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Le rendez-vous de Bruges – Armand Lanoux

Éditions Rencontre – Lausanne  (1re édition, 1958)

Est-il raisonnable de veiller jusqu’à trois heures du matin pour terminer la lecture du rendez-vous de Bruges ? Tout dépend de ce que l’on met derrière le mot raisonnable… sans entrer dans une discussion philosophique, il semble tout à fait rationnel de vouloir aller au bout d‘un livre qui vous accroche et que vous en pouvez plus lâcher. C’est donc ce qui m’est arrivé.

On ne peut pas dire que ce titre et cet auteur soient aujourd’hui connus du public. D’ailleurs le livre qui m’a incité à lire celui-ci, Le commandant Watrin, a été chroniqué dans la rubrique « Les écrivains oubliés » de mon blog. Je renvoie le lecteur curieux à cet article. Ce roman de guerre m’avait vraiment passionné et j’avais appris, en fouillant un peu sur l’auteur, que celui-ci avait ensuite écrit deux autres volumes qu’il incluait dans une trilogie romanesque. J’ai donc décidé de me procurer le volume suivant, Le rendez-vous de Bruges. Évidemment non réédité récemment, donc à chiner en occasion. Le mien est publié par les éditions Rencontre, en reliure cartonnée recouverte de skivertex ; j’aime beaucoup cette collection que j’agrandis constamment de nouvelles trouvailles.  On trouve aussi le livre en Livre de poche à petit prix.

Le début de ce roman m’a déconcerté : je ne voyais vraiment pas en quoi on pouvait inscrire ce récit dans la suite de Watrin. Résumons : un couple de la quarantaine se rend à Bruges pour les fêtes de Noël, en voiture, sous une pluie battante. Robert Drouin, sa femme Juliette et leur fille Domino sont invités par un grand ami de Robert, Olivier Du Roy. Originalité de la situation : ils vont passer Noël dans un grand asile d’aliénés, à MariaKerke, où Olivier est assistant du médecin-chef. Il a en effet repris tardivement ses études de médecine, interrompue par la guerre – ça y est, elle pointe son nez ! – et il a ensuite mené uen vie prospère dans le marché de l’art. Lassé de ce milieu, il a alors décidé de reprendre et achever ses études pour devenir psychiatre. Avec l’accord de son chef de service, il a donc invité Robert, qui est un metteur en scène de télévision assez connu (nous sommes en 1956, le nombre de possesseurs de téléviseurs est encore faible, sa célébrité est donc relative). Tout le roman va donc se dérouler sur trois journées et nuits, dans une unité de lieu, l’hôpital psychiatrique et avec une poignée de personnages assez réduite. Lanoux agit comme le faisait Simenon dans ses Maigret : il choisit un milieu social ou géographique et en fait le cadre et l’acteur de son histoire. Ici, il est manifeste que l’auteur s’est documenté sur la psychiatrie de son époque : il remercie d’ailleurs, à la fin du livre, les médecins qui l’ont conseillé.

La plus grande partie du roman, exceptés deux chapitres vers la fin, est située dans les services de l’hôpital, avec les patients et le personnel. Il faut saluer le travail documentaire digéré de l’auteur, car il réussit à donner vie à des cas qui auraient pu rester de simples maladies incarnées. Tout son art consiste à faire de ces malades des êtres de chair et de sang, plus ou moins atteints, mais avec chacun son histoire. C’est une sorte de cour des miracles, sans miracles, car le docteur Ayguesparse, le médecin-chef, le dit lui-même, ils ne guérissent que 10% des patients, « et encore… » sont-ils vraiment guéris ? Ce médecin, en voilà un très beau personnage de roman, une véritable réussite d’écrivain, comme beaucoup de plumitifs rêveraient sans doute d’en créer. Lanoux sait faire. On pourrait dire que c’est la moindre des choses que l’on peut attendre d’un romancier ! Mais, celui qui a lu beaucoup de romans sait à quel point ces réussites sont rares et donc remarquées. Pour un Julien Sorel ou une Emma Bovary, combien de personnages fades qui s’agitent comme des marionnettes sans âme. Lanoux avait déjà réussi à donner naissance à) deux superbes vies dans Le commandant Watrin ( le lieutenant et le commandant) ; il récidive ici avec deux ou trois réussites : Olivier, Robert et Ayguesparse. Ce dernier est un médecin entièrement voué à son métier, extrêmement humain, mais sans illusion sur la portée de sa tâche. Lanoux montre comment cet homme connaît ses quatre cents patients, entre dans leurs délires, s’enquiert de leurs soucis et, pourtant, sait rester lucide sur leurs cas et leurs chances de s’en sortir. Il vient rejoindre la grande galerie des portraits littéraires de médecins, aux côtés du Rieux de Camus dans La peste ou du Schweitzer de Cesbron dans sa pièce Il est minuit Docteur Schweitzer, pour ne citer que deux exemples plutôt récents.

« Robert admirait l’extraordinaire plasticité d’Ayguesparse. Il connaissait quatre cents rôles, un pour chaque malade, et lui-même changeait de personnage et de ton avec chacun d’eux ! Et il n’abordait pas un malade sans lui souhaiter un bon Noël, sans l’appeler par son nom. Quelle merveilleuse leçon ! Robert songeait à la vie personnelle de ce célibataire qui, sans autre profit qu’un traitement raisonnable, continuait à soulager ses pensionnaires, à les regarder évoluer, à ajouter sans cesse un trait nouveau à leur profil mental pour mieux les comprendre. N’était-ce pas une manière de saint, Ayguesparse, dévoué, fraternel, efficace et désintéressé ? Car, sur le plan de la réussite financière, n’importe quel spécialiste à cabinet privé gagnait cinq fois plus que lui ! (P. 393, édition Rencontre).

Robert a ainsi l’intuition de ce qu’est la sainteté, tout en prenant ses distances avec l’Église :

« Robert ne croyait plus à l’Église catholique. Mais il croyait toujours en Dieu. » (P. 381, édition Rencontre.)

Cette phrase sonne trop vécue pour ne pas être celle de l’auteur dans la bouche de son personnage.

Ayguesparse apprécie Olivier, malgré ses exubérances et ses propos parfois outranciers, car il su entrevoir chez lui le grand médecin qu’il sera, une fois débarrassé de ces scories. Olivier est un authentique marquis, doué d’une grande culture et d‘une personnalité très forte, qui peut choquer, ce qu’il semble rechercher. Au fil du récit, nous apprenons qu’il a connu Robert quand ils étaient étudiants et qu’il fait partie des maquis de Dordogne, où il a profondément été marqué par la guerre et ses atrocités. Mais tout cela est distillé par petites touches, sans que l’auteur n’y consacre un vrai chapitre, comme il el fera avec Robert, car c’est lui son personnage principal. Olivier est la touche baroque et flamboyante de ce roman. Il est, en effet, un médecin déjà fort attentif à la souffrance humaine et il apprend très vite au contact de son chef de service. Il est marié, mais sa femme continue à vivre à Paris et on comprend qu’elle a du mal à comprendre et accepter sa décision de renoncer à un métier rémunérateur et une position bourgeoise pour devenir le médecin « des fous ». C’est vraiment un personnage secondaire, qui n’existe que pour accompagner Juliette, a femme de Robert. Entre eux aussi règne une incompréhension certaine ; elle n’a pas vraiment apprécié de venir s’enterrer à Noël dans un asile d’aliénés, Belgique Flamande. La conclusion des deux amis est dure : les hommes ne sont pas faits pour vivre avec les femmes au long cours. On retrouve là un thème qui irriguait Le commandant Watrin, entre le Lieutenant et sa compagne à l’arrière. Il semble que, pour Lanoux, le couple soit le lieu d’une incompréhension systémique, pour en pas dire ontologique afin de ne pas faire cuistre. Les deux femmes constatent que la complicité totale des deux amis les dépasse et qu’elles en sont en grande partie exclues. Le langage et les attitudes d’Olivier et Robert en sont la preuve. Les femmes ne saisissent pas vraiment ce que cache ce qui semble être des blagues potaches et des comportements jugés inconvenants. Là encore, l’auteur frappe juste. Celui qui vit une amitié très forte, inébranlable, a établi au fil du temps des codes avec son ami qu’ils sont les seuls à lire immédiatement et restent obscurs et absurdes aux autres. Olivier et Robert sont Montaigne et La Boétie en Flandres. Tous deux cachent derrière des écrans de rires et de puérilité la profondeur de leurs questions et la douleur de leur passé. Car la guerre les a tous deux marqués à vie. C’est sous cet angle-là que le roman s’inscrit d’abord dans la continuité de Watrin. Robert semble plus marqué qu’Olivier, ne serait-ce que par l’invalidité de sa main droite inerte, et toujours gantée de cuir noir. La guerre l’a marqué dans sa chair comme dans son esprit. Il le dit à un moment donné : la guerre est toujours là, elle ne le quitte pas.

« – Olivier, nous avons la guerre. Elle est en nous, la vache ! Quinze ans, j’ai essayé de la taire. Je ne peux plus. J’en suis malade. J’ai la guerre comme on a la vérole. La guerre dont nous sommes tout aussi atteints que les survivants d’Hiroshima, et presque aussi abimés. Les paralytiques généraux de la Guerre ! War, Krieg, Guerre. Celle que Jean Giraudoux appelait la terrible Li-pou-pou. Mon père avait la guerre ! Mon grand-père avait la guerre. C’est héréditaire ! » (p.380, édition Rencontre)

On ne peut pas ne pas songer au syndrome post-traumatique, alors non identifié, qu’ont vécu les millions de combattants qui sont revenus vivants en 1918, comme ceux qui ont combattu en1940 ou, encore plus près de nous, les appelés du contingent envoyés dans la « sale guerre » d’Algérie. On n’oublie pas ; comme le disait si bien Brel : « On s’habitue, c’est tout… ». Mais ce week-end de Noël 1956 va venir montrer à Robert, Olivier et Ayguesparse que tout peut resurgir à tout moment.

Pour Robert, tout va se jouer autour d’un patient, amené après une tentative de suicide, dans les services psychiatriques. Ce patient est l’ex-mari d’une des infirmières du service, la plantureuse Suzy, par ailleurs maîtresse du second assistant d’Ayguesparse, Fred. Cet homme est aussitôt, et de manière inexplicable, antipathique à Robert ; mais il est en même temps attiré par son sort, il en sait pourquoi. Van Welde est un pauvre type, cocu, alcoolique et pas très vaillant, qui a la malchance de s’être marié avec une nymphomane dotée des moyens physiques de sa pathologie érotique. Je ne dévoilerai pas ici comment Van Welde ramène Robert à l’époque de la drôle de guerre de 193-1940. Je dirai simplement qu’il en est le héros et que c’est cela qui réapparaît brutalement dans la mémoire de Robert, alors sous-lieutenant dans un poste avancé de la Lorraine. En deux chapitres talentueux, Armand Lanoux nous fait vivre ce temps suspendu mais guerrier et brosse encore de beaux portraits, comme celui du capitaine du poste. L’art de la construction de Lanoux éclate aux yeux du lecteur dans les derniers chapitres, où tout se dénoue, avec l’éclatement de la vérité, jusqu’alors camouflé par les besoins de la guerre. Sans doute Robert en sort-il en partie libéré, bien qu’il ne soit pas débarrassé de la guerre, qui l’accompagnera jusqu’à sa mort. C’est dans ces derniers chapitres que j’entrais quand je n’ai pas pu me résoudre à dormir avant d’avoir lu le mot « fin », symbolisé ici par la date et le lieu de rédaction du livre.

Lanoux a réussi son pari initial : faire un deuxième volume qui soit bien dans la continuité thématique du Commandant Watrin, mais sans s’enfermer dans l’idée d’une suite, avec les mêmes personnages. Bien sûr, le lecteur des deux livres comprendra que le Lieutenant Soubeyrac et le sous-lieutenant Drouin sont deux doubles de l’auteur et entretiennent des relations de fraternité conceptuelle. Mais en qui se passe en 1939-42 est autre que ce qui se joue en 1956. Le rendez-vous de Bruges nous fait approcher le drame intérieur des hommes qui ont combattu et qui ne peuvent oublier. De ce point de vue, Van Welde agit comme un révélateur pour Robert, qui l’a effectivement connu comme soldat. Il le voit transformé en épave humaine et cherche à comprendre le drame de cet homme, au demeurant dont il se défie. Je ne trahirai pas le génie du romancier en disant pourquoi Robert a raison, il faut le pressentir et recevoir l’explication comme une forme de délivrance. Si le thème des blessures inextinguibles de la guerre est majeur, d’autres thèmes jouent en mineur et composent la polyphonie du roman. Celui de la maladie mentale fournit le cadre général et, je l’ai dit plus haut, donne lieu à des passages remarquables. Plus en filigrane, celui de la responsabilité humaine et de la raison d’État est bardé à la fois dans le cadre de l’hôpital, des malades et médecins, tandis que celui de la raison d’État renvoie à la guerre et aux choix faits par la hiérarchie dans une situation trouble.

Comme tous les bons livres, celui-ci nous distrait, au sens noble du terme, en même temps qu’il nous donne à penser et réfléchir. Je redis, encore une fois, ma conviction profonde que la littérature est le meilleur moyen de connaître le monde et que, si un homme ou une femme n’avait qu’une bibliothèque de bons romans à sa disposition, il pourrait connaître la réalité du monde parfois mieux qu’en le vivant. Car l’écrivain a cette sorte de charisme qui lui permet de sentir, d’intégrer le monde et de le synthétiser sous sa plume et d’en sortir la quintessence de la vie. Tu veux connaître la Russie éternelle, lis Dostoïevski, Tourgueniev et Tolstoï, ajoutes-y Grossman et Soljenitsyne, et tu sauras tout ce qu’il est besoin de savoir. Tu veux comprendre pourquoi la guerre est une saloperie sans nom, un cancer incurable lis les deux livres d’Armand Lanoux et tu sauras mieux qu’en lisant des historiens érudits sur la « drôle de guerre » et la suite ce que ce conflit a laissé comme meurtrissures chez les vivants.

Armand Lanoux a écrit un dernier volume pour constituer sa trilogie sur la guerre[1]. Celui-ci a obtenu, en son temps le Prix Goncourt. Il se nomme Quand la mer se retire. Il constituera la matière de mon troisième article.

Jean-Michel Dauriac – Octobre 2026.


[1] Cette trilogie est titrée Margot l’Enragée.

Published in les critiques les livres: littérature

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