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Catégorie : les critiques

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Maria, fille des Flandres – Maxence van der Meersch – Série Les écrivains oubliés

Editions Rencontre – 1ere édition 1937.

Les romanciers et les romans ont-ils des dates de péremption ? On ne peut que se poser la question quand on est un grand lecteur d’un certain âge. Les boites à livres et étagères de bouquinistes sont pleines d’auteurs oubliés et de livres ignorés. Ceci est particulièrement vrai pour les auteurs publiés entre 1850 et 1970. Je donnerai seulement deux exemples révélateurs de cette péremption tacite. Le premier est l’auteur édité en numéro 1 dans la collection Le livre de poche : Pierre Benoît. Celui-ci fut un très grand vendeur de best-sellers avant le mot et le livre de poche a publié, dans ses premières années nombre de ses célèbres romans. Aujourd’hui Pierre Benoît est totalement tombé dans l’oubli et ses romans ne sont plus édités, donc plus lus, sauf par quelques curieux ou nostalgiques hantant les bouquinistes. Dans les années 1960-1970, alors que je commençais à collectionner les livres de poche dans les collections pionnières, un auteur faisait de très grosses ventes chez J’ai lu : Guy des Cars.  Il a connu le même sort que Pierre Benoît, mais encore plus rapidement, dès sa mort. Je pourrais multiplier les exemples à partir du seul catalogue du Livre de poche. Or, certains auteurs ont survécu et sont régulièrement réédités : je pense à Gide ou Mauriac, mais aussi Jules Verne ou Albert Camus. Evidemment on m’opposera la différence de qualité entre des Cars et Camus, à juste titre, mais cette explication ne suffit pas. Il y a sans nul doute un effet des médias et le thème des livres. Les médias, comme le système scolaire, mettent en avant quelques auteurs au détriment des autres. Les prescriptions scolaires sont les seuls vrais livres que parcourent nombre d’élèves.

A ce jeu d’effacement, que penser de Maxence van der Meersch ? Lui aussi connut la gloire d’être publié en livre de poche dans les années 1950 1960. Il avait obtenu le Prix Goncourt en 1936 pour L’empreinte du Dieu. Il appartient clairement à la race des auteurs oubliés. Pourtant, à la lecture de ce livre, il n’apparaît nullement méprisable. Il a toutes les qualités des bons romanciers. Il écrit de manière agréable et fluide, avec une belle maîtrise de la langue. Il sait choisir des sujets intéressants. Il est doué pour l’analyse psychologique. Ses personnages existent vraiment. Il faut donc en déduire que son effacement est injuste, peut-être simplement dû à un manque de chance.

Maxence Van der Meersch

Mais j’avance aussi un autre élément d‘explication à cette chute dans l’oubli : Van der Meersch est un écrivain catholique dont les romans sont vraiment empreints de la morale chrétienne. Non qu’il fasse du prêchi-prêcha mais, comme Bernanos, en faisant vivre des témoins de cette morale été n nous montrant la réalité du combat éthique intérieur de certains de ses personnages. On dira que cela ressemble beaucoup à l’univers de Mauriac. Ce n’est pas forcément la bonne comparaison. Mauriac est enraciné dans son aquitaine girondine et landaise, Van der Meersch est un Ch’ti qui situe ses romans dans sa région du Nord. Ainsi Maria, fille des Flandres, qui nous occupe aujourd’hui, se déroule entre Arras et Bruges. Les deux univers sont donc très distincts. Mais l’œuvre elle-même est différente. Mauriac développe des livres où le poids du, péché et les dilemmes intérieurs sont explicitement catholiques. Chez Van der Meersch, la religion n’est pas mise en avant, ce sont les choix de vie des personnages qui amènent les grandes questions morales et, à celles-ci, l’auteur apporte sa touche humaniste chrétienne. En fait, Van der Meersch est plus proche de Zola que de Mauriac. Il a aussi certains points communs avec la démarche de Bernanos. Il est clair que ce type d’écrivain, qui fut très populaire dans les années 1920-1950, correspondait à une France encore largement empreinte de catholicisme. Le vent a complètement tourné, la France est de plus en plus loin de ses racines chrétiennes et les auteurs qui les représentaient sont inintéressants pour le public actuel, ils semblent parler d’un monde archaïque disparu.

Le roman du jour est d’abord l’histoire d’un homme de 35 ans, Germain, que nous suivons d’Arras à Bruges. Cet homme est un perdant qui a cru pouvoir gagner en créant sa propre entreprise, mais cela se termine par une faillite qui l’oblige à fuir, laissant sa femme et ses deux enfants à Arras alors qu’il va se cacher chez sa mère veuve, à Bruges. Là, il travaille comme grutier sur le canal et mène une vie  pauvre et obscure. Nous apprenons que son mariage est un échec complet et que seuls ses deux enfants sont sa joie. L’auteur nous dépeint cette chute et fuite assez sobrement mais avec réalisme. Ce n’est pas le but central du roman. Le sujet principal est une histoire d’amour impossible entre Germain et Maria, une lointaine cousine qui a vécu chez eux durant son enfance. Il l’avait séduite dan sa prime jeunesse et l’avait abandonné pour partir à l’aventure. Il avait oublié tout cela, mais lorsqu’il revient vivre chez sa mère, Maria vit juste à côté de celle-ci et prend soin d’elle ; il la revoit donc et tout revient. Mais Maria est marié et mère d’un enfant et vit une vie austère de mère de famille. Le récit raconte comment le feu se rallume et comment Maria et Germain deviennent amants et vivent un grand bonheur caché et sans avenir, sauf si Maria accepte de quitter sa ville et son foyer. C’est toute la tension entre ce bel amour et cette situation fausse qui fait la chair de ce livre.

Bruges, la Venise du Nord

Il faut savoir gré à l’auteur de ne pas faire de moralisme. Il installe la situation avec délicatesse et simplicité : ces deux-là s’aiment passionnément et l’inexorable advient. Dès lors il parvient à nous faire partager le caractère douloureux de la situation, vue des deux points de vue, celui de Germain et celui de Maria. C’est dans la conclusion de cette crise que le romancier catholique refait surface. Car il choisit de ne pas laisser les deux amants aller au bout de leur passion et briser le couple. Maria est profondément croyante et elle sait que ce qu’elle vit est un péché aux yeux de la religion qu’elle professe. Mais elle ne veut pas ajouter le péché de la destruction de sa famille à celui de l’adultère.  Pour étoffer et varier son histoire, Maxence van der Meersch a ajouté un troisième personnage majeur, un artiste peintre qui devient l’ami de Germain et représente le fêtard triste, celui qui sait sa triste condition mais ne peut en sortir. Il sera cependant un véritable ami pour les deux amants, les conseillant avec une grande sincérité, allant jusqu’à dévoiler sa vraie nature torturée et, finalement, assez morale. Un grand amour construit sur la dissimulation et la tromperie ne peut vivre : telle est la morale de l’auteur. Il n’y a d’ailleurs pas besoin d‘être chrétien pour saisir et approuver cela. La morale commune sait ces choses et rejoint ici la position du croyant. Pour le peuple, on ne construit pas son bonheur sur le malheur d’autrui. Cela ne fait qu’ajouter du malheur au malheur.

C’est donc un roman pessimiste par sa fin que ce Maria, fille des Flandres. Mais c’est aussi un livre subtil et profondément sincère, qui ne juge pas mais cherche à comprendre et faire comprendre les luttes intérieures des divers protagonistes. En ce sens il est intemporel. Si le cadre social a bien changé (Germain manœuvre une grue à vapeur !), la personnalité de l’homme demeure la même. Ce livre mérite donc d’être lu aujourd’hui, au même titre que Les misérables de Hugo ou Le rouge et le noir de Stendhal. Ce qu’il nous donne à partager est de toutes les époques et les progrès et gadgets technologiques n’y changent rien.

Jean-Michel Dauriac – juin 2026.

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L’anarchisme ou le fanatisme de la liberté – Pierre-André Taguieff

Éditions de l’Observatoire – Paris – 2025.

Dans une interview donnée lors de la sortie de ce livre, l’auteur avouait avoir eu des sympathies anarchistes dans sa jeunesse et avoir toujours gardé de l’intérêt pour ces idées. Arrivé à un âge assez avancé (il est né en 1946), il fait le point sur cet aspect de sa pensée. Dont acte. Il n’est pas le premier à avoir agi ainsi : nombreux furent les artistes ou hommes politiques qui furent tentés par l’anarchisme avant de revenir à des « choses sérieuses », de la vraie politique. Certains l’ont avoué, d’autres en ont eu honte, je soupçonne d’autres de l’avoir inventé. Tout ceci pour dire que l’anarchisme ratisse beaucoup plus large que les quelques centaines de militants de la Fédération anarchiste ou autre groupe libertaire. L’anarchisme a une grande capacité d’imprégnation, tant ses idées sont vastes et variées. On dit parfois, sosu forme de boutade, qu’il « existe presqu’autant d’anarchismes que d’anarchistes ». L’ambition, sans doute démesurée, de ce livre est de tenter de présenter cet univers si disparate.

« Qui trop embrasse mal étreint », pourrais-je dire,  à propos de ce livre. L’auteur a, me semble-t-il, voulu courir deux lièvres à la fois, avec le risque de n’en attraper aucun. En effet, son livre commence comme une histoire de l’anarchisme assez classique, ce e sont les 90 permières pages et les 7 premiers chapitres. Puis, on s’arrête après Bakounine. Comme si toute la pensée anarchiste avait été évoquée. Et Taguieff entreprend alors un autre livre, sur une autre trame. Ce pourrait être une histoire des idées et des hommes autour de l’anarchisme. Mais la structure est trop peu ferme pour que ce soit clair. L’auteur enquille les chapitres thématiques qu’il croise avec ceux sur des personnalités comme Céline ou Simone Weil, en passant par Péguy. Là ce sont deux pistes différentes qui sont suivies ; celle des idées, avec des chapitres comme La diabolisation de l’État aux marges de l’anarchisme ou Le syndicalisme libertaire. Tout cela ne manque pas d’intérêt, mais beaucoup de cohérence. J’ai presque l’impression d’un collage de différents textes préexistants plutôt que d’une rédaction séquentielle. Il faut dire que c’est possible, car Taguieff appartient à la famille des graphomanes, comme Onfray, et publie à tour de bras. La seconde piste est celle d’une réflexion sur les divers visages de l’anarchisme, à travers Céline, Jünger ou les libertariens. Là, c’est carrément brouillon. J’ai parfois eu envie de laisser tomber le livre, car on s’éloignait vraiment du menu originel. On arrive au bout de cette lecture un peu beaucoup désorienté, surtout si l’on ne connaît rien à l’anarchisme et si on pense le découvrir avec gros livre. C’est un donc ce que j’appellerais de manière oxymorique un « mauvais bon livre ».

Pourquoi ? D’abord par l’ontologie même du sujet. L’anarchisme est pratiquement impossible à définir et à cerner avec rigueur. C’est sans doute ce constat qui a conduit Taguieff à modifier en cours de route son projet. Mais, à cette difficulté d’essence, il faut ajouter le piège que l’anarchisme tend aux intellectuels : celui d’un courant qui peut se résumer à quelques faits saillants. Terrorisme ou propagande par le fait, haine de l’État et de la religion, liberté en tous les domaines, « Ni Dieu ni Maître »… Il est alors extrêmement aisé et confortable de réduire les anarchistes à l’une ou l’autre de ces positions. C’est le piège dans lequel tombe Taguieff, qui se polarise sur la haine de l’État. Or, ce n’est pas l’État qui est l’ennemi, c’est l’autorité au sens de l’abus de pouvoir et du renoncement de chacun à son autonomie. Ce n’est pas sa seule erreur intellectuelle. Faire de Mai 68 un événement anarchiste parce que Cohn-Bendit l’était, c’est raisonner un peu court. Surtout quand on voit la postérité de la « pensée 68 » et de ses « penseurs », Cohn-Bendit en tête. Cela n’a rien à voir avec de l’anarchisme, c’est de la rébellion adulescente bourgeoise.

Par ailleurs, Taguieff passe beaucoup de temps à disserter sur « l’anarchisme de droite ». Or, c’est un faux-sujet. Cette appellation n’a aucune légitimité chez les anarchistes, elle est une invention journalistique. Mais, en suivant cette piste, l’auteur s’égare et nous égare, nous éloigne du sujet précis de son livre. Tout rebelle n’est pas anarchiste. Il faut au moins reconnaître à l’anarchisme d’être une pensée politique complexe qui n’est ni de droite ni de gauche, puisqu’elle récuse le jeu des partis dont l’État démocratique est le cadre théâtral. Taguieff ne rend pas justice à ce fait de base. Par contre, il insiste souvent sur le caractère utopique de l’idéal anarchiste, oubliant totalement de parler des expériences communautaires qui émaillent l’histoire de l’anarchisme.

Vous l’aurez compris, ce livre ne m’a pas du tout satisfait. Je connais assez bien ce sujet et je pourrais dresser une liste imposante des oublis ou contre-sens de Taguieff. Je ne me suis pas amusé à le faire. Je ne recommande donc la lecture de cet ouvrage qu’aux fans de P-A Taguieff. Je conseille par contre aux autres de lire plutôt le livre, déjà assez ancien, de Jean Préposiet, Histoire de l’anarchisme. Sans prétendre donner une leçon de philosophie politique, c’est un excellent travail d’historien, que la presse anarchiste elle –même a salué en son temps.

Les deux sont disponibles en librairie ou sur le net en éditions neuves.

Jean-Michel Dauriac – Août 2026.

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L’anarchie positive – Du bon usage de Proudhon – Michel Onfray

Plon – 2026

J’attendais ce livre avec impatience, car je savais qu’un jour ou l’autre Michel Onfray allait s’attaquer à Proudhon, une de ses passions de jeunesse qui ne s’est jamais démentie, avec Albert Camus. Il a consacré un grand livre à Camus, il fallait bien que vienne le tour de Proudhon.

Michel Onfray a sans doute publié plus de cent livres, ce qui est énorme compte tenu de son âge. Il appartient à la famille des écrivains graphomanes, autrement dit des gens qui doivent écrire à tout prix, si possible tous les jours et beaucoup. Onfray a du talent, il connaît et maîtrise la langue française, tant à l’écrit qu’à l’oral, il écrit donc « bien ». Mais le flot continu qu’il enfante est forcément inégal dans son contenu. C’est ainsi que son œuvre comprend beaucoup d’ouvrages anecdotiques nés de cette frénésie d’écriture et, en nombre bien plus réduit, de grands et bons livres. Chaque fois que j’achète un de ses livres, je me demande donc si c’est un ouvrage quelconque ou un bon livre. Ce qui explique que je n’ai pas lu tout ce qui a été publié par notre auteur, certains sujets ne m’intéressant pas du tout. D’autres se sont avérés décevants au regard de l’ambition initiale, notamment les œuvres à prétention philosophique comme Cosmos ou Décadence. Bref, lire un livre d’Onfray, c’est un peu la loterie. Mais une loterie où l’on est sûr de gagner toujours un lot de consolation : des connaissances. Car c’est incontestablement un érudit, doublé d’un lecteur compulsif. On apprend toujours de lui, même dans ses moins livres.

À quel groupe appartient ce Proudhon ? Je dirais, avant de m’en expliquer, qu’il est une sorte de synthèse des qualités et défauts de Michel Onfray. Il aurait pu être un excellent livre, il n’est en est pas un mauvais. Précisons.

Je l’ai dit plus haut, quand on lit les grands livres de notre auteur, on peut être sûr d’apprendre des choses intéressantes et d’avoir des sources précises. Car notre homme est un boulimique de lecture et rien ne lui plait plus, quand il va parler d’un personnage, de lire tout ce qu’il a pu écrire ou dire, ainsi qu’une bonne partie de ce qui a été publié sur lui. Cela avait commencé avec le livre sur Freud, et s’est dès lors reproduit pour chaque personnage mis en livre. Celui-ci ne déroge pas à cette tradition : on peut être certain qu’Onfray a lu les près de 20 000 pages des œuvres complètes de Proudhon. Le livre en apporte la preuve éclatante. Voici donc, pour moi, une des grandes qualités des ouvrages d’Onfray.

Mais cette qualité est aussi un de ses défauts, particulièrement net dans cet ouvrage. En effet, ayant tout lu et annoté, la tentation est forte de citer des textes qui justifient les propos de l’écrivain. Malheureusement, en la matière il faut raison garder. Et là, trop, c’est trop ! je n’ai pas fait le compte du nombre de citations, mais elles sont des centaines et certaines sont fort longues (parfois deux ou trois pages). Et le lecteur a finalement l’impression qu’Onfray écrit quelques lignes entre des citations et non un livre personnel. Et, ce qui aggrave l’impression, c’est le fait que son propos est souvent un commentaire parfois pléonasmique de la citation qui précède. Au fil des chapitres naît un sentiment d’usure.  Clairement l’impression que l’auteur n’a pas su choisir entre réaliser une anthologie des textes de Proudhon et écrire un livre sur sa pensée. Comme, de plus, le style de Proudhon est souvent lourd, très démonstratif et répétitif, une lassitude certaine naît au fil des pages.

Onfray connaît à fond la vie du Bisontin. Il nous le prouve tout au long de son travail. Il connaît aussi fort bien, et depuis longtemps, sa pensée et ses idées politiques, sociales ou religieuses. ET là réside un autre défaut-qualité de ce livre. Il n’a pas su choisir entre une biographie, une anthologie et une analyse de ses idées. Résultat : trois livres en un ! Or, c’est quasiment mission impossible que de réussir cet exercice. Il faudrait arriver à trouver la structure idéale qui fonde les trois aspects de manière fluide et logique. Disons de suite qu’il n’a pas atteint ce Graal. Son ouvrage navigue donc entre ces trois genres au fil des chapitres. Ce n’est que dans les derniers chapitres qu’il en vient exclusivement à la pensée politique. Et c’est bien tard ! Le tout manque donc d’unité. On comprend bien l’ambition du projet, mais aussi son impossibilité. Il faut s’accrocher pour ne pas abandonner en cours de route, car ce sont plus de 500 pages à lire. De plus, j’ai trouvé, particulièrement dans cet ouvrage, que l’auteur se répète énormément. Et le procédé n’est plus pédagogique, mais ennuyeux. On lit jusqu’à trois fois les mêmes séquences ! Je suis convaincu que ce défaut vient du précédent : c’est parce qu’il n’a pas su choisir qu’il est amené à se répéter.

Je l’ai dit aussi plus haut, Onfray sait écrire, c’est un « pro » de la plume. La lecture du livre est donc aisée, nonobstant les défauts cités ci-dessus. Onfray a la plume alerte et très caustique, non sans humour.  C’est ce qui m’a permis d’aller au bout du livre. Cependant, j’ai pu noter parfois du relâchement dans la tenue stylistique. Ce qui est la conséquence d’un livre écrit trop vite et mal relu. Ainsi page 522 la même citation antisémite de Marx est reproduite alors qu’elle a été citée page 520. Une relecture serrée et critique aurait sans aucun doute permis d’éliminer de nombreuses redites et paraphrases, allégé le livre et donc augmenté sa qualité.

Venons-en au contenu lui-même. En sait-on plus après avoir lu ce livre ? Évidemment oui ; on en sait beaucoup, peut-être trop d’un seul coup. Connaît-on bien l’homme Proudhon ? Tout à fait. La biographie est complète, extrêmement documentée. Onfray n’est nullement complaisant avec son héros. Il ne cache aucune de ses faiblesses, et elles sont nombreuses.  Si on est toujours en partie l’enfant de l’histoire de sa famille, Proudhon l’est totalement. Ce fils du peuple se construit dans la pauvreté et l’humiliation de sa classe et il n’en sort pas. Ce qui l’amène à être d’un orgueil démesuré et d’une grave mégalomanie. Il a souffert toute sa vie d‘être un génie méconnu auquel on ne donnait pas sa chance. L’auteur montre tout cela dans de nombreuses circonstances. Il établit comment cela pèse sur son œuvre et sur ses relations sociales. Tout cela est fort instructif. Onfray ne dresse nullement le portrait d’une idole, mais celui d’un homme rugueux, entêté, orgueilleux, mais aussi fidèle en amitiés, fidèle à sa classe et au peuple, intelligent, même très intelligent, autodidacte, avec les avantages et inconvénients que cela procure. Le livre terminé, le lecteur sait que l’homme Proudhon a été assez profondément malheureux, mais aussi extraordinairement productif au plan littéraire. Et là, il faut faire remarquer que lorsqu’Onfray accuse Proudhon de trop écrire, il ne sait pas qu’il parle aussi de lui. Le parallèle est saisissant. Le parallèle ne s’arrête pas là : le lecteur averti aura vite reconnu en Onfray une sorte de jumeau social de Proudhon, par ses origines, son enfance, sa formation. Comme pour Camus, Michel Onfray célèbre ses frères en pauvreté. C’est particulièrement sensible dans ce livre. Proudhon accompagne Onfray depuis sa jeunesse, il est un frère aîné autant qu’une source d’inspiration. On ne peut reprocher à notre philosophe d’avoir trahi ses idéaux de jeunesse : il a toujours dit et écrit qu’il était proudhonien. Mais il lui aura fallu trente ans pour le formaliser.

À l’issue de ce livre, sait-on enfin ce qu’est le proudhonisme ? Oui, à coup sûr. Le drame du Bisontin est qu’il a été incapable de produire un texte où il aurait rassemblé ses idées politiques. C’est tout le mérite du travail de Michel Onfray que d’avoir fait cet effort de dégager de sa gangue littéraire les grandes idées politiques de ce qu’il appelle « L’anarchie positive ». Car ces idées gisent dans de très nombreux textes, souvent indigestes – c’est Onfray lui-même qui l’écrit ! – et parfois sous la forme d’une simple phrase. Nous pouvons donc lui savoir gré de ce travail de bénédictin qui lui a permis de dégager les idées-forces de Proudhon. À la fin du livre (P. 516 à 518), en trois pages brillantes, l’auteur résume la doctrine de Proudhon. Je ne vais pas tomber dans le piège des citations longues. Je me contenterai de citer le paragraphe introductif de cette synthèse, qui donne le menu :

« Je rappelle ce qui la définit [l’anarchie positive de Proudhon] : la démopédie, l’irénisme, le fédéralisme, le mutualisme, le réalisme, la décentralisation, le droit d‘auteur, l’athéisme. » (p. 516).

À chacun de ces termes, Onfray a consacré un chapitre ou une partie de chapitre. Les rassembler, in fine, c’est enfin donner une visibilité et une cohérence à un programme dont l’auteur pense qu’il est le seul à même de permettre l’édification d’une société pacifiée et juste (et je partage, depuis longtemps avec lui cette idée).

Onfray aime bien construire ses démonstrations sur les oppositions. Ainsi dans son livre sur Freud mettait-il en contraste Freud et Jung, dans son livre sur Camus, c’est Sartre qui servait de punching-ball. Pour Proudhon, l’adversaire était tout trouvé : Karl Marx. On sait, en effet, à quel point le philosophe allemand a œuvré avec persévérance pour disqualifier le Français, après avoir dit le plus grand bien de lui. Marx a gagné le combat politicien et militant, bien aidé par la mort prématurée de son ennemi. On sait également que les conséquences de cet évincement et éreintement furent dramatiques pour l’histoire ouvrière et, plus largement, pour l’humanité, au XXe siècle. Il s’agit, comme pour Sartre et Camus tout autant d’un combat de classe sociale que d’un débat d’idées. Marx est le bourgeois que l’on sait, cultivé et instruit, héritier d’une lignée juive qui se convertit au protestantisme pour mieux s’assimiler. Marx est un juif honteux, à tel point qu’il en deviendra franchement antisémite, comme Onfray le prouve dans son appendice terminal où il fait justice à Proudhon de son dérapage privé (une seule fois !) antisémite à la suite de la charge immonde de Marx dans son Misère de la philosophie, qui se veut une critique du livre du Bisontin, Philosophie de la misère. Au passage, c’est aussi le divin marquis BHL (Bernard-Henri Lévy) qui en prend pour son grade (jubilatoire !). Onfray n’est jamais aussi bon que quand il combat. Cet appendice rachète en grande partie les défauts et longueurs du livre évoquées au-dessus. Un lecteur honnête sera convaincu par sa démonstration : non, Proudhon ne fut pas l’horrible antisémite que certains beaux esprits de notre temps dénoncent pour le disqualifier. Il a dérapé une fois, sous la douleur de la bête blessée ; certes, c’était une fois de trop, mais Onfray montre, sans développer, que nombre de grands auteurs du XXe siècle pourraient aussi subir ce même genre de procès qui relève, comme la reductio ad Hitlerum, d’un procédé de disqualification sans appel qui évite les discussions sur le fond. Il est vrai que l’entreprise de Marx a réussi au-delà de toute espérance : qui, à gauche, se réfère à l’inventeur du socialisme français qu’est Pierre-Joseph Proudhon ? Il est taxé d’ « anarchiste », autre procédé éliminatoire, et la messe est dite. Et pourtant, avec Pierre Leroux, autre grand oublié, il fut vraiment le penseur d’un socialisme français à l’épreuve du vécu et de l’expérience du travail, de la lutte des classes et des injustices de tous genres. Pourquoi cet oubli ?

Proudhon et ses enfants – Gustave Courbet – 1865

Onfray le montre bien, c’est en grande partie par la faute de Proudhon lui-même. En effet, celui-ci n’a jamais réussi à écrire un ouvrage clair sur ce projet politique dont il pensait être le grand dépositaire. Au lieu de quoi il a rédigé des pavés énormes, illisibles, farcis de digressions et de considérations diverses. Seuls quelques mots ont surnagé dans son naufrage : aubaine, fédéralisme, mutualisme… Et ses héritiers directs, les anarchistes français, n’ont jamais tenté de faire cette synthèse qui leur aurait donné une visibilité certaine et les aurait assurés du ralliement d’une bonne partie de la classe ouvrière. La faute à l’anarchisme lui-même, tellement éclaté et campant sur son individualisme et son « ni Dieu, ni maître » assez répulsif sans explications de fond. Il faut donner crédit à Michel Onfray de tenter dans ce livre une première synthèse sur le fond. J’ai dit que cela n’était pas pleinement réussi. Mais peut-être suis-je moi-même peu objectif, car je connaissais assez bien les idées de Proudhon et son histoire et j’ai donc peu apprécié certains moments du livre. Mais, finalement, le public visé par cet ouvrage, ce n’est pas moi ou les gens de mon type, c’est le grand public français, qui ignore tout de l’homme et de ses idées. Les idées, parlons-en un peu.

« Le 1er juillet 1840, paraît le premier mémoire de Qu’est-ce que la propriété ? Proudhon entre dans l’histoire des idées politiques et philosophiques par la grande porte. Cinq cents exemplaires sont tirés. C’est une bombe. » (p. 60).

C’est en effet par une petite phrase tirée de cet essai que Proudhon a accédé à la célébrité. Car cette formule a tout de ce qu’on appelle aujourd’hui stupidement dans la langue pauvre des communicants, de la punchline. « La propriété, c’est le vol. » Quelle force destructrice dans ce slogan et combien de malentendus sur son auteur découlent de cette trouvaille. Elle dit pourtant un des points essentiels de la pensée de notre auteur : le capitalisme se construit sur le vol de la force de travail des ouvriers et sur ce qu’ils pourraient en retirer. Marx dit à peu près la même chose, en d’autres termes, mais il en tire une tout autre conclusion : il faut transférer la propriété du privé à l’État prolétarien. Proudhon n’est pas communiste, il ne l’a jamais été et a combattu cette idée. Ce qu’il veut, c’est supprimer la propriété qui découle du rapt de la force collective de travail des ouvriers, ce qu’il appelle l’aubaine. Les grands patrons de son époque capturent l’aubaine et la gardent pour eux. C’est cela qui doit être considéré comme un vol. Proudhon, fils de paysan et ouvrier lui-même n’a jamais été pour la suppression de toute propriété. Il ne veut pas dépouiller les ouvriers artisans, petits commerçants de leur maison ou de leur terre. Ce qu’il veut détruire c’est l’accaparement. Élisée Reclus, très proudhonien, disait exactement la même chose dans un passage célèbre de L’homme et la Terre, paru en 1905. Il y faisait, en termes très proudhoniens, l’apologie de la petite propriété paysanne comme facteur de paix et de justice sociale. Mais tout cela était trop subtil pour les adversaires de l’anarchisme proudhonien : il fallait disqualifier aux yeux des petits bourgeois et des fermiers aisés ce penseur qui avait trop les pieds sur terre.  La grande trouvaille de Proudhon est dans la notion d‘aubaine, qu’il définit ainsi :

« L’aubaine reçoit différents noms, selon les choses qui la produisent : fermage pour les terres ; loyer pour les maisons et les meubles ; rente pour les fonds placés à perpétuité ; intérêt pour l’argent ; bénéfice, gain, profit (trois choses qu’il ne faut pas confondre avec le salaire ou prix légitime du travail), pour les échanges. » (Citation p. 77).

Son mot a connu une bonne fortune, puisqu’il est passé dans le langage de la finance et de l’économie, sans perdre son sens de gain immérité : on parle d’un « effet d’aubaine » à propos des niches fiscales, par exemple, ou des spéculations diverses à court terme.

Proudhon est donc anticapitaliste au sens où il combat ce qui est train de s’installer de son vivant : un système dual extrêmement injuste où ceux qui travaillent s’appauvrissent et engraissent ceux qui ne travaillent pas. Ceci est plus que jamais d’actualité. Bien sûr, la forme du capitalisme a évolué et il a su inventer à l’infini des formes nouvelles d’aubaine. Aujourd’hui, Proudhon fustigerait à juste titre les fortunes hors sols réalisées sur le bitcoin ou sur le monde numérique, la division internationale du travail poussée à l’absurde ou la marchandisation de la vie, pour ne citer que ces trois exemples. Mais, et il faut le répéter sans cesse, la grande différence de la doctrine anarchiste de Proudhon avec le marxisme-léninisme et les anarchistes bakouniniens est que celui-ci n’a jamais cautionné la violence et a toujours cru que le changement révolutionnaire pouvait arriver sans tuer les bourgeois.

« …il veut « concilier le principe de réforme sociale avec le principe de conservation bourgeoise »; il affirme qu’ « il n’y [a] de salut possible pour la classe ouvrière, pour la bourgeoisie, pour tout le monde, que dans le consentement amiable de tous les partis à s’entendre pour la solution du problème » ; il conclut sa profession de foi ainsi : « la question sociale est posée : vous n’y échapperez pas. Travailleurs, tendez la main à vos patrons ; et vous, patrons, ne repoussez pas l’avance de ceux qui furent vos salariés. » » (p. 151).

On comprend bien à quel point cette vision de la révolution sociale est opposée à celle de Marx, qui pousse à la violence et la justifie pleinement[1], et même à celle de nombre d’anarchistes qui adhèrent aux idées quasi nihilistes du Prince Bakounine. On pourra, évidemment, penser que la position de Proudhon est utopique et qu’elle veut ignorer la nature humaine. Mais, à y regarder de près, c’est aussi celle des Églises chrétiennes quand elles ne se compromettent pas avec les Césars locaux.  Pour parvenir à ce résultat, Proudhon a une solution, aussi vieille que la pensée :

« Dès la première page[2], Proudhon écrit un texte d’anthologie. Il signale que le peuple prie tout le temps pour ses princes, ses magistrats, ses exploiteurs, ses parasites, ses bourreaux, son clergé ; qu’il paie  «  le gouvernement, la justice, la police, l’Église, la noblesse, la Couronne, la rente, le propriétaire et le garnisaire, j’ai voulu dire le soldat ; il paie pour toutes ses démarches, pour aller et venir, acheter et vendre, boire, manger, respirer, se chauffer au soleil, naître et mourir ; il paie même pour avoir la permission de travailler ; et il prie le ciel de lui donner, en bénissant son travail, de quoi se payer toujours plus. Le peuple n’a jamais fait autre chose que prier et payer : nous croyons que le moment est venu de le faire PHILOSOPHER. » » (p. 238).

On ne peut qu’être saisi par l’actualité d’un tel texte. Je ne commenterai pas davantage. Les majuscules du dernier mot de la phrase sont de Proudhon lui-même. Voici le moyen par lequel cette révolution non sanglante pourra advenir : par l’éducation ; et qu’est-il de plus éducatif ? La pratique de la philosophie[3]. Car Proudhon se veut lui-même philosophe et il sera mortellement blessé par les attaques ad hominem[4] de Marx dans son pamphlet déjà cité, lorsque celui-ci lui fera sentir, avec toute la morgue de sa bourgeoisie allemande, qu’il n’a pas la bonne formation philosophique. Car Proudhon est un autodidacte. Certes de talent, voire de génie, mais un autodidacte.

« Proudhon est un autodidacte. Il l’est ici dans sa formation qui part dans tous les sens, sans méthode, sans ligne directrice, sans projet, sans thèse et sans ligne claire ; il l’est plus tard quand il écrit d’incroyables pavés qui intimident ou rebutent le lecteur le plus amical – je songe par exemple aux plus de 2 000 pages de De la justice dans la Révolution et dans l’Église ou aux 900 pages de La Guerre et la Paix. La prose de cet anarchiste se révèle hélas anarchique. » (p. 55)

C’est Onfray lui-même qui le dit, il est « bordélique », pour le dire trivialement. Mais dans ce désordre qui est débordement de culture et d’érudition, il y a des perles comme la citation au-dessus. L’analyse de la soumission du peuple est tout à fait pertinente et le XXe siècle nous a hélés montré que cela se trouve sous tous les régimes, même les plus athées : on change seulement de prière et de dieu. Je renvoie aux grands-messes du nazisme ou du communisme. Proudhon ne veut plus de cela, il veut un peuple philosophe. Il est antiplatonicien pratique : ce n’est plus le philosophe qui devrait devenir roi, mais le peuple qui, en devenant philosophe, pourrait se passer  du roi.

Car le maître-mot du vocabulaire de Proudhon est JUSTICE. C’est elle qui est à la fois le moteur de toute sa vie et sa pensée et le terme de la révolution qu’il prêche. Justice est le mot indépassable dans lequel la devise ternaire de la République est soluble, car il ne saurait y avoir de liberté, d’égalité et de fraternité que dans une société de justice. La violence aveugle des révolutions (Proudhon pense à la Terreur et à Robespierre) est tout le contraire de la justice, elle n’aboutit qu’à une immense injustice qui enclenche une nouvelle violence, et ainsi de suite. Onfray montre bien, en plusieurs pages de son livre que ce message est difficile à entendre par la plupart des anarchistes contemporains de Proudhon, puis plus tard. On comprend aussi pourquoi Léon Tolstoï est allé spécialement rencontrer Proudhon à Bruxelles, en 1859, lors de son exil et d’où vient le titre de son génial roman. Tolstoï est un des rares anarchistes – car il en est authentiquement un ! – à prôner la non-violence et, même plus, la non-résistance au mal par le mal.

Je ne souhaite pas ici développer tous les points de la pensée proudhonienne que Michel Onfray aborde dans son livre. Je voudrais juste donner encore deux très grandes idées-programme de Proudhon, qui sont, sans nul doute, valables pour notre époque. Nous l’avons dit, le grand drame de Proudhon est de n’avoir laissé aucun résumé de ses idées. Mais, à celui qui veut bien explorer son œuvre-labyrinthe, il donne des clés politiques formidables. En voici deux : fédéralisme et mutualisme. Avec ces deux idées bien comprises, on peut déjà commencer à construire une société proudhonienne de justice.

Le fédéralisme est une idée complètement déformée par l’usage qu’en a fait l’Union Européenne, qui use  de ce mot pour parler d’une union d’États que l’on dépouille de leurs compétences principales et qui doivent s’aligner sur les décisions européennes. L’UE n’est fédérale que de nom. Onfray le précise bien dans son chapitre sur ce thème. Pour l’UE de Bruxelles, le fédéralisme est une verticalité descendante qui laisse les miettes aux États et appelle cela du beau terme de subsidiarité. Pour Proudhon, le fédéralisme est ascendant et tout part de la base. C’est pourquoi il faut associer le communalisme au fédéralisme pour avoir l’ensemble du projet de Proudhon. La base essentielle de la vie politique selon le Bisontin est la commune.. C’est là que tout doit se décider puisque c’est là que vivent et meurent les citoyens. Les niveaux supérieurs – à l’époque de Proudhon, le département et la nation – ne sont requis que lorsque la nécessité s’en impose et ne fonctionnent que par délégation à durée limitée et très contrôlée : c’est un peu la notion de mandat impératif. Dès lors, la fédération est la réunion de tous ces degrés communaux et supérieurs, mais sans abandon durable de la souveraineté populaire communale. Il est clair que pour Proudhon il n’existe pas de politiciens professionnels, de cumulards de mandats, de féodaux républicains. Il prend souvent en exemple la Suisse. Son fédéralisme est en effet le plus proche de celui de l’anarchie positive de Proudhon. Celui-ci est résolument opposé à l’idée d’États-Unis d’Europe que Victor Hugo soutient et promeut largement à ce moment-là. Le fédéralisme associe des égaux pour des tâches nécessaires qui ont besoin d’un niveau supérieur de décision.

Il faut, à cet instant, dire un mot de la conception proudhonienne de l’État. Bien qu’anarchiste de toujours, celui-ci ne veut pas la destruction de l’État. Il veut simplement changer sa destination et limiter fortement ses prérogatives. Mais il n’est pas antiétatiste, alors que la plupart des anarchistes le sont. Il le croit utile et nécessaire, mais défini comme le gardien du bon fonctionnement de la société communaliste et fédéraliste. On sait que c’est aussi la position de Michel Onfray. Il le redit ici de manière très nette.

Le mutualisme , ce n’est pas une invention de Proudhon, c’est une fabrication des ouvriers au début du XIXe siècle, à l’époque où les syndicats étaient interdits. Ceux-ci ont obtenu le droit de monter des sociétés de secours mutuel pour assurer un minimum de sécurité aux travailleurs. Ces sociétés ont même été encouragées par certains patrons. Il est vrai que celles-ci servaient aussi de couverture à des syndicats clandestins, tous ou presque d’inspiration anarchiste. Le mouvement mutualiste français trouve là ses racines. Proudhon veut faire de la pratique du mutualisme un des piliers de la nouvelle société dont il rêve. Ce mutualisme est un échange de services qui supprime en partie l’aspect monétaire et permet d’établir une grande solidarité entre les travailleurs et leurs familles. Il est l’alternative absolue au communisme de Marx ou Cabet. Proudhon est très cohérent : il veut conserver la petite propriété individuelle et l’auto-organisation, tout en réduisant la marchandisation[5] de la société. La mutualité est la solution qui peut s’appliquer partout et colle parfaitement au stade communal. Plus tard, la République désamorcera ce désir en créant la loi de 1901 sur les associations. Mais beaucoup de mutuelles prendront alors ce statut et l’orienteront fortement vers une pratique proudhonienne. On a pu constater depuis une trentaine d’années un retour des pratiques mutuelles sous diverses formes.

Voici en quelques mots présentées les idées politiques de Proudhon. Ce que Michel Onfray résume ainsi à la fin de son livre :

« Dans la totalité des écrits de Proudhon, je retiens donc l’anarchie positive, comme un chemin taillé à la machette pour se déplacer dans ce genre de forêt primitive qu’est l’œuvre complète. Je rappelle ce qui la définit : la démopédie, l’irénisme, le fédéralisme, le mutualisme, le réalisme, la décentralisation, le droit d’auteur, l’athéisme. » (p. 516).

Je renvoie mon lecteur au livre pour les termes non évoqués ci-dessus. Cet ensemble offre une base doctrinale non dogmatique pour une révolution paisible, mais radicale. La question est : peut-on être proudhonien aujourd’hui ? À quoi je répondrai qu’il y a bien des gens qui ont été Macronistes, ce qui est pour le moins aussi surprenant, voire bien plus. Proudhon n’attend pas le Grand Soir, il ne le promet pas, il ne le souhaite pas. Il veut une évolution par le dialogue et la force des évidences. Évidemment, il sera facile de rétorquer que le climat du moment n’y est guère favorable. Mais il n’est pas plus favorable à la démocratie réelle. Faut-il laisser le champ libre aux imprécateurs de tous bords ? Onfray ne le croit pas, et je le suis sur ce terrain.

Bien que j’aie émis de sévères critiques sur ce livre au début de mon texte, il est évident que le positif l’emporte largement dans cet ouvrage. Celui-ci reste une belle tentative ambitieuse de redonner sa place à la pensée de Proudhon. Il offre une présentation claire des grandes idées du penseur. Je conseille donc sa lecture à toute personne désireuse d’en savoir plus sur Proudhon et, en même temps, de s’équiper d’outils pour une alternative politique réelle.

Jean-Michel Dauriac – juin 2026.


[1] « N’oublions pas que Marx conclut sa Misère de la philosophie avec une citation de George Sand qui affirme sans ambages : « Le combat ou la mort ; la lutte sanguinaire ou le néant. C’est ainsi que la question est invinciblement posée. » Choisir ces mots comme dernières lignes de son livre-pamphlet contre Proudhon et en appeler à la lutte sanguinaire n’est pas innocent. » (p. 352). Cette citation, sortie du contexte de la vie de Sand, ne lui rend nullement justice, et sa vie a prouvé qu’elle était plutôt dans le camp des révolutionnaires pacifiques comme Leroux ou Proudhon.

[2] D’un livre important de son œuvre : De la justice dans la Révolution et dans l’Église, qu’Onfray analyse longuement et cite beaucoup.

[3] Il appelle démopédie cette éducation populaire politique par la philosophie et la culture pour tous.

[4] Ad hominem : littéralement « contre l’homme », c’est-à-dire des attaques sur la personne et l’être et non sur les idées. Ce qui est intellectuellement, un coup bas.

[5] C’est bien sûr un anachronisme de vocabulaire.

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