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Catégorie : les livres: littérature

Chiens perdus sans collier – Gilbert Cesbron (1954)

Oeuvres romanesques en douze volumes, Editions Rencontre, Lausanne.

Ce livre est le plus connu des romans de Cesbron. Il s’est vendu à près de 4 000 000 d’exemplaires, ce qui est un chiffre absolument énorme et donne une idée de la popularité de notre auteur au mitan des années 1950. Cette popularité a encore été augmentée par l’adaptation cinématographique de ce livre, en 1955, par le cinéaste Jean Delannoy, avec Jean Gabin dans le rôle principal.

Disons-le d’emblée : ce livre a vieilli quant à son cadre social. Ce qu’il nous décrit est un moment de transition dans le monde de la justice, celui où se met en place progressivement, et avec des tâtonnements dont rend compte le roman, une justice spécialisée pour les mineurs.

Le 2 février 1945 est publié une ordonnance du ministre de la Justice de l’époque, François de Menthon,dans le gouvernement du Général de Gaulle. Elle établit les règles d’une justice spéciale pour les mineurs, en les soustrayant au droit commun et en organisant les prémices d’un droit spécialisé. C’est le cadre du roman. Depuis, la justice des mineurs a été instituée et notamment la création d’un juge des enfants, au même titre que les autres magistrats. Un des ressorts de notre récit est justement le statut du personnage principal, le juge Lamy, de fait juge pour enfants, mais en droit détaché sur un poste précaire, sans avancement ni possibilité de carrière.

Pour des millions de Français, le juge Lamy a eu le visage et la voix de Jean Gabin, dont c’est un des grands rôles, avec une portée sociale assez rare dans ses films d’après 1945. Pierre Fresnay aurait aussi pu parfaitement être le personnage. Je dois dire que, durant ma lecture, je n’ai pas réussi à me débarrasser de sa présence, tant il a marqué le film et les esprits.

Gilbert Cesbron poursuit, avec ce roman, son exploration de l’enfance. Significativement d’ailleurs, le livre se clôt sur la même formule que les précédents : « Adieu donc, enfants de mon coeur ! » (P.422). A chaque roman correspond un angle de vue sur l’enfance. Ici, c’est la délinquance juvénile et les enfants abandonnés. L’auteur s’est imposé un cadre précis, celui de la justice des mineurs qui balbutie. Ses jeunes personnages ont entre cinq et seize ans et ont tous en commun d’être d’abord des victimes de la vie, avant que d’être de la graine délinquante. Pour Cesbron, il est évident que la délinquance est conséquence de cet état social et moral anormal pour des enfants et il ne voit pas en eux d’abord des gosses mauvais à punir. Le juge Lamy est son porte-parole et, à plusieurs reprises, Cesbron met dans sa bouche ce qu’il pense de la situation et des êtres en jeu. Certes, il sera aisé de lui faire reproche d’une trop grande naïveté, exactement ce que l’on a ensuite reproché à la gauche française en matière de délinquance. Car, si l’on pousse ce raisonnement à l’extrême, il n’y a plus que la société qui soit mauvaise et responsable. C’est oublier la possibilité du choix. Evidemment, dans le cas des enfants qu’il nous décrit, la marge de choix est très réduite, d’une part en raison de leur manque de maturité et, d’autre part, par une dépendance totale au monde des adultes. L’enfant n’est pas un adulte en plus petit. Il n’est pas un adulte du tout. On ne peut donc pas lui opposer des arguments valables pour les majeurs légaux. C’est toute la vision du juge Lamy, celle qui l’oppose aux autres magistrats ou aux policiers. Lui choisit de faire confiance a priori, en établissant une relation humaine réelle avec ses jeunes prévenus. On peut lire le livre comme la somme de ses espoirs, de ses déconvenues et de ses regrets.

Au cœur du livre sont les enfants. On sait que Cesbron leur voue un grand attachement dès le début de son œuvre et qu’ils en constituent l’épicentre. Il est donc légitime que le personnage qui traverse toute l’histoire soit un enfant, ici appelé Alain Robert.  Il a onze ans et nous faisons sa connaissance alors qu’il est convoyé dans un centre à Denfert-Rochereau, où l’on reçoit et analyse sous toutes les coutures les enfants à « problèmes » qui y viennent.  Là, il va être interrogé par le docteur Clérant, le psychiatre de l’institution, que les gosses appellent entre eux le « docteur des fous ». Il est l’alternative rationnelle et technique du système, face au juge humaniste Lamy. Tous deux se connaissent et ont des regards différents sur leurs dossiers, mais Clérant n’est pas obtus et comprend bien la position du juge, même s’il ne partage pas son optimisme.

Dès les premières pages du livre, l’auteur nous fait un signe : alors qu’un « convoyeur » accompagne Alain Robert à Denfert, il leur faut traverser une bonne partie de Paris à pied, depuis la gare. Le convoyeur essaie de faire découvrir les grands monuments de Paris au gosse que cela n’intéresse nullement. Mais soudain, l’enfant aperçoit un chien qui divague au milieu des automobiles et il est comme magnétisé par l’animal, craignant qu’il ne se fasse écraser. Alors que le chien va être capturé par des agents, un second chien survient, un berger allemand, qui encourage l’autre à fuir dare-dare ; et tous deux s’échappent. Alain Robert a bien vu que ces chiens perdus n’ont pas de colliers, c’est même à cela qu’on les reconnaît. Voici posée la métaphore du titre : les enfants de l’Assistance ou de la justice des mineurs sont souvent des chiens perdus sans colliers, sans parents, sans famille, juste bons à être razziés dans les rues et conduits en refuges. Traite-t-on différemment les enfants des chiens ?

Alain Robert est envoyé dans un centre rural appelé Terneray, au sud de Melun. C’est le milieu que Cesbron va explorer principalement, car cela devient LE lieu de ces chiens perdus, même s’ils s’en défendent pour certains. Terneray ; c’est un centre expérimental où les éducateurs appliquent une méthode bienveillante, où les grilles ne sont pas fermées, où les enfants ne sont pas maltraités. C’est la possibilité dune réhabilitation selon les idées du juge Lamy. Des enfants de cinq à seize ans s’y côtoient, avec des profils différents : certains sont déjà des délinquants avérés, d’autres ont seulement commis une erreur, certains encore sont simplement abandonnés. Il faut faire vivre ensemble tout ce monde, tout en lui apprenant des connaissances scolaires et en les initiant, pour les plus grands, à un futur métier manuel. Il y a donc un instituteur, des éducateurs, et même une famille, celle du directeur, qui y vit. Chacun des adultes a un surnom, par lequel les enfants les appellent : le directeur est Croc-Blanc, sa femme Mammy, les autres sont « chefs » ou cheftaine, comme Françoise, qui va être en charge d’Alain Robert. L’instituteur est surnommé Tomawak. Seul Robert, un éducateur nouveau venu n’a pas de surnom (c’est celui qui n’est pas fait pour ce métier). Tout cela constitue une microsociété, avec ses joies, ses peines, ses bons et ses moins bons, voire ses méchants. L’auteur observe ses personnages, comme dans un vivarium. Le monde des adultes et celui des enfants se croisent, se chevauchent souvent, mais aussi sont disjoints. Le roman fourmille de remarques fines, sur des petits gestes, des pensées cachées ; car ces enfants ont déjà souffert et appris à se taire, à dissimuler leurs émotions. Ainsi, Alain Robert ne veut pas montrer qu’il s’attache beaucoup à cheftaine Françoise, et celle-ci sait qu’elle ne doit pas s’attacher à lui, ce n’est pas « professionnel » et ça fait mal quand ils partent.

Pour pimenter son récit, l’auteur fait fuguer Alain Robert, s’enfuir son ami Marc avec deux voyous expérimentés. Il fait même mourir un des petits pensionnaires, de maladie. A chaque fois, la question qui se pose est : comment l’institution va-t-elle gérer ces faits ? Et, à chaque fois, le juge Lamy, intervient pour essayer de sauver ce qui peut être sauvé. Mais il n’est pas tout puissant et certains de ses protégés lui échappent, repris par la machine judiciaire. Malgré tout, il ne se décourage pas et poursuit.

Il est temps de dire que ce roman est l’œuvre d’un romancier chrétien social qui le revendique. Lamy est du même bois, habité par un amour du prochain mis à rude épreuve. Dans une des scènes du livre, Cesbron met en jeu un dialogue entre Croc Blanc , éducateur chrétien,  et un directeur d’établissement communiste. Les deux visions du monde s’opposent, certes pas totalement, mais au moins sur le fond des causes de ces situations. L’auteur ne prend pas position, il nous donne seulement à vivre cette discussion, à chacun ensuite de se positionner. A plusieurs reprises, le message chrétien apparaît, tout en filigrane, sans prêchi-prêcha, comme une des possibilités de réparation du monde qui traite ainsi les enfants. Il existe d’autres options, comme celle de la justice, incarnée par un substitut du procureur, M. Doublet. Pour lui, il faut appliquer la loi, rien que la loi, mais toute la loi. Pour Vémard, l’éducateur communiste, il faut changer les rapports de base de la société. Pour Lamy et les éducateurs de Terneray, il faut avant tout aimer et aider.

Au cours du récit, nous assistons aussi à la réforme du système : il va se professionnaliser et on va exiger des éducateurs qu’ils aient le baccalauréat, ce qui, à Terneray, va éliminer un bon éducateur, Buffalo. Ainsi est posée la question de ce qui est à mettre en avant : le niveau académique ou les capacités concrètes. De même, le juge Lamy va-t-il devoir abandonner ses « chiens perdus sans collier » pour regagner la filière classique des magistrats et progresser dans la carrière. Nous vivons, par le livre, une période de basculement : l’improvisation d’après 1945 se termine, l’administration reprend la main. Nous connaissons la suite : une véritable justice des mineurs, avec ses tribunaux, ses éducateurs dédiés, ses centres divers et ses services administratifs, plus aptes à gérer des dossiers que des personnes. Tout cela est dans ce roman, mais sans aucun didactisme, au fil du récit humain.

Une image des deux héros enfants du film adapté du livre, sous le même titre

J’ai commencé en disant que le cadre du livre était vieilli ; il est complètement dépassé, pourrait-on dire. Mais l’enfance et l’enfant, eux, ne changent pas, comme on voudrait nous le faire croire. Il y a encore aujourd’hui des multitudes d’Alain Robert ou de Marc Forgeot. L’enfance est toujours fragile et toujours massacrée, par des parents méchants, irresponsables, dépassés, par des adultes ignobles ou un système froid d’éducation et de justice. Il peut donc y avoir une lecture contemporaine toujours valable de ce livre : celle de l’humanisme, ici chrétien.  Il existe encore des juges Lamy, des Croc-Blanc et des cheftaines Françoise. Il y aura toujours des chiens perdus sans collier dont on ne saura pas trop quoi faire. C’est la grandeur et la misère de l’humanité. Cesbron en fut un remarquable observateur ; il faut le lire encore.

Jean-Michel Dauriac – Les Bordes, 13 janvier 2026.

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Le voyageur sur la terre – Julien Green

Livre de poche -1956

On a pu dire que les romans de François Mauriac étaient assez démoralisants. Que devrait-on dire alors de ce recueil de quatre textes de Julien Green[1] ? En effet, le point commun le plus manifeste de ces quatre histoires est la mort. Chaque récit se termine ou comprend un mort. Et le climat de chaque récit est empreint d’un même climat mortifère. Nous y trouvons également le débat sur le bien et le mal et l’influence de la religion.

Quatre textes composent de récit, quatre textes que l’on peut qualifier de « textes de jeunesse » pour notre auteur, écrits entre 1924 et 1927. Cela semble constituer les tous débuts de son oeuvre romanesque.  On peut scinder en deux groupes ce quatuor : deux textes longs (Le voyageur sur la terre et Les clefs de la mort, qui approchent les 100 pages chacun) et deux courts récits (Christine et Léviathan[2], à peine 20 pages chacun). Tous racontent des destins individuels tragiques. On ne peut pas dire que la lecture de ces quatre récits soit désopilante, mais  on tient à aller au bout, car ils sont bien tournés sur le plan de l’ordonnancement romanesque. Plutôt que de tenter d’en donner un résumé critique, je préfère choisir une approche globale que les points communs justifient amplement.

J’ai déjà signalé deux points communs à ces histoires : la mort et le caractère individuel des faits. La mort intervient de diverses manières : elle ouvre l’histoire du Voyageur sur la terre et clôt celle de Léviathan. Elle frappe collatéralement le protagoniste  dans Christine et Les clefs de la mort. Dans tous les cas ce ne sont pas des êtres au bout de leur vie : trois sont des enfants ou un tout jeune homme, le dernier un homme d’une cinquantaine d’années. Maladie pour les deux filles jeunes, suicide pour le tout jeune homme. Le dernier décès reste inexpliqué. Ces morts sont plutôt inattendues et violentes pour le lecteur. Elles semblent relever de l’absurde de la vie.

Les destins individuels sont la marque de ces récits. Ainsi Le voyageur sur la terre se présente, selon un procédé éprouvé, mais plus très neuf, comme le journal retrouvé du jeune suicidé. Tout y est donc écrit à la première personne, sauf quelques lettres imaginaires ajoutées à la fin pour épaissir l’histoire. Les personnages secondaires de ce court roman sont assez falots, à l’exception d’un seul qui s’avèrera décisif pour la compréhension du sens de l’histoire. Les Clefs de la mort reprennent également la technique du journal. Avec le même centrage sur le narrateur. Mais dans ce texte, certains personnages secondaires sont plus étoffés, en lien avec le contenu même du récit. Christine est aussi écrite à la première personne du singulier. Seul Léviathan a une structure classique de narration. C’est donc surtout la subjectivité qui est mise en avant. Nous ne connaîtrons de ces personnages que ce qu’ils voudront ou pourront nous dire.

Nous en arrivons alors à un troisième point commun à tous ces récits. Les personnages centraux sont très seuls et souffrent d’un certain mal de vivre. L’absence des parents ou d’un parent est manifeste. Ces garçons, car ce sont tous des mâles, sont visiblement mal dans leur peau et manquent de personnes de confiance. Leur vie est une solitude au milieu des leurs. Ils se débattent avec leurs perceptions et sensations et n’ont personne avec qui en parler. C’est là l’origine de leur malheur. Car ils sont réellement malheureux ; pas d’un malheur objectif, matériel ou moral, mais de leur simple manière d’être au monde. Malaise existentiel, pourrions-nous dire. La mort est souvent la seule issue qui semble exister pour ces êtres-là. Ils sont en quelque sorte prédestinés à une fin tragique.

La maladie constitue le dernier point commun sur lequel je veux revenir. Deux des protagonistes souffrent visiblement de dédoublement de la personnalité ou schizophrénie. Cela mènera l’un des deux au suicide et l’autre au projet de meurtre. Les deux filles, jeunes, contracteront une maladie qui les emportera. Le dernier meurt sans raison apparente, mais de manière subite et anormale. La vie, au sens de l’anima latine, n’est pas positive et vigoureuse chez les personnages de Green. Ces vies sont viciées dès l’origine, fragilisées sans possibilité pour les victimes de s’en sortir. C’est un peu la tragédie grecque revisitée.

On pourrait évidemment croire en lisant ce qui précède que cette lecture est à la fois triste et ennuyeuse et qu’il n’y a aucune raison de se l’infliger. Ce serait une grave erreur. En effet, nous avons affaire à une œuvre littéraire au plein sens du terme -bien que je sois persuadé que l’auteur a mis beaucoup de lui dans ses personnages – et de belle qualité. L’écriture est fluide et très classique dans sa forme, elle pourrait passer pour insipide, mais ce n’est pas le cas. Elle refuse les effets pour se concentrer sur les caractères et faits. La meilleure preuve de sa qualité est qu’on ne veut plus lâcher le livre une fois qu’on l’a commencé. Le second atout est d’ordre psychologique : les ressorts de l’âme humaine sont dépeints avec beaucoup de finesse, sans emphase ni pédantisme freudien.

Julien Green (1900-1998)

Il vaut donc la peine de lire ce livre et ses quatre histoires. Bon, le problème est habituel avec mes chroniques : indisponible en version actuelle, comme beaucoup de l’œuvre de Green. Enfin, pas tout à fait ! Ces quatre histoires sont réunies dans le premier volume des œuvres complètes de Julien Green parues chez Gallimard dans la collection La Pléiade. Sinon, comme d‘habitude, en furetant sur les sites de bouquinistes ou les librairies d’occasion, il ne vous en coûtera que quelques euros (j’ai payé le mien un euro !).

Julien Green a été une vedette littéraire jusqu’à sa mort en 1998. Mais il a été très vite oublié et personne, à part les universitaires et quelques passionnés, ne le lit plus. Il rejoint ainsi de grands noms comme Anatole France ou Jules Romains dans les brumes de l’oubli. La postérité est bien ingrate, surtout quand elle n’est pas aidée par l’école.

Jean-Michel Dauriac – Les Bordes – 1er janvier 2026.


[1] Le rapprochement Mauriac-Green m’est venu spontanément, à la lecture de recueil. Il est évident pour tout lecteur un peu attentif. En vérifiant certaines données sur la vie de Julien Green, je me suis aperçu qu’il avait été élu au fauteuil de François Mauriac à l’Académie Française. Par ailleurs la question de l’homosexualité a été évoquée pour les deux écrivains, avec des résultats différents il est vrai, Mauriac étant supposé avoir été un homosexuel refoulé (on l’a dit de très nombreux auteurs à tort !) alors que Green a lui-même prouvé la chose par ses écrits diaristiques. Pour ma part je souhaite ici m’en tenir au strict plan de la littérature.

[2] Il reprendra ce titre de Léviathan pour un roman publié un peu plus tard. L’histoire n’est pas du tout la même.

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La lettre écarlate – Nathaniel Hawthorne

Éditions Rencontre, 1968.

Le jeune homme se précipite sur les chefs-d’œuvre du passé parfois comme un soudard accoste une bergère : à la hussarde, et même, quelquefois il lui arrive de les violer, sans en être conscient. C’est le propre de la jeunesse de ne pas savoir, même quand elle croit savoir, de ne pas avoir conscience de la grandeur de ces sommets de la littérature. Il est très rare qu’une jeune personne goûte véritablement la puissance d’un chef-d’œuvre universel. Non qu’il en soit intellectuellement incapable, mais il ne possède pas l’expérience de la vie qui permet d’en jouir pleinement. Il faut avoir un peu vécu pour déguster pleinement les grands textes, tant ils sont porteurs de richesses souvent implicites. Cela signifie-t-il qu’il faudrait atteindre au moins quarante ans pour commencer à lire les grands classiques ? Sans doute le pensait-on dans l’Antiquité, lorsque l’entrée dans l’âge adulte se faisait à un âge assez avancé et fixe : on devenait Juvenis à 30 ans seulement à Rome, et c’est alors qu’on jouissait de tous les droits du citoyen. Le Code civil napoléonien a fixé la majorité civile à 21 ans. Or, notre époque marche résolument à l’envers de ces principes de sagesse : on abaisse sans cesse les seuils d’âge, arguant d’une passion de la liberté, ce qui cache mal les besoins du capitalisme (l’âge légal est un frein à la consommation individuelle). Revenons à nos livres : si je regarde ma propre expérience de lecteur, je suis bien obligé de reconnaître que les grands chefs-d’œuvre de la littérature mondiale que j’ai lus dans ma jeunesse ne m’ont pas marqué, tout simplement parce qu’il s’avère que je n’avais pas compris la plupart d’entre eux. De ce point de vue, les prescriptions scolaires sont à double tranchant : elles font connaître ces œuvres aux jeunes, mais elles les en dégoûtent aussi très souvent. Ce préambule lecturo-philosophique est motivé par le sujet du livre que je vais vous présenter.

Nathaniel Hawthorne, l’auteur de La lettre écarlate

La lettre écarlate est en effet un roman extrêmement classique, tant dans sa langue que dans son thème. Il est austère et fait appel à des références peu maîtrisées par nombre de Français. Ce livre est le premier vrai roman américain. Il s’inscrit dans le cadre historique des débuts du peuplement de ce territoire, lorsqu’il était une colonie anglaise. Mais, surtout, il baigne dans le puritanisme, au sens premier, historique du terme. Sans que jamais le nom de la ville où il se déroule ne soit cité, on comprend qu’il s’agit de Salem, devenu mondialement célèbre par sa chasse aux sorcières au XVIIe siècle. L’auteur a choisi de poser dans cette petite ville le décor de son roman. Il est évident que tout lecteur qui ne connaît pas le puritanisme, mouvement religieux d’obédience calviniste, risque de ne rein comprendre à ce livre. Tous les sentiments, les attitudes, les événements sont reliés à cette foi extrêmement austère et sectaire. Cette ville est en réalité une communauté religieuse, pas un agglomérat de personnes comme c’est en général le cas pour toute ville. Ici, les habitants sont venus pour réaliser l’utopie d’une cité de Dieu. Le pouvoir est théocratique, les lois et principes sont religieux et bibliques, dans une interprétation fondamentaliste extrême. C’est, au sens premier, le puritanisme, dont l’étymologie est la pureté de mœurs. Il faut donc que le lecteur fasse l’effort de se mettre dans ce contexte, sinon le livre lui sera incompréhensible et insupportable. Le péché est le grand épouvantail de cette cité, l’enfer son cauchemar.

Le récit est entièrement centré sur un symbole fort : la lettre écarlate A qui est le symbole de l’adultère que doit porter celui ou celle qui ont été condamnés pour cette faute, jugée particulièrement grave dans cette ambiance puritaine où la chair est associée au mal. Une femme a été accusée et condamnée à cause de cette faute. Elle a été emprisonnée, a accouché en prison d’une enfant qui est « le fruit du péché », selon la terminologie locale. Le roman s’ouvre sur la condamnation publique que doit subir cette femme : être exposée des heures durant sur l’estrade du pilori, à la vue de toute la ville, en portant sa lettre écarlate sur la poitrine. Dès le début, l’auteur sait trouver les mots pour nous faire ressentir l’ambiance étouffante de cette ville et le drame horrible de cette femme déshonorée devant tous. Cette femme s’appelle Hester Prynne et sa fille, qui est alors un nourrisson a été nommée Rachel. Elles seront toutes deux les héroïnes de ce roman. Et j’emploie ici ce mot dans son sens fort : leur comportement sera héroïque face au contexte local. Tout le talent de l’auteur consiste à nous faire comprendre dès le début que le second coupable, celui qui a commis l’adultère avec elle est bien dans cette ville et qu’il y jouit d’une grande réputation que son aveu aurait ruinée. Ceci est posé dès le début : le pasteur Dimmesdale est le père de Rachel, mais il est surtout le pasteur le plus brillant de la communauté ; véritablement adulé par ses paroissiens et paroissiennes. Hester ne l’a pas trahi, elle lui a promis qu’elle se tairait à jamais. La situation pourrait être ainsi déséquilibrée, mais stationnaire, ce serait un autre livre. Car l’auteur introduit dès la scène du pilori, un troisième personnage, un homme âgé, plutôt difforme et au regard perçant, qui fixe Hester dans les yeux et qu’elle reconnaît immédiatement : son mari. Celui-ci est venu la retrouver ici, alors qu’il l’avait laissé partir seule pour la colonie anglaise, la livrant à la solitude et à la tentation. Il se fait ici appeler Docteur Chillingworth, ce qui est un nom d’emprunt. Dès lors, implacablement, le mécanisme de la tragédie se met en marche. Il a un entretien avec sa femme, sans témoin, et elle lui promet qu’elle ne dira à personne qui il est. Il reconnaît au passage qu’il est aussi responsable de la faute que sa femme, par son attitude. Mais le lecteur sent, dès le départ, que cet individu est trouble et dangereux. Il va devenir un médecin respecté de la ville, ami de tous les notables et va s’introduire dans l’intimité du pasteur Dimmesdale, car il a deviné, dès la scène du pilori, qu’il est l’ancien amant de sa femme. Son but, jamais avoué, est de pousser le pasteur au désespoir d’une faute non reconnue, qui le met dans une situation invivable. Et ce, sous prétexte de veiller sur sa santé fragile et déclinante. Il ira même, sur la demande des autorités et des autres pasteurs, jusqu’à aller habiter chez Dimmesdale. Le piège est alors refermé sur le jeune pasteur. Celui-ci sent confusément qu’une force mauvaise s’attaque à sa vie, mais il ne peut l’identifier. Sa santé décline, il est rongé par le remords et déchiré par sa conscience religieuse. Hawthorne sait faire monter l’angoisse au fil des pages. On se retrouve vraiment à partager la douleur des protagonistes et à détester Chillingworth, qui n’est qu’une incarnation du mal. Sans dévoiler les détails, on se doute dès le début que l’histoire finira mal, et c’est bien le cas. Mais, malgré le caractère tragique du récit, l’auteur ménage cependant une note d’espoir que je me garderai bien de dévoiler.

Ce livre est un chef d’œuvre complet, dans le sens où tout y est réussi au plus haut niveau. Pour autant qu’on puisse en juger au travers d’une traduction, la langue de l’auteur est d’une grande beauté. Langue classique du début du XIXe siècle, elle assure une grande beauté au texte, soit par la forme qui est vraiment rigoureuse et jamais ennuyeuse, que par les images utilisées et l’économie générale de l’écriture. Hawthorne ne cherche jamais l’effet, mais le mot juste et l’efficacité psychologique. Il y a chez lui de la grande rigueur d’un Flaubert ou d’un Chateaubriand. Son style est au service de l’histoire qu’il raconte. Et l’histoire qu’il raconte est au service d’une pensée certes classique, mais beaucoup plus insolente qu’on ne le pourrait supposer. À ce propos, il me faut mentionner la préface de Jacques Cabau ; celle-ci est d‘une belle qualité et prépare bien le lecteur à lire l’ouvrage. Je ne lui ferai qu’un seul reproche : elle me semble passer à côté de l’esprit critique de l’auteur. Elle insiste sur le caractère puritain de l’auteur, en adéquation avec son sujet. Je suis en désaccord sur ce point. Certes Hawthorne est bien un protestant de type bostonien, mais il est aussi et surtout un grand écrivain, capable de traiter son sujet avec recul et critique. Je crois que Jacques Cabau n’a pas saisi le discours critique qui accompagne tout le récit. Pour ma part, j’ai été frappé, dès les premières pages d’une ironie parfaitement maîtrisée. Tout au long des chapitres, jamais l’auteur ne cesse de critiquer ce milieu étriqué et sans humanité. Parfois, il le fait d’un simple adjectif, qui vient dynamiter une phrase apparemment consensuelle. Parfois, c’est un paragraphe, serti dans un chapitre apparemment puritain, qui affirme une position tout à fait contraire. Mais cela est fait de manière légère, sans dogmatisme, comme si de rien n’était. Je suis convaincu qu’il y aurait matière à une thèse de doctorat sur le thème de l’esprit critique d’Hawhtorne et les moyens utilisés. Il n’est pas jusqu’au dernier chapitre qui en soit un camouflet pour les puritains : même si les protagonistes sont vaincus en apparence, ils ne le sont pas au fond et Hester Prynne a triomphé de la médiocrité, de l’esprit de jugement et de l’hypocrisie de Salem ; elle a vaincu par l’amour, elle a plus que payé sa faute. Elle choisit de revenir habiter à Salem et y mourir, mais la lettre écarlate est devenu son étendard, elle a complètement subverti cette marque d’infamie et l’a retourné contre ses juges.

On pourrait, bien évidemment, consacrer de longs développements analytiques aux quatre personnages centraux du roman (Hester Prynne, Rachel, le pasteur Dimmesdale et le Dr Chilligworth). Ils sont à la fois de vraies créatures romanesques et des archétypes à la forte charge religieuse. L’ensemble conduit une réflexion très fine sur le péché, sur sa sanction par les hommes, sur le jugement et pose la question de la valeur de la rédemption lorsque les hommes se substituent à Dieu pour juger et condamner. De ce point de vue c’est une véritable œuvre de moraliste, au sens le plus noble de ce terme. Le lecteur, à l’issue de la lecture, a bien compris que l’auteur a choisi le camp d’Hester Prynne face à ceux qui ne lui ont laissé aucune chance de rédemption, reniant ainsi l’œuvre du Christ.

Il faut dire un mot du long prologue qui ouvre el livre sur plus de soixante-dix pages et semble, a priori, n’avoir aucun rapport avec le récit. L’auteur y décrit sa vie de bureaucrate douanier à Salem et nous fait partager la médiocrité de ce cadre et des personnages de la ville. Et c’est là que ce prologue se rattache au roman lui-même. Le réel qui semble décrit en lui – alors que c’est une rédaction de type fictionnel, même si le fond est autobiographique – établit, avant même de pénétrer dans cette histoire du passé, que les personnages sont ridicules dans leurs prétentions. Ils sont falots et complètement hors de leur époque. Le « truc » utilisé par le narrateur du prologue (un manuscrit trouvé dans un bureau) ne fait que renforcer ce caractère étriqué de cette petite ville, tête de pont puritaine dans une colonie très modeste dans ses commencements. Il faut donc faire le lien entre le prologue et le récit pour mieux pouvoir saisir l’ironie critique de l’auteur. C’est ce qui semble avoir échappé à notre préfacier.

Nous voici donc en présence d’un très grand roman, réalisé avec une grande économie de moyens dramatiques, que compense largement l’acuité de la peinture psychologique des divers êtres humains présentés. Réduire ce livre à un roman puritain serait donc une grande erreur. Il faut le lire avec délectation, c’est ce qu’il mérite. Il est disponible en collection de poche.

Jean-Michel Dauriac – Avril 2026.

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