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Un souci populaire d’un belle langue française

Dans la série « Dans la bibliothèque de mon père »

Petit dictionnaire des locutions françaises (1953)

Pour écrire correctement (1955)

Parlez français (1954)

Collection « Le français facile pour tous »

Maurice Rat 

Paris, Editions Garnier frères.

Je suis tombé sur ces trois petits livres du même auteur (ils font entre 110 et 200 pages, en petit format), toujours en faisant tri et rangement dans l’héritage livresque de mon père. Les titres m’ont d’abord amusé, puis je me suis dit que c’était une face de la personnalité paternelle que je ne connaissais pas : celle de l’homme qui voulait se perfectionner seul dans le domaine de l’expression orale et écrite, domaine dans lequel il n’avait d’ailleurs aucun problème. Ces livres sont exactement contemporains de ma naissance, il était donc un homme jeune quand il les a achetés (il y a encore le prix sur deux des couvertures : 192 francs pour le plus épais et 144 pour l’autre). Mais en y réfléchissant, je me rends compte que cela rejoint sa curiosité sans cesse en éveil, qu’il m’a sans nul doute transmise. Il ne ratait pas « une occasion de s’instruire », comme le disait le père Pagnol à ses enfants[1]. Au-delà de cette surprise, j’ai mis le nez dans ces ouvrages et j’ai finir par les lire entièrement tous les trois. Je ne regrette nullement cette lecture et le temps que j’y ai consacré. On pourrait dire d’un professeur, qui fut d’abord instituteur, puis plus tard chercheur et doctorant dans deux matières n’a vraiment pas besoin de cela. Ce serait, de mon point de vue, faire preuve d’une grande suffisance. Ce qui a été démontré par ces lectures : j’ai appris ou ravivé énormément de faits grammaticaux et linguistiques, et je ne pourrais que conseiller ces lectures à tous mes collègues professeurs et doctorants.

Je ne sais pas pour vous, mais moi, j’ai toujours été intéressé par les expressions françaises, populaire, anciennes ou recherchées, latines ou françaises. J’ai beaucoup aimé le livre de Claude Duneton[2] (encore un prof qui a mal tourné !), qui fut un succès de librairie en son temps et que je consulte encore. Depuis sont apparus nombre d’ouvrages reprenant le même schème, notamment aux éditions du Robert[3], mais le livre de Duneton reste supérieur par le talent d’écrivain de l’auteur. Maurice Rat, l’auteur des trois petits livres « dont au sujet desquels je cause » (clin d’œil à Frédéric Dard, maître de la langue), était Normalien, professeur agrégé et enseignait dans le très chic lycée parisien Jeanson de Sailly. Mais il avait visiblement le souci de la vulgarisation et d’apporter au peuple de base les outils d’une bonne pratique de leur langue maternelle. Le Petit dictionnaire des locutions françaises est dressé selon l’ordre alphabétique.  Les notules pour chaque expression suivent toujours le même modèle :

Le mot-clé – l’expression ou les expressions associées – L’explication du sens premier – L’origine contextuelle. Parfois des considérations linguistiques et historiques précèdent cette explication originelle.

Cette méthode permet au lecteur de s’approprier très vite la lecture. Et je me suis donc surpris à faire une lecture suivi de l’ouvrage, de A à Z. Comme je sens que vous restez sur votre faim, voici un exemple, dédié à mes amis limousins.

« Limoger – Limoger quelqu’un – Le disgracier et, selon les cas, le suspendre de ses fonctions, le mettre à la retraite d’office, le placer en situation de disponibilité, etc.

Le terme date de la guerre de 1914-1918, où l’on prit l’habitude d’affecter à Limoges, où l’on avait transféré le 1er corps de Lille, les généraux qui n’avaient pas réussi sur le front de combat. » – p. 102.

Vous en prendriez bien une deuxième ? Alors, je vous fais ce plaisir.

« Froc – Jeter le froc aux orties – 1° Quitter les ordres.

« Rabelais quitta l’habit régulier, c’est-à-dire monial, pour prendre l’habit de prêtre séculier ; il jeta, comme on dit, le froc aux orties, et alla à Montpellier pour y étudier la médecine » Sainte-Beuve »

2° (par extension) Se libérer de quelque contrainte.

«  J’espère bien, cet hiver, jeter un peu le froc aux orties dans notre jolie auberge. » Mme de Sévigné »

Jeter le froc aux orties, c’est proprement se débarrasser de son froc en le lançant dans un fossé plein d’orties. Le froc (du bas latin Hroccus, « habit »), désigne la partie de l’habit monacal qui couvre la tête et les épaules, puis, d’une façon générale, un vêtement de moine. De là, outre la locution susdite, les expressions : prendre le froc (se faire moine), porter le froc (être moine), quitter le froc (renoncer à la profession monastique) et les termes populaires : frocard (moine), frocaille (gens de froc, moines), défroque (au sens propre : ce que laisse un moine au monastère), défroqué (qui quitte les ordres, etc.».

Bien sûr, notre Normalien-agrégé ne peut se départir de sa culture universitaire et cite très souvent des auteurs du XVII ou XVIIIème siècle, totalement inconnu du grand public et qui laisseront le lecteur simple perplexe et ignare (surtout à l’époque préhistorique d’avant Wikipedia !). Mais l’ensemble reste assez lisible et très riche, bien que totalement dénué d’humour, mais ce n’est guère la tasse de thé des auteurs de ce genre.

Les deux autres petits volumes sont destinés à l’amélioration de l’expression orale et écrite et agissent selon le principe des erreurs à éviter.

Parler Français a ainsi un sous-titre explicite sur  sa couverture :

«  Ne dîtes pas… – Ne confondez pas…- Constructions et tours vicieux – Déformations populaires – Contresens et bévues – Pléonasmes. Fausses élégances et néologismes. Le bon usage. »

La lecture de ce menu montre bien qu’il s’agit de donner des moyens de ne pas mal user d’expressions déformées ou peu claires, souvent mal transmises par l’oralité populaire (les bistrots furent longtemps l’université populaire la plus fréquentée en France). Mais il est aussi question des « Fausses élégances et néologismes », et là, l’auteur vise clairement ceux que nous appelons les cuistres, les pédants, les fats et que le peuple appellent les prétentieux, les parvenus ou, plus lapidairement, les cons. En son temps, le grand pamphlétaire Léon Bloy avait publié une Exégèse des lieux communs assez roborative, Gustave Flaubert avait également écrit un  Dictionnaire des idées reçues plutôt roboratif, alors que Jacques Ellul a publié, un siècle après L. Bloy, une nouvelle version de l’Exégèse des lieux communs. Maurice Rat n’a pas cette ambition moqueuse, mais il dénonce pourtant les mêmes personnes. Exemple :

«  Etre empreint de

La locution être empreint de est une de ces fausses élégances dont on abuse (voir s’accentuer, s’affirmer, s’avérer, de baser, se révéler…) dans es cas où il serait plus simple de se servir du verbe être.

Au lieu de dire

L’entretien fut empreint d’une grande cordialité,

Il est beaucoup mieux de dire

L’entretien fut d’une grande cordialité,

– car il n’est nullement élégant, bien au contraire, d’user de périphrases ou de vieilles formules à images fatiguées pour exprimer avec prolixité ce qui peut s’énoncer simplement. »  (p.107)

Voilà qui sent son Boileau à plein nez, mais n’est vraiment pas faux et vous avez reconnu, cité par l’auteur des verbes qui font florès dans les discours et écrits actuels.

A côté de cette rubrique, des conseils fort utiles pour éviter des confusions pourront servir à des gens curieux de s’améliorer (ceux dont je suis). Ainsi distingue-t-il les mots souvent confondus  pacifique et pacifiste, prescrire et proscrire ou jonchaie et jonchée.

Le troisième de ces opuscules est un petit précis de grammaire, syntaxe et orthographe. Si je n’ai rien appris sur l’orthographe et la syntaxe d’usage, j’ai par contre pu tester mes lacunes sur le genre des noms – vieux piège qui fait le bonheur des jeux radiophoniques ou télévisés.  J’ai donc mis ces livres à côté du Grévisse et du Littré, dans ma bibliothèque de références, celle qui est posée sur mon bureau et dont les grands auteurs sont Alain Rey, Pierre Larousse, Emile Littré ou Maurice Grévisse. En effet, plus j’avance en âge, et donc en connaissance (car pour l’heure je puis me consacrer à l’étude pour mon plaisir à mon rythme), et plus les dictionnaires et guides de langue deviennent utiles, nécessaires et appréciés. Non que je ne sache plus écrire, bien au contraire, mais parce que j’écris de plus en plus et que je veux, autant que faire se peut (est-ce une fausse élégance ?), écrire mieux. Maurice Rat, avec ses publications populaires, a donc naturellement trouvé sa place sur ce bureau.

Pourquoi parler de livres qui ont plus de soixante ans et ne sont plus édités[4] ? Parce que je suis un retraité qui s’ennuie et s’occupe donc à des inanités ? Peut-être après tout. Mais c’est une occasion de parler de notre langue, tout en évoquant l’amour populaire qu’on a pu en avoir. Bien évidemment il existe des centaines de productions sur la langue françaises, à tel point qu’il y a des rayons entiers consacrés à cela ( voyez chez Mollat, par exemple). Mais ce sont exclusivement des ouvrages de bachotage, de travail péri-scolaire ou professionnel. Les trois livres évoqués ci-dessus visaient un autre public, celui que l’on massacre aujourd’hui dans les écoles de la République, pour tout un tas de raisons, plus ou moins bonnes et anciennes, le peuple laborieux, ceux qui n’avaient pas fait d’étude et le regrettaient – alors qu’aujourd’hui, pour certains, c’est un sujet de gloire -, ceux qui voulaient s’améliorer en autodidacte… Mon grand-père, Jean Dauriac, a fait la « guerre de 14 », notamment à Verdun. Il en est revenu, et en bon état, ce qui était déjà un exploit. Pendant quatre ans, il a connu ces épisodes d’attente interminable dans les tranchées. Ce jeune homme intelligent, qui ne voulait pas être agriculteur comme ses parents périgourdins, avait le Certificat d’Etudes Primaires, sanction d’une bonne culture générale. Il écrivait d’une écriture magnifique, à la plume, ne faisait aucune faute d’orthographe et avait réussi les concours de la gendarmerie. Pourquoi ? Parce que pendant quatre ans, il a lu et mémorisé un petit Larousse qu’il avait avec lui. Il l’a entièrement lu et relu. Il avait, pour un primaire, comme on disait alors, un vocabulaire magnifique. A sa mort (j’avais 14 ans), la seule chose que j’ai pu récupérer de lui, fut justement un dictionnaire, la première édition du Larousse dans la collection du Livre de poche. Il est là, au moment où j’écris ces lignes, devant moi, comme un témoin transmis dans el relais des générations . Que transmettons-nous aux jeunes générations ?

Jean-Michel Dauriac – 25 mai 2021.


[1] C’est « Dans la gloire de mon père » ; la phrase est dite dans le film, lors de la scène des treize desserts provençaux, à la Bastide.

[2] La puce à l’oreille, Livre de poche, disponible ici : https://www.amazon.fr/gp/product/B00PWEUX74/ref=dbs_a_def_rwt_hsch_vapi_taft_p1_i0  ou chez les bouquinistes en fouillant.

[3] Dictionnaire des expressions et locutions, Alain Rey et Sophie Chantreau, Paris, Dictionnaire Le Robert, 1997.

[4] Je viens de vérifier rapidement, pour un de ces titres : ils sont disponibles en quantité sur des sites d’occasion, à des prix dérisoires. Vous pouvez donc vous les offrir ou les offrir (voir la conclusion).

Published in les critiques les livres: divers

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