Tout gain est une perte… et toute perte est un gain: ‘Christ est ma vie et la mort m’est un gain” - prédication

4 août 2018 à 1:05 | Dans Bible et vie | Laisser un commentaire

Introduction

 

La vie nous habitue très tôt à peser « le pour et le contre », ce que, plus tard nous apprendrons à appeler « avantages/inconvénients » ou « pertes et profits ».

Un jeune enfant sait très vite calculer ce qu’il lui en coûtera de désobéir et de chiper un bonbon ou un gâteau dans l’assiette ou la boîte interdite. Il optera parfois pour ce risque car le bénéfice lui en paraîtra plus grand.

Nous apprenons très tôt à dresser des tableaux comparatifs avec en tête de colonne les signes + ou - . Voyez ainsi les test qui fleurissent dans la presse ou sur internet.

Voici un exemple de ce que nous faisons mentalement chaque fois que nous avons un choix plus ou moins complexe à faire.

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Cela traduit une réalité très simple et pourtant très profonde : RIEN de ce qui touche à notre existence n’est neutre. Tout peut se ramener à un tableau avec des + ou des -. C’est un fait incontestable. Mais dans notre monde hyper-matérialiste et rationaliste, cette logique a été poussée à son extrême et certains économistes ont étudiés les histoires d’amour et les mariages comme de simples faits économiques pouvant être ramenés à des calculs et des équations.

N’allons évidemment pas jusque là mais reconnaissons que toute décision repose sur une analyse comparative. Cette affirmation est importante pour ce qui va suivre.

 

Aujourd’hui, nous allons méditer sur un texte qui est un des versets les plus courts de la Bible. Egalement un des versets les moins difficiles à traduire et sur lequel il n’y a aucune ambigüité théologique ou linguistique, bref un verset très simple. C’est justement cette simplicité qui mérite que l’on s’y arrête.

 

Texte du jour :

 

Philippiens 1 : 21

«  car Christ est ma vie, et la mort m’est un gain. »

ce que l’on peut traduire mot à mot comme le fait à peu près la version NBS :

« pour moi en effet vivre, Christ, et mourir , un gain. »

 

Un contenu simple qui est aussi un étendard des chrétiens, évangéliques en particulier. Il fut une proclamation de foi des martyrs à diverses époques lors des persécutions.

 

Mais ce verset est aussi un des plus difficiles, si ce n’est le plus difficile à proclamer soi-même, car il est un non-sens complet au plan humain. Et pour le prononcer en vérité, il faut en peser chaque mot et être capable de les assumer.

 

Un non-sens humain absolu

 

Mettons ce verset à la portée de chaque individu, dans une expression réaliste et logique au plan de l’homme.

« Pour moi, ma vie, c’est vivre, et la mort est la perte (ou ma fin). »

 

Voilà ce qui est commun à tous les vivants de cette planète. Ceci renvoie à l’expérience vécue, à la connaissance scientifique et à ce que l’on constate.

 

« Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir » dit le proverbe. Sagesse formulée déjà chez les Grecs ( le poète Criton) ou les Romains (Caton par exemple). Ce que l’on retrouve, sous une forme proche, dans de nombreuses langues et chez divers peuples.

 

Origine

Ce proverbe a une large connotation biblique.

Dans Le Nouveau Testament, Ecclésiaste 9:2, on trouve : « Pour tous ceux qui vivent il y a de l’espérance ; et même un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort. »

On l’attribue souvent à une citation du poète grec Théocrite (311 - 260  av. J.-C.), « L’espérance reste aux vivants », qui se trouve dans le dialogue entre Corydon et Battus, Les Bergers, Idylle IV.

Voir une traduction du dialogue 

Le thème de l’espoir lié à la vie revient souvent dans la littérature latine de l’Antiquité, chez Caton (234  - 149  av. J.-C.) : « seul l’espoir suit l’homme jusqu’à la mort », Cicéron (106  - 43  av. J.-C.) : « Pour le malade, tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir », et bien d’autres.

Sénèque, (philosophe romain vers 4 avant – 65 après J.-C.) rapporte ces paroles : Omnia… homini, dum vivit, speranda sunt, littéralement : « toutes choses peuvent être espérées pour l’homme, tant qu’il vit ».

Ces mots auraient été ceux d’un citoyen de Rhodes en prison, en réponse à quelqu’un qui lui conseillait de refuser la nourriture qu’on lui jetait comme à un chien.

On peut aussi noter que Ægroto dum anima est, spes est, « tant que le malade a un souffle, il y a de l’espoir », se trouve dans les Adages (2, 4, 12) d’Erasme, humaniste néerlandais (1466 ou 69 – 1536).

Proverbes dans le même sens

·                                 L’espoir du pendu, que la corde casse.

Le même proverbe ailleurs

·                                 Tant que je respire, j’espère. (Latin)

·                                 As long as there’s life, there’s hope, tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. (Anglais)

·                                 L’espoir c’est ce qui meurt en dernier. (Irlandais)

·                                 Tant qu’un homme n’a pas la tête tranchée, rien n’est complètement perdu pour lui. (Annamite)

·                                 Où est une âme, là est une espérance. (Turc)

 

Ma vie est mon seul bien ; tant qu_’elle existe, quelle que soit la situation, subsiste un espoir de mieux ou, au pire, de continuer à survivre. Ma vie s’arrête brutalement à la mort et, quoi que je fasse, pense ou rêve, la mort est la perte de la vie.

 

Un point de vue théologique différent

 

La mort est actée dès le début de la Bible. Genèse 3 :15 introduit la fin de la vie en lien même avec la fin de l’innocence première d’Eve et d’Adam.

« C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu’à ce que tu retournes dans la terre, d’où tu as été pris ; car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière. »

 

La Bible encore acte la fin de la mort en Apocalypse 21 :4

« Il essuiera toute larme de leurs yeux, et la mort ne sera plus, et il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur, car les premières choses ont disparu. »

dans une nouvelle création. Entre les deux, pour un temps inconnu des hommes, la mort règne absolument. Elle est la perte de la vie, du souffle premier.

 

Alors, à quoi peut bien rimer cette affirmation de Paul ?

 

« Pour moi, Christ est ma vie et la mort m’est un gain. »

 

Je ne peux vivre que ma vie.

 

C’est ici qu’intervient la rupture de logique, le grain de sable qui bloque tout.

Le Psaume 89, verset 49 énonce une interrogation pleine de bon sens pour un israélite de l’époque du roi David :

 

« Y-a-t-il un homme qui puisse vivre et ne pas voir la mort ? »

 

La réponse est évidente à cette question : non !

 

Et pourtant quelques siècles plus tard, un autre israélite, Pierre, dira en Actes 2 :22 à 24 :

 

« 22  Hommes Israélites, écoutez ces paroles ! Jésus de Nazareth, cet homme à qui Dieu a rendu témoignage devant vous par les miracles, les prodiges et les signes qu’il a opérés par lui au milieu de vous, comme vous le savez vous-mêmes ;

23  cet homme, livré selon le dessein arrêté et selon la prescience de Dieu, vous l’avez crucifié, vous l’avez fait mourir par la main des impies.

24      Dieu l’a ressuscité, en le délivrant des liens de la mort, parce qu’il n’était pas possible qu’il soit retenu par elle. »

 

Que cela est devenu possible : un homme, Jésus de Nazareth a vaincu les liens de la mort.

Paul, un autre juif, le proclame aux Athéniens en Actes 17 :30-31, avec la réaction hilare ou effrayée que l’on connaît par le texte.

 

« 30  Dieu, sans tenir compte des temps d’ignorance, annonce maintenant à tous les hommes, en tous lieux, qu’ils aient à se repentir,

31  parce qu’il a fixé un jour où il jugera le monde selon la justice, par l’homme qu’il a désigné, ce dont il a donné à tous une preuve certaine en le ressuscitant des morts … 

32 ¶  Lorsqu’ils entendirent parler de résurrection des morts, les uns se moquèrent, et les autres dirent : Nous t’entendrons là-dessus une autre fois. »

 

Des hommes nombreux affirment que l’homme Jésus de Nazareth était le Messie attendu et qu’il a vaincu la mort. Et ils développent alors par la prédication ce que ce Jésus avait prêché en d’autres termes : le salut accessible à celui qui croit à cette résurrection.

 

Ils rappellent cette parole énigmatique de Jésus :

« Et moi, quand j’aurai été élevé de la terre, jattirerai tous les hommes à moi. »

Jean 12 :32

 

Alors comment peut-on affirmer « Vivre, c’est Christ » ou « Ma vie est en Christ » ? Quel sens cela a-t-il ?

 

Superficiellement, on entend parfois des affirmations de ce type : voyez les fans après les décès de Steve Jobs, le patron d’Apple, ou de Johny Halliday, « C’était ma vie ». Affirmation fausse, inconséquente, hors de sens : c’était important dans ma vie, mais ce ne peut pas être ma vie.

 

Pour pouvoir affirmer « Christ est ma vie », que faut-il donc de plus que pour parler d’Elvis Presley ou Michael Jackson ?

 

Il faut une opération surnaturelle qui bouleverse les fondements de notre existence. Ce que Jésus explique une nuit à Nicodème, un savant religieux venu le consulter en cachette.

 

« 5  Jésus répondit : En vérité, en vérité, je te le dis, si un homme ne naît d’eau et d’Esprit, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu.

6               Ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né de l’Esprit est esprit. »

 

Jean 3 :5-6

 

« Naître d’eau et d’Esprit », vivre une seconde naissance, une nouvelle naissance, ce qui sidère Nicodème : « Comment un homme peut-il naître quand il est vieux ? Peut-il rentrer dans le sein de sa mère et naître ? »

 

Paul réaffirme l’aspect concret et symbolique en Colossiens 2 :11-13

 

« 11  Et c’est en lui que vous avez été circoncis d’une circoncision que la main n’a pas faite, mais de la circoncision de Christ, qui consiste dans le dépouillement du corps de la chair:

12  ayant été ensevelis avec lui par le baptême, vous êtes aussi ressuscités en lui et avec lui, par la foi en la puissance de Dieu, qui l’a ressuscité des morts.

13 ¶  Vous qui étiez morts par vos offenses et par l’incirconcision de votre chair, il vous a rendus à la vie avec lui, en nous faisant grâce pour toutes nos offenses ; » 

 

C’est le baptême qui est l’acte symbolique de cette bascule surnaturelle. Celui qui prend cet engagement en toute conscience et conviction a été saisi par la foi par le jeu de la grâce divine. C’est alors seulement que nous pouvons commencer à prononcer cette phrase si anti-naturelle.

 

« Christ est ma vie et la mort m’est un gain. »

 

Vivre au quotidien cette affirmation

 

Cela ne nous libère nullement de la mortalité originelle ; nous sommes toujours dans l’ancienne création, la première. Notre vie biologique sera bien perdue quand viendra la mort et nous retournerons plus ou moins vite à la poussière selon les choix funéraires effectués. Et tout vivant, même inconsciemment, redoute ce moment. Il ne sert à rien de nier ce fait ou de fanfaronner face à elle : elle reste « le grand passage » qui hante tous les humains.

 

Mais nous avons la possibilité de vivre en même temps une autre vie, cachée en Christ, selon la belle formule de Paul, et celle-ci, attestée par le Saint-Esprit, puisqu’elle est spirituelle, prendra une autre dimension après la mort physique car elle seule demeurera. Je ne sais pas vraiment laquelle, c’est là un des plus grands mystères de la foi.

 

Conclusion :

 

Pouvons-nous aujourd’hui prononcer en vérité cette phrase ?

 Si oui, travaillons sans relâche à demeurer en Christ, car c’est un travail et un combat de chaque jour. A réaliser par des moyens spirituels : la prière, la méditation, la réflexion…

Si non, tirons-en les conséquences : pourquoi ? Qu’est-ce qui m’empêche de dire cela ?

Ai-je envie de le dire ou est-ce que je tiens ceux qui le disent pour des gens hors de sens, des déments ?

Il y a un chemin vers Jésus et sa résurrection ; il faut le parcourir jusqu’au bout pour pouvoir affirmer sans cesse « Christ est ma vie et la mort m’est un gain ».

 

Jean-Michel Dauriac – Août 2018

 

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La ferme des animaux, de George Orwell, glaçante fable politique

3 août 2018 à 6:56 | Dans les livres: littérature, les critiques | Laisser un commentaire

La ferme des animaux

 

George Orwell                    Folio Gallimard

                                            1945 première édition anglaise

                                            1981 traduction française (2017)

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George Orwell a écrit deux fictions dénonçant le totalitarisme de son siècle ; l’une est un ouvrage de science-fiction, « 1984 », et l’autre une fable animalière, « La ferme des animaux », qui est le sujet de cette chronique.

 

On le sait depuis l’Antiquité, rien n’est plus efficace que le conte ou l’historiette pour dénoncer les abus des puissants. Le genre de la fable en est l’illustration la plus populaire et la plus évidente à comprendre. La Fontaine n’a pas écrit des histoires sur le loup, le renard ou la belette. Il n’est pas un auteur animalier ou pour enfants. Il a saisi toute la puissance de ce style et l’impunité relative qu’elle pouvait lui accorder dans sa critique des travers sociaux de son temps. On n’arrêterait pas de citer ce genre d’écrits cryptés que la censure ne peut pas censurer sans se rendre totalement ridicule. J’ai souvenir d’un court métrage roumain sur l’élevage industriel des poulets, apparemment à la gloire du socialisme agricole de Ceaucescu et qui était en réalité un pamphlet impitoyable sur le régime déshumanisant du « Danube de la pensée » roumain. Tout est affaire de degré. De telles œuvres sont redoutables justement parce qu’elles sont compréhensibles simultanément à des niveaux différents par des publics mêlés.

 

« La ferme des animaux » a cette redoutable qualité de toucher tous les âges. On peut la lire avec des enfants, ils y verront un conte plutôt cruels sur la vie des animaux de la ferme.  Il n’auront aucune difficulté à entrer dans cette histoire de révolte des animaux de la Ferme du Manoir, car l’auteur a observé les règles de simplicité du récit ; les animaux et les hommes se comprennent sans difficulté, sans faire intervenir une quelconque fée. Un enfant sera sensible au terme de la souffrance initiale des bêtes et à l’idée de révolte. Il prendra pour héros selon ses goûts, le solide cheval Malabar, le cochon Boule de Neige ou l’âne Benjamin. Il s’émoeuvra des ennuis des bêtes avec leur moulin à vent et sera révolté par la trahison des cochons de Napoléon. Et ce sera formidable ainsi, car c’est une lecture satisfaisante d’un enfant de dix ans.

 

L’adulte qui lira la Ferme des animaux, s’il a trouvé ce livre sans avoir jamais entendu parler de lui, sera surpris de cette histoire qui démarre comme le dessin animé « Chicken », où la volaille d’une ferme se révolte Il faut évidemment dire qu’ils se sont inspirés d’Orwell, dont le livre est édité pour la première fois en 1945. Mais assez vite, il comprendra le double sens politique de la fable. Et il sera pris au piège d’Orwell, qui nous fait adhérer complètement à son propos.

 

Il n’est pas question ici de résumer l’histoire, mais de comprendre ce que l’auteur, en 1945 veut dire aux lecteurs anglais. Il s’agit d’une réflexion sans concession ni aveuglement sur l’utopie révolutionnaire communiste.  On pourrait bien sûr relever les expressions directement empruntées à la rhétorique soviétique. Ce qui est passionnant dans ce court récit, c’est de voir les diverses approches que le lecteur peut en faire.

 

Il y a d’abord le récit dans sa globalité ; Il commence par la révolte utopique et optimiste des animaux et se termine par le retour à une situation de domination et exploitation, mais avec la différence notable que les nouveaux maîtres sont les anciens dirigeants de la révolte, qui finissent par devenir comme leurs voisins jadis honnis. Les cochons, leaders de la révolution animale, à un moment donné se mettent à marcher sur leur pattes arrières, puis à se vêtir des fringues de l’ancien propriétaire. A la fin, dans un épilogue d’une cruauté sans pareille, Orwell achève sur cette phrase :

« Dehors, les yeux des animaux allaient du cochon à l’homme et de l’homme au cochon, et de  nouveau du cochon à l’homme ; mais il était déjà impossible de distinguer l’un de l’autre. » (p.151)

La révolution s’achève dans une retour à l’identique, c’est bien le sens premier du terme « révolution », terme astronomique désignant le tour complet d‘une orbite d’un satellite ou d‘une planète autour de son soleil. Pour l’avoir oublié ou ignoré, des centaines de millions d’hommes ont été leurrés comme les animaux de la ferme du Manoir. Mais avant ce retour, Orwell aura eu le temps de nous faire voir les trahisons aux faits historiques (comment on réécrit l’histoire de la bataille de l’étable et on transforme le rôle de Boule de neige, le vrai héros de la révolte initiale. Boule de neige, c’est l’image de tous les héros de la Révolution de 17 trahis peu à peu par Lénine et Staline). La modification cachée des commandements initiaux de la Révolution animale est une belle trouvaille qui matérialise les trahisons successives des cochons. L’ultime maxime unique qui remplace les autres est magnifique et devenue depuis proverbiale, sans savoir que c’est à Orwell qu’on la doit :

 

« Tous les animaux sont égaux, mais certains sont plus égaux que les autres ». (p. 144.)

 

Il nous aura, entre temps, fait vivre l’espoir fou des premiers moments où tout semblait possible et où l’honnêteté régnait vraiment, puis les premiers renoncements au nom du réalisme et de l’adaptation au réel.  Il faut bien comprendre tout ce que cette œuvre a de prophétique pour son époque. En 1945, l’URSS est auréolée de sa victoire sur le nazisme, Staline est déifié et « petit père des peuples », et George Orwell balance son pavé dans la mare de  la ferme européenne. Beaucoup n’ont pas voulu entendre. D’autres n’ont pas pu. Ecouter Orwell était reconnaître que le rêve de révolution socialiste en Russie était une imposture tragique, une bouffonnerie. Evidemment le cochon Napoléon nous rappelle Staline, mais il est le nom de tous les dictateurs ridicules, tels que Chaplin en 1942 les a ridiculisés dans le film « Le dictateur ».

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C’est donc un livre majeur que ce petit opuscule au titre inoffensif. Preuve, s’il en était besoin, de l’immense talent de son auteur, il l’est aussi de sa lucidité. Orwell reste une des grandes consciences de ce XXème siècle si tragique. Et d’autant plus qu’il n’a jamais renoncé à être socialiste, mais pas de celui des dictateurs. Il faut lire, relire Orwell et le faire lire. Si vous avez des enfants, offrez-leur ce petit roman et voyez comment ils réagissent.  Mais faîtes-le surtout lire autour de vous, car ce livre ne parle pas du passé, il nous conte aussi comment l’utopie numérique va finir. A ce titre il reste prophétique.

 

JM Dauriac – Août 2018 

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La crypte des capucins, musique de chambre pour un requiem annoncé

30 juillet 2018 à 6:47 | Dans les livres: divers, les critiques | Laisser un commentaire

La crypte des capucins

 

Joseph Roth                                                      Le Seuil, collection Points - 1983 -184 pages

 

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Lorsqu’on parle de l’écrivain Roth, tout le monde pense immédiatement à l’Américain Phlippe Roth, récemment disparu. Et si l’on parle de Joseph Roth, certains vont même juqu’à corriger le prénom, certains d’une erreur. Et pourtant il y bien un écrivain appelé Joseph Roth et c’est un très grand. Mais il appartient à cette génération sacrifiée de la fin du XIXème et de l’entre-deux guerres mondiales dont on a retenu seulement deux ou trois auteurs pour mieux disqualifier tous les autres dans les générations à venir. Ainsi Proust, Kafka ou Thomas Mann sont-ils, à leur corps défendant, les fossoyeurs d’une magnifique pléiade d’écrivains tombés dans l’oubli des bibliothèques même (ils sont sévèrement traqués lors des désherbages annuels, faute de lecteurs). Quelques-uns sont encore édités, d’autres plus du tout et quelques-uns en dépit du bon sens. Ainsi vont les trompettes de la renommée qui sont, en effet bien mal embouchées, comme le chantait Brassens. Sur Joseph Roth s’est déposée la poussière de l’oubli. Un seul de ses romans est cité et connu, c’est « La marche de Radetski », crépusculaire œuvre sur la décomposition de l’Empire Austro-Hongrois sous le long règne de François-Joseph. Nous n’aimons guère qu’il nous soit rappelé que les civilisation aussi sont mortelles et les empires fragiles. Cela pourrait créer des analogies qu’il faut absolument éviter en ces temps de béat optimisme numérique.

« La crypte des capuçins » est la suite de « La marche de Radetski », tant dans le déroulement du temps que dans l’ambiance générale. Joseph Roth reprend la famille Trotta et choisit un jeune homme oisif de la classe favorisée de Vienne juste avant la première guerre mondiale. Autant La Marche était une œuvre chorale peignant l’ensemble de la société austro-hongroise, autant « La crypte des capucins » est un roman intimiste. C’est la même finalité que le précédent, mais tout est vu, cette fois, à travers un personnage principal qui est narrateur à la première personne et ses proches. Mais Roth réussit, dès les premières pages à imposer la même lumière crépusculaire, il y a continuité totale d’atmosphère. Ici c’est le monde viennois qui est ciblé. Immédiatement le lecteur de La Marche retrouve la même écriture précise comme un scalpel, le détachement du témoin impuissant voire complice de son propre anéantissement. Joseph Roth surnomme son personnage François-Ferdinand, ce qui est évidemment lourd de prémonition historique. Roth ne cache d’ailleurs nullement son but et c’est la chronique d’une mort annoncée. Mort d’abord d’un rêve politique, l’Autriche-Hongrie et de l’Autriche nouvelle sous la conquête des nazis. C’est d’ailleurs au moment de leur prise de pouvoir que le roman s’achève, car les dés sont jetés : les barbares ont pris le contrôle de la ville frivole, gracieuse et heureuse. « Le monde d’hier », comme le décrivait Stefan Zweig dans son grand livre de souvenirs, est bien mort. Comment en est-on arrivé là ?

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La thèse romanesque de Joseph Roth est que cette mort est annoncée depuis le milieu du XIXème siècle, avec la montée en puissance de la Prusse et de la Russie et que les Autrichiens n’ont rien vu venir et rien voulu voir surtout ; Le souvenir nostalgique de la puissance leur suffisait et la facticité de la vie viennoise de la Belle Epoque fut le plus formidable des anesthésiants. Les Trotta sont de ce point de vue une  remarquable galerie de personnages qui suffisent à suggérer le destin entier de l’empire. François-Ferdinand est jeune, il n’est pas sot – ses remarques sont très fines – mais vit de ses rentes dans une oisiveté cultivée. Or le capitalsime besogneux a partout pris les choses en main et Vienne est comme le dernier village gaulois d’Europe qui ne le saurait pas. Les cafés sont très importants dans ce roman, ils sont lieux de vie, d’échanges, de rendez-vous, d’information… C’est d’aileeurs dans leur café-point de ralliement que les survuvants de la génération de François-Ferdinand apprendront par un jeune nazi la prise du pouvoir par la peste brune. Tous désertent alors, conscients que leur monde vient de voler définitvement en éclat. Au lecteur, doté de sa culture historique ou pas, de deviner leurs destins.

La Grande Guerre est le moment où tout bascule. Mais comme dans la Marche Joseph Roth avait choisi de ne décrire qu’une escarmouche pour tuer son personnage, dans « La crypte des capuçins » il se borne à parler de la déconfiture des armées austro-hongroise en quelques jours et ses personnages sont aussitôt faits prisonniers et ne reviennent à Vienne qu’en 1918. Cette parenthèse de guerre fait François-Ferdinand un autre homme ; il comprend l’inanité de la vie et l’échec de l’Empire. L’homme qui revient et tente de reprendre une vie « normale » n’est plus le même. Mais il s’avère incapable de faire face à la nouvelle situation. Il ne prendra jamais un emploi, incapable de gagner sa vie. Il est obsoléte à vingt-cinq ans. Son mariage est une fiction étrange ; il devient père presque par inadvertance et finit abandonné par sa femme, son fils en pension à Paris et sa mère disparue. Tout s’est effondré autour de lui.

Symboliquement, Joseph Roth situe la dernière scène, celle de l’épilogue, à nouveau à la Crypte des capuçins, qui est le tombeau des empereurs et de François-Joseph en particulier. Les Trotta sont consubstantiellement liés à François-Joseph. Le grand oncle de François-Ferdinand, notre héros, fut surnommé « Le héros de Solférino » pour avoir sauvé la vie de l’Empereur lors de cette bataille. D’où son ennoblissement et les soins que le pouvoir accorda à toute la lignée. Le livre se termine ainsi : « Où aller à présent ? Où aller ? Moi, un Trotta. »

Il n’y a d’issue que la disparition avec le monde englouti ; un Trotta ne peut vivre ailleurs qu’en Autriche-Hongrie. Fin de l’histoire.

Pour nous faire sentir l’inéluctable, la venue de la mort sous différents aspects, Roth a une formule qu’il répète au fil des pages et enrichit : « Au-dessus des verres que nous vidions gaiement, la mort invisible croisait déjà ses mains décharnées. » (p.26), qui devient plus tard : « La mort ne croisait pas seulument ses mains décharnées au-dessus des verres où nous buvions, mais encore au-dessus des lits où nous passions nos nuits avec des femmes. » (p. 73)/ Tout est condamné à la mort, rien ne subsistera de ce qui fut le monde des Trotta. Joseph Roth développe-t-il une philosophie de l’Histoire ? Pas à la manière d’un Tolstoï dans « La guerre et la paix », où il clôt son livre par de longues considérations de ce type. Mais il est certain que Roth a une vision de l’histoire pour l’Empire Austro-hongrois. Il distille tout au long de ce court roman des remarques par personnages interposés. Il est à peu près certain qu’il ne considérait pas cet empire bicéphale comme une prison des peuples, tel qu’on l’a présenté a postériori. Pour lui, il n’y a pas de nation autrichienne entre les deux guerres, mais il y avait une concience nationale austro-hongroise, incarnée dans ce livre par Joseph Branco le slovène et Manès Reisiger le cocher polonais, amis de François-Ferdinand le Viennois. Il y a incontestablement chez Roth (comme chez Zweig) une nostalgie de l’Empire, de la douceur de vivre de Vienne, de cette communauté de peuples reliés par leur Empereur. La lumière du crépuscule final est encore belle, mais c’est la dernière lueur.

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Il faut lire les deux romans à la suite si on veut mesurer l’importance de l’entreprise de Joesph Roth. Symphonie pour l’un, orchestre de chambre pour l’autre, ils dressent à eux deux le portrait d’une Europe centrale disparue,celle où on circulait sans passeport d’un pays à l’autre (ce que Zweig rapportait aussi avec insistance). Très symboliquement, à leur retour de camp, les deux « étrangers » à la nouvelle Autriche démembrée, Joesph et Manès ont un passeport qu’il exhibent à leurs amis. Le nouveau monde est celui des frontières, qui seront la cause directe de la Seconde Guerre Mondiale («  franchissement de la frontière et envahissement de la Pologne par l’armée allemande).

 

Joseph Roth mérite d’être connu, avec son prénom à lui,  et d’être lu ; on trouve encore ces romans en poche, profitez-en ça peut ne pas durer.

 

 

J.Michel Dauriac. 30 juillet 2018.

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