Editions Folio – Gallimard (pour une version disponible actuellement)
Voici encore un livre pioché dans une boîte à livres, dans une vieille édition de poche cartonnée intitulée Les chefs d’œuvres classiques et modernes, imprimée en 1964. J’avais évidemment dans ma bibliothèque plusieurs formats de ce livre, dont une ou deux éditions scolaires d’extraits chez Larousse, à usage des élèves de quatrième de jadis, et celle de La Pléiade des œuvres complètes de Blaise Pascal, en deux tomes. Mais, allez donc savoir pourquoi, c’est cette vieille édition aux tranches jaunies et tachées que j’ai eu envie de lire. Sans doute cette odeur d’humidité des vieux bouquins qui ont dormi longtemps avant de se trouver offerts au public curieux des boîtes ou d’être jetés à la poubelle.
Bon, disons-le carrément, Pascal n’est pas vraiment un auteur qui emballait les lycéens, même il y a soixante ans ! C’était ce que l’on appelle ailleurs une « figure imposée » du programme. Il m’a fallu attendre la trentaine pour lire avec profit les Pensées. Quant aux Provinciales, j’ai entendu parler d’elles lors de mes études d’histoire, puis de théologie, mais cela ne me donnait guère envie d’y aller. Pourquoi maintenant ? Pas de raison logique forte ; sans doute un désir de vérifier la force de la volonté face à un livre difficile et un approfondissement théologique, en passant. Ce ne fut pas une lecture-passion comme beaucoup de celles dont je vous ai déjà entretenus. Pour commencer, une fois n’est pas coutume, je vais vous citer la quatrième de couverture de l’édition Folio disponible en librairie, car elle offre un bon point de départ.
« Il est peu de livres qui, autant que Les Provinciales, montrent à quel point le génie de l’écriture survit à la matière confuse et périssable dont est faite l’histoire des idées. Les querelles entre jésuites et jansénistes nous paraissent d’un autre âge et on ne s’intéresse plus guère au problème de la grâce et de la prédestination. Mais il y a dans Les Provinciales tant de talent, d’humour, d’allégresse polémique, une si rafraîchissante et moliéresque verve comique qu’elles nous rendent à nouveau contemporains de ce qui fut le grand débat intellectuel et moral du milieu du XVII? siècle. Comme l’écrit Michel Le Guern, « la lucidité avec laquelle Pascal arrive à démonter le mécanisme de disciplines hautement techniques jointe à l’art le plus achevé de faire partager ses convictions au lecteur, fait de lui, incontestablement, le premier des grands journalistes ».
Ce bref texte contient quelques idées intéressantes que j’avais prévu d’aborder dans ma critique et je trouve intéressant de le faire à partir d’un avis extérieur. Mais, pour le savourer pleinement, il faut préciser qui est celui qui l’écrit : Michel Le Guern. Voici un extrait de sa fiche Wikipédia :
« Michel Le Guern, né le 30 décembre 1937 à Bourbriac, mort le 17 juin 2016 à Lyon, est un linguiste et philosophe français.
Agrégé de lettres classiques, docteur d’État ès lettres et sciences humaines (Sorbonne), il enseigne à l’Institut catholique de Paris de 1959 à 1963, à l’Université d’Ottawa de 1963 à 1968, et à partir de 1968 à la Faculté des lettres et sciences humaines de Lyon. Professeur titulaire d’une chaire de philologie française et linguistique en 1971, il contribue à la création de l’Université Lyon 2 en y organisant des enseignements de linguistique générale. Il dirige de nombreuses thèses de doctorat, parmi lesquelles celles de Catherine Kerbrat-Orecchioni et Gilbert Puech. Ses travaux personnels portent sur Pascal, sur la métaphore et la métonymie, sur l’histoire des sciences du langage et sur l’histoire religieuse[1]. »
Voici donc celui qui écrit sans sourciller : « Mais il y a dans Les Provinciales tant de talent, d’humour, d’allégresse polémique, une si rafraîchissante et moliéresque verve comique qu’elles nous rendent à nouveau contemporains de ce qui fut le grand débat intellectuel et moral du milieu du XVII? siècle. » Du point de vue de l’auteur – et du mien si je m’en tiens à ma formation et parcours – il a parfaitement raison : il y a chez Pascal une ironie cinglante présente tout au long de ses lettres. Je ne parlerai absolument pas d’humour, car Pascal n’en avait aucun, il maniait par contre à merveille l’ironie, qui est un humour particulier. Il faut insister sur la différence, faute de quoi nous risquerions de voir des lycéens acheter ce livre en croyant y trouver ce qu’ils appellent aujourd’hui de l’humour ! L’ironie de Pascal se conjugue en effet avec un talent redoutable de polémiste dont les victimes sont ici les jésuites. Mais, il faut être un vrai universitaire complètement déconnecté du monde réel pour croire que cette polémique nous est rendue « contemporaine ». Il avait pourtant bien commencé sa présentation en notant qu’« Il est peu de livres qui, autant que Les Provinciales, montrent à quel point le génie de l’écriture survit à la matière confuse et périssable dont est faite l’histoire des idées. » En effet, qui peut aujourd’hui lire cette histoire de querelle entre jésuites et jansénistes, hormis des universitaires-chercheurs et des étudiants qui l’ont au programme ! Le sujet est complètement obsolète. La subtile distinction jésuitique entre grâce suffisante et grâce efficace est incompréhensible, à moins d’être théologien catholique ou historien des idées. De même que la pléthore de citations contradictoires qui occupent des dizaines de pages est définitivement repoussante pour un honnête lecteur du XXIe siècle. C’este n effet la preuve que les débats d’idées ont une date de péremption quand ils ne portent que sur des arguties, comme ce fut le cas dans cette lamentable histoire de Jansénius, la Sorbonne, les Jésuites et Port-Royal des champs. Alors, pourquoi lire ce livre ? Sûrement pas pour l’agrément de lecture, car la langue très soutenue de Pascal est très indigeste et il ne s’agit pas ici de déplorer la baisse du niveau, mais l’évolution de la langue en 350 ans ! On s’en rend compte avec le théâtre classique et la fameuse « langue de Molière » : ce qui rend Molière encore accessible, c’est sa force comique, pas sa langue. Et encore, accessible à qui ? Ici est posée la question du patrimoine culturel et de comment il convient de s’en servir. Faire croire que Pascal, dans les Provinciales, écrit un livre plein d’humour et contemporain est, au mieux une erreur, au pire une escroquerie. Pourquoi donc, demandé-je à nouveau, le lire aujourd’hui ? Tout simplement parce que livre est brillantissime sur le plan de la démonstration intellectuelle et devrait servir de référence à tout thésard. Le sujet importe peu à ce niveau. Ce qui est remarquable, c’est l’alliance d’un travail de lecture et de notation absolument gigantesque et d’une « vacherie formelle » permanente, sous couvert du plus grand respect aux révérends pères jésuites. Quand on comprend la bombe technique et littéraire qu’est cet ouvrage, alors on se régale. Bien sûr, si l’on est philosophe ou théologien, comme moi, on se régale aussi du fond du débat. Quand on a fini cette lecture, on est éclairé sur la casuistique et ses dérives. Les exemples débattus sont tellement énormes qu’on pourrait les croire inventés ! « Peut-on tuer pour un soufflet ? Peut-on tuer pour défendre un honneur que l’on estime sali ? Peut-on calomnier quelqu’un sans faire autre chose qu’un péché véniel ? etc… » A tout cela, les jésuites ont apporté des réponses fluctuantes et fallacieuses, adaptées à chaque cas – c’est la racine de la casuistique – et en contradiction permanente avec les conciles, la doctrine de l’Eglise et la morale commune. Et Pascal les dézingue avec une force et un plaisir évident : là est l’actualité du livre. IL ne faut pas accepter les impostures, fussent-elles commises par des puissants et soutenues par la majorité. Appliquer la démarche de Pascal contre le Wokisme, le néo-féminisme haineux ou le racialisme ambiant, voilà ce qu’il faut faire. Et rien ne peut alors remplacer cette lecture comme école de formation. Heureusement, il existe encore des débatteurs savants qui ont lu Pascal et s‘inspirent de lui pour porter le fer dans la plaie. J’ai chroniqué en son temps un très bon livre de François Braunstein, La philosophie devenue folle : le genre, l’animal, la mort. Relisez ce que j’en disais et lisez ou relisez ce livre. L’esprit des Provinciales est là.
Il ne faut pas se raconter d’histoire : ce livre est inaccessible à l’immense majorité du public français ; et je ne parle pas seulement des lycéens, mais aussi des étudiants et d’une bonne partie des professions intellectuelles. D’abord parce que les questions catholiques doctrinales sont devenues totalement étrangères à la population, au « peuple » de base. Ensuite, parce que la langue classique du XVIIe siècle est de plus en plus éloignée de notre univers mental et culturel, et on ne reviendra pas en arrière. Enfin, parce que ce livre est long et dense et demande une grande concentration durant sa lecture, ce qui est un obstacle redoutable dans une époque du post Instagram, des SMS avec émoticônes ou des résumés faits par l’IA.
Et pourtant je dis qu’il vaut la peine de faire cet effort, car on découvre un Pascal inconnu, polémiste, joueur et ironique, courageux et pointu. Bienvenue dans le monde de l’exigence culturelle !
Jean-Michel Dauriac – Septembre 2026.


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