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Catégorie : les critiques

rassemble tous les écrits critiques

L’islam de France est possible – critique du livre de Tareq Oubrou

 

Ce que vous ne savez pas sur l’islam

Répondre aux préjugés des musulmans et des non-musulmans

 

Tareq Oubrou                                  Fayard  2016 – 232 pages

 

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Tareq Oubrou est le recteur de la mosquée de Bordeaux. En quelques années il est devenu un des responsables musulmans les plus connus et les plus médiatisés. Il est un libéral dans l’islam et un de ceux qui veulent construire un « islam de France ». Les événements tragiques de ces derniers mois ont rendu le problème de la place de l’islam et des musulmans en France très sensible. Ce livre est incontestablement inscrit dans le climat actuel et veut désamorcer les tensions nées de ce terrorisme conduit au nom d’Allah. Les mauvaises langues diront qu’Oubrou dit ce que nous avons envie d’entendre à propos de la République et de la laïcité. Je ne fais pas partie des gens qui sont sur cette ligne. Je fais crédit aux musulmans de France qui veulent vivre ici dans la paix et la fraternité, de la même façon que je le fais aux juifs, aux catholiques, aux bouddhistes et à tous les autres. Le procès d’intention en la matière est déjà un racisme déguisé. Voici ce qu’écrit l’auteur dans sa préface :

 

«  C’est pourquoi mon objectif ici n’est pas de dissiper les idées reçues sur l’islam, mais, plus modestement, d’apporter des informations et des clés de lecture pour infléchir autant que faire se peut uen perception négative de la religion musulmane, en particulier balayer l’idée qu’elle serait par essence incompatible avec la modernité, la démocratie, la sécularisation, la paix , la justice, l’égalité des hommes et des femmes, et les valeurs de la République.

Ce livre est donc à l’image de son auteur et de cet islam de France où l’essentiel est façonné par l’existentiel, fruit de son époque et de son contexte. » page 11-12

 

Il est évident que les musulmans libéraux ne sont pas forcément majoritaires dans les quartiers sensibles et qu’ils sont détestés de leurs coreligionnaires qui les voient comme des traîtres à l’islam . Ce livre est donc un objet intéressant, d’autant plus que son sous-titre précise bien qu’il vise autant les musulmans que les non-musulmans. L’ayant lu attentivement, avec mon double regard d’historien et de théologien, je le pense très utile et nécessaire aux deux publics.

 

Cet ouvrage est organisé selon une logique thématique. Il ne s’agit nullement d’un ouvrage historique sur l’islam ; Si vous y cherchez tout sur la vie du prophète, les courants de l’islam et l’histoire de cette religion, vous serez déçus. Certes il y a de tout cela dedans, mais dispersé au gré des thèmes étudiés. On peut d’ailleurs faire une lecture partielle ou discontinue de cet ouvrage selon ses centres d’intérêt. Il y a en effet des chapitres plutôt « théologiques », à côté d’autres  plus sociétaux et d’autres encore abordant l’angle culturel ou politique. Au final l’ouvrage balaie un champ assez large et branché sur l’actualité.

 

Les aspects proprement religieux portent sur quelques-uns des points majeurs de l’islam et de l’incompréhension ou ignorance des Français. Ainsi commence-t-il par trois chapitres consacrés à Allah, Le Coran et Mahomet. Ces trois chapitres posent des bases de connaissance sur les fondements de l’islam. Qui est vraiment Ismaël, le père des Arabes ? D’où vient le nom Allah ? Comment est né le Coran et qu’est-ce qui est sacré ? Qui est le prophète ? Quel est l’importance de ses paroles (Hadiths) dans la religion ? A toutes ces questions le livre apporte des réponses claires.

 

Le débat est fortement focalisé, en France en ce moment, sur la capacité de l’islam à s’intégrer au jeu républicain et laïc. Certains Français se sentent menacés par une pression sociale pour des menus hallal dans les cantines scolaires ou par le port du voile intégral, et d’autres aspects visibles de la foi musulmane. Tareq Oubrou affronte ces questions dans des chapitres précis. La Charia est ainsi abordée et présentée dans son sens théologique et non réduite à un sens normatif absolu comme les islamistes la veulent. Il alimente le débat sur l’abattage rituel et l’étourdissement des animaux, en retournant la question de la douleur animale quelle que soit la méthode choisie (ce qui est vrai, sauf à employer des substances létales fortes). L’épineuse question de l’égalité homme-femme est également traitée. Si certains arguments m’ont convaincu dans ce chapitre, j’ai senti l’auteur assez gêné par les textes du Coran appelant à corriger son épouse. Sans doute touche-t-on là une des limites de la discussion du Coran, mais elle n’est pas acceptable en droit français.

 

Sur le jeu républicain et la laïcité, le choix d’Oubrou est net : l’islam français n’a rien à craindre et tout à gagner avec la laïcité. L’interprétation contextuelle des textes du Coran permet de mettre hors-jeu la notion même de Califat dont les extrémistes les plus violents se réclament. Il condamne au passage très sévèrement le régime iranien et ses bases théologiques. Mais le chapitre sur la politique permet au lecteur non-musulman de comprendre que le débat théocratique est loin d’être tranché et que la position que défend Oubrou ne fait pas du tout consensus si on parle de l’ensemble des croyants. La laïcité, la démocratie, le droit de vote pour tous, la liberté de conscience sont en débat et, là, l’ouvrage s’adresse plus aux musulmans de France qu’aux autres Français. Il faut que les libéraux comme Oubrou se fassent entendre et comprendre par leur coreligionnaires en France et ils doivent pour cela d’abord apporter les connaissances à une grande majorité de musulmans qui ne les ont pas. Ce qui renvoie aux pays d’origine et à leur conception religieuse et politique. Vivre en France suppose adopter les symboles et les mœurs politiques de ce pays. Tareq Oubrou le répète tout au long de son livre. N’est-ce pas un peu aussi de la méthode Coué ? Les forces de conservatisme sont puissantes et les erreurs politiques française depuis trente ans dans le traitement de l’épineuse question de l’intégration des minorités ont créé des lieux  propices à la propagation des discours obscurantistes et haineux. Il faut donc plus que la bonne volonté des imams ouverts, il faut une action et un discours à la fois ferme et porteurs d’espoir. Les départs en Syrie ne sont que l’acte final d’une déshérence ignorée et même parfois justifiée. Tous les aspects politiques que ce livre aborde, il faut les soutenir par une politique à la fois ferme et juste. Il faut reconnaître que nos dirigeants politiques ne savent pas le faire et qu’il y a urgence à corriger le tir et à inventer une nouvelle approche.

 

Les deux derniers chapitres du livre peuvent paraître assez bizarrement juxtaposés. L’un traite  de « Islam, science et évolutionnisme » et l’autre du soufisme. D’un côté le débat sur l’opposition entre un discours créationniste (qui habite toutes les religions monothéistes) et le discours scientifique dominant, darwinien ou Lamarckien. Malgré une ouverture réelle, la position d’Oubrou est plutôt ambiguë sur ce thème, comme l’est d’ailleurs le plus souvent celle des religieux chrétiens en France. Cela tient, je crois à une confusion entre deux registres qui n’ont pas à se mêler ou à chercher à se concilier. La science relève de l’immanence et de la recherche et analyse de preuves, elle tâtonne, émet des hypothèse, valide et annule. Elle n’est pas une vérité mais une quête incessante. Le vrai savant est modeste et prudent. Les épigones sans talent et limités sont beaucoup plus tranchants et prennent les vessies pour des lanternes, ce qui est très dangereux quand ils sont enseignants ou journalistes. En face de la science, le domaine de la foi, qui est pure transcendance dans son essence première. Si Dieu est, il est créateur du monde. Ce que la science moderne ne peut en aucun cas poser comme préalable. Il y a donc incompatibilité initiale. Acceptons ce fait et regardons avec attention ce que la science nous dit. Ceci ne changera en rien la croyance du fidèle, qui relève d’une révélation personnelle ou d’une adhésion collective. Enfin, sur le soufisme, j’avoue ne pas avoir bien compris si l’auteur avait lui-même une position à ce sujet ou s’il énonçait simplement des connaissances.

 

Au final, ce livre me paraît tout à fait utile et venir au bon moment. Il serait vraiment positif qu’il connaisse une grande diffusion dans les milieux musulmans populaires en France. Tout comme, je le recommande vivement aux  non-musulmans, particulièrement aux chrétiens, pour mieux connaître l’islam. Il ne lève pas toutes les ambiguïtés mais peut susciter le dialogue. Quand les hommes se parlent, ils ne se battent plus. Nous avons besoin de nous parler.

Jean-Michel Dauriac – 20 mars 2016

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Le goût fameux de l’authenticité: Un autre Pays t’attend de Jean Agogué

Il y a plusieurs manières pour un disque d’être bon. On peut le réécouter sans cesse car il nous flatte l’oreille. Il peut nous rappeler des moments de notre vie ou nous parler personnellement. La qualité de la musique ou des arrangements s’impose à nous de manière incontestable. Ce sont parfois les paroles des chansons qui sont bien troussées qui emportent notre adhésion. Peut-être a-t-on vu l’artiste sur scène et le disque nous rappelle-t-il alors un concert exceptionnel… Bref, les raisons sont multiples et je suis sans doute loin de les avoir toutes énumérées. Nos disques préférés ont tous de bonnes raisons de l’être.

 

 

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Le disque de Jean Agogué est un bon disque. Je l’ai su dès la première audition. Comme une évidence, il était clair qu’il allait trouver place dans mon panthéon personnel aux côtés de mes groupes de gospel préférés : Pâturages, Image, Les Témoins, Les Reflets, Pierre Lachat, John Featherstone… et tant d’autres. Je pourrais m’en tenir à l’argument d ‘autorité : ce disque est bon parce qu’il est bon, croyez-moi, je m’y connais un peu ! Je pourrais aussi dire qu’il est bon parce qu’il a pleins de qualités citées plus haut. Mais j’ai envie d’être sympa avec toi, ami lecteur ; je vais même te dire pourquoi il est si bon.

 

Si je dois commencer par la plus belle qualité de ce disque, je suis bien embêté, mais je vais être obligé de choisir. Je chois alors l’authenticité, qui est la pierre de touche de toute œuvre de création. Une œuvre ne peut nous toucher que si elle porte une part de vérité. Vérité de celui qui la crée autant que vérité de ce qu’il fait, dit, compose, chante… Je connais Jean depuis plus  de cinquante ans et ce disque lui ressemble totalement. Il est franc, comme lui ; Toute ce qui est dit ici est expérimenté, vécu. Quand Jean te dit que la vérité est en Jésus-Christ, il ne fait pas un sermon ou de la publicité : il te parle de ce qui a changé sa vie à jamais. Son disque ne peut pas parler d’autre chose. Il ne peut pas en parler autrement. Dès sa jeunesse, il a eu ce désir de témoigner par la chanson et n’a jamais cessé de le faire, restant un amateur persévérant. C’est d’ailleurs chez les amateurs que l’on a le plus de chance de trouver l’authenticité ; le métier aurait tendance à rendre habile et à transformer les gens.

 

Car une autre des qualités de ce disque est la fidélité. Comment un disque peut-il être fidèle ? Par le style musical. Dès le début, Jean fut folk. Et folk il demeure. Insensible aux modes et sans reniement, il continue à vénérer la guitare acoustique à cordes métal, la bonne Dreadnought des familles. Ce disque oscille entre des blues et la pure veine folk ou country. C’est une musique simple, qui ne prétend pas être plus que ce qu’elle est, une succession d’accords peu nombreux et très codifiés. Cette fidélité stylistique couplée avec l’authenticité donne un disque assez jubilatoire et très accessible.

 

Mais il ne faudrait pas limiter les qualités à ces traits quasi-moraux. C’est bien un disque de musicien et de chanteur ; un disque avec de vrais morceaux de vrais musiciens dedans. Jean a composé l’essentiel des musiques et pas mal de textes, secondé par son complice Thierry Bulant. Ce n’est ni niais, ni prétentieux, ni prêchi-prêcha. Ce sont des champs qui interpellent l’auditeur, qui lui parlent de sa vie, de ses questions, de sa quête – car tout le monde en a une – avec des mots d’aujourd’hui. Des chants de confiance en Dieu aussi. Qui ne peuvent qu’aider celui qui est ballotté par une vie difficile, car cette confiance lui est offerte ; elle est là, accessible immédiatement par un pas en avant qui se nomme la foi. Dans cette veine, citons « La main de l’Eternel » ou « Au plus noir de mes nuits ». Jean interpelle son semblable en recherche : « Chercheur d’éternité » ou « Même si » sont le reflet de nos attitudes et de nos errements. Quelques textes d’inspiration strictement biblique sont également inclus. Une belle version du si beau Psaume 23, « L’Eternel est mon berger ». Ou cette adaptation du poème de l’Ecclésiaste sur le temps, sobrement titré « Il y a un temps pour tout ».

 

Tout cela est mis en musique avec un groupe compact qui fonctionne bien. Une formation très seventies : un batteur (Rémi Maisonneuve), un bassiste (Christian Peyron), un pianiste-claviériste (Daniel Grail) et un guitariste électrique (Michaël Lubin), Jean assurant la guitare rythmique électro-acoustique. Les voix sont particulièrement bien posées, dans la tradition également des grands groupes de la pop music des années soixante-soixante-dix (Sophie Waysenson et Rémi Maisonneuve aux chœurs). C’est sobre, mais arrangé avec goût. Le tout est porté par une belle qualité de prise de son et un mixage fait par un ingénieur du son qui n’est pas sourd, comme c’est trop souvent le cas aujourd’hui. Les voix sont bien en avant et il n’y a pas besoin de tendre l’oreille pour deviner les paroles.

 

Tout cela réuni donne un disque de 12 chansons à la fois très cohérentes et différentes. Jean se paie même le luxe de faire chanter ses petits-enfants sur un morceau taillé sur mesure. Voici un beau disque qui procure la paix intérieure, loin du tumulte vain de notre société de superficialité. Un beau cadeau à faire autour de vous. Mais un conseil : n’offre pas le tien, il te manquerait très vite.

 

Jean-Michel Dauriac

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La sincérité suffit-elle à faire les grands livres ?

Le Royaume – Emmanuel Carrère – Editions P.OL. – 630 pages – 2014

 

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Voici donc le gros livre qui a fait le buzz de la rentrée littéraire française cette année.  Si vous n’êtes ni sourd, ni aveugle, ni analphabète et que vous regardiez un peu la télévision,  lisiez un peu le journal ou écoutiez un peu la radio, il est impossible que vous n’ayez pas entendu ce nom et ce titre. Pourquoi ? Difficile à justifier une fois achevée sa lecture. Par quel concours de circonstances ce pavé a-t-il aguiché les commentateurs et critiques et amené toute la presse nationale à interviewer l’auteur ?

 

Le sujet en lui-même apparaît au départ très peu porteur : un intellectuel écrivain raconte sa phase de catho intégriste et l’enquête qu’il mène vingt ans plus tard sur les évangiles et leurs auteurs-acteurs (ici Luc et Paul). Avouons que ce sujet n’a rien de bien passionnant pour le lecteur moyen de 2014. Des livres sur l’expérience religieuse, il y en a des dizaines, comme sont des dizaines de fort bons livres sur les rédacteurs et acteurs du Nouveau Testament (voir les catalogues des éditions du Cerf et Labor & Fides).

Le genre de ce livre est incertain : est-ce un roman d’autofiction,  une autobiographie déguisée, un livre d’enquête ou un essai ? A vrai dire tout cela à la fois et cependant rien d’abouti vraiment dans aucun des quatre styles. L’auteur parle à la première personne et n’avance pas masqué du tout. Certains passages seraient parfaitement intégrés dans des romans contemporains, d’autres sont des résumés presque bruts de livres savants. Le tout donne une impression de livre hybride qui se révèle bien lorsqu’il s’agit de le ranger dans les rayonnages d’une bibliothèque organisée. C’est une sorte d’OLNI (Objet Livresque Non-Identifié).

Reste l’écriture. Fluide, précise et même élégante souvent, elle est sans nul doute un atout de poids pour Emmanuel Carrère, qui a « du métier » : je me souviens de lui, journaliste débutant écrivant dans les pages de Télérama, l’hebdo culturel catho-bobo toujours en grâce chez les intellos. De ce métier il a sans nul doute gardé la méthodologie de l’enquête. Or, nous dit-il, ce livre devait initialement s’appeler « L’enquête », mais il a changé après avoir testé ce titre sur des amis qui n’en paraissaient nullement enthousiasmé. La lecture de ce pavé est extrêmement aisée, et je l’ai dévoré en quelques séances vespérales et nocturnes. Cette lecture est facilitée par une mise en page aérée et le choix d’une police de taille moyenne.

 

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Alors, une fois tous les côtés techniques évoqués, qu’en est-il vraiment du livre ?

 

J’avoue encore une fois ma perplexité au moment de figer sur le papier un avis ferme.

A la question : « est-ce un bon livre ? », je répondrai incontestablement « oui », puisque je l’ai dévoré en peu de jours et qu’il me tardait toujours d’en savoir plus.

A la question : « est-ce un grand livre marquant ? », je répondrai, pour l’instant, « non ». Je dirais pour m’en tirer d’une pirouette : « Ce n’est pas un grand livre, mais c’est un gros livre ». Mais je me rends bien compte de ce que cela peut avoir de railleur et, sans doute d’injuste. Car Carrère y a passé vraiment beaucoup de temps. Cela dit, si un écrivain médiocre livre un texte très mauvais au bout de dix années de sueur, faut-il l’apprécier uniquement pour sa longue gestation ? Bien sûr que non. Je vais donc m’efforcer ci-dessous d’expliquer pourquoi je le dis bon livre et non grand livre.

Premièrement, un grand livre est celui que nous avons et aurons envie de relire à coup sûr. Ainsi de « La guerre et la paix », « Crime et châtiment », « Le Grand Meaulnes » ou « Madame Bovary ». Je n’ai pas du tout envie de reprendre un jour « Le Royaume » spontanément, et si j’y reviens, ce sera à coup sûr pour des raisons de nécessité (étude comparative, critique ou autre).

Deuxièmement, un grand livre est un ouvrage où il n’y a rien à jeter. Ce n’est pas le cas de ce livre-ci. Certains éléments biographiques sont non seulement décalés et inutiles, mais parfois un peu laborieux. Ainsi des pages où Carrère décrit dans le menu le film pornographique déniché sur internet et argue de la sincérité de la jeune femme qui s’exhibe pour nous expliquer la sincérité de Luc l’évangéliste telle qu’il la ressent. Cela ne me choque nullement, ne m’amuse pas plus : je trouve la démarche tout bonnement ratée. De même, la première partie, « Une crise », de 130 pages environ, qui narre la vie de Carrère Emmanuel devenu bigot par le choc d’une parole évangélique reçue en Savoie, ne m’a pas convaincu dans sa durée. Quelques pages eussent suffi à nous faire comprendre où était l’origine de cette enquête qui est le cœur du livre. Enfin, je trouve que les deux grosses parties centrales « Paul » et « l’enquête » sont redondantes assez souvent, bien que le point de vue ait changé. Le livre aurait gagné en solidité à être plus concis. De mon point de vue, il y a au moins deux cents pages de trop.

Troisièmement, un grand essai est un livre qui fouille un champ et apporte du solide. C’est sur ce point que je serais le plus sévère avec Carrère. On a comparé son travail avec celui d’Ernest Renan et sa « Vie de Jésus ». J’ose croire que ceux qui ont écrit cela – et ils sont nombreux – n’ont pas vraiment lu Renan (dont le livre est très dense et long). S’ils l’ont fait, je doute de leur compétence critique ! Certes Carrère nous dit bien qu’il avait Renan à portée de main durant toute sa création, mais cela ne suffit pas à établir une sorte d’égalité entre les deux œuvres. En son temps, le travail de Renan fut un choc pour le public français auquel on offrait pour la première fois une synthèse critique de la théologie libérale allemande en train de se construire. Le sujet était absolument neuf et Renan le traite absolument en historien. Chez Emmanuel Carrère, il n’y a plus aucune nouveauté et la rigueur historique est passée en grande partie à la trappe, car ce n’est pas le vrai but du livre. Le contenu savant ainsi vulgarisé ne dépasse pas les connaissance exigées d’un bon étudiant de deuxième année en théologie protestante de la faculté de Strasbourg (et j’en parle en toute connaissance de cause). Ce qui nous est présenté est digne d’une bonne introduction au Nouveau testament et d’une histoire de l’Eglise simplifiée. Et Carrère a beau reformuler cela un peu comme un roman, l’affaire ne s’en arrange pas pour autant. C’est long, parfois simplet, et pas toujours digéré. Pourtant l’enthousiasme des critiques sur ce livre laisserait entendre que ce récit est à la fois original et très riche. Ce qui ne sert qu’à prouver l’ignorance des dit-critiques pour tout ce qui touche au domaine des « sciences de la religion », pour reprendre une appellation universitaire. Leur manque de connaissance leur a permis d’être abusés par un travail de synthèse moyen seulement. Ce qui n’enlève rien au talent d’écrivain d’Emmanuel Carrère ; mais j’aurais largement préféré lire « les aventures de Luc et Paul » que ce livre-ci.

 

Au final, le lecteur de cette critique comprendra mon embarras à finir par un jugement bien tranché comme on en attend un d’un texte de ce type. Ben non, je ne sais trop que dire. Ce n’est ni un mauvais livre, ni un grand livre, juste un livre correct qui me semble un peu raté car trop long et composite. Seul le temps peut rendre justice aux livres et les panthéoniser ou les enfouir. Je dois dire pour être complet que jusqu’à plus de la moitié du livre, j’étais très déçu et disposé à étriller ce « Royaume ». puis, en quelques lignes d’une sincérité émouvante, Carrère m’a totalement retourné. Allez lire ceci dans le chapitre 17 de « L’enquête », la troisième partie.  Retenons aussi le tout dernier paragraphe u livre, qui complète l’extrait évoqué juste ci-dessus :

«  Ce livre que j’achève là, je l’ai écrit de bonne foi, mais ce qu’il tente d’approcher est tellement plus grand que moi que cette bonne foi, je le sais, est dérisoire. Je l’ai écrit encombré de ce que je suis :un intelligent, un riche, un homme d’en haut : autant de handicaps pour entrer dans le Royaume. Quand même, j’ai essayé. Et ce que je me demande, au moment de le quitter, c’est s’il trahit le jeune homme que j’ai été, et le Seigneur auquel il a cru, ou s’il leur est resté, à sa façon, fidèle ».

Ces seules lignes rehaussent tout le livre. A un homme totalement sincère on peut reprocher ses erreurs et ses maladresses mais pas sa rouerie et sa suffisance. « Le Royaume » est incontestablement le livre d’un homme sincère et d’un bon écrivain. Est-ce suffisant pour sauver le livre ?

 

Jean-Michel Dauriac

22 novembre 2014 – Mériadec

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