L’opinion commune – déjà un peu « éclairée » ! – est qu’au Moyen Âge la Bible n’existe pas, du moins comme on la conçoit de nos jours. On imagine volontiers els moines et théologiens travailler sur des manuscrits de certains livres bibliques, mas ne disposant pas d’un recueil comparable à nos Bibles actuelles. Ceci n’est pas faux, mais s’avère réducteur. C’est tout le mérite du livre de X-L Salvador, maître de conférences en langue et littératures médiévales à la Sorbonne, de nous éclairer sur cette période.
Le titre est un peu trompeur, car il laisse augurer une dimension ample du sujet qu’il n’a pas. L’auteur va parler seulement d’une version de la Bible, car elle est, à l’époque, la seule en français. On peut donc regretter que le titre ne soit pas plus précis.
Ce livre est divisé en deux parties et trois longs chapitres.
La première partie pose une question essentielle qui donne son titre au long chapitre 1 : « Lisait-on la Bible au Moyen Âge ? ». c’est en effet là que réside le trou noir. On rattache généralement l’accès à al Bible pour les peuples à deux événements très proches : l’invention de l’imprimerie et la Réforme luthérienne, deux événements situés en Allemagne (géographiquement, car ce pays n’existe pas à cette époque). La traduction allemande de Luther, dans les années 1520-1530 inaugure à la fois la langue allemande moderne et la diffusion massive de la Bible en langue « vulgaire ». Auparavant, les Bibles étaient en latin. Et elles étaient surtout dans les monastères, souvent sous dorme de recueils de certains livres ensemble, mais rarement tout l’ensemble, très volumineux. Le grand mérite de Salvador dans ce chapitre est de nous faire saisir l’émergence de la langue française.
« Toute la période du Haut Moyen Âge est ainsi caractérisée par un double conflit :
D’abord, une situation qu’on appelle « diglossie », qui voit les gens parler en français au quotidien, mais considérer que le latin est la langue des choses de l’intelligence.
Et une relation très codifiée entre d’un côté ce qui est écrit en vers, qui est du côté de l’imagination, et ce qui est écrit en prose, qui est du côté de l’objectivité. » p. 78.
Donc, la Bible est du côté de l’intelligence et du latin. Cependant, un vrai mouvement cers la Bible se développe, parallèlement à l’émergence d’une bourgeoisie urbaine commerçante qui veut accéder à la Bible et a les moyens d’acquérir un manuscrit, très coûteux à cette époque. Cela va permettre l’émergence d’uen traduction très particulière de la Bible : la Bible historiale de Guyart des Moulins, qui apparaît en 1297 et sera la référence biblique jusqu’au XVIe siècle, en langue française.
La seconde partie est donc consacrée à présenter cette Bible, totalement inconnue du public, même érudit – c’est mon cas, et pourtant j’ai étudié l’histoire religieuse médiévale – . En deux chapitres très documentés, l’auteur va nous faire découvrir l’auteur et ses sources, puis nous présenter des extraits de cette Bible, qui a la particularité d’être encyclopédique.
Guyart des Moulins 1251-1322) est un prêtre, chanoine en Artois, et il va consacrer une grande partie de sa vie à ce travail. L’article Wikipédia donne des renseignements convenables. On associe à son nom celui de Pierre le Mangeur ou Comestor 1100-1179), qui a coompli un travail encyclopédique sur la bible, en latin, dans lequel Guyart des Moulins puise abondamment. Mais celui-ci n’est pas qu’un plagiaire, il est un auteur et traducteur à part entière. Et c’est le grand mérite de ce livre de nous le montrer par les preuves textuelles. Guyart incorpore de nombreuses données de son illustre maître, mais il complète, modifie ou corrige certaines notions. Par de larges extraits des deux encyclopédistes, Salvador établit la continuité et l’originalité de cette Bible, première en langue française.
Il s’agit donc d’un ouvrage fort intéressant, qui reste un livre savant, émaillé de références et écrit avec le sérieux universitaire qui fait la valeur de l’Université. J’ai beaucoup appris en lisant ce livre. Mon seul regret est qu’il n’existe aucune version moderne de cette bible ; ce serait une formidable entreprise éditoriale de la rééditer, avec els moyens modernes.
Il est extrêmement rare que j’aille pas au bout d’un livre, ne serait-ce que par respect pour l’auteur et l’œuvre. Cependant, récemment, deux romans ont connu ce triste sort, pour des raisons différentes.
Il m’a pris l’envie, à la suite de la lecture d’un article écrit par un célinien convaincu, de lire le troisième grand roman de Céline. Les deux premiers, Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit sont des chefs d’œuvres indiscutables, qui ont fait naître une nouvelle manière d’écrire tout en conservant un fil narratif fort. Mais ce livre-là est écrit près de 25 ans plus tard et, durant ces 25 années, il s’en est passé des choses ! Céline est notamment devenue une canaille antisémite puis collaborationniste avec les nazis, avant d’être arrêté et incarcéré au Danemark, après avoir été jugé et condamnné pour son comportement durant la guerre en France. Il rentre au pays natal, ^pas franchement bien accueilli et s’installe dans un petit pavillon de Meudon où il va végéter jusqu’à sa mort, avec son épouse à ses côtés, vivant très modestement, mais retrouvant le soutien des anciens collabos absous ou passés sous les radars. Ainsi va naître la secte des céliniens. Il écrit et publie D’un château l’autre en 1957. C’est un faux roman. Il s’agit, en fait, d’uen entreprise d’autojustification et d’appitoiement sur soi. Ce livre est malsain, provoquant sans cesse le malaise du lecteur. Non seulement ce nazillon antisémite ne manifeste aucun remord, mais il s’y pose en victime, comme celui qui a trinqué à la place des autres. Ce mensonge est vite insupportable. Mais il faut ajouter à ce contenu nauséabond un naufrage littéraire. C’est pratiquement illisible ! il n’y a plus de phrases, mais seulement des exclamations, des éructations, avec une ponctuation délirante. Le talent littéraire s’est perdu dans la collaboration, il en reste rien qu’une mauvaise caricature du Céline des débuts. Si l’on ajoute donc la nullité stylistique à l’ordure du contenu, on obtient un livre insupportable que ne peuvent lire que des prisonniers ou des gens sous menace de mort ! Ce n’est pas mon cas. J’ai donc jeté l’éponge à la page 154 de ma version du livre de poche. Je déconseille évidemment à quiconque de lire ce torchon.
La montagne de l’âme est sans aucun doute un très grand livre. Mais je n’ai pas réussi à entrer dedans. J’ai persévéré jusqu’à la moitié du livre (368 pages sur 668). Mais l’envie m’a totalement quitté. Sans doute le procédé d’écriture en est-il en grande partie responsable. En effet, l’auteur alterne les chapitres écrits à la première personne, à la seconde personne et à la troisième personne du singulier. On est vite perdu, car les personnages ne se distinguent pas assez nettement pour structurer le récit. Le résultat est très décevant : on flotte d’un personnage à un autre sans vraiment parvenir à se fixer sur l’un ou l’autre, d’autant plus que le cadre est peu palpitant : la campagne chinoise profonde, avec toutes les absurdités du régime combinées avec les traditions anciennes qui perdurent discrètement. Ces récits où le légendaire chinois joue un grand rôle ne m’ont pas du tout intéressé et m’ont vite ennuyé. On est trop loin de la culture occidentale pour moi. Bref, ce livre m’est tombé des mains par ennui ! Mais, à l’inverse de celui de Céline, je en déconseille pas de lire ce livre ; j’espère seulement que vous entrerez dans le projet de l’auteur.
Vous pourrez trouver étrange qu’on écrive sur des livres que l’on n’a pas réussi à finir de lire. Je pense que c’est aussi intéressant de signaler les échecs dans la pratique de la lecture. Il existe des livres difficiles à lire, austères ou dont le style ne nous plaît pas, mais qui sont suffisamment bien faits pour qu’on persévère jusqu’au bout. Il en existe d’autres qui sont impossibles à lire, tout simplement, on évite donc de les acheter. Entre les deux, même un lecteur chevronné comme moi peut se trouver en échec et, comme j’ai voulu le montrer ici, parfois pour des raisons diverses. Mais, il faut bien dire que l’expérience de lecteur permet aussi de ne pas se trouver souvent dans de telles situations. En général, un bon lecteur sait ce qu’il peut ou ne peut pas lire. Restent les impondérables, les erreurs de choix, les mauvais conseils…
Ne serait-ce qu’en lisant le sous-titre, vous aurez sans doute deviné que ce gros livre ( 390 pages grand format) est l’œuvre d’un universitaire, il n’y a qu’eux pour pondre de tels titres, à la fois très précis et très repoussants pour le grand public (confer la grande solitude des thèses sur leurs rayons de bibliothèque où personne ne vient les chercher par plaisir). Je ne résiste pas au plaisir de vous renvoyer à sa fiche professionnelle sur le site de l’UNISTRA (https://ea1337.unistra.fr/celar/enseignants-chercheurs-du-celar/pierre-hartmann/) ; la quatrième de couverture nous indique qu’il est aujourd’hui à la retraite, avec le titre de professeur émérite. En parcourant cette fiche, nous découvrons que notre auteur est agrégé de lettres et docteur en lettres de la Sorbonne, donc le parcours élitaire classique qui mène à la retraite de l’éméritat. Sa bibliographie montre que nous avons affaire à un chercheur qui a produit nombre d’ouvrages sur sa période de prédilection, le XVIIIe siècle. Les titres sont explicites, ce sont des études savantes sur des sujets stylistiques sérieux. Bref, un bon universitaire. Mais, dans cette bibliographie, pas une tête qui dépasse : tout est conforme au registre assigné du spécialiste. Aussi peut-on être surpris quand on lit le livre dont je vais maintenant vous entretenir. Il manifeste ce que je pourrais appeler sans vulgarité le « syndrome de la cocotte-minute », laquelle est faite pour supporter une certaine pression interne, mais doit ouvrir la petite purge dès que celle-ci est atteinte, au risque sinon d’une explosion fatale. Cette pression est tout entière contenue dans la fiche de Pierre Hartmann : c’est celle de la conformité universitaire et de l’autocensure de ce milieu. Pour l’avoir longuement fréquenté durant mes deux longs cycles d’études, je sais à quel point il déteste toute forme et tout contenu qui ose d’écarter du modèle canonique ; c’est ainsi que l’Université se reproduit dans une endogamie parfaite dont les seules querelles portent sur le sexe des anges, loin, très loin du monde réel.
Visiblement, Pierre Hartmann a trouvé dans la retraite un moyen d’ouvrir la soupape de sécurité. Le lecteur le constatera tout au long cette lecture très polémique et critique, engagée et qui ne mâche pas ses mots. Je fais le pari que c’est le fruit d’une accumulation longue et contenue de « coups de gueule » avortés sous la chape de l’hermine universitaire, surtout à Strasbourg (qui fut ma seconde Alma Mater, celle de la maturité) où le conformisme germanique est encore plus net qu’ailleurs. Ce préambule ne vise nullement notre auteur, dont je salue l’œuvre et la franchise (peut-être tardive), mais à souligner à quel point cette magnifique institution séculaire qu’est l’université peut être castratrice pour ses purs produits et, finalement, extrêmement conservatrice, sous des dehors estudiantins très passagers (Mai 68 a été un leurre sublime sur la volonté de changement radical des étudiants, tous devenus de beaux et gros bourgeois défenseurs de l’ordre qu’ils contestaient à coup de pavés, Cohn-Bendit et Geismar en étant les parangons les plus connus). Il n’y a rien à ajouter au chef-d’œuvre de Jacques Brel, Les bourgeois.
Ce livre est effectivement d’abord un travail de philologue et de linguiste, car c’est au travers de ce que subit notre langue que l’auteur montre l’action des idéologies à l’œuvre. En l’occurrence il s’agit ici exclusivement de courants venus de l’Amérique du Nord où ils ont ébranlé profondément la société, mais pu prospérer sous la protection du premier amendement de la Constitution américaine, dont voici la traduction :
« Le Congrès n’adoptera aucune loi relative à l’établissement d’une religion, ou à l’interdiction de son libre exercice ; ou pour limiter la liberté d’expression, ou celle de la presse ; ou le droit des citoyens de se réunir pacifiquement ou d’adresser au Gouvernement des pétitions pour obtenir réparations des torts subis. » (source Wikipédia).
Cet amendement qui fut une des forces de la jeune démocratie américaine s’avère aujourd’hui en être un des plus grands adversaires, car l’éthique qui le sous-tendait a disparu et seule reste la liberté de tout dire – et donc n’importe quoi – sans entrave. C’est ce qui a permis aux idées décoloniales, racialistes, néo-féministes, intégristes écologiques et autres études de genre de gangrener les campus et la pensée américaine. Et comme nous sommes à la remorque de tout ce qui vient d‘outre-Atlantique, par une croyance au progrès infini, notre culture est à son tour parasité par ces modes de pensée, étrangers à la manière d’être intellectuelle française, mais qui accomplissent un travail de sape redoutable avec la complicité active de tout un pan des universitaires. On comprend évidemment que ceux-ci ne sont pas les amis de Pierre Hartmann et qu’il a dû subir ces billevesées dérisoires érigées en connaissances.
Il va donc, dans son livre aborder les divers aspects de ces dérives dont le titre porte trace. Le contenu est très riche et tout à fait argumenté et aurait trouvé sa place légitime dans une recherche universitaire non corsetée. Il aborde les courants agissant en France, que ce soit le néo-féminisme, les études dites de « genre » (aujourd’hui très banalisées) ou de « race », et tout ce qui se retrouve sous l’étiquette américaine de « woke » (littéralement « éveillé). Il serait fastidieux de donner le détail de tous les exemples. Je ne citerai que deux illustrations.
La première concerne une analyse critique des nouveaux termes imposés par la doxa atlantiste et souvent repris sans aucun discernement par les asses médiatiques et politiques. L’indigence de langage de nombreux journalistes et élus est notoire et il en fait un petit florilège conclusif de son travail. Ainsi peut-on mentionner deux mots dont il est abusé, « féminicide » et « islamophobie », deux termes chéris de la gauche française, pas loin d‘être la gauche la plus bête du monde, après avoir été la plus brillante en son temps. Chaque terme est discuté à la fois scientifiquement et sociétalement et le résultat est impitoyable : tous ces termes sont absurdes !
Le second exemple est celui de la dégringolade de la culture française, qui n’est plus un secret pour personne, mais qui est violemment niée par ceux-là même qui la détruisent. Là, il vise juste et fait le choix de commenter le programme d’une des dernières saisons culturelles au Théâtre national de Strasbourg. La brochure de présentation est décortiquée et le résultat est à la fois très probant et très affligeant. La propre directrice de cette institution prestigieuse maltraite la langue dans ses déclarations, en plus de massacrer la haute culture. Il ressort de cette étude que Strasbourg a un Théâtre où l’on ne présente quasiment plus de pièces du répertoire, mais des évènements, des créations pour le moins étranges qui déstructurent tous les acquis (le genre de spectacle qu’un spectateur lucide déserte au bout d’un quart d‘heure !).
L’auteur de ce livre, Pierre Hartmann.
L’impression la plus forte qui se dégage de cette lecture est l’effondrement de la maîtrise de la langue, tant orale qu’écrite, même chez des gens censés avoir été formés longuement. C’est, bien sûr la grammaire et la syntaxe déficientes qui choquent d’abord notre auteur, mais au-delà le manque de connaissance purement sémantique de l’usage des mots est frappant. On pourra rétorquer que cette attitude est réactionnaire (au sens mauvais du terme) et antiprogressiste, donc « fasciste », puisque tout ce qui n’obéit pas à la vulgate progressiste est digne de Mussolini ! La langue évolue et il faut « s’adapter à son temps » ! Argument fallacieux s’il en est : évolution, oui, mais saccage, abandon et trahison ne sont pas acceptables.
Si vous n’êtes pas familier de ces dérives, ce livre vous ouvrira les yeux sur ce qui se joue à bas bruit dans les milieux dirigeants, les universités et grandes écoles. Nous avons de plus en plus une réalité en trompe-l’œil, qui semble sauvegarder l’essentiel, mais détruit systématiquement les moyens de le connaître et de le transmettre. L’école étant le lieu privilégié de ce massacre, lequel est accompagné par la cohorte des médias, chargés de distiller cette sous-culture abrutissante dans la masse. Le fait de faire de longues études n’est en rien une garantie de connaître et comprendre la culture européenne, car les contenus ont été dilués et changés : l’auteur cite l’exemple de la place prise par l’écologie dans certains cursus d’enseignement, en lieu et place des connaissances basiques. Ce travail est en fait identique à ce qui s’est passé au XXe siècle avec les dérives nazies, soviétiques ou chinoises. Orwell l’a bien illustré dans la novlangue de 1984. Seulement, chez nous aujourd’hui cela se perpètre sans violence, au nom de l’illumination intellectuelle venue d’un peuple dont le standard culturel est la taille des hamburgers et la finesse du base-ball.
Je ferai un seul vrai reproche à ce livre passionnant, c’est celui de sa structure. Elle est vraiment bancale. Une très longue introduction baptisée « Prolégomènes » occupe les cent premières pages. C’est interminable ! Ensuite le reste du livre obéit à un plan plutôt faible, qui ne met guère en valeur le contenu. Cela peut être un handicap sérieux qui pourrait même décourager des lecteurs, car c’est tout sauf fluide et limpide dans la construction. Des chapitres plus courts, mieux titrés et parfois moins bavards seraient plus percutants. Le sujet l’aurait mérité.
Il faut passer sur ce défaut structurel, car le livre est vraiment intéressant et riche, nous apprenant beaucoup de faits précis et rétablissant les usages linguistiques corrects. A garder à portée de main, car il est une véritable mine de renseignements utiles.
Je terminerai par un extrait tout à fait significatif et que j’ai choisi en raison de ma proximité avec le domaine de George Sand à Nohant et son univers créatif. L’auteur y fait une comparaison entre la bonne dame de Nohant et le prix Nobel de littérature français Annie Ernaux. Comprenne qui pourra !
« Pour prendre la pleine mesure d’une telle dérive dans les bas-fonds tant existentiels que littéraires, il suffit de relire George Sand écrivain authentique, vraie féministe et socialiste de la première heure dont, en appendice à une œuvre immense, la seule autobiographie est plus vaste et infiniment plus riche que l’œuvre entière d’A. Ernaux. Sans même parler du style L’Histoire de ma vie présente en effet toutes les qualités qui font si cruellement défaut aux fragments autobiographiques de notre lauréate ; hauteur de vue, sens de l’histoire, générosité, amour de la nature et du prochain. J’invite donc mes lecteurs à lire ou à relire ce témoignage de haute volée, dont l’écriture sensible fait scintiller tout un monde intellectuel, historique, affectif et sensoriel dont ceux d’A. Ernaux ne peuvent avoir la moindre idée, tant l’univers mental qui s’offre à eux est dépourvu de réflexion, d’intelligence historique, de sensualité, d’émoi (chez elle, l’émoi s’écrit itérativement «et moi»). Une œuvre d’une extrême indigence de pensée, d’une désolante sécheresse de cœur, l’une complète absence de poésie, aussi indifférente à la nature qu’à autrui (l’amitié n’y a nulle place) ; un monde et une œuvre enfin d’une navrante platitude parce que tristement repliés sur des obsessions sexuelles et des rancoeurs sociales qui bouchent tout horizon, et dont est gaiement absente la plus infime manifestation d’humour ou de fantaisie. Je mets ainsi tout lecteur sensible au défi le passer de l’œuvre de G. Sand à celle d’A. Ernaux sans être saisi d’effroi par une telle déperdition de vie, de sens et de style. Et je le laisse avec cette interrogation: qu’est-il donc advenu à notre culture pour qu’on en vienne à oublier la première et à louanger la seconde? De qui je dirai, en me résumant et en usant un instant du lexique propre à la phénoménologie, que rarement un écrivain et son oeuvre se sont avérés si pauvres en monde. » p.278-279.