Il est extrêmement rare que j’aille pas au bout d’un livre, ne serait-ce que par respect pour l’auteur et l’œuvre. Cependant, récemment, deux romans ont connu ce triste sort, pour des raisons différentes.
Il m’a pris l’envie, à la suite de la lecture d’un article écrit par un célinien convaincu, de lire le troisième grand roman de Céline. Les deux premiers, Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit sont des chefs d’œuvres indiscutables, qui ont fait naître une nouvelle manière d’écrire tout en conservant un fil narratif fort. Mais ce livre-là est écrit près de 25 ans plus tard et, durant ces 25 années, il s’en est passé des choses ! Céline est notamment devenue une canaille antisémite puis collaborationniste avec les nazis, avant d’être arrêté et incarcéré au Danemark, après avoir été jugé et condamnné pour son comportement durant la guerre en France. Il rentre au pays natal, ^pas franchement bien accueilli et s’installe dans un petit pavillon de Meudon où il va végéter jusqu’à sa mort, avec son épouse à ses côtés, vivant très modestement, mais retrouvant le soutien des anciens collabos absous ou passés sous les radars. Ainsi va naître la secte des céliniens. Il écrit et publie D’un château l’autre en 1957. C’est un faux roman. Il s’agit, en fait, d’uen entreprise d’autojustification et d’appitoiement sur soi. Ce livre est malsain, provoquant sans cesse le malaise du lecteur. Non seulement ce nazillon antisémite ne manifeste aucun remord, mais il s’y pose en victime, comme celui qui a trinqué à la place des autres. Ce mensonge est vite insupportable. Mais il faut ajouter à ce contenu nauséabond un naufrage littéraire. C’est pratiquement illisible ! il n’y a plus de phrases, mais seulement des exclamations, des éructations, avec une ponctuation délirante. Le talent littéraire s’est perdu dans la collaboration, il en reste rien qu’une mauvaise caricature du Céline des débuts. Si l’on ajoute donc la nullité stylistique à l’ordure du contenu, on obtient un livre insupportable que ne peuvent lire que des prisonniers ou des gens sous menace de mort ! Ce n’est pas mon cas. J’ai donc jeté l’éponge à la page 154 de ma version du livre de poche. Je déconseille évidemment à quiconque de lire ce torchon.
La montagne de l’âme est sans aucun doute un très grand livre. Mais je n’ai pas réussi à entrer dedans. J’ai persévéré jusqu’à la moitié du livre (368 pages sur 668). Mais l’envie m’a totalement quitté. Sans doute le procédé d’écriture en est-il en grande partie responsable. En effet, l’auteur alterne les chapitres écrits à la première personne, à la seconde personne et à la troisième personne du singulier. On est vite perdu, car les personnages ne se distinguent pas assez nettement pour structurer le récit. Le résultat est très décevant : on flotte d’un personnage à un autre sans vraiment parvenir à se fixer sur l’un ou l’autre, d’autant plus que le cadre est peu palpitant : la campagne chinoise profonde, avec toutes les absurdités du régime combinées avec les traditions anciennes qui perdurent discrètement. Ces récits où le légendaire chinois joue un grand rôle ne m’ont pas du tout intéressé et m’ont vite ennuyé. On est trop loin de la culture occidentale pour moi. Bref, ce livre m’est tombé des mains par ennui ! Mais, à l’inverse de celui de Céline, je en déconseille pas de lire ce livre ; j’espère seulement que vous entrerez dans le projet de l’auteur.
Vous pourrez trouver étrange qu’on écrive sur des livres que l’on n’a pas réussi à finir de lire. Je pense que c’est aussi intéressant de signaler les échecs dans la pratique de la lecture. Il existe des livres difficiles à lire, austères ou dont le style ne nous plaît pas, mais qui sont suffisamment bien faits pour qu’on persévère jusqu’au bout. Il en existe d’autres qui sont impossibles à lire, tout simplement, on évite donc de les acheter. Entre les deux, même un lecteur chevronné comme moi peut se trouver en échec et, comme j’ai voulu le montrer ici, parfois pour des raisons diverses. Mais, il faut bien dire que l’expérience de lecteur permet aussi de ne pas se trouver souvent dans de telles situations. En général, un bon lecteur sait ce qu’il peut ou ne peut pas lire. Restent les impondérables, les erreurs de choix, les mauvais conseils…
Jean-Michel Dauriac – Beychac – mars 2023


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