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Une si jolie musique ! sur Franz Schubert – La musique au cœur Michele-Lhopiteau-Dorfeuille

Franz Schubert – La musique au cœur

Michele-Lhopiteau-Dorfeuille

Lormont, LE BORD DE L’EAU, 2019

206 pages, 33 €

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Une si jolie musique!

 

Franz Schubert est, pour beaucoup, réduit à être l’auteur de La truite, et encore dans sa version adaptée en chanson plus ou moins enfantine. Pour la plupart des mélomanes amateurs, sa musique de chambre en petites formations constitue l’essentiel de son œuvre. Schubert souffre, comme on dirait dans la novlangue de notre merveilleuse époque, d’un « déficit d’image ». Mozart, Bach ou l’incontournable Beethoven de cette année 2020 (année anniversaire !) sont des stars, pour des raisons diverses. Le dernier membre de ce quatuor, lui, est ramené à ce portrait très classique qui orne la couverture de l’essai que lui consacre Michèle Lhopiteau-Dorfeuille : un jeune homme aux cheveux bouclés et à la face sympathique, simplement barrée d’une fine paire de lunettes. De lui, il est retenu qu’il mourut encore plus jeune que Wolfgang et moins sourd que Beethoven. Une des trouvailles de l’auteur est de proposer d’ailleurs comme explication de la mort du compositeur la même piste qu’elle avait explorée pour Mozart : l’empoisonnement aux produits pseudo-médicaux à base de mercure. Alors pourquoi donc Schubert est-il finalement beaucoup moins connu que ses illustres confrères ? Citons l’auteur, dans sa conclusion :

 

« Car Schubert est de toute évidence un homme moderne : Bach avait son Dieu, Mozart et Beethoven, en bons fils des Lumières, leurs utopies et leur foi en l’humanité. Franz, malade et désargenté dans un pays ruiné, prisonnier d’une époque à tous points de vue réactionnaire et dont l’avenir illisible préfigurait singulièrement la nôtre, n’eut rien de tout cela. Et en cela il nous ressemble. » (page 194).

 

A la lecture de cet essai – je préfère ce terme à celui de biographie, en raison des choix de l’auteur -, on découvre pourquoi, effectivement Schubert est notre plus-contemporain, par rapport aux trois autres compositeurs évoqués.  Schubert est contemporain de l’Empire napoléonien et de ses guerres européennes, qui ont saigné une partie majeure de l’Europe, dont l’Autriche. Son époque marque le début de la fin (qui sera merveilleusement évoquée au plan romanesque par le grand écrivain Joseph Roth dans le dyptique La marche de Radetski et La crypte des capucins). Franz est essentiellement Viennois : Michèle Lhopiteau montre combien peu il voyagea, et pas très loin quand il le fit. Sa vie pourrait être sous-titrée « une histoire viennoise du début du XIXème siècle ». Sa vie ne met en évidence aucun fait saillant aucun scandale, aucun coup d’éclat. Il est le fils surdoué musicalement d’un directeur d’école, et lui-même débutera sa vie professionnelle en étant aide-instituteur, un boulot ingrat et mal payé qu’il n’aimait pas et abandonna dès qu’il le put. Voilà pour le portrait social superficiel. Mais  là n’est pas l’important.

 

L’important est que Franz Schubert est un génie de la composition. Ce qui a été clairement compris et dit par ses amis, et reconnu par ceux qui ont pu entendre sa musique. Car le problème principal est là. Schubert, à la différence du trio majeur évoqué plus haut, n’a pas eu      de mécène ou de protecteur , et sa musique n’a pas du tout obtenu l’audience qu’elle aurait mérité. Ajoutons à cela que le doux Franz n’est pas un animal de foire, virtuose dès l’enfance ou compositeur attitré, comme Mozart, Beethoven ou Bach. C’est là un des aspects passionnants de ce livre, de nous faire découvrir cette personnalité introvertie, que l’on qualifierait, aujourd’hui dans le cadre des mythologies de la réussite, de « loser ». Il n’a jamais su s’imposer, se pousser du col, ou simplement se signaler. Le résultat est impressionnant : sa musique, de son vivant ne fut jouée que dans des cercles restreints au sein desquels il évoluait. A l’exception d’un grand concert viennois organisé par ses amis, en 1828, jamais sa musique ne fut offerte au grand public.

Parler de Franz, c’est parler d’un cercle d’amis fidèles, qui l’accompagnèrent jusqu’à sa mort et même au-delà, se battant pour que sa musique soit jouée et reconnue à sa juste valeur.Très judicieusement, notre auteur débute son essai par un chapitre titré « La garde rapprochée » où elle brosse, par extraits de lettres et courtes notules biographiques le portrait de ce cénacle schubertien. On y voit donc que le compositeur a eu la chance d’avoir ces vrais fidèles autour de lui . Il est même assez vraisemblable de penser que s’il avait été seul, Franz Schubert aurait eu une petite vie terne et n’aurait peut-être pas créé tout ce qu’il a composé.  Car nous apprenons, entre autres choses, que Schubert n’eut jamais de domicile vraiment personnel, mais vécut chez autrui selon les circonstances, tantôt chez son père, son frère ou l’un  ou l’autre de ses bons compagnons. Car ceux-ci, bons viennois au fait de la musique de leur époque, avaient compris qu’il était vraiment génial et firent tout leur possible pour qu’il puisse composer et entendre se œuvres. Plusieurs étant de bons musiciens, montèrent des formations à cet effet. Un chanteur et une chanteuse de renom surent reconnaître la valeur de ses lieder et les firent connaître du mieux qu’ils le purent. Mais le bilan global des compositions jamais jouées ou seulement en cercle privé est impressionnant. Tout autant que la couardise (ontologique) des éditeurs qui refusèrent sa musique, soit parce qu’elle était trop complexe – ce qui était objectivement vrai -, soit parce qu’elle n’était pas connue (le serpent qui se mord la queue), soit simplement par paresse.  Bref, si Schubert eut un bel enterrement –que la famille paya longtemps après – suivi par de nombreux amis et connaissances, à l’inverse de Mozart (Michèle Lhopiteau a aussi expliqué pourquoi dans un livre précédent), il mourut comme « inconnu célèbre » au-delà de Vienne.

C’est finalement l’acharnement de ses amis qui permirent d’éviter l’oubli et la foi de certains musiciens, comme Félix Mendelssohn, pour le remettre à sa juste place. Mais même aujourd’hui, le Schubert connu des musiciens et mélomanes reste celui des lieder et de la musique de chambre.   Son œuvre religieuse et symphonique est mésestimée et méconnue. Ses opéras ne sont pas joués : mais là, il y a selon Michèle Lhopiteau, la raison objective de la faiblesse des livrets. Il y a encore une grosse marge de progression pour la reconnaissance de Franz Schubert.

A la lecture de cette chronique aura compris toute la richesse de ce livre, qui s’inscrit dans la continuité des trois autres (Mozart, Bach et Beethoven), que j’ai chroniqués en leur temps. Je dois ici redire le coup de génie qu’est le fait de joindre deux cd d’extraits à cette lecture. Ces extraits sont tous annoncés dans le texte, cela permet d’entendre aussitôt ce que l’auteur explique ou cite. Les plages sont dans l’ordre linéaire du texte. Mais, comme pour les précédents, ces deux disques peuvent s’écouter seuls, comme une sorte de best of de Schubert (ce que j’écris là est un crime pour l’amateur de musique classique !).

Mes remarques critiques porteront sur la forme et non sur le fond, auquel je n’ai rein trouvé à redire, l’information étant très sérieuse et l’expertise de Michèle Lhopiteau-Dorfeuille reconnue. Pourquoi ne pas mettre le lexique des formes et la chronologie de Schubert en fin de volume, comme cela se fait habituellement. C’est assez aride de débuter ainsi et le risque est soit que ce soit ignoré, soit que cela rebute le lecteur potentiel. Et il en faut peut, aujourd’hui, pour rebuter un lecteur, à l’ère du zapping qui n’épargne rien ni personne.  Quant au chapitre XV « Schubert et le septième art », qui est une excellente idée (celle de montrer l’étonnant succès de Schubert comme « auteur » de musique de films), il aurait sa place en annexe, comme je l’avais indiqué dans l’ouvrage sur Bach, à propos du chapitre sur les « baroqueux ». Il s’agit simplement d’une précaution formelle visant à ne pas rompre l’unité thématique du livre. Tout en préservant ce travail intéressant qui vient en complément du reste. Car, il faut dire cela pour terminer, Schubert, bien plus que Mozart, Bach ou Beethoven, est un génie de la mélodie pure et en a composé un nombre impressionnant (d’où son succès au cinéma), toutes plus belles les unes que les autres, ce que les deux disques permettent amplement de vérifier.

Ce Schubert vient donc enrichir la connaissance des mélomanes et l’oeuvre de Michèle Lhopiteau-Dorfeuille qui, discrètement mais sûrement, s’impose comme un auteur de premier plan en musicologie populaire – secteur déserté par les spécialistes, car le peuple est infâme et ne mérite pas de jouir des trésors de la bourgeoisie éclairée (c’était la phrase Gilets Jaunes du jour) -, comme le démontre aussi le succès de ses conférences de vulgarisation (de vulgus en latin, le peuple, beurk !), notamment à l’Université Populaire des Hauts de Garonne, où elle officie bénévolement depuis des années, pour partager sa passion de la musique avec tous.

 

Jean-Michel Dauriac

Président-Fondateur de l’Université Populaire des Hauts de Garonne et mélomane.

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« La foi est plus belle que Dieu » sur « La panthère des neiges » de Sylvain Tesson Gallimard , 2019 ; prix Renaudot2019

 

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Ecrire un livre sur l’attente, c’est à nouveau rédiger L’Arlésienne ou Le désert des Tartares. Vieille idée littéraire ou philosophique : l’attente éveille la réflexion, mais pas seulement elle . Tous nos sens peuvent se mettre en éveil, selon la nature de l’attente. Bien sûr ce n’est pas à l’arrêt d’autobus ou sur le quai de la gare que cela se passe. Cette attente-là est stérile, enchâssée dans la course folle de la vie des hommes ordinaires, réduits le plus souvent à l’état de bipèdes lobotomisés. Un bus ou un train ne portent aucune menace ou espérance ; au pire seront-ils bondés et l’entrée et le voyage seront pénibles, au mieux on pourra s’asseoir. Sylvain Tesson remplace d’ailleurs le terme par « affût », parfaitement adapté aux circonstances que narre ce livre.

 

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Le sujet est très cadré et dirait-on, squelettique : L’auteur est invité par un grand photographe animalier à l’accompagner au Tibet pour photographier la « panthère des neiges », appelée zoologiquement « Once ». L’expédition rassemble quatre personnes, Tesson, Munier (le photographe) et deux collaborateurs, Marie et Léo. Unité de Lieu : tout se passe dans l’univers semi-minéral des hauts plateaux tibétains, entre 4600 m et 6000 m pour les monts qui encadrent le vaste plateau du Tchang Tang. Unité de temps : l’affût est la mesure unique de ce récit ; peu importe les jours et les nuits. Unité d’action enfin : le seul but de tout ce qui est fait est d’observer cette panthère zonale, en voie d’extinction sous le feu de la contrebande pour sa fourrure. Car nous sommes bien dans une tragédie, mais pas celle qui va se conclure par la mort de l’héroïne – ici l’animal -, comme dans le modèle grec ou cornélien. Ici la tragédie est le simple déroulement de la vie, au sens du bios, dans un espace quasiment préservé des nuisances civilisationnelles actuelles par la rudesse de son climat et la pauvreté apparente de ses ressources. Il y a les chasseurs, les proies et les parasites du système : toute la métaphore de notre humanité. Et c’est là que réside la véritable tragédie dont parle ce livre : l’être humain est le grand destructeur de l’ordre  biologique du monde, l’artisan de la sixième extinction des espèces, observée, quantifiée et annoncée dans un avenir tout proche. Nous vivons, indifférents ou impuissants, au milieu de ce carnage dont nous ne pouvons nous laver les mains. L’appât du gain escalade aussi les pentes du Tibet et rend la survie de l’once très incertaine, malgré des mesures de protections chinoises tardives et purement formelles. Là, durant deux ou trois semaines (je n’ai pas réussi a vraiment faire le compte en lisant l’ouvrage), Tesson va vivre une expérience unique, lui qui, pourtant, s’est mis souvent en situation d’en vivre beaucoup.

 

Expérience de l’affût, avec toute sa conséquence intérieure. Observer sans répit une portion de vallon himalayen, à travers des jumelles ou une lunette, pour espérer apercevoir cet animal insaisissable. Voici qui vide le cerveau des futilités d’en bas et ramène à l’os de l’esprit humain. Pour Tesson, il s’agira à la fois de songer à sa mère brutalement disparue et à un amour perdu. Le milieu géographique et géologique n’accorde aucune distraction. Géométrie et minéralité scandent le paysage. Une neige rare couvre les sommets, des torrents ravinent les flancs de montagne, une herbe rare et stoïque ourle les pentes les plus basses et les moins froides. Le vent ou la course des troupeaux soulève une poussière d’érosion vielle de quelques millions d’années, selon la stratigraphie actuelle. Impossible de distraire sa pensée par le paysage ; lui aussi est à l’os. Il faut bien alors affronter ses démons intérieurs, si l’on en a.  Là-haut, le mode de vie d’en bas, celui que nous mettons en œuvre, chacun pour notre part, de gré ou de force, apparaît comme ce qu’il est : insensé et suicidaire. L’homme, peu doué pour la survie en milieu naturel, a peu à peu artificialisé l’oekoumène – et touristifié le reste – tout en éliminant les prédateurs historiques de l’homo sapiens. Il fonce tout droit vers une catastrophe générale, drogué à l’illusion technicienne. Les hauteurs du toit du monde ramènent au réel : la vie est un équilibre fragile où chaque espèce joue son rôle ; seul l’homme a refusé de tenir le sien. Est-ce la faute des chrétiens, des savants, des ingénieurs ? Au point de non-retour où nous en sommes cela n’a plus guère d’importance.

 

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La panthère des neiges résiste avec ses moyens : son osmose avec un milieu hostile, son art du camouflage et une prudence sensorielle à toute épreuve. La voir est un moment exceptionnel, une apothéose rare. C’est pour cela que Munier a fait le voyage et qu’il est prêt à rester des heures en affût, dans un air à -20 ou -30°C.

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Munier est le véritable héros de ce livre. Par petites touches, Tesson nous en dresse un portrait touchant. Mais sans pathos. Munier n’est pas un desperado ou une victime de notre monde qu’il fuirait. Il est un homme qui vit avec une ouverture au monde qui y inclut toute la faune et remet l’homme à sa (juste) place. Comme tous les sages, il parle peu, sauf quand il s’agit de nommer et décrire un animal. Photographier l’animal c’est de l’anti-chasse. Lui traque la présence de la vie non humaine jusque dans la bruyante fête foraine de la grande ville chinoise de Chengdu où ils se promènent la veille de leur retour en France. Il aperçoit une chouette dans le vacarme du ciel illuminé; un peu plus tard, ayant fui le bruit et la luminescence, il observe la lune. A côté de lui se trouve une femme qui l’aime et le comprend, Marie, qui l’assiste et l’accompagne dans ses campagnes. Se le sont-ils dit ou se contentent-ils de vivre leur bonheur d’être ensemble ? Nous n’en saurons rien. Ce qui les unit est le même amour des animaux et leur compréhension. Faut-il aller plus loin ?

 

Verront-ils la panthère ou seront-ils comme le héros de Buzzati ou le « trop vieux général » Zangra de la chanson éponyme de Jacques Brel, qui espèrent l’ennemi et ne sont plus là quand il vient ? Selon la logique de Munier On pourrait le croire durant toute la première partie du livre, quand ils contemplent les yacks, les vautours et les loups. Puis ils trouvent le vallon miraculeux, celui où elle doit,  selon la logique de Munier, apparaître. Tesson, qui n’oublie jamais qu’il fut d’abord formé en géographie, a dessiné deux cartes manuelles au début du livre. Le lecteur s’y référera souvent pour mieux comprendre le récit. Ce vallon court, parcouru par un petit affluent du Mékong naissant, offre des points d’observation stratégiques. Dans le froid glacial d’une grotte ou sur le replat d’un talus, ils espèrent ; car l’attente est ici chargée d’une espérance : la panthère existe et elle fréquente cette région, donc ils peuvent la voir. Et ils vont la voir ! L’épiphanie aura lieu à trois reprises, sous trois angles et à trois distances différentes. A cette occasion, Sylvain Tesson comprend combien l’attention est importante et mobilise toute notre concentration. Il ne s’agit pas de regarder, mais de scruter le terrain, de se détacher de nos apprentissages culturels qui focalisent sur un premier plan et ignorent le reste. Il faut retrouver la pureté du regard des enfants, comme ceux des fils du berger nomade, qui du premier coup d’oeil ont vu a panthère là où le commun ne voit que le rapace du premier plan ; Retrouver ce regard est en quelque sorte renaître a soi-même dans sa relation au monde. Le symboliste comprendra que cette histoire a aussi un sens spirituel qui dénonce nos regards étroits et dominateurs.

 

Avant de repartir, Munier veut aller voir les sources du Mékong, ce fleuve-vie de toute l’Asie Moyenne, qui sur 5000 km court des monts Kunlun à son delta indochinois. Tout là-haut, il n’est qu’une micro-source prise par la glace et un torrent qui ne suinte que deux heures par jour en raison du froid. C’est l’occasion pour Tesson de délivrer une double leçon – sans aucun ton professoral mais au sens sapiential – sur le fleuve et sur sa symbolique pour nos sociétés.

 

Dans ce livre, Tesson poursuit sa vocation d’écrivain-voyageur. Mais il me semble qu’il y a un infléchissement net depuis son terrible accident et sa « gueule cassée ». Les chemins noirs étaient déjà empreints d’une gravité que les livres d’ « avant » ne m’avaient pas offerte. L’homme a vieilli, il a côtoyé la mort et la douleur : on n’en sort pas indemne. Dans le même temps, je trouve aussi que son style a acquis une plus grande qualité littéraire ; il ose le lyrisme, chose qu’il faisait du bout du stylo, presque par effraction autrefois. Ce livre est un fort beau texte. Je suis d’avis qu’il faut le mettre dans tous les CDI de France, et que les professeurs de lettres s’en emparent. Pas la peine de le conseiller aux lecteurs, Tesson a maintenant un public large et fidèle qui le suit. C’est amplement mérité.

 

Mériadec – Jean-Michel Dauriac – le 26 décembre 2019,

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Libre parole – Etienne Balibar – Pour dire quoi?

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Etienne Balibar

Paris, Galilée, 2018 ; 130 pages

 

Ce petit livre reprend trois conférences, plus écrites que parlées données dans les dernières années, sur le sujet de la parole et du pouvoir. La première a été dite en Turquie, le 17 janvier 2018, lors de lectures vouées au souvenir du journaliste Hrant Dink, Turc d’origine arménienne, assassiné le 19 janvier 2017, pour le faire taire. La deuxième fut prononcée au séminaire littéraire de l’université de Columbia de New York, le 3 décembre 2015. Ce séminaire a été créé par Edward Saïd, le grand penseur palestinien et s’inscrit donc dans une lignée intellectuelle post-coloniale. Enfin, la troisième a été énoncée lors des journées d’études « Michel Foucault et la subjectivation », à Créteil, le 1er juin 2016. Le lecteur un peu averti aura compris que l’on se trouve dans l’école de la déconstruction, chère à la côte Est des Etats-Unis et à l’intelligentsia universitaire française progressiste.

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L’intérêt de ces textes est inégal. Le premier est un exercice de style, destiné à faire passer des messages à la résistance intellectuelle turque à Erdogan. Il est titré « Démocratie et liberté d’expression par temps de violence ». Le propos est pesé au trébuchet, suffisamment alambiqué et déterritorialisé pour en pas donner lieu à des poursuites. Le but de l’exposé est de distinguer subtilement liberté d’expression et libre parole, ne les articulant autour de l’opposition collectif/individuel. L’idée n’est pas inintéressante mais elle est extrêmement délayée et l’ensemble est bien long pour si peu de vraies idées. Mais sans doute Balibar a-t-il eu le petit frisson de se sentir dans la peau d’un résistant. Je n’ai pas réussi à en sortir une seule citation tranchante.

 

La deuxième intervention est très liée au contexte des années de terrorisme de DAECH. Le titre en est « Liberté d’expression et blasphème ».. Il fait écho aux attentats de novembre 2015 contre Charlie Hebdo. Balibar revient sur la publication des caricatures de Mahomet, très vite, et disserte ensuite sur le cadre légal de la liberté d’expression, jusqu’à l’idée d’élargir l’échange d’informations au statut de bien commun. C’est ensuite qu’apparaît le glissement idéologique vers les thèses en vogue du post-colonialisme. La référence à Frantz Fanon est quasi-canonique dans ce contexte ; elle permet de justifier sans l’affirmer bruyamment une violence en réponse à la violence coloniale. Voici un exemple de formulation :

« La réaction de violence à la violence est aussi en tant que telle une forme-limite de liberté d’expression qui peut représenter la seule possibilité dont disposent les groupes opprimés (par exemple les peuples colonisés, les « damnés de la terre » de Fanon) ou les « minorités » qui cherchent à se faire entendre pour que leurs droits soient reconnus. » page 63.

Tout ceci n’est pas absurde, tout le monde sait bien que la violence est inévitable dans la plupart des mouvements de libération. Faut-il pour autant en faire un droit de liberté d’expression ?

Survient ensuite la référence, aussi incontournable, à John Rawls et sa « Théorie de la justice », par le biais de l’expression « voile d’ignorance », qu’il applique à la répression de la prise de parole des subalternes. Il aborde alors la notion de blasphème et de sacré, qui sont consubstantielles. C’est ici que le discours est, à mon avis, glissant et dangereux. Car il établit très vite une équivalence entre le fondamentalisme musulman dans ses territoires –où la liberté d’expression est inexistante- et la laïcité qui serait répressive envers les musulmans (et els coloniaux au sens large). Ceci est proprement inacceptable. Au mieux cette démarche relève de l’aveuglement (le voile d’ignorance frapperait aussi les intellectuels les plus avancés !) ; au pire elle est une malhonnêteté intellectuelle, qui relève d’un militantisme anti-occidental qui ne veut pas dire son nom.  Voici une des affirmations :

« Les mêmes intervenants, qui dénoncent les effets d’oppression de l’institution du sacré religieux dans les sociétés non occidentales, sont aveugles et partisans dès qu’il s’agit des effets d’oppression du sacré laïque dans les démocraties occidentales. » p. 69.

Posé ainsi le fait semble relever de l’évidence historique, mais il est totalement faux et très facile à démonter, à condition que la parole de l’opposant soit audible. C’est caricaturer la loi de 1905 et le siècle qui l’a suivie de prononcer ces paroles. Mais à Columbia, voici des petites phrases qui vous posent un esprit libre !

Il introduit ensuite la triple notion d’universalisme civique, religieux et du marché, les posant en lutte.  Parlant de la liberté d’expression dans ce contexte, il écrit alors :

« …elle se distingue par principe des universalité religieuses aussi bien que de l’universalité du marché. Elle peut donc entrer en conflit avec leurs logiques respectives mais aussi essayer de les soumettre a des normes d’indépendance et d’égalité qui prennent sens pour une variété de sujets. » p. 76.

Le tour est joué, au nom de l’universalisme civique – non défini d’ailleurs – la liberté d’expression peut soumettre les discours religieux – premiers universalismes pourtant – à ses normes. Par cette prestidigitation verbale, tout contrôle du religieux et de l’économiques est justifié (mais sans être aucunement argumenté).

La fin du texte est d’une assez grande ambiguïté ; à dire vrai, je en comprends pas vraiment qu’elle est la position de Balibar, sauf à distinguer religion et sacralité, comme il le dit dans la dernière phrase. Ce que les faits ont déjà faits depuis longtemps, sans attendre l’aval des philosophes.

Cette deuxième causerie m’a laissé une impression de malais, celle de naviguer dans un univers intellectuel de contrefaçon très bien faite. Mais aussi d’être face à une certaine pauvreté argumentative.

 

La troisième conférence, « Dire, contredire : sur les formes de la parrêsia chez Michel Foucault ». Logiquement, le thème du courage de dire atteint ici son apogée. La libre parole est surtout celle de l’homme qui ose se lever dans l’agora pour contredire le discours dominant. Je ne m’étendrai pas sur le détail de ce texte. Je dirai simplement que celui qui alu Foucault sera en terrain de connaissance. Tout y est : le vocabulaire complexe et pédant, qui use et abuse des mots d’origine étrangère pour impressionner le chaland, les exemples exotiques, la fausse provocation. Ce n’est en fait que la cuistrerie, qui parvient assez mal à masquer le manque d’idées des auteurs de la galaxie foucaldienne. Paradoxalement c’est faire preuve de parrêsia que de se lever et dire que Foucault, et ses disciples avec lui, est très largement surévalué, par une sorte de dictature de l’université : essayez de faire une thèse de sciences humaines qui ne cite ni Foucault ni Derrida et vous verrez le résultat !

 

La lecture de livre me laisse dubitatif, je pense que le lecteur de cet article critique l’aura compris. Il y a là à la fois accumulation d’évidences déguisées en idées profondes et affirmations non démontrées au service d’un discours déstructurant qui se camoufle derrière les oripeaux du propos savants. La réalité est la pauvreté des idées originales, ce que Foucault a porté au zénith, avec une grande érudition et un immense travail de recherche en bibliothèque. Cela suffit-il à faire un penseur de premier plan ?

 

Jean-Michel Dauriac – le 31 décembre 2018, Les Bordes – Creuse.

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