Oeuvres romanesques en douze volumes, Editions Rencontre, Lausanne.
Ce livre est le plus connu des romans de Cesbron. Il s’est vendu à près de 4 000 000 d’exemplaires, ce qui est un chiffre absolument énorme et donne une idée de la popularité de notre auteur au mitan des années 1950. Cette popularité a encore été augmentée par l’adaptation cinématographique de ce livre, en 1955, par le cinéaste Jean Delannoy, avec Jean Gabin dans le rôle principal.
Disons-le d’emblée : ce livre a vieilli quant à son cadre social. Ce qu’il nous décrit est un moment de transition dans le monde de la justice, celui où se met en place progressivement, et avec des tâtonnements dont rend compte le roman, une justice spécialisée pour les mineurs.
Le 2 février 1945 est publié une ordonnance du ministre de la Justice de l’époque, François de Menthon,dans le gouvernement du Général de Gaulle. Elle établit les règles d’une justice spéciale pour les mineurs, en les soustrayant au droit commun et en organisant les prémices d’un droit spécialisé. C’est le cadre du roman. Depuis, la justice des mineurs a été instituée et notamment la création d’un juge des enfants, au même titre que les autres magistrats. Un des ressorts de notre récit est justement le statut du personnage principal, le juge Lamy, de fait juge pour enfants, mais en droit détaché sur un poste précaire, sans avancement ni possibilité de carrière.
Pour des millions de Français, le juge Lamy a eu le visage et la voix de Jean Gabin, dont c’est un des grands rôles, avec une portée sociale assez rare dans ses films d’après 1945. Pierre Fresnay aurait aussi pu parfaitement être le personnage. Je dois dire que, durant ma lecture, je n’ai pas réussi à me débarrasser de sa présence, tant il a marqué le film et les esprits.
Gilbert Cesbron poursuit, avec ce roman, son exploration de l’enfance. Significativement d’ailleurs, le livre se clôt sur la même formule que les précédents : « Adieu donc, enfants de mon coeur ! » (P.422). A chaque roman correspond un angle de vue sur l’enfance. Ici, c’est la délinquance juvénile et les enfants abandonnés. L’auteur s’est imposé un cadre précis, celui de la justice des mineurs qui balbutie. Ses jeunes personnages ont entre cinq et seize ans et ont tous en commun d’être d’abord des victimes de la vie, avant que d’être de la graine délinquante. Pour Cesbron, il est évident que la délinquance est conséquence de cet état social et moral anormal pour des enfants et il ne voit pas en eux d’abord des gosses mauvais à punir. Le juge Lamy est son porte-parole et, à plusieurs reprises, Cesbron met dans sa bouche ce qu’il pense de la situation et des êtres en jeu. Certes, il sera aisé de lui faire reproche d’une trop grande naïveté, exactement ce que l’on a ensuite reproché à la gauche française en matière de délinquance. Car, si l’on pousse ce raisonnement à l’extrême, il n’y a plus que la société qui soit mauvaise et responsable. C’est oublier la possibilité du choix. Evidemment, dans le cas des enfants qu’il nous décrit, la marge de choix est très réduite, d’une part en raison de leur manque de maturité et, d’autre part, par une dépendance totale au monde des adultes. L’enfant n’est pas un adulte en plus petit. Il n’est pas un adulte du tout. On ne peut donc pas lui opposer des arguments valables pour les majeurs légaux. C’est toute la vision du juge Lamy, celle qui l’oppose aux autres magistrats ou aux policiers. Lui choisit de faire confiance a priori, en établissant une relation humaine réelle avec ses jeunes prévenus. On peut lire le livre comme la somme de ses espoirs, de ses déconvenues et de ses regrets.
Au cœur du livre sont les enfants. On sait que Cesbron leur voue un grand attachement dès le début de son œuvre et qu’ils en constituent l’épicentre. Il est donc légitime que le personnage qui traverse toute l’histoire soit un enfant, ici appelé Alain Robert. Il a onze ans et nous faisons sa connaissance alors qu’il est convoyé dans un centre à Denfert-Rochereau, où l’on reçoit et analyse sous toutes les coutures les enfants à « problèmes » qui y viennent. Là, il va être interrogé par le docteur Clérant, le psychiatre de l’institution, que les gosses appellent entre eux le « docteur des fous ». Il est l’alternative rationnelle et technique du système, face au juge humaniste Lamy. Tous deux se connaissent et ont des regards différents sur leurs dossiers, mais Clérant n’est pas obtus et comprend bien la position du juge, même s’il ne partage pas son optimisme.
Dès les premières pages du livre, l’auteur nous fait un signe : alors qu’un « convoyeur » accompagne Alain Robert à Denfert, il leur faut traverser une bonne partie de Paris à pied, depuis la gare. Le convoyeur essaie de faire découvrir les grands monuments de Paris au gosse que cela n’intéresse nullement. Mais soudain, l’enfant aperçoit un chien qui divague au milieu des automobiles et il est comme magnétisé par l’animal, craignant qu’il ne se fasse écraser. Alors que le chien va être capturé par des agents, un second chien survient, un berger allemand, qui encourage l’autre à fuir dare-dare ; et tous deux s’échappent. Alain Robert a bien vu que ces chiens perdus n’ont pas de colliers, c’est même à cela qu’on les reconnaît. Voici posée la métaphore du titre : les enfants de l’Assistance ou de la justice des mineurs sont souvent des chiens perdus sans colliers, sans parents, sans famille, juste bons à être razziés dans les rues et conduits en refuges. Traite-t-on différemment les enfants des chiens ?
Alain Robert est envoyé dans un centre rural appelé Terneray, au sud de Melun. C’est le milieu que Cesbron va explorer principalement, car cela devient LE lieu de ces chiens perdus, même s’ils s’en défendent pour certains. Terneray ; c’est un centre expérimental où les éducateurs appliquent une méthode bienveillante, où les grilles ne sont pas fermées, où les enfants ne sont pas maltraités. C’est la possibilité dune réhabilitation selon les idées du juge Lamy. Des enfants de cinq à seize ans s’y côtoient, avec des profils différents : certains sont déjà des délinquants avérés, d’autres ont seulement commis une erreur, certains encore sont simplement abandonnés. Il faut faire vivre ensemble tout ce monde, tout en lui apprenant des connaissances scolaires et en les initiant, pour les plus grands, à un futur métier manuel. Il y a donc un instituteur, des éducateurs, et même une famille, celle du directeur, qui y vit. Chacun des adultes a un surnom, par lequel les enfants les appellent : le directeur est Croc-Blanc, sa femme Mammy, les autres sont « chefs » ou cheftaine, comme Françoise, qui va être en charge d’Alain Robert. L’instituteur est surnommé Tomawak. Seul Robert, un éducateur nouveau venu n’a pas de surnom (c’est celui qui n’est pas fait pour ce métier). Tout cela constitue une microsociété, avec ses joies, ses peines, ses bons et ses moins bons, voire ses méchants. L’auteur observe ses personnages, comme dans un vivarium. Le monde des adultes et celui des enfants se croisent, se chevauchent souvent, mais aussi sont disjoints. Le roman fourmille de remarques fines, sur des petits gestes, des pensées cachées ; car ces enfants ont déjà souffert et appris à se taire, à dissimuler leurs émotions. Ainsi, Alain Robert ne veut pas montrer qu’il s’attache beaucoup à cheftaine Françoise, et celle-ci sait qu’elle ne doit pas s’attacher à lui, ce n’est pas « professionnel » et ça fait mal quand ils partent.
Pour pimenter son récit, l’auteur fait fuguer Alain Robert, s’enfuir son ami Marc avec deux voyous expérimentés. Il fait même mourir un des petits pensionnaires, de maladie. A chaque fois, la question qui se pose est : comment l’institution va-t-elle gérer ces faits ? Et, à chaque fois, le juge Lamy, intervient pour essayer de sauver ce qui peut être sauvé. Mais il n’est pas tout puissant et certains de ses protégés lui échappent, repris par la machine judiciaire. Malgré tout, il ne se décourage pas et poursuit.
Il est temps de dire que ce roman est l’œuvre d’un romancier chrétien social qui le revendique. Lamy est du même bois, habité par un amour du prochain mis à rude épreuve. Dans une des scènes du livre, Cesbron met en jeu un dialogue entre Croc Blanc , éducateur chrétien, et un directeur d’établissement communiste. Les deux visions du monde s’opposent, certes pas totalement, mais au moins sur le fond des causes de ces situations. L’auteur ne prend pas position, il nous donne seulement à vivre cette discussion, à chacun ensuite de se positionner. A plusieurs reprises, le message chrétien apparaît, tout en filigrane, sans prêchi-prêcha, comme une des possibilités de réparation du monde qui traite ainsi les enfants. Il existe d’autres options, comme celle de la justice, incarnée par un substitut du procureur, M. Doublet. Pour lui, il faut appliquer la loi, rien que la loi, mais toute la loi. Pour Vémard, l’éducateur communiste, il faut changer les rapports de base de la société. Pour Lamy et les éducateurs de Terneray, il faut avant tout aimer et aider.
Au cours du récit, nous assistons aussi à la réforme du système : il va se professionnaliser et on va exiger des éducateurs qu’ils aient le baccalauréat, ce qui, à Terneray, va éliminer un bon éducateur, Buffalo. Ainsi est posée la question de ce qui est à mettre en avant : le niveau académique ou les capacités concrètes. De même, le juge Lamy va-t-il devoir abandonner ses « chiens perdus sans collier » pour regagner la filière classique des magistrats et progresser dans la carrière. Nous vivons, par le livre, une période de basculement : l’improvisation d’après 1945 se termine, l’administration reprend la main. Nous connaissons la suite : une véritable justice des mineurs, avec ses tribunaux, ses éducateurs dédiés, ses centres divers et ses services administratifs, plus aptes à gérer des dossiers que des personnes. Tout cela est dans ce roman, mais sans aucun didactisme, au fil du récit humain.

Une image des deux héros enfants du film adapté du livre, sous le même titre
J’ai commencé en disant que le cadre du livre était vieilli ; il est complètement dépassé, pourrait-on dire. Mais l’enfance et l’enfant, eux, ne changent pas, comme on voudrait nous le faire croire. Il y a encore aujourd’hui des multitudes d’Alain Robert ou de Marc Forgeot. L’enfance est toujours fragile et toujours massacrée, par des parents méchants, irresponsables, dépassés, par des adultes ignobles ou un système froid d’éducation et de justice. Il peut donc y avoir une lecture contemporaine toujours valable de ce livre : celle de l’humanisme, ici chrétien. Il existe encore des juges Lamy, des Croc-Blanc et des cheftaines Françoise. Il y aura toujours des chiens perdus sans collier dont on ne saura pas trop quoi faire. C’est la grandeur et la misère de l’humanité. Cesbron en fut un remarquable observateur ; il faut le lire encore.
Jean-Michel Dauriac – Les Bordes, 13 janvier 2026.
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