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Catégorie : religion et spiritualité

recension et essais sur des livres portant sur toutes les question spirituelles, métaphysiques et religieuses

La fin de la chrétienté – Chantal Delsol – Constat de décès

Lexio/débats – Le Cerf poche – 2023 (2021 pour la première édition)

Chantal Delsol est bien connue des lecteurs du Figaro, car elle y tient une chronique régulière. Elle est, par ailleurs, l’auteur d’un œuvre assez considérable, divisée en deux périodes. Durant sa vie active, elle fut professeur de sciences politiques à Sciences Po Paris et écrivit nombre de livres qui étaient plutôt des manuels. Donc des ouvrages destinés surtout aux étudiants ou aux professeurs. Mais, depuis sa retraite, elle a réorienté son travail vers une réflexion de caractère plus philosophique et religieux, dans laquelle elle peut également réutiliser sa connaissance sociopolitique. Elle se définit elle-même comme une chrétienne catholique conservatrice – en lisez pas inconsciemment « traditionnaliste », comme le font beaucoup de gens, tant le biais idéologique est fort – et assume cette grille de lecture au fil de ses ouvrages. Ses livres, comme ses propos lors de sa participation à des émissions diverses, sont intelligents et nous questionnent, tout en restant lisible par le grand public.

Ce petit livre développe une thèse qu’elle soutient depuis longtemps : celle de la fin de l’âge chrétien. Ici, elle emploie le terme « chrétienté », qui a une charge historique évidente, en Europe. Pour elle, la chrétienté désigne une période qui court du IVe siècle eu XXe siècle, et dont nous vivons la fin.  Elle commence par évoquer le contexte du XXe siècle qui est, de son point de vue, celui où se livre le combat pour la survie de la chrétienté et où la défaite s’avère inévitable, plus on approche du début du troisième millénaire. Les moyens envisagés pour assurer le maintien du christianisme ont été variés et pas toujours très positifs. Ainsi signale-t-elle l’appui que de nombreux catholiques ont apporté aux régimes autoritaires, voire au nazisme ou au fascisme, en croyant ainsi rétablir l’ordre ancien. Ces choix n’ont fait que diviser le camp catholique et, d’une certaine manière, précipiter la chute.

La fin de la chrétienté est due à une inversion normative irrattrapable. Depuis une quarantaine d’années, pour s’en tenir à la seule Europe occidentale, on a assisté à des changements de mentalité collective qui atteste une prise de distance, ou même une ignorance totale des normes chrétiennes. Les populations ont rapidement cessé de croire à ce qui fait la foi chrétienne et, en même temps, ont perdu l’adhésion à ses principes moraux et sociétaux. On peut, en France dire que, symboliquement, la France du Général de Gaulle est le dernier temps chrétien. La présidence de Valéry Giscard d’Estaing s’est voulue radicalement moderne, très inspirée par l’épisode Kennedy aux Etats-Unis. L’ébranlement de mai 1968 a porté ses fruits des années plus tard, avec l’élection de François Mitterrand. Là commence le règne du sociétal-libéralisme et la mise en musique de l’inversion de norme. En quatre décennies, la messe est dite : la France a cessé d’être une nation chrétienne, suivie ou suivant les autres nations européennes catholiques, Espagne, Italie… Même la pieuse Pologne a fini par céder. L’inversion normative a bousé le droit, avec l’IVG, le PACS puis le mariage pour tous, la PMA et, très bientôt, la loi sur le suicide assisté. Chacune de ces avancées sociétales saluées par les progressistes est une pelle de terre de plus sur le cercueil de la chrétienté.

Mais il serait incomplet de réduire cette fin à une simple inversion de norme sociétale. Cette inversion normative s’appuie sur ce que Chantal Delsol appelle une « inversion ontologique ». C’est toute la conception de l’homme, du monde et de la pensée qui est remise en jeu. Ainsi faut-il interpréter le retour des formes multiples du paganisme, le panthéisme et le culte de Gaïa, à travers la religion écologiste. Tout se passe comme si l’Europe avait tourné la page du monothéisme chrétien. L’irruption du relativisme intellectuel et culturel nivelle toutes les opinions et pousse les gens à l’autocensure, particulièrement les catholiques, mis à mal par les divers scandales sexuels ou financiers. L’effacement rapide de la chrétienté a laissé le champ libre à toutes les traditions extérieures et à la remise en cause de la notion même de vérité. Chantal Delsol écrit d’ailleurs ceci à ce sujet :

« …il se peut bien que l’idée même de vérité ait été carrément dévoyée par la Chrétienté. Que la vérité ait été posée comme une proposition théorique, comme un dogme, si distant dès lors de la réalité qu’elle trahit et se perd elle-même. » (P. 131).

L’usage abusif fait par l’Eglise catholique romaine de la Vérité, avec une majuscule, se serait donc au fil du temps retourné contre elle. La nouvelle norme veut que chacun soit sa propre vérité à lui-même. Ce qui pose inévitablement un problème pratique que nous vivons à plein : comment faire société quand on n’a plus de croyances communes ? D’une vérité détenue par l’Eglise, qui la traduisait en règles morales et juridiques, nous sommes passés à l’exigence d’une morale d’Etat, incarnée par « le droit à… ». Dans son dernier chapitre, elle accuse l’Eglise et les chrétiens d’avoir honte de ce qu’ils sont et de vouloir ressembler à leurs vainqueurs, quitte à travestir ses positions.

« Réduits à la situation de témoins muets, les chrétiens sont aujourd’hui voués à devenir les soldats d’une guerre perdue. » (P.163).

C’est donc le silence assourdissant des croyants qui est une faute et l’aveu de la défaite des idées. Mais l’auteur ne semble pas, in fine, le regretter vraiment. Lisons les derniers mots de son livre :

« Renoncer à la Chrétienté n’est pas un sacrifice douloureux. L’expérience de nos pères nous apporte une certitude : notre affaire n’est pas de produire des sociétés où « l’Evangile gouverne les Etats », mais plutôt, pour reprendre le mot de Saint-Exupéry, de « marcher tout doucement vers une fontaine ».) ( 180.)

Ce qui me conduit à formuler quelques remarques critiques sur ce livre.

La première est de confondre Chrétienté et christianisme. La Chrétienté est ce que l’on a appelé le césaropapisme, soit la confusion du spirituel (l’Eglise) et du temporel (l’Etat). C’est effectivement une situation séculaire en Europe. Quant au christianisme, pour s’en tenir à une définition claire et simple, c’est « la religion de ceux qui croient au Christ ». C’est donc une affaire spirituelle exclusivement. Or, le Christ a prêché une vie de foi ; il a par contre mis en garde contre le césaropapisme de manière très claire par sa fameuse formule « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». Il n’y donc pas lieu de regretter la Chrétienté, et c’est ainsi que je comprends la dernière phrase de C. Delsol.

Ce qui me conduit à une deuxième remarque : la confusion entre Chrétienté et catholicisme, donc, sans le dire expressément à une équivalence entre catholicisme et christianisme. Or, ceci est tout sauf vrai. C’est ce que dit l’histoire officielle de l’Eglise, reprise sans recul critique par les historiens. Mais la vérité en la matière est que la foi chrétienne a toujours été plurielle, malgré les énormes efforts déployés par l’Eglise catholique pour éradiquer toutes les autres manières de croire. Ce fut un échec total en tous les temps : jamais ils n’ont pu supprimer les groupes indépendants se réclamant de la lecture évangélique. On a certes détruit l’essentiel de leurs traces, mais en vain et il existe des récits détaillés de la véritable histoire de la foi chrétienne qui rendent justice à tous ces croyants persécutés, mais persévérants. La Chrétienté dont parle Chantal Delsol est en fait le règne de l’Eglise catholique, associé aux pouvoirs politiques.

Et nous arrivons à la troisième erreur qui est, elle, chronologique, donc historique. La Chrétienté n’est pas en train de mourir en ce début de XXIe siècle. Elle est morte, en tant que régime totalitaire césaropapiste, au XVIe siècle, avec la Réforme protestante et les guerres de religion. Le XVIIIe siècle lui a porté coup fatal, avec ce que l’on nomme les Lumières. Les luttes du XIXe siècle et XXe siècle sont les luttes autour d’un cadavre, celui de feue la chrétienté catholique. L’âge d’or de la Chrétienté fut le Moyen Âge, entre l’an mil et le XIVe siècle. Ce qui disparaît aujourd’hui, ce sont les dernières traces de l’héritage judéo-chrétien de l’Europe. Et là, tous les chrétiens sont concernés, pas seulement les catholiques.

Une autre erreur est de dire que les protestants et les juifs ne sont pas universalistes. Si cela peut se démontrer assez facilement pour les Juifs, il faut bien comprendre que c’est au prix du non-respect de l’esprit de la Torah. Quand Dieu la donne à Moïse, il lui précise bien que c’est pour tous. Mais les Hébreux n’ont pas mis cela en pratique et ont gardé Leur Dieu et leur religion. Par contre affirmer cela pour les protestants est une grossière erreur que j’attribue à l’ignorance de détail de cette variante du christianisme. Appuyer cela sur l’individualisme protestant est une faute de raisonnement. L’individu que le protestantisme a en effet défendu et promu n’est pas une monade, il est tout homme du monde, et il suffit de se pencher sur les missions protestantes et leur histoire pour s’en rendre compte. De même qu’il n’y a pas de christianisme plus universaliste que celui des Evangéliques. Mais cet universalisme ne vise pas l’alliance avec les politiques, mais l’annonce du salut à toute créature. Et ce qui se passe aux Etats-Unis, avec les Evangéliques engagés à fond pour Trump est une véritable imposture et la honte de la foi protestante.

Mais, pour conclure, je voudrais dire que, malgré ces erreurs, ce livre est très intéressant et mérite d’être lu. D’abord parce qu’il ne jargonne pas et s’adresse à tous. Et ensuite parce que ce qu’il présente est tout à fait juste, aux réserves près que j’ai émises. Il donne de bonnes clés pour saisir ce qui se passe aujourd’hui en Europe et pour motiver les chrétiens à relever la tête et à parler, au nom de leur foi.

Jean-Michel Dauriac – Avril 2025.

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Deux livres de Lucien Cerfaux sur l’Église primitive

La communauté apostolique – Éditions du Cerf – collection Témoins de Dieu n°2 , 1953 , 1e édition.

L’église des Corinthiens – Éditions du Cerf – collection Témoins de Dieu n°7, 1946, 1ere édition.

« Les éditions du Cerf sont fondées en 1929, à la demande du pape Pie XI, par le dominicain Marie-Vincent Bernadot (1883-1941), proche de la pensée du souverain pontife. Le Cerf fait référence au psaume 41, verset 2 : « Comme un cerf altéré cherche l’eau vive, ainsi mon âme te cherche toi, mon Dieu. [1]». Voici en peu de mots l’origine de cette maison d’édition catholique et dominicaine. Elle a pris, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, soit en quatre-vingts ans, une place éminente dans le domaine des sciences humaines et des questions religieuses, rendant accessibles un grand nombre d’ouvrages théologiques capitaux, notamment de langue allemande. Elle est aussi le lieu de prédilection de la pensée dominicaine et des chercheurs et clercs catholiques universitaires, sans fermer ses portes aux orthodoxes ou protestants. Les deux petits livres que je vais présenter sont des publications des débuts, sortis juste après-guerre. Le Cerf avait alors créé une collection de petits formats et faible pagination, pour diffuser les connaissances de base sur le monde évangélique des débuts du christianisme. Cette collection, nommée Témoins de Dieu présentait à al fois les cadres historiques, que des protagonistes (apôtres, évangélistes) ou des auteurs bibliques de l’Ancien Testament. Des titres de cette collection ont, depuis, été repris dans des collections plus récentes de la maison. Les volumes originaux se trouvent en nombre chez les bouquinistes du net.

L’auteur, Lucien Cerfaux est un prêtre catholique, né en 1883 et mort en 1968, qui fut surtout connu comme théologien et professeur de théologie, spécialisé dans le Nouveau Testament, qu’il enseigna à l’université Catholique de Louvain (Belgique). Il est l’auteur de livres documentés et d’articles assez nombreux.

La communauté apostolique, le premier de ces deux ouvrages est le deuxième titre de la collection, qui a été inaugurée par un Paul, apôtre de Jésus-Christ de E-B Allo.  Le livre fait une centaine de pages et comporte 8 chapitres répartis en deux parties, La vie chrétienne et L’expansion. Disons de suite qu’au lecteur rompu à la lecture biblique du Nouveau Testament, il n’apprendra pas grand-chose sur les faits. L’auteur le dit d’ailleurs, il suit pas à pas Luc l’évangéliste, auteur des Actes des apôtres. Or, sur ces débuts de la religion nouvelle du Christ, il n’y a pas d’autres sources que ce texte, auquel on peut ajouter les détails glanés dans les épîtres de Paul, surtout dans les Galates. Tout ce qui a été écrit depuis des siècles sur ces premières décennies s’appuie sur ces seules sources, donc des témoignages que l’on qualifierait de pro domo. Cependant, le grand apport de Cerfaux est de ne pas se limiter à une paraphrase de talent, mais d’étoffer le récit, à partir des bases historiques du contexte et à donner des interprétations, catholiques bien sûr, ce qui peut être discuté donc.

Un des grands mérites de L. Cerfaux est d’avoir laissé à l’effusion de l’Esprit de la Pentecôte son caractère surnaturel et fondé initialement sur le parler en langues inconnues reçues par les bénéficiaires de cette visitation. On sait que l’Église romaine a été plus que réservée sur toutes les manifestations charismatiques durant sa longue histoire institutionnelle et qu’elle n’a pas hésité à punir sévèrement les « inspirés » qu’elle considérait comme dangereux pour elle. L’auteur reconnaît bien que les débuts furent placés sous une profusion de dons spirituels et un grand rôle de la prophétie, ce que les Actes établissent incontestablement. C’est la grande différence, alors, avec le judaïsme de ce temps, devenu une religion très ritualiste, dont la secte des pharisiens est un bel exemple. Il ne s’étend pas sur tous les faits rapportés, mais met en évidence les plus marquants : le discours et le martyre d’Étienne, les problèmes d’organisation pratique et cultuelle de la nouvelle communauté. Ilo montre bien que le cercle des apôtres (à nouveau douze après le tirage au sort initié par Pierre, pour remplacer Judas) est unique en son genre et un peu à part parmi les croyants. Non par une certaine suffisance, dont souffrira plus tard l’Église par la papauté et ses hiérarques,   mais par la crainte respectueuse qu’ont les nouveaux convertis envers ceux qui ont côtoyé le Christ durant son ministère. Bien sûr, ils n’étaient pas que douze et le récit de Luc le suggère bien, mais ceux-là avaient été appelés nommément et choisis par le Seigneur.

Par contre, il faut signaler l’interprétation particulière de certaines données des textes étudiés. Par exemple, lorsqu’il parle de l’église de Jérusalem, il écrit :

«  Un personnage que nous avons à peine nommé jusqu’ici devint le chef vénéré de la communauté de Jérusalem. C’était Jacques, le frère du Seigneur. D’être le proche parent de Jésus –son cousin germain – lui donnait aux yeux des premiers chrétiens, dignité et autorité. » (p. 91).

Tout lecteur normalement constitué sera choqué par cette citation qui dit deux choses contradictoires : Jacques est le frère du Seigneur et son cousin germain. De quelle branche collatérale ? Rien ne nous est dit sur ce sujet, par contre les Évangiles parlent des frères de Jésus et de leur mère. La dogmatique catholique a inventé un sens élargi du mot grec qui signifierait donc en même temps « cousin » et « frère ». Pourquoi cette contorsion textuelle ? Pour justifier le dogme marial qui affirme que Marie n’a pas eu d’autres enfants, comme il affirme qu’elle a été conçue sans péché, « Immaculée Conception ». Dogmes qui sont des créations pures de l’Église, sans aucun appui biblique, ni même des premiers Pères de l’Église. L’auteur agit de même avec le personnage de l’apôtre Pierre dont le portrait n’est fait que par rapport aux affirmations très postérieures sur la primauté de Pierre et la succession apostolique et la papauté. Du coup, L. Cerfaux est obligé de faire dire aux textes de Luc ce qu’ils ne disent pas. Exemple :

«  De plus en plus, Pierre, évêque universel de par les dispositions même de Jésus, oubliait la ville sainte et voyageait. » (p. 94).

Nous avons là la lecture très rétroactive des propos de Jésus à Pierre, propos interprétés dans le sens de la construction institutionnelle de l’Église catholique romaine, mais que la lecture attentive des textes originaux, dans leurs contextes, n’autorise pas. C’est ainsi toute la vie de Pierre qui a été réinventée ; jusqu’à en faire le créateur de l’Église d’Antioche, ce qui n’est dit absolument nulle part. Il en sera de même pour toute la tradition du martyre pétrinien.

Il faut donc lire ce livre avec ces réserves ; il ne s’agit pas d’un ouvrage historique, mais d’un travail d’édification catholique pour des fidèles de cette Église. On retrouve le même biais dans tous les écrits sur Pierre réalisés par des catholiques.

L’église des Corinthiens ne souffre pas de ce même défaut, car elle ne met pas en jeu la structure de l’institution. Le sujet de cet opuscule est donc la présentation de l’église chrétienne originelle de la ville grecque de Corinthe. Là encore, la seule source disponible est dans le Nouveau Testament, ce sont les Épitres de Paul aux Corinthiens. Mais c’est essentiellement la première qui sert de base à cette étude, car c’est là que se trouvent les renseignements exploitables.

La grande originalité du livre de Lucien Cerfaux est d’être très positif sur cette église. En effet, la plupart du temps la lettre de Paul sert à fustiger une communauté qui dévie, par ses comportements et ses propos du modèle apostolique. Paul est d’ailleurs obligé dans son écrit de rappeler les bonnes attitudes en plusieurs domaines. Les Corinthiens dévient beaucoup. Sur le repas du Seigneur, en particulier, ils sont sévèrement repris. C’est d’ailleurs à ce propos que Paul donne le texte d’introduction si souvent utilisé pour la Cène ou Eucharistie. Mais il apparaît aussi que la conduite dans les réunions laisse à désirer, notamment quand les femmes interpellent leurs maris durant les offices. Paul rappelle alors de manière stricte les limites posées aux femmes dans la tradition naissante. Ses consignes cultuelles sont très proches de celles du judaïsme. Il délivre aussi un enseignement sur les veuves et les vierges, pour remettre sans doute un peu d’ordre dans une vie d’église encore très marquée par les pratiques des cultes païens, très présent dans cette grande cité.

Cependant, et Cerfaux a raison de le dire, il faut d’abord reconnaître la grande richesse de cette communauté, née chez les païens. Ils ont reçu tous les charismes du Saint-Esprit et il y a un tel foisonnement de leurs manifestations que l’apôtre est amené à donner des règles d’usage. Dans aucun autre texte du Nouveau Testament, on ne peut rencontrer une telle richesse spirituelle. Mais cette communauté est jeune et elle a besoin d’être enseignée et cadrée. Paul donne d’ailleurs dans cette longue lettre un enseignement capital sur les dons de l’Esprit, sur l’amour (agapé) et aussi sur la mort et la résurrection.

Ce livre se lit avec un grand plaisir et éclaire la lettre aux Corinthiens et ses destinataires d’un jour nouveau, positif, mais sans cacher aussi ce que l’auteur considère comme des « péchés de jeunesse. Son livre contrebalance ainsi la littérature protestante qui est très sévère avec Corinthe.

Ces deux petits livres constituent une bonne base sur des moments importants de l’histoire de l’Église première. Ils ne s’adressent pas à des théologiens ou des ministres du culte, ils sont à destination du peuple chrétien curieux et constituent donc de bonnes introductions sur ces sujets. On peut regretter qu’ils ne soient pas disponibles dans une édition actuelle. Mais celui qui voudra se les procurer pourra le faire assez facilement sur les grands sites de livres d’occasion, à des prix modestes.

Jean-Michel Dauriac – Décembre 2024.


[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89ditions_du_Cerf#:~:text=Les%20%C3%A9ditions%20du%20Cerf%20sont%20fond%C3%A9es%20en%201929%2C%20%C3%A0%20la,cherche%20toi%2C%20mon%20Dieu.%20%C2%BB

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Nous autres, gens des rues – Madeleine Delbrêl

Éditions du Seuil, collection Livre de vie, 1995 (1ère édition 1966)

J’ai déjà chroniqué un autre recueil de cette auteure, La joie de croire, qui comme celui-ci est une compilation de textes issus de différents contextes et interventions de cette femme assez exceptionnelle que fut M. Delbrêl.  Je ne redirai pas ici ce que j’ai exposé dans l’article évoqué ci-dessus : j’y renvoie le lecteur curieux.

Ce qui constitue l’originalité de cette compilation est le cadrage résolument mis sur les années passées à Ivry par Madeleine D.. Soit la moitié de sa vie : trente années à Ivry sur soixante années d’existence. Or, à cette époque existe ce que l’on a nommé la « ceinture rouge » ou « banlieue rouge », autour de Paris. Ce sont toutes les villes de résidence ouvrière qui votent communiste et constituent le plus fort bastion électoral du PCF, parti alors parfaitement aligné sur l‘URSS, et qui œuvrait à la venue d’un régime de type soviétique en France. Le Parti communiste était alors le parti le mieux structuré du pays et portait l’espérance de millions de travailleurs et d‘intellectuels. Les municipalités communistes étaient des laboratoires sociaux et politiques pour établir les conditions de la révolution prolétarienne. De notoriété publique les communistes étaient athées et le plus souvent antireligieux. Le catholique était, par excellence, l’ennemi de classe et de pensée. Une série cinématographique et littéraire italienne popularisera cette lutte, celle des Don Camillo. Le plus souvent, catholiques et communistes ne se parlaient pas, ou alors seulement pour s’invectiver.  Chacun considérait l’autre comme l’ennemi exemplaire. C’est ce contexte d’incompréhension et d’incommunicabilité que trois jeunes femmes catholiques décident de venir vivre au cœur d’Ivry et d‘y travailler. Ce sera le début d‘une présence constante de ces femmes au sein de la ville rouge. Madeleine Delbrêl est assistante sociale : par profession elle va côtoyer au quotidien les dirigeants et les militants du Parti et apprendre à les connaître et à se faire connaître d’eux. Le cœur de ce livre est le compte-rendu, par fragments, de cette vie missionnaire au sein de la planète rouge.

L’ouvrage démarre par une copieuse introduction de Jacques Loew, un prêtre qui a connu Madeleine et a effectué le choix de ces textes. Une postface conclut le livre. Comme pour La joie de croire, les extraits sont rassemblés en grandes parties thématiques : Le missionnaire, L’Église (1949-1954), Les deux abîmes (1954-1960), Les combats de la foi (1961-1964), La leçon d’Ivry (16 septembre 1954). Il est ainsi possible de suivre l’évolution de la pensée de l’auteure. Ses positions religieuses ne changent pas, elle reste enracinée dans sa fidélité à l’Église et aux divers papes.

Les grands thèmes de ces écrits et interventions sont peu nombreux. Il s’agit d’abord de l’évangélisation, véritable vocation de Madeleine. Elle a une vision réelle de ce que ce mot signifie. Dans le cadre temporel de sa vie, il est clair que ses positions ne sont pas majoritaires. Alors que la grande majorité des catholiques sont sur la défensive et dans la tradition d’un entre-soi, elle croit à la nécessité d’aller vers ceux qui ignorent ou combattent le message du Christ. Le témoignage passe aussi bien par la présence persévérante que par l’action concrète ou la parole qui éclaire. En cela elle est vraiment une disciple de Charles de Foucault ; elle reproduit à Ivry, ce qu’il a fait dans le Hoggar avec son ermitage. Le plus important n’est pas de compter les conversions, mais que le Christ soit présent au milieu de ceux qui le rejettent ou l’ignorent. On comprend très bien alors pourquoi Madeleine D. s’est senti en phase avec le mouvement des prêtres-ouvriers et pourquoi elle a protesté lors Rome leur a demandé de revenir dans leurs églises et d‘abandonner le travail manuel. Bien qu’elle n’ait pas publiquement combattu la décision du Vatican en la matière, elle a pris position contre cette interdiction. Elle comprenait mieux que n’importe cardinal de Rome la grandeur de cette mission si humble et souvent muette. Certes le risque existait que ces prêtres soient finalement attirés par le combat politique des communistes et perdent la foi et renoncent au sacerdoce. Si cela s’est produit, ce fut tout à fait à la marge et ne saurait constituer une raison valable à la décision de Rome. Avec le recul du temps, nous savons aujourd’hui que cette position accéléra encore la déchristianisation de notre société et favorisa l’éloignement du peuple de l’Église.

Voici un extrait sur ce thème de l’évangélisation :

« La mission c’est faire là où nous sommes l’œuvre même du Christ. Nous ne serons ‘Église, nous ne diffuserons le salut jusqu’aux extrémités du monde, que si nous travaillons au salut des hommes au milieu desquels nous vivons. Et nous ne travaillerons à ce salut, nous ne le laisserons passer que si, au milieu d‘eux, nous sommes inaltérablement, purement l’Église.

Nous sommes dans un monde où le salut semble ne pas passer. Un autre morceau du monde « garde indûment pour lui la plus grande partie du sang ou de la nourriture de ce corps ». Il faut en souffrir à mort. Mais il faut faire en sorte que donner la vie à ceux-ci ne prépare pour demain l’agonie mortelle de ceux-là » (Article Église et Mission. 108).

On voit bien, dans ce court extrait que l’enjeu de la mission est de garder l’équilibre entre l’annonce au monde et la vie interne de l’Église. Pour Madeleine cela n’est nullement un problème, mais elle sait très bien quelles sont les réticences massives du peuple catholique à ces immersions au milieu des « pécheurs ». La courte phrase « Il faut en souffrir à mort » montre fort bien qu’il n’y pas le choix ; l’enseignement du Christ est tout entier dans cette tension lorsque, par exemple, il envoie ses disciples en mission dans les villes et villages d’Israël (voir Évangile de Luc, chapitre 10, versets 1 à 16) et qu’il leur dit, en guise d’encouragement (!) : « Allez ; voici que je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups ». Sous diverses formes, usant d’images variées et d’exemples nombreux, Madeleine D. délivrera inlassablement ce message d’envoi en mission.

Le second thème qui est traité assez régulièrement est celui de l’athéisme, de sa signification réelle et des moyens de s’adresser aux athées. Madeleine D. Insiste bile fait que l’athéisme est une tendance lourde de son époque et que les communistes n’en sont que la troupe la plus visible et militante. Ce qui se joue entre 1930 et 1970 est bel et bien la « mort de Dieu » qui survient pour des millions de Français. Face à ce phénomène qui n’est que l’aboutissement de plus de deux siècles de rationalisme des Lumières, il est capital que les chrétiens ne soient ni fatalistes ni absents. L’athéisme est pour Madeleine un défi à la foi. Elle aborde par différents angles ce défi et illustre d’exemples ses propos. Elle est alors invitée par de nombreux publics catholiques pour apporter sa connaissance pratique et présenter une démarche positive de réaction. Ce sont tantôt des religieuses, tantôt des étudiants ou des travailleurs sociaux. Chaque texte étant situé, nous pouvons ainsi avoir une petite idée de son audience dans le pays. Pour Madeleine, l’athéisme est une manière de vivre une foi réfléchie et de l’entretenir.

« Un monde athée ne naît pas à côté de communautés chrétiennes sans que celles-ci soient coupables, au moins, d’égoïsme aveugle. Les causes économiques paganisantes elles-mêmes sont la somme de cœurs pécheurs. » ( Article Le risque de la soumission, p. 143).

J’entends déjà les moqueurs s’exclamer à la lecture de ces lignes : « Ces cathos, toujours hantés par la culpabilité ! » Ne confondons pas, avec une évidente mauvaise foi, la culpabilité ressentie par le pécheur face à son péché, qui est la condition première d’accès au salut par Jésus-Christ, selon la foi chrétienne, et la culpabilité dont il est ici question. Ici, Madeleine Delbrêl parle d’une faute sociale dont les chrétiens sont responsables : ils ont laissé se développer un athéisme à leur proximité, preuve qu’ils n’ont pas réussi à porter la vie nouvelle du Christ avec assez de force. On peut, bien sûr, tout à fait légitimement ne pas adhérer à cette position ; on peut faire de l’athéisme, au contraire, une liberté retrouvée en face de l’obscurantisme de l’Église. Cela, Madeleine le sait parfaitement, c’est le discours des communistes qu’elle a côtoyés pendant trente ans. Mais pour elle, ce n’est pas la véritable raison. Elle se sent, à son niveau, co-responsable de l’émergence de cet athéisme.

Madeleine Delbrêl dans le jardin de sa maison, à Ivry

En effet, le troisième thème récurrent, qui se mêle souvent aux autres, est celui de la foi. Rappelons que Madeleine Delbrêl est une convertie. Elle a donc elle-même vécu ce retournement de vie, de pensée et de cœur qu’est la raison même d’une conversion. Sa foi n’est pas un héritage culturel, mais un don de Dieu qui oblige celui qui l’a reçu. Qui l’oblige à son tour à vouloir la communiquer, faire connaître celui qui la donne. Je crois à la force de la foi des convertis, je crois d’ailleurs que toute vraie foi ne peut résulter que d’une conversion, quelle que soit la façon dont elle se déroule. Une foi non personnelle ne peut tenir face aux défis du monde moderne. Mais s’il faut posséder une foi personnelle pour vivre la vie du Christ, il faut aussi accepter de la remettre en question, surtout dans sa forme, de la laisser être interpellée par ceux qui ne l’ont pas. C’est ici que le communisme fait retour. Il est le moyen parfait pour mettre sa foi à l’épreuve et la faire évoluer pour qu’elle porte plus de fruit, notamment dans l’amour du prochain.  Madeleine parle sans cesse de la foi, elle est toujours là dans ses discours ou écrits, explicitement ou implicitement. Je donne seulement quelques petites perles trouvées dans cette lecture.

« Il serait absurde de penser que la foi ne puisse tenir dans les milieux pour lesquels elle semble précisément exister.

Il serait absurde de penser que le chrétien est fatalement entraîné à perdre la foi dans les milieux où elle n’a pas été annoncée. » (Article Temps d’aujourd’hui, temps de notre foi, p. 221).

Elle revient ici sur la grande peur des catholiques bien-pensants : le risque de perdre la foi en allant vivre au milieu des incroyants. Elle parle à ce propos d’absurdité, terme plutôt fort. Une foi qui ne saurait résister au milieu à évangéliser serait une foi vaine et mal fondée.

« La foi est chargée de nous faire accomplir, dans le temps, de l’éternel. Elle est chargée de nous faire agir sur les épisodes de nos histoires, de notre histoire, pour faire, avec chacun de ces épisodes passagers, un événement éternel ; un événement éternel, non seulement pour nous, mais pour toute l’humanité.

La foi, c’est l’engagement temporel de la charité de Dieu, c’est l’engagement de la vie éternelle dans le temps. C’est manquer de foi que de ne pas se laisser enseigner par la foi sur le sens du temporel, comme de ne pas se laisser enseigner par elle sur le sens de l’éternel. » (Même source, p.225).

La foi est en lieu avec l’amour du prochain ; elle est notre source de formation perle, tant pour les choses ordinaires de la vie (le temporel) que pour la vie spirituelle (l’éternel).

« Il faut aussi que nous sachions qu’évangéliser, ce n’est pas convertir. Qu’annoncer la foi, ce n’est pas donner la foi. Nous sommes responsables de parler ou bien de nous taire, nous ne sommes pas responsables de l’efficacité de nos paroles. » (Même source, p. 229).

La foi est un don de Dieu. Aucune femme, fût-ce Madeleine Delbrêl, aucun homme, fût-ce l’apôtre Paul ne peut donner la foi. Le croire c’est prendre l’acteur pour l’auteur de la pièce. Le travail du chrétien est de porter la parole qui mène à Celui qui donne la foi. C’est tout, et c’est déjà tellement grand et difficile.

Nous autres, gens des rues est un manifeste de combat. Même s’il est composé de textes divers qui n’ont jamais été pensés pour constituer une œuvre unique, leur cohérence évidente apparaît au fil de la lecture. Que les compilateurs soient remerciés pour le travail qu’ils ont fait, car il est vraiment utile et réussi. Comme pour La joie de croire, ce livre est un livre-compagnon que l’on doit laisser à portée de main.

Jean-Michel Dauriac – Les Bordes, novembre 2024.

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