subite et anormale. La vie, au sens de l’anima latine, n’est pas positive et vigoureuse chez les personnages de Green. Ces vies sont viciées dès l’origine, fragilisées sans possibilité pour les victimes de s’en sortir. C’est un peu la tragédie grecque revisitée.

On pourrait évidemment croire en lisant ce qui précède que cette lecture est à la fois triste et ennuyeuse et qu’il n’y a aucune raison de se l’infliger. Ce serait une grave erreur. En effet, nous avons affaire à une œuvre littéraire au plein sens du terme -bien que je sois persuadé que l’auteur a mis beaucoup de lui dans ses personnages – et de belle qualité. L’écriture est fluide et très classique dans sa forme, elle pourrait passer pour insipide, mais ce n’est pas le cas. Elle refuse les effets pour se concentrer sur les caractères et faits. La meilleure preuve de sa qualité est qu’on ne veut plus lâcher le livre une fois qu’on l’a commencé. Le second atout est d’ordre psychologique : les ressorts de l’âme humaine sont dépeints avec beaucoup de finesse, sans emphase ni pédantisme freudien.

Julien Green (1900-1998)

Il vaut donc la peine de lire ce livre et ses quatre histoires. Bon, le problème est habituel avec mes chroniques : indisponible en version actuelle, comme beaucoup de l’œuvre de Green. Enfin, pas tout à fait ! Ces quatre histoires sont réunies dans le premier volume des œuvres complètes de Julien Green parues chez Gallimard dans la collection La Pléiade. Sinon, comme d‘habitude, en furetant sur les sites de bouquinistes ou les librairies d’occasion, il ne vous en coûtera que quelques euros (j’ai payé le mien un euro !).

Julien Green a été une vedette littéraire jusqu’à sa mort en 1998. Mais il a été très vite oublié et personne, à part les universitaires et quelques passionnés, ne le lit plus. Il rejoint ainsi de grands noms comme Anatole France ou Jules Romains dans les brumes de l’oubli. La postérité est bien ingrate, surtout quand elle n’est pas aidée par l’école.

Jean-Michel Dauriac – Les Bordes – 1er janvier 2026.


[1] Le rapprochement Mauriac-Green m’est venu spontanément, à la lecture de recueil. Il est évident pour tout lecteur un peu attentif. En vérifiant certaines données sur la vie de Julien Green, je me suis aperçu qu’il avait été élu au fauteuil de François Mauriac à l’Académie Française. Par ailleurs la question de l’homosexualité a été évoquée pour les deux écrivains, avec des résultats différents il est vrai, Mauriac étant supposé avoir été un homosexuel refoulé (on l’a dit de très nombreux auteurs à tort !) alors que Green a lui-même prouvé la chose par ses écrits diaristiques. Pour ma part je souhaite ici m’en tenir au strict plan de la littérature.

[2] Il reprendra ce titre de Léviathan pour un roman publié un peu plus tard. L’histoire n’est pas du tout la même.

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