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Tu es mon essentiel – Méditation de sortie de l’arche n° 18

La version audio est là:

Introduction :

Nous vivons actuellement un moment très particulier, qui a d’ailleurs été à l’origine de ces méditations. Le monde est parcouru par une épidémie virale, baptisée Covid 19, portée par un virus de la famille de celui de la grippe, qui perturbe et effraie la population mondiale. Les dirigeants des divers pays réagissent très différemment, mais partout la peur se fait sentir : en France, le gouvernement a pris des mesures très sévères en mars 2020, en confinant sa population à domicile, et en fermant la plupart des commerces, lieux de culture et de sport. Pour justifier ces mesures, il s’est appuyé sur la distinction nouvelle et théorique entre commerces et activités essentiels et commerces et activités non essentiels[1]. Je ne souhaite pas, dans ce cadre, discuter ce choix, mais m’en servir comme point de départ de cette méditation. Qu’est-ce qu’être essentiel à l’humain et qu’est-ce qui nous est essentiel ?

Le point de départ, une fois n’est pas coutume, ne sera pas un texte biblique, mais le refrain d’un chant protestant dont nous usons dans nos cultes et rassemblements.

« Je chanterai gloire à l’Eternel,

Je chanterai louange à son nom,

Je chanterai Dieu, mon essentiel,

Je chanterai en l’honneur de son nom. » (recueil J’aime l’Eternel, vol. 3, n° 910)

Je retiendrai la troisième affirmation : « Je chanterai Dieu, mon essentiel ».

De l’essentiel au non-essentiel

Commençons par rappeler de quoi nous parlons :

  • Est essentiel ce qui appartient à l’essence ou à la nature propre d’une chose. Il faut donc en venir à ce qu’est l’essence d’une chose.
  • Le grec Ousia désigne l’essence (mais aussi la substance, quasi- synonyme), ce qui fait d’une chose ce qu’elle est. On peut parler de la nature d’une chose. L’essence se définit par des caractéristiques propres à chaque objet ou être.

Sans entrer dans un cours de philosophie, il faut donc se demander en quoi nous pourrions affirmer que Dieu nous est essentiel. Il faut également compléter cette interrogation en l’élargissant : qu’est-ce qui est essentiel à l’être humain ?

Tout ce qui ne rentrera pas dans ces éléments de l’essence humaine sera donc de fait non-essentiel.

Nous rentrons ici dans le vif du sujet, car la question de l’essence est première pour la pensée philosophique. Pour simplifier, il existe deux conceptions antagonistes de l’essence humaine.

  • La conception athée et matérialiste, qui a son origine chez les penseurs atomistes grecs antiques, comme Démocrite, dit : l’homme est un assemblage d’atomes (on dirait aujourd’hui de cellules), donc d’abord de matière (chair, sang, os, eau…). Au XXe siècle, les existentialistes athées précisent la définition (voir Heidegger ou Sartre) : lisons ce court extrait de l’œuvre qui a rendu Jean-Paul Sartre célèbre, L’existentialisme est un humanisme :

« L’homme existe d’abord, se rencontre, surgit dans le monde, et qu’il se définit après […] L’homme n’est rien, il ne sera qu’ensuite, et il sera tel qu’il se sera faitAinsi il n’y a pas de nature, puisqu’il n’y a pas de Dieu pour la concevoir. »

Cette conception écarte donc à la fois l’idée d’un Dieu créateur et d’une nature humaine spécifique (cela rejoint la position de Karl Marx). L’homme est ce qu’il se fabrique à partir de lui-même, en tant qu’être vivant. On résume cela par la maxime suivante, souvent proposée aux candidats au baccalauréat en composition de philosophie : « L’existence précède l’essence » ».

  • La conception métaphysique, spiritualiste et/ou chrétienne est le strict contraire : « L’essence précède l’existence ». Il faut se garder de réduire aux seuls chrétiens cette catégorie, même si, en Occident, ils ont été en position dominante. Il existe tout un courant idéaliste, depuis Platon, qui travaille à définir et légitimer une essence humaine ou une nature humaine. Ce courant est par contre non-matérialiste, quelles que soient ses positions.

Pour centrer sur la foi chrétienne, il faut rappeler que la nature humaine est définie dès le début de la Genèse au chapitre 1 : 26-27 :

« 26   Dieu dit : Faisons les humains à notre image, selon notre ressemblance, pour qu’ils dominent sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute la terre et sur toutes les bestioles qui fourmillent sur la terre.

27  Dieu créa les humains à son image : il les créa à l’image de Dieu ; homme et femme il les créa. » (version NBS)

D’après ces deux versets, il y a dans l’humain une part de Dieu, ce que les mots « image » et « ressemblance » décrivent clairement. De plus, le propos est répété au verset 27 et en Genèse 5 : 1-2. Il s’agit donc d’une notion capitale qui justifie la répétition. Il faut ajouter l’affirmation du psalmiste en psaume 8 : 5-8 :

« 5  Tu en as presque fait un dieu : tu le couronnes de gloire et d’éclat ;

6  tu le fais régner sur les œuvres de tes mains ; tu as tout mis sous ses pieds :

7  tout bétail, gros ou petit, et même les bêtes sauvages,

8  les oiseaux du ciel, les poissons de la mer, tout ce qui court les sentiers des mers. » (version TOB)

L’homme n’est pas divin (« tu en as presque fait un Dieu »), mais il y a du divin en lui. Et comme nous savons par Genèse 3 :22-24 :

« 22  L’Eternel Dieu dit : Voici, l’homme est devenu comme l’un de nous, pour la connaissance du bien et du mal. Empêchons-le maintenant d’avancer sa main, de prendre de l’arbre de vie, d’en manger, et de vivre éternellement.

23  Et l’Eternel Dieu le chassa du jardin d’Eden, pour qu’il cultivât la terre, d’où il avait été pris.

24  C’est ainsi qu’il chassa Adam ; et il mit à l’orient du jardin d’Eden les chérubins qui agitent une épée flamboyante, pour garder le chemin de l’arbre de vie. » (version Segond 1910)

 il n’y a pas eu de seconde création, après la désobéissance et l’expulsion du jardin d’Eden, cette nature partiellement divine est encore celle de l’homme et de la femme.

L’essence de l’homme, selon le Dieu biblique, est en partie divine, ce qui autorise donc théologiquement à chanter : « Je chanterai Dieu, mon essentiel ». Dieu est inscrit dans l’essence humaine. Ce qui ne signifie nullement que l’homme ne puisse radicalement nier Dieu.

Mais il faut compléter cette définition de l’essence humaine. L’homme est aussi un corps et une pensée (ou une âme). Ce qui est absolument nécessaire à la vie de l’homme est son essentiel. L’air, l’eau, la nourriture, le sommeil et la relation sociale sont donc aussi des caractères de l’essence humaine par le corps. Tout ce qui aide l’homme à penser est également nécessaire ; s’il en est privé, il devient un animal de type supérieur – voir l’exemple des « enfants sauvages » et le film de François Truffaut qui porte ce nom.

Au total, l’essence de l’homme est au minimum bipartite : une essence corporelle qui a ses besoins vitaux, et une essence spirituelle qui a besoin de Dieu et du travail de la pensée : c’est la culture au sens intellectuel.

Tout ce qui ne peut entrer dans ces deux catégories est non-essentiel ou superflu, au sens vital et existentiel. L’humain a besoin de se nourrir, de respirer, de se protéger du chaud et du froid, des bêtes sauvages, de ne pas vivre seul et de parler et penser ; ce qui inclut l’art sous toutes ses formes et les rencontres avec ses semblables. L’homme pour exister n’a pas besoin de grosse berline allemande, de gadgets chinois, d’armes de guerre… A vous de compléter la liste très longue de tout ce qui est non-essentiel.

Cette distinction implique a minima une réflexion sérieuse sur le mode de vie humain. On aurait pu espérer que deux mois de confinement imposé permette une certaine réflexion. Il est malheureusement à craindre que cette espérance soit déçue en ce qui concerne la grande majorité des Français.

Dieu, mon essentiel

Lecture de base : Psaume 18 : 2-6 (version NEG)

« 2  (18-3) Eternel, mon rocher, ma forteresse, mon libérateur ! Mon Dieu, mon rocher, où je trouve un abri ! Mon bouclier, la force qui me sauve, ma haute retraite !

3  (18-4) Je m’écrie : Loué soit l’Eternel ! Et je suis délivré de mes ennemis.

4  (18-5) Les liens de la mort m’avaient environné, Et les torrents de la destruction m’avaient épouvanté ;

5  (18-6) Les liens du séjour des morts m’avaient enlacé, Les filets de la mort m’avaient surpris.

6  (18-7) Dans ma détresse, j’ai invoqué l’Eternel, J’ai crié à mon Dieu ; De son palais, il a entendu ma voix, Et mon cri est parvenu devant lui à ses oreilles. »

Ce texte, attribué au roi David, est tiré d’un psaume qui a la particularité d’être deux fois dans la Bible. En effet, on peut lire le même texte (à quelques détails près) en 2 Samuel 22 (tout le chapitre). Il s’agit d’un des plus beaux psaumes du psautier . C’est le début que nous venons de lire. Il y a clairement deux thèmes qui se succèdent : les versets 2-3 décrivent la place que Dieu tient dans la vie de David, alors que les versets 4 à 6 montrent comment l’homme peut crier vers Dieu face à son plus grand ennemi, la mort.

J’ai choisi les deux premiers versets comme exemple de formulation du caractère essentiel de Dieu pour l’homme. Pour en saisir toute l’importance, il faut revenir sur le verset 1 qui donne les circonstances de rédaction de ce psaume (voir aussi 2 Samuel 22 :1) :

« 1  Du chef de chœur. Du serviteur du SEIGNEUR. De David, qui prononça pour le SEIGNEUR les paroles de ce chant, le jour où le SEIGNEUR l’eut délivré de la main de tous ses ennemis et de la main de Saül. » (version NBS)

Cette proclamation vient après la délivrance de David de tous ses ennemis, y compris Saül, qui voulaient tous le mettre à mort. C’est cela qui explique le contenu des versets 4 à 6, où le mot « mort » est répété trois fois. David a vu la mort venir et le cri de sa prière a conduit Dieu à le délivrer. Qu’y-a-t-il de plus essentiel à l’humain que la vie et la mort ? Il faut relire le livre de l’Ecclésiaste (Qohélet) pour comprendre ce qu’elle représente pour le sage. Lire Eccl. 2 :16-17 ; 3 :22 ; 9 :3, etc… La mort est la question essentielle de l’être humain, celle qu’il affronte depuis l’origine, sans pouvoir apporter une réponse satisfaisante à ses questions sur le sujet.

L’essence de la vie humaine est celle d’un être mortel. Est-ce à dire que c’est la seule caractéristique de l’homme, sa seule essence ?

Pour les tenants de la conception athée et matérialiste, c’est un fait : l’homme naît et vit pour mourir, donc pour revenir au néant. C’est ce qu’on a appelé l’absurde en philosophie du XXe siècle. Sartre en parle, mais c’est Camus qui l’a le mieux illustré et a su magnifier cette question dans des chefs d’œuvre comme La peste ou La chute. L’homme sans Dieu a comme essence la mort promise.

Et le croyant ?

Il n’échappe pas à la mort, car elle frappe tous les humains, sans exception, même le Messie de Dieu, Jésus. La mort est donc constitutive de l’essence humaine, au moins, dit la Bible, depuis la désobéissance d’Adam et Eve (relire le chapitre 3 de la Genèse). Mais, à côté de cette finitude inévitable, il existe une autre chose essentielle au croyant, c’est Dieu. Et nous revenons aux versets 2 et 3 du psaume. David exprime avec des images ce qu’est Dieu pour lui : une rocher (ou un roc), une forteresse (ou une citadelle), un libérateur, un bouclier, un sauveur et une retraite (ou un rempart). Nous pourrions étudier chacun de ces mots, car ils désignent chacun un des rôles de Dieu pour David. Contentons-nous de remarquer que tous ont en commun l’idée de protection et de sécurité, l’idée de salut. L’ensemble dresse un portrait de Dieu très positif : Dieu est celui qui protège la vie. Il est l’antidote à la mort. Dès lors il devient la composante positive de l’essence humaine. L’essence de l’homme est à la fois la mortalité et la protection de la vie. Mais les deux ne sont pas sur le même plan. La mort détruit le corps humain, par l’arrêt des fonctions vitales. La vie que Dieu est surpasse la mort par le salut. La mort est un moment, certes effrayant, mais bref. La vie de Dieu est éternelle, elle a vaincu la mort. Ce qui permet à Paul cette exclamation si célèbre :

« 55  O mort, où est ta victoire ? O mort, où est ton aiguillon ? » (version Segond 1910)

Citons aussi le prophète Esaïe, chapitre 25, verset 8 :

« 8  il anéantira la mort pour toujours ; le Seigneur DIEU essuiera les larmes de tous les visages ; il fera disparaître de toute la terre le déshonneur de son peuple — c’est le SEIGNEUR qui parle. » (version NBS)

Et encore un autre prophète, Osée, chapitre 13, verset 14 :

« 14  Je les libérerai du séjour des morts, je les reprendrai à la mort. Mort, où sont tes pestes ? Séjour des morts, où sont tes épidémies ? La pitié est cachée à mes regards ! » (version NBS)

L’essence de Dieu en nous, c’est le triomphe de la vie sur la mort, sans la supprimer. Dès lors, nous comprenons que Dieu nous est essentiel, car lui seul nous fait échapper à l’absurde de la conception matérialiste.

Conclusion :

Au plan spirituel, il n’y a que deux questions essentielles : la mort et Dieu. Le psaume 18 nous montre que Dieu a vaincu la mort. Si elle demeure, elle n’est plus pour le croyant qu’un moment d’une vie qui change de nature. Toute autre chose est donc non-essentielle face à cette essence humaine.

Jean-Michel Dauriac – mai 2021.


[1] En fait, cette distinction n’est pas neuve, elle appartient à l’économie, et a été élaboré dans la théorie des besoins, par divers penseurs de cette disciplines.

Published in Bible et vie

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