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Catégorie : les livres: essais

La théologie protestante – Roger Mehl

PUF, collection Que sais-je ? 1966

Depuis fort longtemps je me fais le défenseur des livres anciens de qualité, malheureusement souvent non réédités. C’est une des règles d’airain de l’édition capitaliste actuelle : oublier le passé et foncer dans un présentisme de qualité très souvent médiocre ou insignifiante. Il faut à tout prix publier, mais la rotation des livres en librairie est devenue aussi courte que celle des films en salle. Sitôt paru un livre est déjà presqu’obsolète. Ceci n’est cependant que la partie émergée de l’iceberg. L’édition n’est qu’un infime rouage du système de consommation de masse où la devise est « toujours plus ! ». Les grands livres s’effacent rapidement des étals où ils ne sont guère distingués des « bouses infâmes » purement opportunistes. Seuls quelques libraires font encore un véritable effort de sélection et  de promotion, mais ils sont de moins en moins nombreux, évolution du système commercial oblige. Un lecteur chevronné, comme j’ai la prétention de l’être, ne peut que constater l’absurdité de ce mode de fonctionnement. Celui-ci prive le public des vrais références profondes, au profit de textes souvent redondants mais vides, notamment dans les sciences humaines. Face à cette situation attristante et catastrophique, il y a cependant un espoir, c’est l’existence d’un très gros marché du livre d’occasion. Et là, il est possible de trouver la plupart des grands livres non réédités, souvent à des prix abordables. Mais cela n’absout pas les éditeurs dont le travail devrait être la promotion des bons livres, du passé comme du présent. Et pour un éditeur comme Allia, qui a su percer dans la réédition de grands textes du passé, combine de catalogues éditoriaux sont vides de tout chef d’œuvre et encombrés de livre-kleenex qui encombrent ensuite les boites à livres.

Le professeur Roger Mehl, à la fin des années 1980,

A Strasbourg.

Le petit livre dont je veux parler ici fait partie de ces grands ouvrages introuvables. Il a été publié il y a soixante ans exactement, dans une collection savante grand public et n’a pas été repris depuis. Et pourtant c’est un coup de maître ! En effet, parvenir en 15 pages d’un petit format comme celui de la collection Que sais-je ? à brosser le portrait original de la théologie protestante relève d’un tour de force, qui prouve la maîtrise de l’art de la synthèse du professeur Roger Mehl, professeur à l’université de Strasbourg de 1945 à 1981.

Comme tous les livres de cette célébrissime collection que tout étudiant français a au moins utilisée une fois, le contenu doit être très dense et éviter les ratiocinations de spécialistes. Il faut, de plus, que tout tienne en un nombre réduit de chapitres bien ciblés. Ici nous avons 6 chapitres thématiques dont les titres sont explicites (voir ci-dessous.

TABLE DES MATIÈRES

PAGES

CHAPITRE I – La notion de théologie protes? 
tante…………………………………..5
I.Une théologie de la Parole de Dieu, 6. – II. Parole et 
Ecriture sainte, 16. – III. Le problème de l’autorité, 32. – 
1V. La théologie est-elle une science?, 35. – V. Importance 
de la théologie dans le protestantisme, 41. 
CHAPITRE II. – Les sciences bibliques …………43
I. Caractères généraux, 43. -II. Problèmes particuliers 
l’Ancien Testament, 50. – III. Problèmes particuliers au 
Nouveau Testament, 53. 
CHAPITRE III. – Dogmatique et éthique ………… 
I. Caractères généraux, 61. – IL Dogmatique et Eglise, 69. 
– III. Les articulations de la dogmatique, 73. – IV. Dogma? 
tique et éthique, 78. 
CHAPITRE IV. – Philosophie et théologie ……….. 
Cm&rrrRE   V. – Les sciences historiques ……….. 
I. Intérêt théologique de l’histoire ecclésiastique, 95. – 
II. La patristique, 100. 
CHAPITRE VI. – La théologie pratique et les disciplines 
annexes…………………………………. 
L Essai de définition, 103. – IL Les domaines de la Théo? 
logie pratique, 106. 
CoNcLusIoN. – La théologie protestante et la culture…115
BIBLIOGRAPHIESOMMAIRE                                        …………………….125

Le premier chapitre, La notion de théologie protestante, est un véritable petit traité de présentation de la discipline et pourrait constituer un opuscule à part entière.  Il pose les bonnes questions sur ce qu’est cette discipline intellectuelle et spirituelle et donne des éléments d’explication et de définition très clairs. Il y a, notamment, une très bonne distinction entre la théologie biblique et la théologie naturelle, que les protestants rejettent comme équivalente à la première. On y trouve également l’affirmation du rôle normatif de la théologie pour els textes de la Bible :

« Elle [la théologie protestante], selon « l’analogie de la foi » (Romains 12 :8), la foi ayant pour objet le Christ lui-même, elle est habilitée à opérer une hiérarchie entre les textes bibliques. » (p. 22).

Mais, l’auteur rappelle également que la théologie n’est rien sans l’Eglise et sans le Saint-Esprit.

« Quiconque conteste la réalité du Saint-Esprit peut donc aussi contester la spécificité de l’objet propre du théologien. » (p.37).

Il établit le caractère critique, au sens plein du terme, de la théologie, apte à se pencher, non seulement sur les textes bibliques, amis aussi sur la prédication et l’enseignement de l’Eglise. On trouve également une réflexion sur le caractère scientifique de la théologie.

Dans la seconde partie de cette introduction générale, l’auteur discute de l’importance de la théologie dans le protestantisme et dégage les grandes priorités du théologien, à savoir dégager l’ « unité intentionnelle » de la Bible, développer la christologie qui est ce centre et élargir la Parole au-delà des seules Ecritures. Sa mission est un ministère de docteur au service de l’Eglise. Il analyse ensuite els problèmes particuliers liés à l’Ancien Testament, puis le Nouveau Testament ? A cette occasion le elcteur trouvera une belle discussion de l’œuvre et l’influence de Bultmann. Lire ces quelques pages aujourd’hui est très utile, car on mesure à quel point il faut se garder des modes, même en théologie. Ce que fait Roger Mehl d’ailleurs. Ce premier chapitre est vraiment remarquable et mérite la recherche et l’achat de ce livre.

Les chapitres suivants sont des présentations des grandes spécialités de la théologie, au premier rang desquelles on trouve la dogmatique, ou étude des doctrines. Là aussi, il faut savoir gré à l’auteur d’une grande clarté, et je conseille à toute personne qui se demande ce qu’est la dogmatique et à quoi elle peut servir de lire les pages 61 à 78. L’essentiel est dit, pour pouvoir comprendre l’intérêt de cette sous-discipline et vouloir aller plus loin. De même fait-il avec l’éthique, particulièrement importante dans le protestantisme.

Une présentation de ce qui se nomme « Théologie pratique » est faite au chapitre VI, ce qui peut aussi éclairer le lecteur curieux. En effet, cet intitulé est assez récent dans le vocabulaire des facultés de théologie. Cette étiquette rassemble tous els problèmes qui peuvent être rencontrés dans la vie de l’Eglise ; elle s’adresse en priorité aux futurs pasteurs et diacres, comme discipline professionnelle. Mais son intérêt va bien au-delà cet aspect formateur : la théologie pratique est en effet le lieu où les questions éthiques et dogmatiques se débattent en termes concrets, ce qui touche tous les membres d’églises.  C’est le lieu des questionnements et de l’ouverture des chantiers d’actualisation permanente de la formulation des doctrines de l’Eglise.

Les rapports complexes et tendus, parfois, entre théologie et philosophie, font l’objet d’un chapitre fort utile. Entre ceux qui nient tout rôle à la philosophie dans l’Eglise (comme Karl Barth) et ceux qui auraient tendance à tirer toute théologie vers la philosophie (comme Paul Tillich), le débat est ouvert et n’est pas une simple querelle d’intellectuels. Il s’agit bel et bien d’un enjeu de position dans le monde. L’auteur présente bien ces enjeux.

On aura compris qu’il s’agit d’un livre utile et important. Prenez le temps de le chercher chez les bouquinistes[1] ou en bibliothèque, car il s’agit d’un manuel fort utile auquel on sera appelé à revenir régulièrement. Il est l’œuvre d’un grand pédagogue et d’un chrétien qui a beaucoup réfléchi sur ces sujets. Je déplore que cette référence ne soit pas mieux promue auprès des étudiants débutant la théologie. Il me semble que c’est là une lecture obligatoire. Or, durant mes études, à Strasbourg, personne n’a insisté pour me faire découvrir ce livre. Je le regrette.

Je voudrais terminer en citant un paragraphe de la conclusion, qui me semble parfaitement résumer la clarté de ce livre.

« Volontiers, nous caractériserons donc la pensée protestante par cette notion de rupture, par le  refus des conjonctions qui semblent parfois caractériser la pensée catholique : non pas le Christ et la Vierge, mais le Christ seul ; non pas la grâce et la liberté, mais la grâce seule créatrice de la liberté, non pas la foi et les œuvres, mais la foi seule d’où naissent les œuvres, non pas l’Ecriture et la Tradition, mais l’Ecriture seule en tant que témoignage unique rendu à l’œuvre de Dieu, non pas l’Eglise et le Royaume, dans une sorte de continuité temporelle, mais le Royaume seul objet de l’attente de l’Eglise, non pas la foi et la raison, mais la foi seule capable de renouveler l’intelligence » (P. 121).

Jean-Michel Dauriac – Avril 2026.


[1] Au moment où je rédige ce texte, le livre se trouve très facilement sur le Net, à partir de 2,8 €.

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La double mort de Marc Bloch – Alya Aglan

Collection Champs, Flammarion – 2026

Mardi 23 juin, Marc Bloch et son épouse entrent au Panthéon où « Aux grands hommes, la Patrie reconnaissante » rend hommage aux personnes exemplaires dans un domaine des fameuses « valeurs républicaines ». Disons d’emblée que ce n’est que justice. Et que cette vie a en effet une forte valeur exemplaire qui se doit d’être saluée et transmise.

Marc Bloch (1886-1944) est un homme triple dont ce petit livre passionnant nous narre la double mort. D’abord, Marc Bloch est un très grand historien français, un des trois ou quatre plus grands du XXe siècle, aux côtés de Lucien Febvre, Fernand Braudel et Jacques Le Goff (ce n’est pas faire injure aux François Furet, Mona Ozouf, Pierre Miquel et autres de les mettre un cran en-dessous). Majeur, car fondateur. Il est, aux côtés de son ami Lucien Febvre, l’inventeur-animateur de la célèbre revue des Annales d’histoire économique et sociale, appelée couramment Les Annales, revue qui a fait école et a marqué un véritable tournant dans la démarche des historiens, français d’abord, puis bien au-delà. Il a aussi été l’auteur d’ouvrages décisifs pour l’histoire médiévale et pour l’approche des campagnes françaises (voir la bibliographie dans l’article Marc Bloch de Wikipédia). L’université de Strasbourg des sciences humaines portait son nom quand je m’y suis inscrit, avant la fusion qui a donné Université de Strasbourg. Car l’histoire familiale de la famille Bloch est intimement liée à celle de l’Alsace et Marc y fut professeur jusqu’à la défaite française de 1940.

Mais Bloch est aussi un soldat et un patriote, qui a combattu durant les deux guerres mondiales, a servi avec honneur et courage et a été décoré des plus hautes distinctions accessibles à un civil. Il a atteint le grade de capitaine, ce qui est très rare sans être militaire de carrière. À 53 ans, en 1939, il fera le forcing pour être rappelé sous les drapeaux et défendre la France. Il connaîtra la débâcle de juin 1940 et évitera d’être fait prisonnier en abandonnant au bon moment son uniforme. De cette triste expérience, qu’il analyse autant en citoyen amoureux de sa patrie qu’en intellectuel de l’histoire, il sortira un très grand livre publié à titre posthume, L’étrange défaite, que j’ai chroniqué longuement. Marc Bloch est habité par l’amour de la France dont il se sent par toutes les fibres de son corps et les pensées de son cerveau un citoyen. Il faudra attendre le triste régime de Vichy, du sénile Pétain et des salauds patentés comme Laval ou Doriot, pour que ce citoyen découvre qu’il n’est plus français, mais « juif », ce qui n’a jamais été une nationalité, dans l’histoire.

Enfin, Marc Bloch fut un résistant contre le nazisme et l’occupant de la France. D’abord résistant intellectuel qui publiait des textes sous pseudonymes ou initiales dans des revues savantes, alors que les juifs étaient interdits de publication. Puis militant intellectuel de la Résistance, rédigeant rapport et projets pour l’après-guerre, à la demande. Et, finalement, chef régional de réseau. C’est en cette « qualité » de « terroriste » qu’il fut arrêté le 8 mars 1944, sur un pont de Lyon, par la bande de criminels appointés par les Allemands, la bande à Gueule Tordue, surnom de leur leader Francis André. Torturé affreusement par Barbie et ses séides, il parlera, mais donnera des renseignements au compte-goutte, laissant le temps à ses amis de décamper. Il est assassiné en rase campagne par les SS, comme le résume ce passage de l’article Wikipédia :

« Bloch est arrêté sur le Pont de la Boucle, à Lyon le 8 mars 1944, par l’équipe de Francis André[29], collaborateur français de la Gestapo. Il est interné à la prison Montluc et torturé pendant des jours, soumis à des coups et à des bains glacés, mais il ne donne jamais aucune information utile[30],[31]. Le soir, il enseigne la France à des prisonniers français[17] ; il divulgue cependant à la Gestapo des renseignements déjà connus ou inutilisables, conformément aux pratiques de la Résistance dans ces circonstances[25].

Il meurt pour la France dans la soirée du 16 juin 1944, fusillé dans le dos par quatre tueurs de la Gestapo, aux côtés de vingt-sept autres résistants rassemblés par groupes de quatre[17] « qu’il animait de son courage », à Roussille[32] sur la commune de Saint-Didier-de-Formans[30], comme le relate Georges Altman[33].

Jusqu’au bout il sera resté le grand professeur, amoureux de la France.

À cet homme exemplaire,  les crapules de Vichy assènent une double mort, comme le dit le titre du livre commenté.

La première mort est celle du citoyen français Marc Bloch, universitaire de renom, médaillé de guerre et auteur de grands livres. La France aurait dû se réjouir d’avoir de tels hommes. Au lieu de quoi, les dérobeurs de l’État français à la tête de la France vaincue depuis juillet 1940 vont inventer une nouvelle catégorie de citoyens, disparue depuis la Révolution, le « juif ». Le juif est une synthèse absurde des antisémites forcenés qui pilotent les instances du pays : il est à la fois, et selon les besoins, l’adepte d’une religion, donc un croyant auquel on refuse une des libertés fondamentales de notre tradition, la liberté de religion ou d’athéisme, et une sorte de citoyen étranger d’un pays qui n’a jamais existé, Israël. Plus grave encore, pour la première fois dans notre histoire moderne, on va revenir sur la naturalisation de milliers de personnes juives, françaises depuis 1927, les rendant apatrides, sans aucun fondement légal, au mépris de tout le droit français. Bloch ne sera pas dans ce cas, lui qui est d’une famille française depuis longtemps et ayant chois la France en 1871 et donc, ayant quitté son Alsace natale. On mesure bien, à ces détails , toute l’horreur et l’infamie qu’ont représentées ces mesures qui le privèrent d‘abor de son emploi, puis bloquèrent tous ses avoirs bancaires, le mettant dans une situation très précaire, lui et sa famille. C’est là qu’il se réfugia dans sa maison de vacances en Creuse, dans le hameau de Fougères qui lui donnera un de ses premiers pseudonymes de résistant. Mort civique donc en premier lieu, avec tout ce que cela signifie pour  le capitaine Marc Bloch.

Puis vint la seconde mort, physique, celle du résistant Narbonne, devenu un des chefs de réseau de la région lyonnaise, dénoncé, sous la torture par un résistant arrêté et retourné. Celle-là, il la savait possible à chaque détour du chemin, il en avait fait le choix en s’engageant pour sa patrie. Il faut rapporter cette arrestation au climat de terreur que faisaient régner la SS et ses sbires sur la région lyonnaise en 1943-44. Les gestapistes avaient recruté des criminels français qui ratissaient le pays et arrêtaient les résistants dénoncés et raflaient aussi les biens de juifs qu’ils retrouvaient. C’était l’alliance du banditisme et de la barbarie. Les responsables du grand coup de filet de début 44 qui décapita en grande partie la Résistance lyonnaise furent arrêtés en Italie où ils avaient fui après le départ des Allemands, ils furent jugés, condamnés à mort et exécutés.

Ce petit livre a le grand mérite de raconter de manière concise, mais très documentée et sourcée, les vies et morts de Marc Bloch. À ceux qui ne voudraient et ne pourraient en lire plus sur Bloch, je recommande vivement cette lecture.

Jean-Michel Dauriac – juin 2026.

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Mémoires de guerre – vol. 1 : L’appel, 1940-1942 – Charles de Gaulle

Livre de poche, 1966 (première édition, PLON, 1954)

Les deux films La bataille de Gaulle viennent, très opportunément et de belle manière, reparler de l’épopée du Général de Gaulle durant la Seconde Guerre mondiale. Ce sont d‘ailleurs les films qui m’ont donné envie d’aller me replonger dans ces Mémoires que je n’avais que parcourus, en partie pour aller vérifier des points de détail historiques, car, par ailleurs, ces films sont très bien documentés et ne contiennent aucune grosse erreur de fait, tout en présentant une interprétation avec laquelle, parfois, un historien peut ne pas être d’accord. Mais là n’est pas mon propos ; cependant, si vous n’avez pas encore vu ces films, tâchez de le faire, car ils sont une bonne introduction à la complexité du personnage et de la période.

En visitant le Mémorial de Colombey-les-deux-églises, il y a quelques années, j’avais acquis le volume de La Pléiade qui reprend les Mémoires de guerre et les Mémoires d’espoir. Mais pour une lecture « tout-terrain », j’ai fait le choix d’une vieille édition en livre de poche, plus transportable sans risque de dommages. De plus, en comparant les deux éditions, je me suis aperçu que La Pléiade avait reproduit l’intégralité du texte original, mais en omettant tous les documents. Or, ceux-ci peuvent s’avérer éclairants, pendant ou après la lecture, facilement consultables, car classés par ordre chronologique. La version du livre de poche comprend une centaine de pages de ces documents (lettres, télégramme, rapports, discours…), ce qui n’est qu’une sélection puisque, possédant par ailleurs les volumes complets des documents – achetés dans une brocante en croyant acquérir le texte ! -, le volume 1 correspondant  à l’appel comprend plus de 500 pages de documents. Les éditeurs du Livre de poche ont donc opéré une sélection assez drastique. Je précise que l’on peut parfaitement lire le texte seul, il se suffit à lui-même, les documents étant pour les méticuleux, les passionnés ou les historiens.

Lire de Gaulle c’est faire une lecture pluridimensionnelle, littéraire, historique, politique et personnelle. Précisons que la partie personnelle est extrêmement réduite et qu’il s’agit en fait de renseignements glanés entre les lignes ou de phrases éparses, la nature du Général et son éducation le poussant à la plus grande réserve.

Je me souviens, il y a quelques années d’une tempête dans un verre d’eau créée par les belles âmes de gauche (quand cela existait peut-être encore !) lorsque les Mémoires furent mises au programme de terminale littéraire, pour le baccalauréat. On entendit alors ces « purs » crier à la manœuvre politique, à l’endoctrinement et à la manipulation des jeunes esprits. Nonobstant le fait que les jeunes en question puissent travailler assez à fond ce texte pour en déceler les éventuelles manipulations psychologiques, ce combat picrocholin traduit surtout l’ignorance crasse de ceux qui le menèrent et leur petitesse. Pour accuser, il faut des arguments, et pour avoir des arguments, il faut avoir lu ! Le Général est incontestablement un écrivain et il aurait eu bien plus sa place à l’Académie française qu’un Valéry Giscard d’Estaing. Lisant en parallèle les Mémoires du Général et Les Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand, je ne crains pas d’affirmer qu’au point de vue de la maîtrise de la langue et du style, le Général fait jeu égal avec le Vicomte. Ce sont plutôt la rigueur et le refus de tout débordement personnel qui peuvent nuire à la reconnaissance de ce talent. Mais je me suis souvent pris à relire des phrases magnifiques sur des sujets purement militaires. C’est donc entendu, contester à de Gaulle de pouvoir être considéré comme un grand écrivain français du XXe siècle est d’une bêtise rare qui déshonore ceux qui l’osent. Je ne vais pas me livrer ici à une critique littéraire serrée, c’est le travail de spécialistes et, de plus, cela me lasserait vite – à trop démonter l’horloge, on ne jouit plus de la beauté de sa marche. Je propose donc à mon lecteur de juger sur pièce avec le premier paragraphe de ce volume, dont l‘incipit est devenu proverbial, à juste titre.

« Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France. Le sentiment me l’inspire aussi bien que la raison. Ce qu’il y a, en moi, d’affectif imagine naturellement la France, telle la princesse des contes ou la madone aux fresques des murs, comme vouée à une destinée éminente et exceptionnelle. J’ai, d’instinct, l’impression que la Providence l’a créée pour des succès achevés ou des malheurs exemplaires. S’il advient que la médiocrité marque, pourtant, ses faits et gestes, j’en éprouve la sensation d’une absurde anomalie, imputable aux fautes des Français, non au génie de la patrie. Mais aussi, le côté positif de mon esprit me convainc que la France n’est réellement elle-même qu’au premier rang; que, seules, de vastes entreprises sont susceptibles de compenser les ferments de dispersion que son peuple porte en lui-même; que notre pays, tel qu’il est, parmi les autres, tels qu’ils sont, doit, sous peine de danger mortel, viser haut et se tenir droit. Bref, à mon sens, la France ne peut être la France sans la grandeur. (p.6) »

La Boisserie, la maison de la famille de Gaulle où furent écrites Les mémoires de guerre

Qui saurait rester insensible à cette écriture (en sus de son contenu) ? Cette première phrase hante tous les livres d’histoire du XXe siècle et fut et sera reprise par bien des orateurs ou écrivains, pour ne pas dire par des « pékins ordinaires » comme moi. Il faut lire ces Mémoires à petite dose, jour après jour, sans doute comme l’auteur les a écrites dans son bureau octogonal de Colombey, durant sa traversée du désert politique comme disent les professionnels de la chose. Il y a un vrai plaisir de lecteur en parcourant ces pages, un lecteur qui sera sans doute, plus tard, appelé à ouvrir ces volumes au hasard et en parcourir quelque page, comme on revient sur les lieux d’une belle idylle passée. Je donnerai, in fine, un autre extrait de cette prose remarquable.

Lecture historique, évidemment. Ici, il faut, d’emblée, souligner la grande rigueur factuelle du Général, qui travaille vraiment en historien. J’ai été agréablement surpris par le recul pris dans les comptes-rendus et les portraits de personnages, y compris adverses. Jamais il ne laisse la passion prendre le dessus. Tout au plus trahit-il parfois un attachement fort, comme lorsqu’il parle de Leclerc ou de Koenig. Mais il fait le choix, légitime, de l’approche la plus distanciée possible. Ce qui l’amène, assez souvent, à parler d’épisodes où il est impliqué, de de Gaulle à la troisième personne. Ne nous y trompons pas, ce n’est pas là le « syndrome Alain Delon » d’une forte mégalomanie, mais le pur désir de rendre compte des événements avec objectivité. C’est alors que les documents sont importants, car ils viennent corroborer de manière  nette le récit, avec des preuves indéniables. Le général a fait le choix de propose un plan thématico-chronologique, en vastes chapitres fort bien délimités : La pente, La chute, la France Libre, L’Afrique, Londres, L’Orient, Les Alliés, La France Combattante. Il a articulé son récit en tressant trois fils principaux : le travail qu’il a dû accomplir pour la France, la mise en place d’une France alternative à Vichy, avec tous ses rouages établis  progressivement, puis les combats et stratégies diverses. Ce choix permet de ne pas lasser le lecteur en  passant d‘un thème à l’autre tout en déroulant le fil du temps.

Les hommes sont capitaux dans cette épopée. Même si la valeur suprême reste la France, rien ne serait possible sans les hommes et, d’abord, sans l’homme qui se dresse seul contre la défaite. C’est tout à l’honneur du Général de savoir dire ce qu’il a fait tout en gardant la mesure. Il sait montrer l’âpreté des débuts, lorsqu’il est seul et c’est Churchill qui le tient à bout de bras ; puis, peu à peu, les ralliements , d’abord une poignée, et ensuite des groupes plus importants ; on retient souvent, à juste titre, l’arrivée des Sénans au complet, venant servir leur pays. Cependant, il fallut une foi de fer à cet homme seul pour croire à son destin. Nous lisons, entre les mots et les lignes, que des moments de grand doute l’ont assailli. Mais il a aussi su compter sur une équipe réduite mais totalement dévouée. Dans ce contexte londonien minuscule émergent des hommes qui auront plus tard un destin national, comme René Pleven ou Jacques Soustelle. Il y a aussi toute la geste des combattants. Pour libérer la France du joug nazi, il faut des soldats. De Gaulle essaie de recruter par tous les moyens. Les débuts sont très modestes, il songe à renoncer. Et c’est là qu’une partie de l’Afrique coloniale le rejoint, au prix d’une stratégie digne d’un grand film d’aventure. Dès lors, les troupes s’étoffent des soldats coloniaux. Des officiers de carrière rejoignent la France Libre, qui deviendra en 1942 La France Combattante, changement de nom significatif.

Les idées et la stratégie sont capitales dans un conflit. En lisant ces pages, il apparaît dès le début, lors de la guerre perdue de mai-juin 1940, que le Colonel de Gaulle a des idées stratégiques offensives et efficaces. Mais il se heurte à l’immobilisme d’une hiérarchie fossilisée que le Capitaine Marc Bloch a parfaitement décrit dans son chef-d’œuvre de circonstance, L’étrange défaite. De Gaulle ne devient général que pour la défaite, pour entrer au gouvernement de Paul Reynaud, le dernier gouvernement de la IIIe République, celui qui verra les parlementaires voter en masse les pleins pouvoirs à un vieux maréchal de 84 ans, qui fut le colonel puis le général du plus jeune capitaine de l’armée française durant la Première Guerre mondiale. Des idées, cet officier en a , surtout depuis la victoire en trompe-l’œil de 1918. Il écrira plusieurs livres qui sont de véritables programmes militaires. Mais il ne sera pas écouté, alors qu’il est lu et admiré à Berlin, par les militaires nazis, qui voient en lui un homme éclairé et moderne. C’est un comble ! Il ne peut accepter la défaite. Jusqu’au bout, il poussera Paul Raynaud à partir à Alger pour organiser la suite de la lutte. Mais il ne pourra vaincre la masse favorable à Pétain et à l’armistice. Il s’envole de bordeaux le 17 juin1940, pour Londres, bien décidé à résister, il ne sait pas encore comment, mais c’est une conviction inébranlable. Le lendemain, il prononce un discours à la BBC, grâce à l’appui de Churchill. Bien peu de gens entendront en direct cet appel. Mais il va dès lors circuler en format écrit et trouver un public en France, notamment parmi les étudiants. De Gaulle est emporté, malgré lui, dans cette folle aventure. Il sait qu’il ne peut capituler, mais il n’a pas de plan précis, il va tout improviser au fil des jours. Son récit montre bien que ce fut très souvent qu’il se trouva au bord du précipice. Il fallait une bonne dose d’une forme de mégalomanie pour traverser toutes ces épreuves. Il fallait aussi un caractère très dur, souvent cassant, une absence apparente de sentimentalité pour avaler toutes les avanies du parcours. À la fin du volume, on sent que ce premier stade, celui où l’existence même de la France Libre était menacée, est passé. Mais le Général ne se leurre pas, il sait qu’il va devoir composer avec la politique.

Le troisième niveau de lecture est en effet la lecture politique de ces Mémoires. Par nature, un officier supérieur ne fait pas de politique, cela lui est légalement interdit, même si tout le monde sait que les officiers ont des idées politiques et qu’en France, elles sont plutôt de droite. On a dit que de Gaulle aurait été, initialement, monarchiste. Ce ne serait pas sociologiquement et historiquement absurde. Mais, je puis affirmer que dans ces Mémoires rien ne permet de le dire et que toute sa démarche est portée par un désir de légitimité démocratique et le respect des institutions représentatives à venir. La suite de son histoire publique le confirmera, n’en déplaise à ceux qui ont voulu voir en lui un dictateur. Ce que de Gaulle ne supporte pas, c’est la veulerie et le défaitisme. Il n’est nullement antiparlementariste ; à aucun moment de ce texte, il ne parle des députés qui ont trahi la République. Ce qu’il ne supporte pas, c’est la trahison de la France par son officier le plus prestigieux et le suivisme des politiciens et du peuple, en grande partie. Très vite, dans la lecture de ces Mémoires, nous voyons qu’il est conscient qu’il faudra reconstruire tout le système politique du pays après la victoire. Il l’écrit à plusieurs reprises. Il compte d’ailleurs beaucoup sur les hommes, plutôt  jeunes qui l’entourent à Londres. Il veut une France démocratique, débarrassée de l’impuissance de la IIIe République, c’est un fait avéré. Mais sa vision politique est surtout extérieure. C’est la grandeur de la France, son statut, son rôle après guerre qui l’obsèdent. N’avons-nous pas lu à la fin du premier paragraphe de son livre la phrase suivante : « Bref, à mon sens, la France ne peut être la France sans la grandeur. » Il va donc se montrer inflexible sur la souveraineté de la France et son intégrité territoriale. Le livre en montre de très nombreux exemples. Il va au combat dès que nécessaire et en termes très abrupts. Churchill en a fait les frais souvent. Mais aussi ses ministres divers. Pas touche à la France. Certes, elle est vaincue, à terre et occupée, mais elle reste la France, ce grand pays phare de l’humanité. De Gaulle a une vraie mystique de son pays. Quand il discerne le moindre risque d’une atteinte à ses droits, il sort ses griffes. Il n‘hésite pas à ruser, à faire du chantage, à jouer sur les inimitiés, voire à composer avec les Russes pour forcer les Anglo-américains à envoyer ses troupes combattre en Lybie. Là aussi, il s’avère très fin stratège et, s’il n’est pas un politique, il a un très grand sens du politique. N’oublions pas que, dans l’antiquité grecque, le stratège était un dirigeant de la Cité. On comprendra toute la grandeur de cette vision de la France quand il présidera à ses destinées. Ces Mémoires permettent au lecteur curieux de l’histoire de la France après 1945 de comprendre les racines de la diplomatie française à partir de 1958, sachant que c’est sans doute dans ce domaine que l’héritage du Général a été le plus fécond, puisque ses principes sont encore  les grandes lignes de notre politique extérieure (sans les moyens de les appliquer, mais c’est une autre histoire).

Le bureau du Général, dans la tour octogonale rajoutée à la maison après la guerre: le lieu de l’écriture

Enfin, que peut-on connaître d’un homme aussi secret que le Général de Gaulle, en lisant ses Mémoires ? Je l’ai dit et je le redis, nous sommes là à l’opposé des Mémoires d’Outre-tombe où Chateaubriand se dévoile constamment (dans la lignée du romantisme ambiant). On ne trouve aucun paragraphe complet qui parle de l’homme de Gaulle ou de sa famille. Il faut être aux aguets et grappiller de brèves informations, disséminées dans les autres trames du récit. On sait, par les historiens, que sa famille avait fui la maison de Colombey et était venue se réfugier dans la famille bretonne. Ils décidèrent, sur le conseil du Général, de fuir en bateau et de gagner l’Angleterre. Ce fut très difficile, dangereux et il s’inquiète beaucoup de ne pas avoir de nouvelles. Enfin, il apprit qu’ils étaient sains et saufs et en Angleterre. Dès lors, il va s’efforcer d’avoir sa famille près de lui. Il fait une rapide allusion aux changements de domiciles du séjour londonien, mais nous n’en savons pas plus. On sait qu’il se débrouillait pour passer un peu de temps avec Anne et Yvonne. Son fils et sa fille vivaient leurs vies : le fils était dans la marine de guerre et la fille continuait ses études. Et c’est tout ce qui filtre des plus de trois cents pages du livre ! Sur les états d’âme du général, il ne faut pas en attendre plus. Très symptomatiquement, c’est seulement dans la dernière page du volume qu’il fracture un tout petit peu l’armure. Je vous donne ces dernières lignes :

« Je fais le bilan du passé. Il et positif, mais cruel. « Homme par homme, morceau par morceau », la France Combattante est, assurément, devenue solide et cohérente. Mais, pour payer ce résultat, combien a-t-il fallu de pertes, de chagrins, de déchirements! La phase nouvelle, nous l’abordons avec des moyens appréciables: 70 000 hommes sous les armes, des chefs de haute qualité, des territoires en plein effort, une résistance intérieure qui va croissant, un gouvernement obéi, une autorité connue, sinon reconnue dans le monde. Nul doute que la suite des événements doive faire lever d’autres forces. Pourtant, je ne me leurre pas sur les obstacles de la route : puissance de l’ennemi; malveillance des États alliés; parmi les Français, hostilité des officiels et des privilégiés, intrigues de certains, inertie d’un grand nombre et, pour finir, danger de subversion générale. Et moi, pauvre homme! aurai-je assez de clairvoyance, de fermeté, d’habileté pour maîtriser jusqu’au bout les épreuves? Quand bien même, d’ailleurs, je réussirais à mener à la victoire un peuple à la fin rassemblé, que sera, ensuite, son avenir? Entre-temps, combien de ruines se seront ajoutées à ses ruines, de division à ses divisions? Alors, le péril passé, les lampions éteints, quels flots de boue déferleront sur la France? (p. 326). »

Je souligne la seule phrase vraiment personnelle de cette conclusion. On y sent, un instant, un homme qui a conscience de ses limites et de l’ampleur de la tâche qui l’attend, un peu écrasé par tout ce qui vient. Comment ne le serait-il pas ? On appréciera aussi, hélas !, la lucidité de la phrase finale, qui laisse entrevoir des lendemains qui déchantent.

C’est peu de dire que les Mémoires de guerre sont une œuvre de premier ordre, comme leur auteur est un homme d’exception. Ce qui ne signifie pas qu’il soit en tout admirable et qu’il n’ait pas commis de grandes erreurs, mais rappelons-nous les mots de Péguy, une des grandes influences de de Gaulle : « Ils ont les mains pures, mais ils n’ont pas de mains ! » L’exercice du pouvoir amène à faire des choix, à trancher des situations, à commettre des actes lourds. Pour Charles de Gaulle, la ligne directrice était la sécurité et la grandeur de la France. Chateaubriand, qui admirait le génie de Bonaparte, ne lui a jamais pardonné l’exécution du Duc d’Enghien, crime gratuit selon lui, car il ne représentait aucune menace pour le pays. On reprochera à de Gaulle président de ne pas avoir gracié le lieutenant-colonel Bastien-Thiry, l’auteur d’un attentat contre lui. À chacun de juger. Mais, pensons à ce que nous aurions fait en de telles circonstances, et cela nous rendra plus prudent dans nos jugements.

Le Général de Gaulle est un grand écrivain. Il a choisi de vouer sa plume à la guerre et à la politique. Mais ces textes ne l’empêchent pas laisser apparaître sa grande culture, notamment antique et littéraire – de nombreuses allusions parsèment le texte -, en cela fruit d’une instruction qui donnait des humanités à ses enfants, les armant pour comprendre la vie. Il faut lire et relire ce texte qui doit avoir une place de choix dans nos bibliothèques.

Jean-Michel Dauriac – Septembre 2026.

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