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Le Blog à Jean-Mi ! Posts

Sortir ou rester ? Des injonctions contradictoires ?

Méditations de sortie de l’Arche 12

la version audio est ici:

Quand on vient de vivre un certain temps dans l’isolement, donc dans une certaine pureté (au moins atmosphérique), le retour au contact, à la foule, est difficile. On se surprend à ne plus apprécier des choses qu’on aimait ou supportait auparavant, on a un autre regard, plus critique et plus distancié, sur le monde environnant. Une sorte de position en surplomb.

Nous avons vécu et vivons un peu cela en ce moment. Le confinement nous a obligés à vivre d’abord face à nous-mêmes. Si la solitude fut pénible à certains, il y eut aussi une liberté cachée. Faut-il au plus vite oublier ce temps de restriction et revenir à la vie d’avant, à l’identique ?

Je ne prétends parler ici que du point de vue chrétien et théologique. La refondation du monde d’après n’est pas mon programme, même si on ne peut qu’en rêver. Sous l’angle de la foi chrétienne, j’ose affirmer que le confinement fut sans doute une bénédiction pour l’Eglise, en tout cas que c’en fut une pour moi. Comme une longue retraite monastique qui permit de se recentrer sur l’essentiel.

Mais aujourd’hui, je lis avec vous des textes très stricts sur le comportement à adopter pour le chrétien.

Lectures de base :

2 Corinthiens 6 :14-18 (version La Colombe)

« 14  Ne formez pas avec les incroyants un attelage disparate. Car quelle association y a-t-il entre la justice et l’iniquité ? Ou quelle communion entre la lumière et les ténèbres ?

15  Et quel accord entre Christ et Bélial ? Quelle part le croyant a-t-il avec le non-croyant ?

16  Quel contrat d’alliance entre le temple de Dieu et les idoles ? Car nous sommes le temple du Dieu vivant, comme Dieu l’a dit : J’habiterai et je marcherai au milieu d’eux ; Je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple.

17  C’est pourquoi : Sortez du milieu d’eux ; Et séparez-vous, dit le Seigneur ; Ne touchez pas à ce qui est impur, Et moi, je vous accueillerai.

18  Je serai pour vous un père, Et vous serez pour moi des fils et des filles, Dit le Seigneur tout-puissant. »

Actes 2 :40 (idem)

« 40  Et, par beaucoup d’autres paroles, il rendait témoignage et les exhortait, en disant : Sauvez-vous de cette génération perverse. »

Le premier texte est de la plume de l’apôtre Paul, citant le prophète Esaïe (Chapitre 52 verset 11). Le second texte appartient à la prédication de l’apôtre Pierre, le jour de la pentecôte de la descente du Saint-Esprit, à Jérusalem,  et il cite le livre du Deutéronome, le cantique de Moïse (chapitre 32, verset 5). Donc, des paroles de deux apôtres de poids dans la tradition chrétienne. Les deux hommes choisissent deux angles différents mais qui sont, au final, complémentaires, pour dénoncer la collusion avec le monde.

L’attelage disparate (Corinthiens)

L’image de l’attelage inadéquat est inspiré directement du Pentateuque. Cela fait partie des principes enseignés par la Loi, de manière métaphorique. Nous savons que si nous attelons ensemble un bœuf et un cheval il y aura des problèmes de conduite et de contrôle. Paul part de cette image pour en faire une transposition au plan spirituel. Il énonce ainsi une série de couples antinomiques : justice et mal, lumière et ténèbres, Christ et diable, croyant et incroyant, Temple de Dieu et autel des idoles… Sur tous ces points, il y a antinomie avec le monde profane. On peut lire cette interdiction à différents niveaux :

  • Au plan individuel, se pose la question du couple, entre autres. Les couples qui n’ont pas en commun les valeurs énoncées par Paul ne peuvent pas fonctionner convenablement dans leur intégrité, car les conflits vont se multiplier, tant au plan spirituel que matériel. Cette mise en garde est une préoccupation constante des Eglises chrétiennes dès l’origine. Je dois ici faire une petit remarque digressive : à certains, cette instruction à ne pas épouser une ou un non-croyant semble une monstruosité sociale qui serait la preuve d’un autisme social et d’un manque d’amour évangélique. Je ne répondrai pas sur ce terrain qui est celui du préjugé pseudo-moderne. J’invite les partisans de cette position à rencontrer des chrétiens qui vivent dans un couple où l’un des deux est converti et l’autre pas (je parle ici de chrétiens engagé et pas de vernis sociologique, style messe de minuit ou de Pâques seulement), et à les écouter parler de la difficulté de leur existence au quotidien. Il leur suffit ensuite d’aborder les mêmes sujets avec des couples de croyants : la démonstration est assez parlante pour que je n’insiste pas. Cette instruction de Paul est un constat concret. Il a une portée universelle, loin de l’air du temps actuel qui refuse l’idée même d’une contrainte quelconque. Revenons à notre sujet. Un des exemples les plus connus de couples divergents sur les valeurs de fond est celui des parents qu’Augustin (plus tard appelé Saint-Augustin par l’Eglise Catholique, dont il fut un des évêques et un des Pères de l’Eglise). Dans Les Confessions, il décrit précisément ce que son père voulait pour lui et ce que sa mère désirait, soit deux visions différentes, car la mère était chrétienne et voulait avant tout le salut de son fils, et le père, patricien local, voulait une carrière pour son fils. Finalement le fils s’éloignera du père et la mère suivra Augustin en Italie, lors de ses études, elle l’accompagnera de sa prière jusqu’à ce qu’il se convertisse, on sait de quelle manière grâce à son livre. Elle a été amenée à faire un choix radical dans son couple, car c’était un attelage disparate. Il y a donc là une question grave, qui n’est pas un dogme, mais une instruction de sagesse. Dieu peut amener la conversion d’un conjoint, les exemples sont nombreux. Mais le choix de former un couple avec un croyant épargne des années de lutte. A chacun donc de décider, en toute connaissance de cause. Je pense que l’on peut aussi étendre ces choix individuels au champ professionnel, amical intime etc…
  • Au plan collectif, disons communautaire, au stade de l’église locale, la même exigence de séparation est nécessaire. L’Eglise ne peut pas être unie au pouvoir politique, social ou économique. Les ennuis pour les chrétiens ont commencé avec la mainmise de Constantin sur l’Eglise, à partir de 312. Elle n’a ensuite jamais réussi à sortir de ce joug impropre. Même la réforme luthérienne est retombé dans ce travers, avec les princes allemands. Seules les Eglises radicales (Cathares, Bogomiles, Hussites, anabaptistes, Quakers ou Amish…) ont maintenu la séparation. Cet appel au séparatisme est évidemment très mal vu dans le climat actuel de relativisme religieux et d’universalisme frelaté. Mais le communautarisme qui sape les fondements de nos sociétés est aussi une réponse à la dérive de celles-ci, et refuser de reconnaître les échecs et erreurs en la matière ne peut aider à régler le problème. Le principe de Jésus de rendre à César ce qui lui revient et à Dieu ce qui lui revient est toujours d’actualité et demeure la seule attitude évangélique cohérente avec la foi chrétienne. Le salut du monde ne peut venir de l’action politique humaine, puisqu’il s’agit d’un tout autre enjeu, celui de l’âme, que la politique nie et ne peut aider.

La « génération perverse » de Pierre (Actes)

Dans sa prédication de Pentecôte à Jérusalem, Pierre va encore plus loin. L’auditoire auquel il s’adresse est exclusivement juif. C’est un Juif qui parle à des Juifs. Or, que leur demande-t-il ? De se « sauver de cette génération perverse »…

La prédication de Pierre est très agressive (elle retrouve les grands accents apocalyptiques des prophètes juifs antérieurs) et l’on comprend que les apôtres aient été arrêtés (Actes 4 :1-3). Le ressort de cette agressivité est le rôle des Juifs et de leur Sanhédrin dans la condamnation de Jésus. Pierre appelle donc ses frères juifs à quitter leur religion. Bien sûr ce n’est pas encore la construction volontaire d’une Eglise chrétienne, mais la séparation est actée, dès le début de l’annonce de la Résurrection du Christ.

Nous savons que ce thème du retrait et de la coupure d’avec le monde sans Christ a été et demeure toujours un point nodal du christianisme.

Alors, faut-il accepter que celui qui est appelé par le Christ et convaincu par le Saint-Esprit se coupe du monde pour rester dans la pureté doctrinale ? De nombreuses sectes et églises sectaires appellent à couper les relations familiales et amicales, à élever les enfants en circuit fermé, à avoir le moins de contact et de dépendance possible avec les non-croyants.

Se faire « tout à tous »

Faut-il agir de cette manière pour être un bon chrétien fidèle ? La réponse a cette question est apportée par le même apôtre Paul, dans sa première lettre aux Corinthiens – elle est donc antérieure à l’appel à la séparation.

Lecture de base : 1 Corinthiens 9 : 19 à 23 (version La Colombe)

« 19   Car, bien que je sois libre à l’égard de tous, je me suis rendu le serviteur de tous, afin de gagner le plus grand nombre.

20  Avec les Juifs, j’ai été comme Juif, afin de gagner les Juifs ; avec ceux qui sont sous la loi, comme sous la loi — et pourtant je ne suis pas moi-même sous la loi — afin de gagner ceux qui sont sous la loi ;

21  avec ceux qui sont sans loi, comme sans loi — et pourtant je ne suis pas moi-même sans la loi de Dieu, mais sous la loi de Christ — afin de gagner ceux qui sont sans loi.

22  J’ai été faible avec les faibles, afin de gagner les faibles. Je me suis fait tout à tous, afin d’en sauver de toute manière quelques-uns.

23  Je fais tout à cause de l’Évangile, afin d’y avoir part. »

Dans ce passage, Paul dresse une liste de tous ceux qu’il a côtoyés : les Juifs, les sans-Loi, les faibles…Il y dans ce texte cette formule devenue proverbiale chez les chrétiens : « Je me suis fait tout à tous », expression qui est la traduction parfaite de l’original grec.

C’est une formule de la plus large inclusion possible. Vous pouvez remplacer les mots de Paul par des catégories d’aujourd’hui : athées, homosexuels, transgenres, roms, kurdes, handicapés… Paul ne choisit pas : c’est tout à tous, donc un engagement complet.

Evidemment, ceci est l’exact contraire de ce que nous avons lu et dit plus haut. Sommes-nous en face d’une grande contradiction entre les textes d’un même auteur ? Si on lit attentivement le dernier texte et notamment les versets 19b, 21b et 23, la réponse est claire : aucune contradiction[1].

L’appel de Paul à la séparation, vu plus haut, concerne le cadre de la vie chrétienne sous tous ces aspects. Il ne saurait être possible de mélanger le pur et l’impur, car cela ne serait plus la foi du Christ. S’engager dans la vie de Christ, c’est un choix radical qui ne supporte pas le compromis. Relisez Apocalypse 3 : 15-16, sur les tièdes :

« 15  Je connais tes œuvres : tu n’es ni froid ni bouillant. Si seulement tu étais froid ou bouillant !

16  Ainsi, parce que tu es tiède et que tu n’es ni froid ni bouillant, je vais te vomir de ma bouche. »

Mais ce que nous enseigne Paul dans ce second texte, est le complément de ce choix radical. Pourquoi doit-on être sur des bases pures ? Pour accomplir la mission de tout disciple, à savoir « de gagner le plus grand nombre » pour le Christ.

Le christianisme n’est pas un club de sauvés, fermé sur lui-même. C’est une communauté missionnaire qui a le monde entier pour champs de mission. Or, il n’y aura aucun homme sauvé et gagné si nous n’allons pas vers eux, si nous ne nous faisons pas « tout à tous ». Ce qui signifie que cette omniprésence au monde sous toutes ses espèces est un commandement moral aussi impératif[2] que la séparation évoquée plus haut. Ceci ne fait que reprendre les paroles mêmes de Jésus en Jean 17 : 15-16 :

« 15  Je ne te prie pas de les ôter du monde, mais de les préserver du mal.

16  Ils ne sont pas du monde, comme moi je ne suis pas du monde. »

Jésus prie pour que nous soyons préservés du mal qui règne en maître dans le monde. Il y a donc bien un risque de contamination, quand nous sommes au milieu du monde. Mais Jésus ne veut et ne peut ni l’interdire ni le supprimer. Ce risque, nous en avons déjà parlé souvent, c’est le conformisme ou le mimétisme. Si nous ne nous préservons pas, nous risquons de devenir semblable à la génération perverse, celle qui rejette Dieu. Paul donne aussi sa méthode dans un verset très connu, en Romains 12 : 2, où il emploie lui-même le verbe « conformer ».

« 2  Ne vous conformez pas au monde présent, mais soyez transformés par le renouvellement de l’intelligence, afin que vous discerniez quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, agréable et parfait. »

Le seul remède face à ce risque de conformisme mondain est le renouvellement de l’intelligence. Or ceci ne peut être que le travail de l’Esprit Saint. C’est sa mission propre. Il convient donc de se préserver par des moyens spirituels, d’un danger spirituel. Mais Jésus ne prie pas pour que nous soyons retirés du monde, il veut simplement que nous ne soyons pas confondus en lui.

Le chrétien funambule réalise sans cesse l’équilibre entre séparation et inclusion

Si nous essayons de faire le bilan de synthèse sur ce que nous venons de lire, voici quelques traits saillants à garder dans nos cœurs et nos intelligences.

  • Le salut du Christ est une sortie de l’esprit du monde. Cela ne peut se faire qu’en marquant la différence de manière nette. Il n’y a aucune ambiguïté là-dessus. Le christianisme est séparation spirituelle et éthique. Toutes les tentatives d’édulcorer le message de Jésus ont accouché d’échecs cuisants.
  • Le salut ne nous est donné que pour que nous puissions, à notre tour, « sauver quelques-uns » ou « le plus grand nombre ». Cela aussi n’est pas négociable : je suis sauvé pour sauver. Il nous faut interroger les vies chrétiennes qui n’ont jamais amené une seule âme à la lumière. Pour moi ce sont des vies chrétiennes inabouties. Si nous nous mettons au service du Christ, il nous utilisera même à une toute petite échelle. Ce n’est pas le travail des prêtres, des pasteurs, des diacres ou des anciens de prêcher et pêcher les âmes : cela relève d’une conception fausse de l’Eglise et du témoignage. C’est l’affaire de tout croyant de témoigner et sauver.

Nous avons donc l’obligation d’être « dans le monde » – les philosophes disent d’ailleurs que ce trait est constitutif de l’homme, c’est son être-au-monde propre. Même les moines et les moniales sont dans le monde, ne serait-ce que lorsqu’ils prient sans relâche pour le salut des hommes. Nous n’avons pas à avoir peur d’une quelconque contamination si nous sommes dans la foi en Christ. C’est dans le cas contraire, quand nous abandonnons la foi, que nous sommes en grand danger. Si le monde gît sous la puissance du Mauvais, comme le dit 1 Jean 5 :19 («  Nous savons que nous sommes de Dieu, et que le monde entier est au pouvoir du Malin. »), tout ce qui est dans le monde n’est pas satanique et mauvais. Souvenons-nous que l’homme a été conçu à l’image et à la ressemblance de Dieu. Il n’y a pas trace d’une seconde création après l’expulsion du jardin d’Eden. Il nous faut donc savoir trouver ce qui est bon et beau dans la génération actuelle, afin de l’éclairer de l’amour du Christ.

Comme j’espère l’avoir démontré, il n’y a donc nullement des injonctions contradictoires dans les textes de base de cette méditation. Il s’agit au contraire de deux points de vue qui sont en regard mais qui ne doivent pas exister l’un sans l’autre.

Jean-Michel Dauriac – Mars 2021


[1] La pensée de Paul est une pensée-bloc. Lorsqu’il a défini un bloc de doctrine, il n’y revient pas, ou s’il y revient, il le reprend exactement dans les mêmes termes. Il n’est pas l’homme des revirements doctrinaux, il est celui qui édifie.

[2] Il s’agit d’un véritable « impératif catégorique » selon l’expression d’Emmanuel Kant. Il n’y a pas possibilité de s’en détourner si l’on veut appliquer la bonne morale de la raison.

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Une vie politique cohérente

Sur Qui veut risquer sa vie la sauvera – Mémoires – Jean-Pierre Chevènement – Ed. Robert Laffont, 2020, 490 p., 22€.

Je lis généralement très peu de livres d’hommes politiques français, à part le Général de Gaulle, tant leur contenu est médiocre, anecdotique et conjoncturel. Mais j’ai acheté celui-ci sans hésiter un instant. En effet, j’ai toujours tenu Chevènement pour un personnage singulier dans le paysage politique français de gauche. Par ailleurs, de ma longue traversée professionnelle dans l’Education nationale, je le tiens pour un des trois ministres valables que j’ai connus en 43 ans de métier, avec Roger Monory et René Haby.

Il faut évidemment poser un fait avant tout développement : je n’ai jamais adhéré à un des partis de Chevènement, pas plus qu’à aucun autre parti politique. Je suis par l’histoire de ma famille ancrée dans le socialisme français (SFIO, PSU et PS) sans y avoir moi-même adhéré, bien que je partage de nombreuses valeurs avec ce courant d’idées. Mais je situe mon engagement au-delà de ces groupes politiciens. Par contre, je me reconnais assez bien, par une décision rationnelle pragmatique[1], dans le terme « républicain », que je préfère à « démocrate », alors que Chevènement affirme à plusieurs reprises que la République est le nom de la Démocratie en France. De même, je ne puis me définir comme « nationaliste » ou même « patriote », à cause de la charge historique ce ces termes. Je rejoins Albert Camus pour dire que « la langue française est ma patrie », sachant que cette langue induit toute une culture, une géographie et une mystique. Le « Ché », comme on l’appelait, au PS, autrefois, se définit comme « patriote », et je respecte sa position, car elle est vraiment cohérente tout au long de sa vie. Il est aussi devenu, par la force des choses, « souverainiste », pour lutter contre la dérive européenne libérale et supranationale. En achetant cet ouvrage, je savais que j’allais donc lire les propos d’un homme qui croit à la France et la veut souveraine, dans une Europe qui serait autre chose qu’un grand marché.

Comme la mention « Mémoires », sous le titre, le laisse attendre, il se raconte tout au long de sa vie. Il y a donc une large part biographique, surtout au début, quand il évoque enfance et jeunesse franc-comtoise. JPC est d’une terre, le Jura, et il y tient beaucoup. Il est aussi d’un milieu où l’éducation et la culture étaient d’importance. Il parle avec beaucoup d’affection de ses deux parents instituteurs et de la place de l’école dans leur vie familiale. Cette hérédité explique d’ailleurs la qualité de son passage au Ministère de l’Education Nationale, où il accompli une véritable oeuvre de retour aux fondamentaux, malheureusement réduite à néant en quelques années, notamment par Lionel Jospin et son âme damnée, Claude Allègre. S’il donne quelques détails sur sa vie personnelle, il ne dévoile que le strict minimum. On comprend vite que la politique a été le centre de sa vie. Il appartient à cette génération d’après-guerre qui a cru au pouvoir de l’action politique, à tous les niveaux territoriaux. Bien évidemment, c’est le récit politique qui occupe la plus grande part de ces pages. C’est parfois un peu longuet, mais j’ai bien compris, car il le dit explicitement, qu’il voulait laisser un témoignage précis pour els génération suivantes.

On peut être lassé par ces longues énumérations de noms d’amis, de collaborateurs ou d’adversaires, qui apparaissent très souvent, selon els thèmes étudiés. Si je comprends bien qu’il est important pour lui de n’oublier personne et de rendre hommage aux camarades, l’ennui pointe souvent son nez et la tentation est forte de sauter ces pages (je ne l’ai pas fait, par respect pour l’auteur). Par ailleurs, Chevènement n’est pas Talleyrand ou De Gaulle, ce n’est pas un écrivain, et le style est correct, mais utilitaire, souvent technique, mais jamais lyrique ou poétique[2]. De plus, il y a, tout au long de ces 500 pages, un certain nombre de répétitions qui finissent par gêner. Je subodore que la rédaction ait été faite par des chapitres indépendants écrits dans le désordre et assemblés ensuite. Cela aurait été le travail de l’éditeur de lisser et homogénéiser le livre, il ne l’a pas fait, ce qui en surprend pas, quand on sait combien les éditeurs ont renoncé à ce travail ingrat de relecture et correction. Ce remarques techniques faites, je dois dire que cette lecture a été fort intéressante et instructive.

Tout d’abord, pour quelqu’un de ma génération (je suis né en 1954), il est plaisant de se replonger dans ce que l’on a vécu comme citoyen, en passant de l’autre côté du miroir. Je crois d’ailleurs que son lectorat est beaucoup plus à chercher chez les gens de ma génération que chez les jeunes, auxquels il semble destiner son livre. Je crois qu’il ne sait pas à quel point la jeunesse, à part les élites sursélectionnées, ne lit plus de vrais livres et encore moins des Mémoires. Si des jeunes le lisent un jour, ce seront malheureusement ceux qu’il a critiqués dans ces pages : les technocrates, les étudiants de Science Po, les énarques ou élèves de ce qui remplacera l’ENA… Quant au rôle mémoriel de l’écrit, il est tout aussi fragile, car la massification digitale éloigne de plus en plus de livres d’un tel volume.

Le livre contient une collection de portraits, mais ils sont à peine esquissés, de type impressionniste. Il met surtout en avant les qualités et défauts politiques. C’est particulièrement net pour François Mitterrand ou Lionel Jospin. On aurait aimé un peu plus de chair et de sang. Le personnage principal, c’est la France et sa politique, ainsi que ses hommes et femmes politiques. De ce point de vue, le témoignage est vraiment intéressant car nous avons une vision totale de la politique et de ses champs d’action. JPC fut maire, député, sénateur, président d’intercommunalité, ministre, apparatchik socialiste et chef de parti. Peu d’hommes ou de femmes peuvent en dire autant. Et dans la description de ses diverses tâches, il est complet et précis. Le livre pourra effectivement être très utiles aux professeurs ou étudiants de  sciences politiques, qui y trouveront à la fois des exemples concrets et des réflexions sur le jeu des pouvoirs. Comment créer un hôpital d’agglomération, comment défendre la France au Sénat, que faire quand on veut remettre l’école sur les bons rails, comment négocier les postes et les places sur les listes diverses ? Autant de sujets traités dans ces pages, avec clarté et sincérité.

Chevènement semble avoir une certaine idée assez élevée de son action, partout où il est passé. Il n’hésite pas à souligner l’importance de telle ou telle position, qui devient un fait causal majeur de l’histoire contemporaine. Au lecteur cultivé de faire le tri parmi ces affirmations. Il faut cependant admettre que son travail a été décisif dans certains domaines. Le programme du PS, base du Programme Commun de la Gauche, c’est lui. Les intercommunalités actuelles, c’est lui. La position de refus de la guerre en Irak, c’est lui aussi. La volonté de structurer représentativement les musulmans de France, avec le CFCM, c’est encore lui. La police de proximité, toujours lui[3]. Ce qui fait un bilan très satisfaisant pour un seul homme, quand on pense à l’absence de vraie trace que en laissent pas la plupart de ses collègues.

Au plan de la vision de la France et de sa place dans le monde, il a aussi agi avec conviction. J’ai découvert au fil de ce livre qu’en réalité Chevènement n’était qu’un « gaulliste de gauche » contrarié. Ce n’est évidemment pas une insulte, mais le résultat de l’analyse de ses propos. On retrouve d’ailleurs cela dans son combat européen, conte Maastricht et la constitution européenne. Ce n’est nullement un hasard s’il s’est alors retrouvé avec Philippe Seguin, que je trouve vraiment proche de lui. Pourquoi le « Ché » a-t-il choisi la gauche ? Sans doute en grande partie parce qu’il est arrivé trop tard dans la carrière, à un moment où De Gaulle était vieillissant et tirait sa révérence. Mais à qui lira ce livre lucidement, les similitudes entre De Gaulle et le maire de Belfort sont assez frappantes. Ses positions de ministre de la défense et de l’intérieur sont purement gaullistes, sans parler évidemment de la « certaine idée de la France » qui est la sienne. Même chose pour les rapports avec la Russie.

Ambiguïté encore de la pensée de Chevènement : son attitude face à la religion et à la spiritualité. Le titre de ses Mémoires et un morceau de verset de l’Evangile, une parole de Jésus. Il avoue une enfance avec une éducation religieuse qui ne lui déplaisait pas.  S’il s’est éloigné de cela et a professé un détachement banal au sein de la gauche française, il reste marqué par cette éducation (comme un Jospin ou un Rocard par leur protestantisme juvénile). Lors de son long coma où tout le monde a cru qu’il allait mourir, il a vécu une expérience assez proche des « morts imminentes » documentées. Il évoque ces moments dans un paragraphe de la page 372. Il avoue qu’il n’en a pas parlé à ses amis, sans doute par crainte de se faire moquer par des athées convaincus (ou croyant l’être).


[1] Mon idéal politique est clairement libertaire chrétien, mais je ne suis plus assez naïf pour le croire possible à mettre en œuvre à l’échelle d’un pays comme le nôtre. Si ej dois donc m’accommoder d’un système autre, je penche pour la « République ».

[2] Si l’on compare aux livres politiques de Philippe de Villiers, la comparaison n’est pas flatteuse pour Chevènement, qui est plus proche de l’écriture sans grâce de Sarkozy ou Hollande. Le Vicomte sait beaucoup mieux vendre sa marchandise, c’est un vrai styliste.

[3] Je ne parle ici que des réalisations nationales. Il est évident qu’il faudrait y ajouter tout ce qu’il a initié pour Belfort et la communauté d’agglomération Belfort-Montbéliard.

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Une vie d’homme dans l’enfer chinois du XXème siècle – Sur L’Evangile selon Yong Sheng – Dai Sijie

Folio Gallimard – 2020 – 486 pages.

Un « vrai » roman ! C’est la première exclamation qui sort de ma bouche après avoir tourné la dernière page de ce livre. Si la vocation première et la grandeur d’un roman est de raconter une histoire, ce livre remplit parfaitement sa mission. Nous sommes happés par la force narrative de l’auteur et les péripéties de son récit. Et pourtant, le schéma est assez, pour ne pas dire, très classique : il s’agit de suivre une vie d’homme, en Chine, dans années 1930 à la fin du XXème siècle. Le narrateur ne cherche pas à faire éclater la structure temporelle – ce qui est perçu par certains auteurs et lecteurs comme le gage d’une modernité désirable, mais si la cohérence globale en sort en miettes -, il suit le temps humain, ici inscrit dans l’histoire contemporaine de la Chine, au moins décrite dans quatre de ces grands épisodes. L’enfance du héros se passe lors de la décennie 1930, début de la guerre civile entre communistes et nationalistes, sa jeunesse évolue également dans le contexte de la Longue Marche et des reflux des nationalistes. Sa vie d’adulte est décrite end eux temps, sous le régime communiste débutant, puis sous l’épisode de la Révolution culturelle. La fin de l’histoire, et de la vie de Yong Sheng, se déroule à fin du siècle, dans le « socialisme de marché » mis en place en 1978 par Deng Xiaoping.

Le lecteur un peu féru d’histoire y suivra donc les moments politiques de la Chine contemporaine, vus par les yeux d’un homme du peuple. Il faut bien avouer que c’est assez effroyable et parfaitement vraisemblable selon les témoignages et sources historiques sur la période maoïste. Les longs développements où l’auteur décrit la vie de Yong Sheng sous la férule communiste donnent des frissons dans le dos ; on peut ainsi approcher ce que furent les tortures et humiliations imposées au nom d’un code idéologique totalement arbitraire. Le summum de l’absurde étant atteint sous la Révolution Culturelle. Je me demande comment tant de jeunes occidentaux, garçons et filles, ont pu adhérer à cette pensée misérable, réduite et mortifère qu’on appela le maoïsme (je renvoie le lecteur au lire d’Olivier  Rolin, Tigre en papier, qui évoque ce temps à travers les jeunes français des années 1966-78), que l’on voit ici in situ, dans toute son abjection et avec toute la lâcheté humaine qu’elle a entraînée. Le romancier réussit parfaitement à partager avec nous ce sentiment de l’absurde et son inéluctabilité. L’homme n’est plus qu’un fétu de paille emporté par le vent mauvais de l’histoire.

Mais l’essentiel de ce roman est ailleurs, inscrit en filigrane tout au long du récit et justifiant le titre de l’ouvrage. Dai Sijie s’est inspiré de la vie de son grand-père pour créer ce personnage. La vie de Yong Sheng commence un peu comme une sorte de conte : son père fabrique des sifflets pour colombe, un artisanat révéré en Chine, et lui-même apprend ce métier. Mais le fait capital de son enfance est la rencontre avec les missionnaires américains du village voisin, qui vont le prendre en charge pour lui donner une instruction de base. Il s’agit d’une famille de missionnaires baptistes, le pasteur GU, son épouse et sa fille Mary. L’enfant découvre les charmes de la religion chrétienne en même temps que l’éveil érotique, en contemplant en cachette Mary dans sa prière. Puis il est arraché à ce milieu et vit sa vie de chinois du moment. Je passe sur les péripéties qui vont l’amener à demander plus tard le baptême et à vouloir de venir pasteur lui-même. Ce qui m’amènera à suivre les cours d’une faculté protestante de théologie. Il sera ensuite pendant quinze années un pasteur très actif et apprécié de ses paroissiens et même au-delà. Puis survient la Révolution et là commencent, évidemment ses ennuis et son calvaire : on pourrait dire qu’il vit, au sens évangélique, une très longue Passion de cinquante ans. Comment va survivre cet ennemi du peuple, transformé en manœuvre dans un pressoir à huile, privé de tous ses droits civique set humains, dépouillé de ses plus petits biens et soumis, lors de la Révolution Culturelle à l’obligation de l’humiliation et de la confession publique ? Sans nul doute par sa foi, muette, mais bien réelle, et aussi par cette étrange résistance passive que les Chinois doivent au Confucianisme. Mais un évènement horrible, va lui faire perdre la foi. Il ne la retrouvera qu’au moment de mourir où il pourra à nouveau prier, juste avant d’être exécuté pour trafic de drogue, crime qu’il a endossé à la place de son petit-fils, pour lui sauver la vie. Il y là, bien sûr une image de la rédemption par le sacrifice, une imitation de Jésus-Christ, que l’auteur fait voir sans aucun commentaire, ce qui fait que beaucoup de lecteurs ignares religieusement ne verront pas cet acte rédempteur, pas plus que n’ils ne l’ont vu dans la mort de Clint Eastwood à la fin de son film Gran Torino.

Voilà . Je ne vous en dévoile pas plus, car il faut aller se plonger dans cet univers foisonnant et pourtant d’une extrême banalité, voire d’une grande pauvreté matérielle. Il est impossible de rester indifférent au destin de Yong Sheng qui, à vue humaine, est un échec complet. Je fais, évidemment, une lecture tout à fait autre, évangélique, biblique et théologique de cette vie ; A vous de la découvrir et de vous faire votre propre idée personnelle. Un grand livre.

J.M. Dauriac ; juin 2021.

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