Un petit livre de cet auteur si prolifique qu’est Daniel-Rops (1901-1965), de son vrai nom Henri Petiot, auteur d’une gigantesque Histoire de l’Eglise en 14 volumes, de romans, essais et ouvrages historiques, élu à l’Académie française en 1956. Le titre est transparent : il s’agit de décrire le déroulement de la messe catholique dans son intégralité. Précisons que les textes liturgiques ne sont pas joints.
Portrait de Daniel-Rops (studio Harcourt)
Le point de départ de l’auteur est que la messe est le cœur de la religion catholique et que tout y dit de la foi chrétienne. Du point de vue d’un catholique pratiquant comme il l’était, cette position est tout à fait orthodoxe. Le théologien protestant que je suis a un avis nettement plus nuancé. Même après avoir lu attentivement son livre, je maintiens que s’en tenir à la seule messe pour approcher la foi chrétienne est un peu réducteur. Mon propos n’est pas ici de mener le débat théologique sur ce sujet. Je me bornerai donc à signaler que nombre de doctrines chrétiennes ne sont pas présentes dans la liturgie de la messe, ou alors seulement effleurées de telle manière que le fidèle n’en peut saisir le sens profond. Citons le retour du Christ en gloire, la parousie pour les théologiens, ou la résurrection des fidèles et le jugement final (la seule formule expecto resurectionem mortis ne saurait suffire !). Cependant, j’admets sans réserve la place centrale de ce que l’Eglise catholique a nommé l’Eucharistie et que nous appelons plutôt la Sainte Cène, terme mieux adapté au contenu de la commémoration. Dans le culte catholique, toute la messe converge vers l’Eucharistie et la messe s’achève ensuite très rapidement. Dans le culte protestant, la Communion est mise sur le même plan que l’énoncé-annoncé de la Parole de Dieu, par la prédication, alors que l’homélie de la messe est un très bref commentaire de l’évangile du jour.
Le livre procède par petits chapitres courts suivant toutes les étapes d’une messe ordinaire. Ecrit vraisemblablement au début des années 1960, il s’agit d’une messe en latin, selon l’ancien rite alors en vigueur. Chaque chapitre est construit selon le même schéma : une présentation du moment, en termes religieux. Le rituel est décrit, la prière est présentée, les liens avec l’histoire du Christ ou d’Israël sont donnés. Puis suit une prière personnelle de l’auteur sur le sujet du chapitre. Un dessin au trait donne une illustration du geste ou de la position du prêtre. Le livre se termine par trois courts chapitres sur trois prières couvrant la journée : matin au réveil, journée et soir.
Aujourd’hui, ce petit livre a une valeur de témoignage historique. En effet, à la suite de Vatican II, la messe a été rénovée et doit être dite en langue vernaculaire, afin que tout soit compréhensible aux fidèles. En effet, le vrai problème de ce que Daniel-Rops décrit est que la grande masse des croyants ne comprenait rien aux formules et prières de la liturgie, car n’entendant pas le latin. Certes, le mystère de la foi, si cher aux théologiens et clercs catholiques était préservé, mais au prix d’une aberration très dommageable. Il existe évidemment encore des nostalgiques du latin ; ils sont chez les plus traditionalistes des croyants romains, par ailleurs rarement soucieux de la connaissance du peuple, fût-il de Dieu.
Une curiosité donc que ce livre, cependant distribué dans la première grande collection populaire du XXe siècle : le Livre de poche.
Encore une rencontre fortuite. Foire aux livres dans mon village de Creuse au milieu d’un bazar très hétéroclite, des petits livres bien reliés à un prix dérisoire : deux volumes pour un euro ! C’est une collection de témoignages historiques parue dans les années 1960, une de ces collections vendues par correspondance comme il s’en faisaient beaucoup à cette époque et que l’on retrouve maintenant en quantité, en très bon état, débarrassé par des héritiers pressés de faire le vide et peu curieux de ce que lisaient leurs parents. Au départ, je en sais pas pourquoi j’ai choisi ce titre, car je en suis pas un admirateur inconditionnel de Napoléon, loin de là. Mais c’est la nature de l’auteur qui m’a attiré : un simple soldat des années 1790, devenu capitaine sur les champs de bataille et chevalier de la Légion d’honneur. Un homme parti analphabète au service et qui a appris à lire avec ses camarades, quand il est promu sous-officier, car il fallait savoir lire. Un homme qui a attendu d’avoir 72 ans, en 1850-51, pour rédiger ses souvenirs. Vraiment pas banal.
Bien entendu, le lecteur ne cherchera pas la qualité littéraire dans ce texte : c’est un récit très personnel, mais écrit par un homme simple qui ignore même ce qu’est la littérature. La langue est correcte, sans fioriture. Elle est suffisamment convaincante pour qu’on puisse avoir envie d’aller au bout de ce livre. L’homme ne raconte que ce qu’il a vu et vécu. Mais il eu le privilège de vivre toute la geste bonapartiste, sauf la campagne d’Egypte. Il est appelé lors des campagnes d’Italie et mis à la retraite, en demi-solde après Waterloo et l’exil de Napoléon à Saint Hélène.
Je ne raconterai pas par le menu le contenu de ce récit très dense, surtout pour les descriptions de bataille, vu du point de vue du soldat de base. C’est fort intéressant pour l’historien, car nous avons là la perception et le souvenir du vécu au ras du sol, dans les empoignades au corps à corps, les charges au sabre, les baïonnettes et la mort les yeux dans les yeux. Même en étant profondément pacifiste, on ne peut rester indifférent au courage de ces hommes qui, certes, servaient une cause discutable, mais y mettaient tout leur être. Les chiffres des victimes que donne Coignet est vraiment impressionnant : là, ce sont trente mille mort, ici dix-huit mille ; seulement dans les rangs français. On peut dire que Bonaparte-Napoléon fut bien el fossoyeur d’une génération !
Pourtant noter auteur n’émet jamais la moindre critique envers l’Empereur, même au moment de cette horrible campagne de Russie. Il ne rapporte d’ailleurs aucun propos négatif sur les défaites. On peut évidemment penser qu’il s’est autocensuré, voulant donner un témoignage positif sur Napoléon. Car il est manifeste que cet écrit tardif relève de l’exercice d’admiration absolue. Jusqu’au soir de sa vie, le capitaine Coignet est resté bonapartiste au plus profond de lui-même. Les critiques envers son maître n’ont donc pas leur place ici.
On retiendra particulièrement le portrait qu’il dresse, par touches éparses dans tout le livre, de l’Empereur. Ce qui le fascine, c’est le chef et le stratège. Plusieurs fois, il décrit le regard surplombant du chef et la rapidité des décisions prises : c’est là que Coignet intervenait car il était le messager personnel de l’Empereur pour les généraux et maréchaux sur le champ de bataille. Il a donc approché et observé le grand homme de sa vie. Il le montre souvent dormant sur le champ de bataille au milieu de sa garde, enroulé dans une peau d’ours. Il dépeint aussi son engagement total, son manque de sommeil, son épuisement jusqu’à l’extrême pour garder le contrôle des opérations. Napoléon assumait totalement la direction des opérations, il est l’auteur de toutes ces victoires éblouissantes et aussi de ces défaites postérieures à la désastreuse campagne russe. Son génie ne pouvait plus triompher, seul contre toute l’Europe coalisée contre lui. Mais il s’est battu jusqu’à la fin. Pas de doute pou Coignet : Napoléon a perdu non par erreur militaire, mais écrasé sous le nombre et, sans doute aussi, en raison de la lassitude même de ses généraux et de certains soldats, usés par plus de dix ans de guerres, certes victorieuses, mais épuisantes (il décrit les marches forcées hallucinantes). Waterloo n’est pas une faute du génie, mais la logique du nombre et de l’usure.
Que dire pour finir ce court essai ? Coignet a tué, il le raconte avec une certaine fierté, notamment lors d’affrontements à cheval. Est-il un assassin, un horrible meurtrier ? Dans l’absolu, oui, bien sûr. Mais, en le lisant, il est clair que sa responsabilité est à diminuer. Il était dans un contexte professionnel, où la mort de l’ennemi est un fait normal des guerres. Il l’a fait dans des combats en règle, selon une éthique militaire. Jamais il ne rapporte de massacres de civils. Il évoque par contre les pillages, pour nourrir les troupes, tant l’alimentation des troupes était aléatoire, en fonction des aléas des combats. A plusieurs reprises, il insiste sur le bon accueil des locaux qui nourrissent els troupes, par opposition à la haine des Prussiens ou Autrichiens. Les premiers voyaient sans doute en Napoléon un libérateur porteur des valeurs de la Révolution française (ce qui n’est pas complètement faux), les autres un despote ennemi. Coignet n’est pas naïf, il sait cela et il le dit sobrement. Mais il est clair que pour lui, l’épopée impériale fut la grande aventure de sa vie.
J’ai bien aimé lire ce livre inattendu, que je ne serai jamais allé acheter en librairie (il est de toute façon indisponible). Il porte une certaine fraîcheur, car il est exempt de tous les « trucs littéraires » des auteurs cultivés. Ce vieux soldat m’a ému dans son admiration jamais reniée. La fidélité est une belle vertu qui est assez démonétisée pour qu’on l’apprécie à sa juste valeur.
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Je débute avec ce court essai une nouvelle série de textes qui mettront en avant des écrivains (romanciers ou essayistes) qui ont connu le succès de leur vivant, puis sont rapidement tombés dans l’oubli, dont ils ne sont jamais ressortis. Cette « résurrection » momentanée sous ma plume se fera toujours à partir d’un seul ouvrage et ne visera pas à donner une vision complète de ces auteurs et de leur œuvre. C’est un coup de projecteur isolé, comme une poursuite sur une scène de music-hall, mon idée étant de simplement donner envie de revenir vers ces auteurs et ces livres qui ont souvent ravi nos grands-parents et leurs contemporains. Je n’obéis pas à un plan préétabli, mais aux joies d’un certain hasard.
Le premier auteur, illustration parfaite de « hasard certain » évoqué ci-dessus est Jean de La Varende. Tout simplement parce que, passant il y a quelques semaines près d’un dépôt de livres gratuit à disposition des lecteurs, j’ai trouvé une petite collection d’ouvrages édités par les Éditions Rencontre, dont je suis un grand admirateur historique (j’y reviendrai en détail une autre fois). Dans ce lot, entre autres auteurs se trouvait le livre dont je vais vous entretenir.
Le nom de La Varende m’est familier depuis ma jeunesse, pour la simple raison qu’à cette époque une de mes lectures préférées et récurrentes était les catalogues du Livre de Poche, qui m’ont permis de me familiariser avec les auteurs et leur œuvre. Dans la fin des années 1950 et les années 1960, ces écrivains « inconnus » aujourd’hui faisaient les belles heures du Livre de Poche qui éditait un grand nombre de leurs livres, qui avaient connu de beaux succès en édition princeps. Pierre Benoît, Hervé Bazin, Anatole France, Jules Romains ou André Maurois étaient des auteurs-phares de cette collection. La Varende faisait partie de ces auteurs tête de liste. Si son nom m’était connu, je n’ai jamais éprouvé l’envie ou eu l’occasion de le lire. C’est ainsi : dans la vie de tout grand lecteur se trouvent nombre de rendez-vous manqués. Il aura donc fallu que j’atteigne un âge chenu pour découvrir la prose de La Varende.
Une évidence : on ne vend pas autant de livres durant tant d’années sans savoir écrire. Cet auteur a un style bien maîtrisé. Une écriture classique, qui ne cherche pas l’innovation, mais se met entièrement au service de l’histoire qu’elle raconte. Car La Varende est de cette famille de romanciers qui racontent des histoires. Il me semble qu’il est vain et absurde d’opposer un « nouveau roman » qui serait porteur de qualités de réflexion et d’invention à un roman classique – donc de fait dévalorisé – au simple fait qu’il s’inscrit dans la tradition du récit. Comme si les génies romanesques du monde (Hugo, Tolstoï, Cervantès, Dostoïveski, Stendhal etc.) n’avaient pas exprimé de pensées personnelles dans leurs écrits ! Ceci est aussi stupide que la prétention de ladite « Nouvelle Vague » (avec ses variantes nationales diverses) à inventer le cinéma et son langage en face d’un « cinéma à la papa » de tâcherons sans idées. Près de soixante-dix ans après, dans les deux cas cités, nous pouvons juger les résultats et faire les bilans : qui lit encore les auteurs de « nouveaux romans », malgré une pression critique encore forte ? Qui peut regarder sans sourire avec commisération les films de Godard et de sa suite ? Il suffit de considérer les chiffres de vente des romans contemporains et les entrées de cinéma pour voir que le public va d’abord vers ce qui lui raconte une histoire. Et que c’est en racontant une histoire qu’un bon auteur peut « faire passer » des messages, incarner des idées en des personnages, parler parfois par leurs bouches (c’est le rôle des fameux « doubles » romanesques ou filmiques). Et c’est ici que nous retrouvons Jean de La Varende.
Ce que je vais dire ne concerne que le livre dont je parle ici, mais je crois pouvoir poser l’hypothèse que mon analyse pourrait être étendue à l’ensemble de son œuvre littéraire.
Le centaure de Dieu est d’abord le destin d’un homme, Gaston de La Bare. D’un homme dont la vie ne peut être séparée de celle de sa famille et de son milieu. Gaston ne crée pas sa vie, il en hérite, assez douloureusement d’ailleurs. Ce livre est aussi une radiographie de la noblesse provinciale normande au milieu du XIXe siècle. L’auteur n’a jamais caché ses opinions monarchistes et son attachement aux valeurs aristocratiques. Ceci irrigue absolument tout ce livre. Cette lecture sera donc insupportable aux dévots de l’arasement républicain et de la créolisation de notre société : il décrit tout ce qu’ils exècrent. Je me dois que préciser, à toutes fins utiles, que je ne suis pas un nostalgique de la monarchie, mais un authentique républicain, dans le sens le plus noble de ce terme (origine romaine incluse). Mais je suis capable de m’intéresser à ce qui m’est étranger, à titre culturel et humanitaire : écouter et savoir, ce n’est pas approuver, il faut le rappeler encore et encore, mais c’est donner sa place à l’autre, avec ses idées et sa parole.
Les Hordon de La Bare sont une vieille famille qui remonte à l’époque des Croisades et même un peu avant. Ici tout est lié à cette dynastie : un homme hérite du nom et de la responsabilité d’incarner, un moment durant, cette famille, puis de passer le relais à ses propres enfants mâles. Voici résumé le cœur métaphysique et historique de ce livre. Ce n’est pas sans rappeler un autre roman que j’ai chroniqué, La tradition Fontquernie, de Gilbert Cesbron, auquel je renvoie aussi le lecteur. Le drame qui nous est narré a plusieurs entrées : il y a d’abord les deux frères, Gaston et Manfred, l’aîné. Puis les rapports des parents à leurs enfants ; les rapports de la mère et du père. Je ne décrirai pas le détail de cette étude, je dirai simplement qu’elle est bien menée, entrecroisant intelligemment les fils narratifs. On s’attache ainsi à chacun, en dépit de ses faiblesses ou défauts. Nous comprenons bien, au fur et à mesure que le destin avance que ces nobles ont usé et abusé des femmes et semé des bâtards dans tout le pays, que la fidélité n’était pas leur souci et leur qualité première, qu’ils ont accompli des actes sordides au nom du devoir aristocratique et de la fidélité au roi. Et l’éducation que reçoivent les deux enfants les prépare à s’inscrire dans cette continuité. Sauf, évidemment, que les temps ont changé, que le roi a été chassé de France et que c’est un Bonaparte qui est empereur, que la guerre de 1870 amène la Prusse à envahir la France et qu’il faut faire des choix. Le monde n’est pas immobile, comme le voudrait le Marquis de La Bare.
Dans le plan dynastique du Marquis un grain de sable est venu se glisser : la foi de Gaston. Cet enfant a pris de sa mère une hypersensibilité religieuse et un amour, que son père trouve excessif, des choses de la religion. L’auteur, autour de ce thème mène une réflexion sur la place de la religion dans le monde aristocratique qu’il dépeint et le lecteur sent bien qu’il parle de lui. La religion chrétienne est une partie constitutive de la vie aristocratique ; en cela monsieur de La Bare est bien héritier de la tradition. Il pratique sa religion avec sérieux, aide ses paysans qui veulent devenir prêtres en finançant leurs études, il fait des dons à l’Église et compte des prélats dans sa famille. Mais, au fond du fond, tout ce qui est transcendantal lui échappe. À l’inverse de sa femme, très pieuse, et plus portée à la dévotion spirituelle. Manfred adoptera le comportement de son père, Gaston celui de sa mère. Pas par simple mimétisme, bien sûr, mais surtout par disposition de caractère et de cœur. Gaston est profondément religieux, c’est le centre de sa vie.
Mais Gaston a aussi un don absolument remarquable, qui fait l’admiration de tous, pour les chevaux. Tout enfant, il apprend à monter à cru, avec une assise exceptionnelle. De plus, il « sent » le cheval, il sait instinctivement les approcher, les calmer, leur parler et même, très vite, dans son adolescence, comment les soigner. Il est à moitié cheval. L’auteur nous livre des pages magnifiques sur ces rapports avec les chevaux et sur les chevauchées de Gaston. Il fait preuve dans ces pages-là d’une véritable poésie de la nature.
De ces deux qualités si étroitement liées en lui est né le surnom que l’auteur donne à Gaston : le centaure de Dieu. Mi-cheval, mi-homme de Dieu. Et le titre tient toutes ses promesses.
Gaston , au terme de péripéties familiales et spirituelles, choisit de devenir prêtre, au grand dam de son père, et même de sa mère. Ils lui voyaient un autre destin, d’autant plus qu’il avait hérité d’un cousin un haras magnifique et réputé où il pouvait faire la preuve de ses talents équins. Le drame se noue lorsque son aîné, Manfred est tué à la guerre. Il ne reste que lui pour « relever » le nom des La Bare. Or, s’il est prêtre, il n’y aura pas de descendance. Une scène mémorable décrit l’entrevue entre le père et le fils, après l’annonce de la mort du frère, où le père lui demande de renoncer à la prêtrise (il n’a pas encore prononcé ses vœux) pour assurer la survie du nom. Après une longue, belle et dure confrontation, il persiste et renvoie son père. C’est la fin de la lignée millénaire des La Bare. Gaston deviendra prêtre missionnaire et mourra en Afrique.
Tout ceci ne donne qu’une idée incomplète du roman, le but étant de vous inciter à le lire. Bien que n’étant plus édité (comme beaucoup de textes que je commente), ce livre se trouve assez facilement chez les bouquinistes internet à un prix abordable. Sa quête fait partie du plaisir de le lire.
Au-delà de l’histoire qu’il raconte fort bien, l’auteur nous invite à la réflexion sur plusieurs thèmes. La religion catholique est un de ces sujets. Il est manifeste qu’elle est importante pour l’écrivain. Sans doute de la même manière que pour Amélien, le Marquis de la Bare. Un héritage autant qu’un devoir. Héritage des pères qui avaient combattu pour la Croix en Palestine et partout où il le fallait, souvent à l’appel du Roi. On était déterminé par cet héritage, il fallait absolument l’assumer. Mais quelle était cette religion ? Une sorte de complément de la noblesse du sang. Dieu et le Roi ! Il ne semblait pas nécessaire à Amélien d’aller plus loin que ce qui devait être fait selon la tradition. C’est pourquoi il comprenait mal la foi de Gaston, absolue, dévorante, exigeante et première. À travers le père et le fils, c’est l’opposition d’une religion formelle et d’une foi personnelle qui est décrite. Pour le père, on doit sacrifier cette foi à l’impératif de la race à préserver. Pour le fils, on ne peut qu’obéir à Dieu, quelle que soit la conséquence terrestre. Et Gaston ira ainsi au bout de son destin, avec lui mourant sa lignée.
L’autre grand thème du livre est celui du don naturel et de sa place dans la vie. Gaston a reçu ce privilège énorme de tout comprendre des chevaux, ce qui, en Normandie et dans sa caste, est un cadeau magnifique. Et Gaston sait tout cela et en jouit, certes sobrement, mais pleinement. Quand il est à cheval, il est transfiguré. Il devient en effet un centaure, et l’image est fort belle. Tel l’albatros de Baudelaire, il vole magnifiquement sur son cheval, mais redevenu piéton il est gauche, emprunté et un peu inadapté au monde. Il apprend à profiter de ce don extraordinaire, qui lui ouvre la perspective d’une vie épanouie à la tête du haras. Mais voici que ce don et tout ce qu’il implique percutent frontalement sa foi. Car, confusément, il le sent, il le sait, il sera alors un La Bare comme les autres, et il craint par-dessus tout de reproduire les débordements sexuels de sa race. Parmi les plus belles pages du livre sont celles qui traitent de cet éveil de la sensualité et du combat qu’elle entraîne en Gaston. Pour se sauver, il renoncera donc à son don et acceptera même, par obéissance à son évêque, de ne plus monter à cheval. Tout cela est dit sans donner de leçons, sans pontifier, au travers du récit. C’est le propre des grands romanciers de savoir faire ainsi.
Il se rencontre également ce que j’appellerais des thèmes secondaires. Par exemple celui de la guerre et de l’engagement. Gaston ne peut rester dans sa neutralité ecclésiastique ; il va se livrer à un acte courageux de résistance, qui le fait basculer dans le camp des soldats en lutte contre les Prussiens. Réaction tout à fait inattendue, qui surprend totalement le lecteur et précipite un moment le livre dans le roman d’aventures. Ou le thème de l’enfance, abordé à plusieurs reprises, par petites touches impressionnistes. Gaston est un éternel enfant qui a grandi dans un corps qu’il habite maladroitement, sauf à cheval. Il aime les enfants et sait communiquer avec eux, sans doute mieux qu’avec les adultes. Citons pour finir le thème de la sensualité, de la chair et de l’amour. Voilà un domaine qui fait très peur à Gaston, car il se sait vulnérable sur ce terrain. Alors, il faut pratiquer de la manière la plus brutale possible : la rupture. Gaston partira missionnaire en Afrique et ne reverra plus les siens.
Jean de La Varende en 1947
J’espère avoir montré la richesse de ce livre. Mais il est d’abord une très belle histoire qui trouve sa beauté dans l’authenticité de ce qui est raconté. On comprend assez vite que l’auteur met beaucoup de lui et de ses idées dans ces personnages. Et la fin de cette lignée aristocratique, très caractéristique des hobereaux normands, annonce clairement la fin de l’aristocratie. En effet, elle n’a pas survécu, en tant que groupe social majeur, au XIXe siècle. Elle ne subsiste aujourd’hui que comme reliquat et sujet de reportage de la presse à sensation. Son temps historique est révolu. Et pourtant, nous murmure Jean de La Varende en 1938, un peu de l’ordre moral du monde venait de cette caste, quand elle jouait vraiment son rôle. On peut ne pas être d’accord et ne pas regretter les « aristos ». Mais furent-ils plus nocifs que les grands nababs de la Tech actuelle ou les maîtres de forges des XIX-XXe siècles ? Par la durée de leur règne sans nul doute, mais pas nécessairement par les valeurs qu’ils représentaient. C’est d’ailleurs la même question qu’il faut se poser sur la monarchie. Bref, ce roman stimule beaucoup notre réflexion. Preuve s’il en est qu’il est réussi.
Alors, faut-il ressusciter des morts littéraires Jean de La Varende ? Peut-être. En tout cas, il mériterait que les lecteurs puissent le lire encore. Pour cela, il faudrait qu’il soit édité et que la presse littéraire en parle, ce qui semble assez improbable.