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La double mort de Marc Bloch – Alya Aglan

Collection Champs, Flammarion – 2026

Mardi 23 juin, Marc Bloch et son épouse entrent au Panthéon où « Aux grands hommes, la Patrie reconnaissante » rend hommage aux personnes exemplaires dans un domaine des fameuses « valeurs républicaines ». Disons d’emblée que ce n’est que justice. Et que cette vie a en effet une forte valeur exemplaire qui se doit d’être saluée et transmise.

Marc Bloch (1886-1944) est un homme triple dont ce petit livre passionnant nous narre la double mort. D’abord, Marc Bloch est un très grand historien français, un des trois ou quatre plus grands du XXe siècle, aux côtés de Lucien Febvre, Fernand Braudel et Jacques Le Goff (ce n’est pas faire injure aux François Furet, Mona Ozouf, Pierre Miquel et autres de les mettre un cran en-dessous). Majeur, car fondateur. Il est, aux côtés de son ami Lucien Febvre, l’inventeur-animateur de la célèbre revue des Annales d’histoire économique et sociale, appelée couramment Les Annales, revue qui a fait école et a marqué un véritable tournant dans la démarche des historiens, français d’abord, puis bien au-delà. Il a aussi été l’auteur d’ouvrages décisifs pour l’histoire médiévale et pour l’approche des campagnes françaises (voir la bibliographie dans l’article Marc Bloch de Wikipédia). L’université de Strasbourg des sciences humaines portait son nom quand je m’y suis inscrit, avant la fusion qui a donné Université de Strasbourg. Car l’histoire familiale de la famille Bloch est intimement liée à celle de l’Alsace et Marc y fut professeur jusqu’à la défaite française de 1940.

Mais Bloch est aussi un soldat et un patriote, qui a combattu durant les deux guerres mondiales, a servi avec honneur et courage et a été décoré des plus hautes distinctions accessibles à un civil. Il a atteint le grade de capitaine, ce qui est très rare sans être militaire de carrière. À 53 ans, en 1939, il fera le forcing pour être rappelé sous les drapeaux et défendre la France. Il connaîtra la débâcle de juin 1940 et évitera d’être fait prisonnier en abandonnant au bon moment son uniforme. De cette triste expérience, qu’il analyse autant en citoyen amoureux de sa patrie qu’en intellectuel de l’histoire, il sortira un très grand livre publié à titre posthume, L’étrange défaite, que j’ai chroniqué longuement. Marc Bloch est habité par l’amour de la France dont il se sent par toutes les fibres de son corps et les pensées de son cerveau un citoyen. Il faudra attendre le triste régime de Vichy, du sénile Pétain et des salauds patentés comme Laval ou Doriot, pour que ce citoyen découvre qu’il n’est plus français, mais « juif », ce qui n’a jamais été une nationalité, dans l’histoire.

Enfin, Marc Bloch fut un résistant contre le nazisme et l’occupant de la France. D’abord résistant intellectuel qui publiait des textes sous pseudonymes ou initiales dans des revues savantes, alors que les juifs étaient interdits de publication. Puis militant intellectuel de la Résistance, rédigeant rapport et projets pour l’après-guerre, à la demande. Et, finalement, chef régional de réseau. C’est en cette « qualité » de « terroriste » qu’il fut arrêté le 8 mars 1944, sur un pont de Lyon, par la bande de criminels appointés par les Allemands, la bande à Gueule Tordue, surnom de leur leader Francis André. Torturé affreusement par Barbie et ses séides, il parlera, mais donnera des renseignements au compte-goutte, laissant le temps à ses amis de décamper. Il est assassiné en rase campagne par les SS, comme le résume ce passage de l’article Wikipédia :

« Bloch est arrêté sur le Pont de la Boucle, à Lyon le 8 mars 1944, par l’équipe de Francis André[29], collaborateur français de la Gestapo. Il est interné à la prison Montluc et torturé pendant des jours, soumis à des coups et à des bains glacés, mais il ne donne jamais aucune information utile[30],[31]. Le soir, il enseigne la France à des prisonniers français[17] ; il divulgue cependant à la Gestapo des renseignements déjà connus ou inutilisables, conformément aux pratiques de la Résistance dans ces circonstances[25].

Il meurt pour la France dans la soirée du 16 juin 1944, fusillé dans le dos par quatre tueurs de la Gestapo, aux côtés de vingt-sept autres résistants rassemblés par groupes de quatre[17] « qu’il animait de son courage », à Roussille[32] sur la commune de Saint-Didier-de-Formans[30], comme le relate Georges Altman[33].

Jusqu’au bout il sera resté le grand professeur, amoureux de la France.

À cet homme exemplaire,  les crapules de Vichy assènent une double mort, comme le dit le titre du livre commenté.

La première mort est celle du citoyen français Marc Bloch, universitaire de renom, médaillé de guerre et auteur de grands livres. La France aurait dû se réjouir d’avoir de tels hommes. Au lieu de quoi, les dérobeurs de l’État français à la tête de la France vaincue depuis juillet 1940 vont inventer une nouvelle catégorie de citoyens, disparue depuis la Révolution, le « juif ». Le juif est une synthèse absurde des antisémites forcenés qui pilotent les instances du pays : il est à la fois, et selon les besoins, l’adepte d’une religion, donc un croyant auquel on refuse une des libertés fondamentales de notre tradition, la liberté de religion ou d’athéisme, et une sorte de citoyen étranger d’un pays qui n’a jamais existé, Israël. Plus grave encore, pour la première fois dans notre histoire moderne, on va revenir sur la naturalisation de milliers de personnes juives, françaises depuis 1927, les rendant apatrides, sans aucun fondement légal, au mépris de tout le droit français. Bloch ne sera pas dans ce cas, lui qui est d’une famille française depuis longtemps et ayant chois la France en 1871 et donc, ayant quitté son Alsace natale. On mesure bien, à ces détails , toute l’horreur et l’infamie qu’ont représentées ces mesures qui le privèrent d‘abor de son emploi, puis bloquèrent tous ses avoirs bancaires, le mettant dans une situation très précaire, lui et sa famille. C’est là qu’il se réfugia dans sa maison de vacances en Creuse, dans le hameau de Fougères qui lui donnera un de ses premiers pseudonymes de résistant. Mort civique donc en premier lieu, avec tout ce que cela signifie pour  le capitaine Marc Bloch.

Puis vint la seconde mort, physique, celle du résistant Narbonne, devenu un des chefs de réseau de la région lyonnaise, dénoncé, sous la torture par un résistant arrêté et retourné. Celle-là, il la savait possible à chaque détour du chemin, il en avait fait le choix en s’engageant pour sa patrie. Il faut rapporter cette arrestation au climat de terreur que faisaient régner la SS et ses sbires sur la région lyonnaise en 1943-44. Les gestapistes avaient recruté des criminels français qui ratissaient le pays et arrêtaient les résistants dénoncés et raflaient aussi les biens de juifs qu’ils retrouvaient. C’était l’alliance du banditisme et de la barbarie. Les responsables du grand coup de filet de début 44 qui décapita en grande partie la Résistance lyonnaise furent arrêtés en Italie où ils avaient fui après le départ des Allemands, ils furent jugés, condamnés à mort et exécutés.

Ce petit livre a le grand mérite de raconter de manière concise, mais très documentée et sourcée, les vies et morts de Marc Bloch. À ceux qui ne voudraient et ne pourraient en lire plus sur Bloch, je recommande vivement cette lecture.

Jean-Michel Dauriac – juin 2026.

Published in les critiques les livres: essais

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