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Maria, fille des Flandres – Maxence van der Meersch – Série Les écrivains oubliés

Editions Rencontre – 1ere édition 1937.

Les romanciers et les romans ont-ils des dates de péremption ? On ne peut que se poser la question quand on est un grand lecteur d’un certain âge. Les boites à livres et étagères de bouquinistes sont pleines d’auteurs oubliés et de livres ignorés. Ceci est particulièrement vrai pour les auteurs publiés entre 1850 et 1970. Je donnerai seulement deux exemples révélateurs de cette péremption tacite. Le premier est l’auteur édité en numéro 1 dans la collection Le livre de poche : Pierre Benoît. Celui-ci fut un très grand vendeur de best-sellers avant le mot et le livre de poche a publié, dans ses premières années nombre de ses célèbres romans. Aujourd’hui Pierre Benoît est totalement tombé dans l’oubli et ses romans ne sont plus édités, donc plus lus, sauf par quelques curieux ou nostalgiques hantant les bouquinistes. Dans les années 1960-1970, alors que je commençais à collectionner les livres de poche dans les collections pionnières, un auteur faisait de très grosses ventes chez J’ai lu : Guy des Cars.  Il a connu le même sort que Pierre Benoît, mais encore plus rapidement, dès sa mort. Je pourrais multiplier les exemples à partir du seul catalogue du Livre de poche. Or, certains auteurs ont survécu et sont régulièrement réédités : je pense à Gide ou Mauriac, mais aussi Jules Verne ou Albert Camus. Evidemment on m’opposera la différence de qualité entre des Cars et Camus, à juste titre, mais cette explication ne suffit pas. Il y a sans nul doute un effet des médias et le thème des livres. Les médias, comme le système scolaire, mettent en avant quelques auteurs au détriment des autres. Les prescriptions scolaires sont les seuls vrais livres que parcourent nombre d’élèves.

A ce jeu d’effacement, que penser de Maxence van der Meersch ? Lui aussi connut la gloire d’être publié en livre de poche dans les années 1950 1960. Il avait obtenu le Prix Goncourt en 1936 pour L’empreinte du Dieu. Il appartient clairement à la race des auteurs oubliés. Pourtant, à la lecture de ce livre, il n’apparaît nullement méprisable. Il a toutes les qualités des bons romanciers. Il écrit de manière agréable et fluide, avec une belle maîtrise de la langue. Il sait choisir des sujets intéressants. Il est doué pour l’analyse psychologique. Ses personnages existent vraiment. Il faut donc en déduire que son effacement est injuste, peut-être simplement dû à un manque de chance.

Maxence Van der Meersch

Mais j’avance aussi un autre élément d‘explication à cette chute dans l’oubli : Van der Meersch est un écrivain catholique dont les romans sont vraiment empreints de la morale chrétienne. Non qu’il fasse du prêchi-prêcha mais, comme Bernanos, en faisant vivre des témoins de cette morale été n nous montrant la réalité du combat éthique intérieur de certains de ses personnages. On dira que cela ressemble beaucoup à l’univers de Mauriac. Ce n’est pas forcément la bonne comparaison. Mauriac est enraciné dans son aquitaine girondine et landaise, Van der Meersch est un Ch’ti qui situe ses romans dans sa région du Nord. Ainsi Maria, fille des Flandres, qui nous occupe aujourd’hui, se déroule entre Arras et Bruges. Les deux univers sont donc très distincts. Mais l’œuvre elle-même est différente. Mauriac développe des livres où le poids du, péché et les dilemmes intérieurs sont explicitement catholiques. Chez Van der Meersch, la religion n’est pas mise en avant, ce sont les choix de vie des personnages qui amènent les grandes questions morales et, à celles-ci, l’auteur apporte sa touche humaniste chrétienne. En fait, Van der Meersch est plus proche de Zola que de Mauriac. Il a aussi certains points communs avec la démarche de Bernanos. Il est clair que ce type d’écrivain, qui fut très populaire dans les années 1920-1950, correspondait à une France encore largement empreinte de catholicisme. Le vent a complètement tourné, la France est de plus en plus loin de ses racines chrétiennes et les auteurs qui les représentaient sont inintéressants pour le public actuel, ils semblent parler d’un monde archaïque disparu.

Le roman du jour est d’abord l’histoire d’un homme de 35 ans, Germain, que nous suivons d’Arras à Bruges. Cet homme est un perdant qui a cru pouvoir gagner en créant sa propre entreprise, mais cela se termine par une faillite qui l’oblige à fuir, laissant sa femme et ses deux enfants à Arras alors qu’il va se cacher chez sa mère veuve, à Bruges. Là, il travaille comme grutier sur le canal et mène une vie  pauvre et obscure. Nous apprenons que son mariage est un échec complet et que seuls ses deux enfants sont sa joie. L’auteur nous dépeint cette chute et fuite assez sobrement mais avec réalisme. Ce n’est pas le but central du roman. Le sujet principal est une histoire d’amour impossible entre Germain et Maria, une lointaine cousine qui a vécu chez eux durant son enfance. Il l’avait séduite dan sa prime jeunesse et l’avait abandonné pour partir à l’aventure. Il avait oublié tout cela, mais lorsqu’il revient vivre chez sa mère, Maria vit juste à côté de celle-ci et prend soin d’elle ; il la revoit donc et tout revient. Mais Maria est marié et mère d’un enfant et vit une vie austère de mère de famille. Le récit raconte comment le feu se rallume et comment Maria et Germain deviennent amants et vivent un grand bonheur caché et sans avenir, sauf si Maria accepte de quitter sa ville et son foyer. C’est toute la tension entre ce bel amour et cette situation fausse qui fait la chair de ce livre.

Bruges, la Venise du Nord

Il faut savoir gré à l’auteur de ne pas faire de moralisme. Il installe la situation avec délicatesse et simplicité : ces deux-là s’aiment passionnément et l’inexorable advient. Dès lors il parvient à nous faire partager le caractère douloureux de la situation, vue des deux points de vue, celui de Germain et celui de Maria. C’est dans la conclusion de cette crise que le romancier catholique refait surface. Car il choisit de ne pas laisser les deux amants aller au bout de leur passion et briser le couple. Maria est profondément croyante et elle sait que ce qu’elle vit est un péché aux yeux de la religion qu’elle professe. Mais elle ne veut pas ajouter le péché de la destruction de sa famille à celui de l’adultère.  Pour étoffer et varier son histoire, Maxence van der Meersch a ajouté un troisième personnage majeur, un artiste peintre qui devient l’ami de Germain et représente le fêtard triste, celui qui sait sa triste condition mais ne peut en sortir. Il sera cependant un véritable ami pour les deux amants, les conseillant avec une grande sincérité, allant jusqu’à dévoiler sa vraie nature torturée et, finalement, assez morale. Un grand amour construit sur la dissimulation et la tromperie ne peut vivre : telle est la morale de l’auteur. Il n’y a d’ailleurs pas besoin d‘être chrétien pour saisir et approuver cela. La morale commune sait ces choses et rejoint ici la position du croyant. Pour le peuple, on ne construit pas son bonheur sur le malheur d’autrui. Cela ne fait qu’ajouter du malheur au malheur.

C’est donc un roman pessimiste par sa fin que ce Maria, fille des Flandres. Mais c’est aussi un livre subtil et profondément sincère, qui ne juge pas mais cherche à comprendre et faire comprendre les luttes intérieures des divers protagonistes. En ce sens il est intemporel. Si le cadre social a bien changé (Germain manœuvre une grue à vapeur !), la personnalité de l’homme demeure la même. Ce livre mérite donc d’être lu aujourd’hui, au même titre que Les misérables de Hugo ou Le rouge et le noir de Stendhal. Ce qu’il nous donne à partager est de toutes les époques et les progrès et gadgets technologiques n’y changent rien.

Jean-Michel Dauriac – juin 2026.

Published in les critiques les livres: littérature

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