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L’anarchisme ou le fanatisme de la liberté – Pierre-André Taguieff

Éditions de l’Observatoire – Paris – 2025.

Dans une interview donnée lors de la sortie de ce livre, l’auteur avouait avoir eu des sympathies anarchistes dans sa jeunesse et avoir toujours gardé de l’intérêt pour ces idées. Arrivé à un âge assez avancé (il est né en 1946), il fait le point sur cet aspect de sa pensée. Dont acte. Il n’est pas le premier à avoir agi ainsi : nombreux furent les artistes ou hommes politiques qui furent tentés par l’anarchisme avant de revenir à des « choses sérieuses », de la vraie politique. Certains l’ont avoué, d’autres en ont eu honte, je soupçonne d’autres de l’avoir inventé. Tout ceci pour dire que l’anarchisme ratisse beaucoup plus large que les quelques centaines de militants de la Fédération anarchiste ou autre groupe libertaire. L’anarchisme a une grande capacité d’imprégnation, tant ses idées sont vastes et variées. On dit parfois, sosu forme de boutade, qu’il « existe presqu’autant d’anarchismes que d’anarchistes ». L’ambition, sans doute démesurée, de ce livre est de tenter de présenter cet univers si disparate.

« Qui trop embrasse mal étreint », pourrais-je dire,  à propos de ce livre. L’auteur a, me semble-t-il, voulu courir deux lièvres à la fois, avec le risque de n’en attraper aucun. En effet, son livre commence comme une histoire de l’anarchisme assez classique, ce e sont les 90 permières pages et les 7 premiers chapitres. Puis, on s’arrête après Bakounine. Comme si toute la pensée anarchiste avait été évoquée. Et Taguieff entreprend alors un autre livre, sur une autre trame. Ce pourrait être une histoire des idées et des hommes autour de l’anarchisme. Mais la structure est trop peu ferme pour que ce soit clair. L’auteur enquille les chapitres thématiques qu’il croise avec ceux sur des personnalités comme Céline ou Simone Weil, en passant par Péguy. Là ce sont deux pistes différentes qui sont suivies ; celle des idées, avec des chapitres comme La diabolisation de l’État aux marges de l’anarchisme ou Le syndicalisme libertaire. Tout cela ne manque pas d’intérêt, mais beaucoup de cohérence. J’ai presque l’impression d’un collage de différents textes préexistants plutôt que d’une rédaction séquentielle. Il faut dire que c’est possible, car Taguieff appartient à la famille des graphomanes, comme Onfray, et publie à tour de bras. La seconde piste est celle d’une réflexion sur les divers visages de l’anarchisme, à travers Céline, Jünger ou les libertariens. Là, c’est carrément brouillon. J’ai parfois eu envie de laisser tomber le livre, car on s’éloignait vraiment du menu originel. On arrive au bout de cette lecture un peu beaucoup désorienté, surtout si l’on ne connaît rien à l’anarchisme et si on pense le découvrir avec gros livre. C’est un donc ce que j’appellerais de manière oxymorique un « mauvais bon livre ».

Pourquoi ? D’abord par l’ontologie même du sujet. L’anarchisme est pratiquement impossible à définir et à cerner avec rigueur. C’est sans doute ce constat qui a conduit Taguieff à modifier en cours de route son projet. Mais, à cette difficulté d’essence, il faut ajouter le piège que l’anarchisme tend aux intellectuels : celui d’un courant qui peut se résumer à quelques faits saillants. Terrorisme ou propagande par le fait, haine de l’État et de la religion, liberté en tous les domaines, « Ni Dieu ni Maître »… Il est alors extrêmement aisé et confortable de réduire les anarchistes à l’une ou l’autre de ces positions. C’est le piège dans lequel tombe Taguieff, qui se polarise sur la haine de l’État. Or, ce n’est pas l’État qui est l’ennemi, c’est l’autorité au sens de l’abus de pouvoir et du renoncement de chacun à son autonomie. Ce n’est pas sa seule erreur intellectuelle. Faire de Mai 68 un événement anarchiste parce que Cohn-Bendit l’était, c’est raisonner un peu court. Surtout quand on voit la postérité de la « pensée 68 » et de ses « penseurs », Cohn-Bendit en tête. Cela n’a rien à voir avec de l’anarchisme, c’est de la rébellion adulescente bourgeoise.

Par ailleurs, Taguieff passe beaucoup de temps à disserter sur « l’anarchisme de droite ». Or, c’est un faux-sujet. Cette appellation n’a aucune légitimité chez les anarchistes, elle est une invention journalistique. Mais, en suivant cette piste, l’auteur s’égare et nous égare, nous éloigne du sujet précis de son livre. Tout rebelle n’est pas anarchiste. Il faut au moins reconnaître à l’anarchisme d’être une pensée politique complexe qui n’est ni de droite ni de gauche, puisqu’elle récuse le jeu des partis dont l’État démocratique est le cadre théâtral. Taguieff ne rend pas justice à ce fait de base. Par contre, il insiste souvent sur le caractère utopique de l’idéal anarchiste, oubliant totalement de parler des expériences communautaires qui émaillent l’histoire de l’anarchisme.

Vous l’aurez compris, ce livre ne m’a pas du tout satisfait. Je connais assez bien ce sujet et je pourrais dresser une liste imposante des oublis ou contre-sens de Taguieff. Je ne me suis pas amusé à le faire. Je ne recommande donc la lecture de cet ouvrage qu’aux fans de P-A Taguieff. Je conseille par contre aux autres de lire plutôt le livre, déjà assez ancien, de Jean Préposiet, Histoire de l’anarchisme. Sans prétendre donner une leçon de philosophie politique, c’est un excellent travail d’historien, que la presse anarchiste elle –même a salué en son temps.

Les deux sont disponibles en librairie ou sur le net en éditions neuves.

Jean-Michel Dauriac – Août 2026.

Published in les critiques les livres: essais

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