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Le Blog à Jean-Mi ! Posts

Les chemins de conversion : le cas très particulier de Léon Tolstoï et sa conversion

La plupart des lecteurs – pour ne pas parler des autres – ignorent que Léon Tolstoï n’est pas que l’immense artiste auteur de « La guerre et la paix » ou « Anna Karénine », mais aussi un penseur social, philosophique et politique de premier ordre, pour ne pas dire un philosophe – ce que certains philosophes disent et écrivent de lui[1]. Un plus grand nombre encore ignore que Léon Tolstoï vécut un changement radical dans sa vie à l’âge de cinquante ans et que ce changement engagea tout le reste de sa vie dans un chemin prophétique où il devint un maître pour des milliers de gens par sa pensée sociale et religieuse. Mon propos n’est pas ici d’étudier ce contenu (ce sera fait pas ailleurs)., mais le moment de ce que j’appelle la conversion de Tolstoï. Nous possédons des écrits précis et clairs qui établissent ce fait[2]. En conclusion de cette étude sur les modalités de conversion, présenter le cas Tolstoï est, de mon point de vue, la meilleure manière de faire sentir au lecteur de ces lignes la complexité de ce moment.

Rappelons très brièvement la vie de Léon Tolstoï.

Né en 1828 à Iasnaïa Poliana, Russie, dans une famille aristocratique de vieille noblesse russe, il perd sa mère très jeune, puis quelques années plus tard son père. Il sera élevé, avec son frère, successivement par sa grand-mère et ses tantes. Il entame des études universitaires qu’il ne conclut pas, s’engage dans l’armée quelques années, participe à la guerre du Caucase et au siège de Sébastopol. Il démissionne de l’armée après cet épisode, écoeuré par la violence de la guerre. C’est à l’armée, durant les périodes d’inaction, qu’il a commencé à écrire des souvenirs qui seront publiés et connaîtront le succès (Enfance, Adolescence et Jeunesse). Ses « Récits de Sébastopol » contribuent aussi à le rendre célèbre : c’est décidé, il sera écrivain. Il fréquente un peu la société lettrée de Pétersbourg, où il mène la vie dissolue de jeune aristocrate. Puis il retourne vivre à ianaïa Poliana et gérer son domaine. Il se marie en 1862 avec Sofia Bers et commence alors une période féconde de mari, père de famille et romancier à succès. « La guerre et la paix » est un triomphe, il vit bien de sa plume, gère un domaine agricole important, a une femme intelligente qui le révère et le soutient dans son travail. Il décrit cette période comme la plus heureuse de sa vie. Pourtant cette béatitude prend fin brutalement, une nuit dans une auberge de la bourgade d’Arzamas. Cette nuit-là, Léon Tolstoï lutte littéralement avec la mort et sort de là effrayé et convaincu que la vie n’a pas de sens puisqu’elle ne conduit qu’au néant de la mort. Ila quarante et un ans, nous sommes en 1869. Il commence alors une quête de sens tous azimuth et lit beaucoup de philosophie (Schopenhauer notamment, qu’il apprécie beaucoup), mais aussi de science. Il ne trouve aucun sens à tout ce qu’il lit et apprend[3]. C’est l’époque de la rédaction d’ »Anna Karénine », roman qui porte les traces de la lutte intérieure de son auteur. Grand succès qui installe définitivement au sommet des lettres russes, et pas seulement elles. Il a tout pour être heureux : succès, amour, famille… et pourtant, il souffre terriblement. Si l’on en croit ses crits, cette lutte intérieure avec toutes ses facettes durera neuf longues années. A l’âge de cinquante ans, enfin, il trouve la réponse à sa quête de sens. Il ne la trouve nullement chez Kant ou Schopenhauer, mais dans le peuple russe, qui el guide à al foi en Christ. Nous sommes en 1879. Ainsi naît celui que j’appelle « le second Tolstoï », celui qui mourra en 1910 dans le bureau du chef de la petite gare d’Astopovo, alors qu’il s’enfuyait de chez lui pour vivre enfin selon ses désirs. Trente années de vie de converti qui vont produire un grand nombre de textes, tant littéraires[4] que politiques, sociaux ou religieux[5]. Tolstoï revendiquera alors constamment dans sa vie et son œuvre sa foi en Jésus et en Dieu. Nous devons donc le considérer comme un croyant converti[6]. Il entre pleinement dans cette étude.

Revenons maintenant brièvement sur la conversion elle-même, à partir de ce qu’en dit Tolstoï lui-même. Nous pouvons, dans son cas, poser une chronologie particulière que nous avons effleurée ci-dessus.

  • Dans son enfance et son adolescence, le jeune Léon est élevé dans la foi orthodoxe et il y adhère naturellement.

« Depuis ma première enfance, depuis que j’ai commencé à lire les Evangiles tout seul, j’ai été touché et attendri surtout par les passages où le Christ prêche l’amour, l’humilité, le sacrifice, el don de soi et la non-violence.[7] »

  • Puis il entre dans une vie sans foi, à partir de la fin de son adolescence[8], et mène une vie sans Dieu.

« Voici cinquante-cinq ans que ej suis venu au monde, et à l’exception des quatorze ou quinze années de mon enfance, j’ai vécu pendant plus de trente-cinq ans en nihiliste au sens premier de ce mot qui ne veut pas dire socialiste, ni révolutionnaire comme on le croit d’habitude : non, nihiliste je l’ai été en ce sens que toute foi me faisait défaut.[9] »

Ainsi commence le texte « Quelle est ma foi ? » (aussi traduit parfois par « ma religion »). Ce qui nous conduit à la cinquantaine et au moment du retournement complet de la conversion.

  • Celle-ci est décrite ainsi.

« Il y a cinq ans, j’ai cru à l’enseignement du Christ, et ma vie a soudainement changé.[10] »

Nous retrouvons ici deux éléments-clés du moment de conversion : la foi en christ et la soudaineté du changement. Il précise celui-ci un peu plus loin :

« L’orientation de ma vie, mes désirs ont changé : le bien et le mal ont interverti leurs places. [11]»

Encadré 5 : Conversion de Tolstoï : une critique sévère, celle d’Ellen Myers

« La Confession de Tolstoï démontre qu’il n’était en aucune manière converti de son propre ego, certainement pas au Créateur et Rédempteur souverain, transcendant (“autre-que-moi ”) de la Bible qu’il a rejeté tout son cœur, âme, esprit et force. Plutôt il a été “converti” d’une dévotion périodique, à une dévotion à temps plein et tenace à sa propre personne et à sa perfection morale par ses propres efforts. Et cette « bonté » humaine, sans la grâce de Dieu, il ne pouvait qu’échouer, ce qui n’a pas manqué. Si on devait paraphraser Romains 8:28 « Toutes choses concourent au mal de ceux qui détestent Dieu”, cela a été corroboré par la suite de la vie inconvertie de Tolstoï. » Ellen Myers , La conversion de Tolstoï – 2000

voici ce qu’écrit l’auteure américaine Ellen Myers à la fin d’un article discutant la conversion de Léon Tolstoï. Cet article est intéressant par son positionnement religieusement engagé. Ellen Myers réagit en chrétienne évangélique sans doute « born again » et dresse la liste de tout ce que le grand auteur russe ne peut accepter dans le christianisme. Mais elle pratique ainsi l’amalgame. Elle réfute le  droit de chrétien de Tolstoï – ce qui est parfaitement légitime – mais réfute en même temps ipso facto la réalité de sa conversion, au chef qu’elle ne produit pas un croyant orthodoxe. C’est compréhensible mais critiquable. Cette mise en cause apparaît dès le titre de l’article où le mot « conversion » est mis en italique.

Tolstoï précise d’ailleurs qu’il a cru à « l’enseignement du Christ » et qu’il en a été sauvé. Il est donc incontestable que Tolstoï a connu ce retournement et ses fruits que nous appelons « conversion ». En cela il rejoint Claudel, Péguy, Ellul, Augustin et des millions d’autres dans l’histoire. Mais si je m’arrêtais là, je en serais ni exhaustif ni honnête. En effet, la conversion de Tolstoï procède, nous l’avons dit plus haut, d’une longue crise antérieure. Nous retrouvons donc ici un des éléments de la conversion philosophique ou existentielle présentée plus haut. Or, pendant cette longue crise, Tolstoï a été extrêmement actif, cherchant à résoudre cette crise existentielle qui le rongeait. Ici le texte de référence est « Confession » qui constitue un des plus beaux textes d’introspection qui nous ait été donné[12]. L’auteur s’y applique la même rigueur analytique qu’il mettait dans ses romans. Grâce à cela nous connaissons par le détail tout le cheminement de la pensée de ce génie littéraire qui se dévoile ici comme un homme hypersensible et tourmenté. Car il cherche la réponse dans la raison et la philosophie. Il mène une étude des sciences de la vie très poussée et en conclut qu’il fait fausse route.

« Il se trouvait qu’une telle réponse n’était pas appropriée à ma question.[13] »

Il comprend que le but de la science « dure » n’est pas de donner le sens de la vie mais de résoudre des énigmes physiques, chimiques ou astronomiques. Il se tourne donc vers les sciences spéculatives qu’il appelle symptomatiquement « demi-sciences[14] » (ce que nous appelons aujourd’hui « sciences humaines »). Il découvre que seule la philosophie se préoccupe de sa question existentielle, sur le sens de cette existence. Mais elle y répond par des réponses qui ne le satisfont pas.

« C’est la réponse qui me fut donnée par Socrate, Schopenhauer, Salomon, le Bouddha.[15] »

Il connaît ces réponses, il les a lues et étudiées. De ce savoir, il conclut cependant.

« Rien ne servait de m’abuser. Tout était vanité. Heureux était celui qui n’était pas né, la mort valait mieux que la vie : il fallait se libérer de cette dernière.[16] »

Il donne d’ailleurs en citation dans son ouvrage la quasi-intégralité des deux premiers chapitre du livre du Qohélet[17]. Et conclut pareillement à la vanité de toutes choses. Il pense alors au suicide, ce que ne conclut absolument jamais l’auteur du livre biblique qui , lui, parvient à une conclusion positive malgré la lucidité de son constat.  Il sortira de cette impasse intellectuelle en observant la foi du peuple russe, qui lui donne la force de vivre et de se réjouir même dans ce monde absurde. Il fait là retour à la pratique populaire orthodoxe assidue, va à la messe quotidiennement et pratique tous les rituels. Il a trouvé le lieu de la vraie foi.

« Je me mis à regarder de plus près la vie et la croyance de ces gens, et plus je les sondais, plus je voyais qu’ils avaient la vraie foi, nécessaire pour eux, et qu’elle seule leur donnait le sens et la possibilité de la vie.[18] »

Mais identifier cette foi et vouloir la vivre va s’avérer difficile, puis impossible, malgré m’immense désir personnel de Léon Tolstoï de se conformer. Il l’exprime parfaitement, avec sa clarté habituelle et sa lucidité extrême.

«  De toutes les forces de mon âme, je désirais être capable de me fondre dans le peuple en suivant sa foi jusque dans le rituel ; or, j’en fus incapable. Je sentais qu’en le faisant, je me serais menti à moi-même, j’aurais moqué ce qui était sacré pour moi.[19] »

Que se passe-t-il donc qui l’empêche de vivre cette foi sincère et populaire ? S araison l’empêche de tout croire dans la religion orthodoxe. Il faut accepter la résurrection.

« Mais la fête principale était la commémoration de l’événement de la résurrection dont je ne pouvais imaginer ni accepter la réalité.[20] »

En effet, dans la confession orthodoxe, la plus grande fête est Pâques, durant laquelle les fidèles se saluent d’un échange rituel de phrases : « Christ est ressuscité ! – Il est vraiment ressuscité ! ». Phrase que l’on en peut raisonnablement pas prononcer si l’on ne croit pas à la résurrection ! Léon Tolstoï a aussi du mal avec le dogme de la trinité, il rejette les miracles…

Il finit par tirer la conséquence de ses positions doctrinales et renonce à l’orthodoxie. Car il a en plus perçu par sa recherche le caractère exclusif que défendent toutes els confessions chrétiennes[21]. Lui veut d’une foi tolérante et universelle comme l’enseignement du Christ dont il a enfin perçu le sens.

« Le mensonge, comme la vérité, était transmis par ce que l’on appelle l’Eglise.[22] »

Dès lors le converti Tolstoï chemine en marge des églises. Il croit à l’enseignement du Christ mais rejette tout ce qui choque sa raison. Il réécrira d’ailleurs les quatre évangiles commentés dans son optique personnelle. Il trouve la clé qui lui ouvre la compréhension globale des Evangiles dans le verset 39b du chapitre 5 de l’Evangile selon Saint Matthieu :

«  Mais moi, je vous dis ne pas résister au méchant. »

La non-résistance au mal et au méchant devient le fondement de sa foi, son paradigme de lecture évangélique. C’est d’ailleurs cet aspect qui touchera le jeune avocat indien Gandhi, qui échangera quelques lettres avec lui et lui empruntera le concept de non-résistance au mal, formulé par lui sous le nom d’ahimsa, notion commune aux spiritualités orientales (hindouisme, bouddhisme, jaïnisme ou sikhisme).

Encadré 6 : La conversion de Paul Claudel (1868-1955)

L’écrivain et diplomate Paul Claudel est un des convertis les plus célèbres du XIXème siècle. Il a couché par écrit le récit de sa conversion, qui est instantanée et donc parfaitement datable et située. Nous sommes le ,25 décembre 1886, lors des offices de Noël à Notre-Dame de Paris. Il assiste aux vêpres, debout dans la foule, près du second pilier à l’entrée du chœur.

« En un instant, mon cœur fut touché et je crus. Je crus, d’une telle force d’adhésion, d’un tel soulèvement de tout mon être, d’une conviction si puissante, d’une telle certitude ne laissant place à aucune espèce de doute que, depuis, tous les livres, tous les raisonnements, tous les hasards d’une vie agitée, n’ont pu ébranler ma foi, ni, à vrai dire, la toucher. J’avais eu tout à coup le sentiment déchirant de l’innocence, de l’éternelle enfance de Dieu, une révélation ineffable. »

Nous avons là les éléments d’un retournement radical et subit. Certes Claudel n’était pas athée, mais il se désintéressait de la religion. Il est venu aux offices  pour observer le comportement des foules. Il décrit très précisément ce qui le remplit d’un seul coup, une conviction absolue qui ne le quittera plus jamais. Mais il raconte ensuite les quatre années de résistance que son esprit rationnel oppose à cette révélation. Il se met à lire une bible protestante, il doit ainsi se battre avec l’influence de Renan et de sa « Vie de Jésus », livre qui a eu une très forte résonnance chez les intellectuels et la jeunesse de cette époque. Sa lutte fut rude, mais c’est finalement, pour lui, la vie de l’Eglise Catholique Romaine et le spectacle de la messe qui ont remporté le combat. Il fit sa seconde communion le jour de Noël, quatre ans après la conversion, le 25 décembre 1890, à Notre-Dame. Il devint ensuite le grand écrivain catholique que l’on connaît.

Cette expérience est intéressante par le fait qu’elle nous donne à voie la lutte spirituelle qui a eu lieu après la conversion. Tout ne s’est pas éclairci d’une seul coup, il a dû mener un dur combat contre la raison raisonnante qui triomphait dans ce contexte positiviste. La conversion de Claudel est donc une combinaison de l’instant et du temps plus long, comme el cheminement de Péguy, ou celui d’Augustin, qui tous deux ont mené la lutte avant la révélation. De cette diversité, nous pouvons donc déduire qu’il n’y a pas de règle et de modèle de conversion ; chaque conversion est unique, comme chaque être humain.

De ce qui précède nous pouvons déduire l’originalité très puissante de la conversion de Tolstoï, qui ne saurait être comparée à celle de Claudel ou Péguy (voir encadré) lesquels ont intégré plus ou moins vite l’Eglise Catholique Romaine (avec moultes résistance pour Péguy) et y sont demeurés. La conversion de Tolstoï s’intègre dans son combat prométhéen de créateur hypersensible. Il ne peut pas se contenter d’adhérer sans réflexion, il est trop sincère et trop fier pour devenir un mouton du troupeau ou feindre. De mon point de vue, son cas est remarquable en ce qu’il associe en une seule personne des caractères des deux types de conversion présentées dans cette étude. Ses propos sans équivoque sur le Christ qui le sauve attestent d’une conversion chrétienne. Mais sa démarche d’analyse rationnelle, son implication postérieure au plan social en font aussi un converti philosophique et existentiel. Son rejet total de l’Etat, maintes fois formulé dans les textes politiques en fait incontestablement aussi un anarchiste. Son désir de revenir à la seule vie saine pour lui, celle des paysans, le situe dans une démarche plutôt philosophique, assez proche du stoïcisme. La complexité de cette conversion a double face en fait un cas unique. Cette conversion chrétienne est par ailleurs contestée, parfois violemment, comme j’en donne ci-dessous un exemple.

* * * * *

Conclusion

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Nous avons voulu, dans cette étude, mener une comparaison thématique entre les deux chemins de conversion classiques, la conversion philosophique et la conversion religieuse, ici chrétienne. Notre point d’appui philosophique, l’oeuvre de Robert Misrahi, ne nous fait pas ignorer dans quelle généalogie millénaire elle s’inscrit, de la Grèce classique à nos jours. Le format de l’étude et le désir de s’inscrire dans notre temps m’ont amené à ce point d’appui. Misrahi n’est que le dernier penseur d’une lignée démarrant chez Socrate et cheminant ouvertement ou implicitement dans l’œuvre philosophique occidentale. Que nous apprend cette étude ?

En premier lieu, que les hommes cherchent avec assiduité et ténacité à vivre dans le bonheur. Cette recherche irrigue tout l’écrit occidental philosophique, poétique ou romanesque. Seule l’époque capitaliste contemporaine l’a reléguée au magasin des accessoires et a proposé des marchandiser des ersatz, sous le nom de « bien-être », « développement personnel », « croissance » ou « développement ». Le constat d’échec de ce modèle est patent, et le « désenchantement » weberien du monde n’est pas où il le croyait.

En deuxième lieu, nous apprenons que le bonheur (ou la justice, le bien, ou la liberté, autres termes de quête similaire) est objet de travail. D’abord sur soi. Si la crise en est un temps fort, elle est aussi le point d’éclairement à partir duquel tout peut se reconstruire (cf. plus haut). Mais ceci ne va pas sans effort et sans travail réflexif et/ou spirituel. Le bonheur existe mais il n’est pas aisé d’accès. Il ne saurait se confondre avec un achat quelconque, une médication-miracle. Que ce soit le philosophe ou le chrétien, tout commence de ce travail avec la conversion. Ce n’est pas un hasard si le terme « seconde naissance » – ou « nouvelle naissance » –  est usité dans les deux cas. L’enfant ne naît pas adulte, il doit grandir, se nourrir, apprendre, souffrir, pour devenir un homme accompli. Ceci contredit à tous égards un hédonisme mercantile, un coaching à la petite semaine.

En troisième lieu, nous pensons avoir bien montré que l’intelligence et l’esprit sont ici à l’œuvre totalement dans ce retournement. Que ce soit en chrétien ou en philosophe, le « miracle » n’existe pas – même si la révélation et la grâce sont réelles – et le changement est celui du regard, de l’état d’esprit, de la nature de l’entendement, pas celui de nos connaissances, nos pratiques, nos habitus divers. Notre responsabilité est de mettre en œuvre ce changement. Que ce soit le philosophe ou l’apôtre, la suite de la vie doit attester du travail personnel et public. L’œuvre doctrinale de Paul ou d’Augsutin, la réflexion de Tolstoï, la création de Claudel, tout nous parle d’un travail accru par la conscience de la responsabilité. La foi du charbonnier est une insulte pour les charbonniers. Nous pouvons lire ceci dans le second testament :

«  Bien aimés, comme je désirais vivement vous écrire au sujet de notre salut commun, je me suis senti obligé de le faire afin de vous exhorter à combattre pour la foi qui a été transmise aux saints une fois pour toutes. »

Cette transmission de la foi est tout autant la suffisance de la révélation christique et son caractère achevé tel que décrit dans la lettre aux Hébreux. Le converti est saisi par la foi. Jacques Ellul a cette formidable formule totalement vraie : « La foi m’a » et non le traditionnel « j’ai la foi[23] ». Il nous apparaît donc que ce que reçoit ou saisit le converti, c’est cette clé, ce collyre qui lui ouvre les yeux. Mais rien de plus. Tout est là déjà, mais tout est à faire. Commence alors la vie à reconstruire, soit philosophiquement, soit religieusement[24].

Enfin, il ressort aussi de la conversion qu’elle est un moment de liberté. Paul, sur la route de Damas, aurait pu regimber ;Augustin aurait pu quitter le jardin, Claudel tourner le dos et partir… Le choix demeure toujours l’ultime fait.

Jean-Michel Dauriac


[1] Cf « La philosophie de Tolstoï » d’Ossip Lourié ou « Tolstoï et Nietzsche » DE Léon Chestov, par exemple.

[2] Les deux textes de base sont « Confession » et « Quelle est ma foi ? ». voir bibliographie finale.

[3] Ceci constitue l’essentiel du texte de « Confession ».

[4] Les grandes nouvelles et son troisième grand roman, « Résurrection ».

[5] a liste en est fort longue. Il n’y a malheureusement aucune édition complète en français, à part celle de Stock en 1912. Ces textes sont donc très difficiles à trouver. Des petites maisons d’édition republient à l’unité certains de ces écrits.

[6] Savoir quel est le contenu de sa foi est un autre problème, auquel ma thèse sera consacrée.

[7] In « Confession »

[8] Nous renvoyons à une étude à venir sur le contenu religieux de la trilogie à caractère autobiographique.

[9] Op. cit. page 121

[10] idem

[11] Toutes les références qui suivent viennent de « Quelle est ma foi ? ». ici page 122.

[12] Je le range aux côtés des livres au même titre de saint-Augustin et J.Jacques Rousseau.

[13] Page 49.

[14] Cette période est celle de la naissance formelle de ces sciences nouvelles que sont la sociologie, l’anthropologie, la géographie humaine…

[15] page 51

[16] page 59

[17] Plutôt appelé « Ecclésiaste » dans les versions chrétiennes de la Bible

[18] page 52

[19] page 99

[20] page 103

[21] le fameux « Hors de l’Eglise point de salut » accommodé selon des variantes par les dénominations et églises.

[22] Page 114

[23] in « La foi au prix du doute »

[24] J’emploie ce terme faute de mieux, car la religion n’est pas ici concernée, mais la foi et la spiritualité chrétienne.

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De l’actualité de 1984 de George Orwell

une lecture contemporaine de l’importance de ce roman

Les classiques doivent périodiquement être relus. 1984 en fait partie maintenant. Assurément c’est un très grand livre ! Une double réussite, d’abord au plan littéraire, et ensuite au plan thématique. Il nous offre  aujourd’hui comme une sorte de miroir de ce que nous vivons.

Ce livre décrit une sorte d’utopie négative qui était de la science-fiction légère (au sens de « light » de chez Coca-Cola) au moment  au moment de sa parution, en 1949, mais qui est devenu au fil des décennies une simple satire politique, tant les constituants de cette histoire sont aujourd’hui répandus dans notre vie. Ce que nous lisons dans ce livre, en ces années 2020, est d’autant plus glaçant que c’est non seulement possible mais déjà en œuvre, plus ou moins partiellement, dans les sociétés de divers pays du monde[1]. Je dirais qu’aujourd’hui nous lisons 1984 comme un roman géopolitique, car cette approche est devenue la seule grille de lecture généralisée, grâce au travail incessant des médias et des officines diverses, telles Sciences Po Paris ou les think tanks multiples. Orwell a une pensée géopolitique tout à fait cohérente, qui peut s’inscrire dans la lignée des visions de Haushoffer ou MacKinder[2]. Il ramène le monde en 1984 à trois grands blocs politiques nommés Eurasia, Estasia et Océania. Il raconte du point de vue d’Océania qui est, de manière transparente, le Royaume Uni devenue la tête d’un empire en état de guerre permanent avec l’un ou l’autre des deux blocs. La description des rapports de force qu’il effectue est tout à fait remarquable et d’un réalisme saisissant, surtout si l’on pense que cela fut écrit juste avant l’installation de la Guerre Froide. Il y a toute une étude à mener sur cette forme géopolitique du roman.

Mais la grande réussite est justement de ne pas avoir placé cette fiction sous le signe de la géopolitique. 1984 est un grand roman, au sens classique du terme, avec des héros, des bons et des méchants, des destins, des rebondissements et de la psychologie. Et il est tout à fait possible de ne le lire que comme un roman d’anticipation[3]. Un triangle de héros occupe le lecteur dès les premières pages et jusqu’aux dernières. Le personnage principal est Winston Smith (noter l’originalité du patronyme, très clair dans le cadre du livre), un homme quadragénaire. J’aurais presque dit sans âge, tant l’auteur évite toute précision sur ces aspects physiques, ne nous donnant que des repères chronologiques vagues, aussi vagues que le système politique général de l’Angsoc et de Big Brother. Winston appartient à cette génération qui est née avant la Révolution génitrice du régime, mais il est trop jeune pour avoir des souvenirs précis. Sa quête personnelle consiste à essayer de comprendre ce passé, qui a disparu de l’histoire officielle. Face à lui se trouve O’Brien, qui a peut-être quelques années de plus que lui et que Winston admire pour son maintien et son intelligence. O’Brien est dans la catégorie supérieure des serviteurs du régime, il appartient à la crème du Parti, au Parti intérieur, alors que Winston n’est qu’un membre banal du Parti extérieur. Une des clés du roman est le jeu de leurs rapports, chacun ayant de l’estime pour l’autre, malgré une relation asymétrique. Le troisième sommet du triangle est une jeune femme de vingt-cinq ans environ, membre du parti extérieur, comme Winston, et qui se prénomme Julia. Ces deux-là vont construire une relation amoureuse, strictement prohibée entre membres du Parti extérieur. Cette relation amoureuse est doublée d’une rébellion partagée contre Big Brother, le dictateur omniprésent, et son régime. Or, le Parti surveille les deux amants et finit par les arrêter, les torturer et les conditionner par la souffrance, pour en faire de parfaits serviteurs du régime, vides de tout souvenir et de toute pensée critique. L’amour ne triomphe nullement, il est écrasé et laminé par la dictature et son appareil. La victoire appartient au système, qui a développé une morale cynique de haine, stricte inversion des préceptes moraux antérieurs : « LA GUERRE, C’EST LA PAIX » , ou « LA LIBERTE, C’EST l’ESCLAVAGE ». Le roman tient le lecteur en haleine car, malgré tous les signaux négatifs envoyés, il veut croire à la force de l’amour. Et Orwell le sait bien, qui dans les deux premières parties entretient cette illusion d’une possible victoire de l’amour. Mais il manipule son lecteur, car dès le début, son intention est de peindre au plus près une dictature socialiste impitoyable. Le régime, dénommé Angsoc, est une forme de socialisme anglais, post-soviétique. C’est en réalité une variante du communisme stalinien, Big Brother entretenant un culte de la personnalité à l’instar de Staline, et un système de surveillance générale dont le prototype a été la sécurité soviétique, la sinistre Gépéou.

Mais l’Angsoc prétend avoir conjuré les défauts du nazisme et du soviétisme, en éliminant tout affect  et en travaillant systématiquement à l’effacement de la mémoire et à la réécriture  du passé, selon des méthodes scientifiques (on ne peut pas ne pas songer au IIIème Reich ou à l’URSS et leurs pseudo-sciences). La troisième partie du roman décrit le système de répression et de torture et donne alors le premier rôle à O’Brien, agent de la Police de la pensée, qui a piégé les amants, au bout d’une longue manipulation. Cette partie est évidemment la plus effrayante, car il n’y a aucun espoir de fuite, les captifs sont totalement aux mains des tortionnaires. La lecture devient alors oppressante et on en vient à espérer que Winston sera vite « vaporisé » (c’est le sort de ceux qui disparaissent, annihilés ainsi complètement). Mais Orwell a voulu une autre fin, encore plus sinistre : Winston vivra – le temps que le système le voudra -, mais il sera devenu une sorte de zombi décérébré qui aime Big Brother.

Ce livre n’entretient aucune illusion : il n’y a pas de révolution possible face à un tel système, sauf s’il se désintègre de l’intérieur au fil du temps – c’est bien ce qui est arrivé à l’URSS à la fin des années 1980. 1984 est un roman noir, où tout est gris, terne, sans couleurs vives, triste et monotone. Seuls les prolétaires, bien encadrés mais échappant à tout endoctrinement, vivent encore une vie humaine[4]. Mais ils sont surveillés et manipulés sans cesse. Big Brother et l’Angsoc sont la quintessence du totalitarisme, car son parfait aboutissement.

Mais à côté du grand roman et du livre géopolitique, il y a un travail littéraire et sur le langage tout à fait extraordinaire. Tout le monde ou presque connaît le terme « novlangue », qui est venu rejoindre « volapück » ou « sabir », voire « globish », dans le lexique des langages particuliers à connotations péjoratives[5]. On associe insécablement « novlangue » et 1984, ainsi que Big Brother. Voici déjà un succès éclatant qui range Orwell dans le cercle plutôt réduit des écrivains qui ont donné naissance et autonomie à des termes nés de leur imagination. Et quand on y songe un peu, ils ne sont pas si nombreux à avoir réussi cet exploit. Bien sûr, en lecteur irréductible, je préfèrerai toujours cet usage à celui de « guillotine » ou « poubelle ». On a la célébrité qu’on peut, ou qu’on mérite. Orwell rejoint donc les Victor Hugo ou Balzac dans ce club fermé des inventeurs de types universels. Big Brother est LA figure romanesque du totalitarisme, et à dire vrai, elle est bien plus effrayante dans sa conceptualité anonyme, que la tête d’Hitler, de Staline de Mao ou Mussolini, tous bouchers et bourreaux du XXème siècle. Mais il me semble que ce qui « tient » véritablement ce roman, plus que cette figure omniprésente (existe-t-elle ou est-elle un hologramme fonctionnel ?), c’est la langue d’Océania. Dans cet empire totalitaire cohabitent deux langues, une qui existe encore mais doit disparaître assez rapidement, c’est l’anglais, et une qui va la remplacer définitivement, le novlangue. Attention, le mot est masculin, car c’est la contraction de nouveau langage. C’est d’ailleurs un de ces petits moyens un peu cuistre pour distinguer le bon grain de l’ivraie : ceux qui ont lu le livre usent du masculin, la grande majorité des autres emploient le féminin. Le travail de réflexion d’Orwell sur la langue et le conflit des deux idiomes court dans tout l’ouvrage et, en réalité, c’est un livre dans le livre, un peu comme la vie de Constantin Levine est un livre enchâssé dans le roman de Tolstoï, Anna Karénine. Le lecteur, dès les premières pages de la première partie du livre comprend qu’on lui dévoile, par le petit bout de la lorgnette, à savoir le travail de Winston, la base du pouvoir du régime : le travail de falsification de l’histoire et de la mémoire. Des brigades de rédacteur retouchent constamment les archives (notamment le Times), pour qu’elles soient en conformité permanente avec le présent et les paroles de Big Brother. Là, Orwell n’a rien inventé, il lui a suffi de se tourner vers le stalinisme et son oeuvre d’effacement progressif de tous les concurrents de Staline pour avoir la matrice de ce régime surnommé Angsoc. On peut aussi penser qu’il s’est inspiré des manipulations nazies sur l’archéologie, l’histoire te la science. La différence avec le système que décrit Orwell est sa technicité froide, sa perfection, qui doit lui assurer un règne éternel. Au fur et à mesure que le temps passe, que la Révolution s’éloigne – laquelle ? nous n’en saurons jamais rien, le mot suffit – et que meurent les humains de ce temps, l’entreprise de falsification gagne en efficacité. La génération de Winston est à la charnière, elle est la dernière qui peut encore avoir des souvenirs, et c’est tout l’enjeu de la troisième partie, celle de la torture et de la persécution psychologique, que de remodeler, à travers l’association « résistance = souffrance », le cerveau de Winston. Et la chute du roman ne laisse aucune lueur d’espoir : en lettres majuscules, il est dit :

LA LUTTE ETAIT TERMINEE,

IL AVAIT REMPORTE LA VICTOIRE SUR LUI-MEME.

IL AIMAIT BIG BROTHER.

Nous savons, par toute la littérature de témoignage et le travail des historiens que cette guerre cérébrale est commune à toutes les dictatures. L’exemple le plus horrible car le plus massif est sans aucun doute celui de la Révolution Culturelle chinoise et ses incultes gardes rouges, dont les gens de ma génération ont pu suivre le sinistre feuilleton à la radio, grâce aux reporters admis (ou pas) sur place. Je ne puis ni comprendre ni excuser qu’il puisse encore exister de vrais défenseurs du maoïsme, comme le sinistre et ridicule Alain Badiou. 1984 nous offre le stade de maturité de cette démarche. L’observateur attentif de notre époque ne manquera pas de remarquer qu’en ce moment même où j’écris ces lignes, un mouvement intellectuel très minoritaire, mais très au fait de la communication et du terrorisme de la pensée, se livre à sa manière au travail de la Police de la pensée de 1984. Comment ne pas voir que sous prétexte de tout un fatras pseudo-conceptuel et des termes abscons ( racisé, intersectionnel, inclusif…), ce qui est tenté est une entreprise de réécriture de l’histoire en partant du colonialisme et du racisme, mais dont le projet final est global et donc totalitaire. Le Miniver (Ministère de la vérité en novlangue) de 1984 est à l’œuvre dans nos universités, nos médias, sur les réseaux sociaux et pratique, lui aussi, la persécution et le reconditionnement cérébral. Tout est dans ce roman. Il est à peine besoin de transposer, tant Orwell a bien étudié le principe et l’a excellemment mis en scène.

Mais toute cette œuvre de falsification historique ne pourrait aboutir sans le puissant travail purement linguistique et son horizon : la suprématie du « novlangue ». Je n’ai pas fait de recherche à ce sujet, mais j’imagine que de nombreux travaux, universitaires ou autres, ont été réalisés sur sujet, compte tenu de la matière importante tout au long du roman. D’autre part, nous savons que ce thème était vraiment primordial pour l’auteur, puisque celui-ci a ajouté un appendice après la fin de la fiction, appendice titré « Les principes du novlangue », ce qui n’est vraiment pas commun ; je fais le parallèle avec les longues considérations sur l’histoire que Léon Tolstoï a livrées à la fin de  La Guerre et la Paix, et que beaucoup de lecteurs et de critiques n’ont pas vraiment compris.

Orwell, par cet appendice, livre un véritable petit traité sur les bases et les buts de ce nouveau langage. Ce texte vient, en quelque sorte,  théoriser les propos d’O’Brien dans la fiction, surtout dans le livre interdit donné à Winston et dont il est l’auteur, et dans la troisième partie. Je n’ai nullement l’intention de développer le sujet du novlangue ici. C’est la matière d’un véritable travail analytique. Il suffit de rappeler les idées-forces de ce plan, qui est la véritable colonne vertébrale du régime.

Dans un premier temps, Orwell nous présente les termes novlangue comme des raccourcis très pratiques (voir les noms des divers ministères). Mais, en même temps, il établit que ces termes veulent signifier exactement le contraire de ce qu’ils semblent dire : ainsi le Miniver est l’officine du mensonge, le Minipax, ministère de la paix, ne s’occupe que de la guerre, le Miniamour orchestre la haine et le Miniplein gère la pénurie chronique de biens matériels. La nature réelle de la propagande de Big Brother est ainsi posée, sans grand discours théoriques. Puis, peu à peu, par des incrustations linguistiques dans le récit, l’auteur nous dévoile comment tout ce qui a trait au langage est calculé et manipulé. Les deux exemples les plus éclairants sont ceux des chansons populaires et de la littérature romanesque pour la classe des prolétaires, qui sont fabriquées par des machines, à partir d’un répertoire fourni de mots. L’auteur glisse ainsi quelques extraits de chansons à la mode, qui ne dépareraient guère aujourd’hui dans le milieu de la chanson commerciale française. Ce faisant, Orwell a juste anticipé quelque chose qui fonctionne aujourd’hui, puisque ce que l’on appelle à tort l’« Intelligence artificielle » ( qui ne reste qu’une série d’algorithmes de plus en plus performants) sait maintenant jouer aux échecs et gagner à coup sûr, écrire des récits « à la manière de » ou composer des tubes assurés de plaire à un vaste public. La science-fiction de 1949 est devenue la réalité de 2021. Ce n’est pas, pourtant, le plus effrayant de la réflexion orwellienne. Pour saisir toute l’horreur du projet novlangue, il faut écouter O’Brien expliquer comment, lentement mais inexorablement, la machine totalitaire supprime les mots de l’ancienne langue, en réduit drastiquement le sens et le nombre, en créant de toute pièce une langue construite comme un lego, avec des prépositions permettant de remplacer des mots, notamment les antonymes. Ainsi, en novlangue, « mauvais » ou « mal » disparait et devient simplement « inbien ».

Le projet final avoué est de rendre toute pensée abstraite autonome impossible, faute de mots lui permettant de se formuler. Le novlangue sera une langue utilitaire, concrète et sans aucune nuance. Orwell établit le lien entre pensée et vocabulaire. A vocabulaire appauvri, pensée squelettique. En fait, l’arme la plus redoutable de l’Angsoc et de Big Brother est le dictionnaire Novlangue auquel travaille tout un ministère, dispersé au sein des diverses administrations. Partout est mise en œuvre la même méthode d’appauvrissement langagier. La substitution du novlangue à l’anglais se fait surtout au sein du Parti, car les prolétaires sont considérés comme hors-circuit, ils pourront donc continuer à user de la langue ancienne, mais elle sera vidée de tout contenu intellectuel. Elle finira donc naturellement par dépérir (un peu comme la République française a tué les langues régionales comme langues vernaculaires). Le novlangue est la clé de voûte de tout le système politique de Big Brother. Lorsque celui-ci sera effectif et seul en usage, tout risque de contestation, de pensée déviante, de contre-propagande aura été détruit. C’est ce futur linguistique uniforme et vide qui est le plus pessimiste dans le roman. Le lecteur subit lui aussi le lavage de cerveau de Winston et, à la fin, il est contre son gré, convaincu de l’inévitable et perpétuel règne du régime.

Dans ce domaine encore, Orwell n’a fait que pousser à l’extrême une tendance du XXème siècle totalitaire. Tout le monde connaît le lexique particulier du marxisme-léninisme ou du maoïsme, essentiel dans ces systèmes de contrôle. A l’autre bout du spectre totalitaire, le nazisme a aussi créé tout un langage qui a été décortiqué dans quelques grands ouvrages[6]. Le novlangue est l’aboutissement de ces essais interrompus. Il naît de l’étude des erreurs passées et va jusqu’au bout de la logique, en supprimant tout autre langue. Le lecteur contemporain pourra juger cela très pessimiste et opposer à cette vision noire d’Orwell la richesse de création des néologismes et des termes abscons qui fleurissent un peu partout. Mais, en prenant cette position, il sera totalement dupe de la tendance profonde qui agit dans nos sociétés dites démocratiques, depuis quelques décennies. La réalité pratique est qu’une partie de plus en plus vaste de la population française (pour ne parler que de chez nous) ne dispose plus que d’un ; lexique très réduit, qui a été évalué il y a quelques années à 400 mots pour un collégien de milieu populaire défavorisé. La place démesurée prise par les réseaux de messageries instantanées depuis le début des années 2000 ne fait qu’accélérer cet appauvrissement pour une part de plus en plus importante de la population. Le jeu des abréviations, des émoticônes et autres symboles dispense de toute recherche du mot précis. Seule une minorité, qui correspond aux classes de l’élite sociale ou intellectuelle, manie le double langage avec aisance, alors que la masse s’enfonce dans le novlangue numérique des SMS, tweeter, Instagram, Facebook et autres Tiktok. Ici aussi, la prophétie d’Orwell est en cours de réalisation et à tous les niveaux (on se souvient de l’avis éclairé de Nicolas Sarkozy, président de la république, sur l’incongruité d’un livre comme La Princesse de Clèves dans les programmes scolaires). Les mouvements décolonialistes, antiracistes, néoféministes, animalistes et autres antispécistes sont des auxiliaires puissants de ce recul de la langue, dans sa richesse et sa complexité. C’est alors qu’il faut lire attentivement l’appendice d’Orwell, qui devient glaçant. De nombreux indices nous sont pourtant donnés, tels l’évolution des épreuves du baccalauréat, les programmes scolaires, l’indigence des débats médiatiques, le marché du livre, la place des dialogues au cinéma… je pourrais continuer cette énumération longtemps.

L’indigence linguistique de fond est en partie camouflée par la langue technicienne qui, elle, à l’inverse, ne cesse de s’enrichir. C’est exactement la prédiction orwellienne. La langue technique est une langue qui ne permet aucun « jeu » sémantique (au sens mécanique du terme). Un terme technique n’a qu’un seul sens et un seul usage. Il n’existe aucune pensée conceptuelle technique, surtout en informatique, monde binaire, sans nuance. L’avenir est là, devant nos yeux. La réalité est que peu à peu mais inexorablement, les chefs d’œuvre de la littérature classique deviennent totalement incompréhensibles au lectorat jeune et populaire, et même à certains présidents de la république ! Je songe avec effarement au travail de simplification absurde qui a été tenté sur les livres du Club des Cinq, d’Enyd Blyton[7]. C’est le succès, avec soixante-dix ans de décalage, du « livre condensé » de Sélection du Reader’s Digest ! Sauf que maintenant, il s’agit de la « pensée condensée ».

Je pourrais encore longuement disserter sur l’acuité et l’actualité de ce qu’a décrit Orwell. Cela n’a aucun intérêt. Il faut lire avec attention 1984, avec ces quelques clés de lecture, pour en saisir l’importance et la sombre lucidité. Quand vous l’aurez lu, il ne vous quittera plus. Vous garderez l’impression générale ; même si vous oubliez Winston, Julia et O’Brien. Le propre des grandes œuvres littéraires est d’être bien plus vraies que le réel, grâce, justement, au travail de création de l’auteur. Les grands romans sont immortels, à condition que les mots qui en constituent les phrases restent compréhensibles. C’est tout l’enjeu de la vie d’une langue. Aujourd’hui, les langues vernaculaires subissent, de fait, une extinction massive. Des centaines de langues, avec leurs cultures, leurs imaginaires, leurs mythes et leurs poésies disparaissent avec leurs locuteurs. Et ceci dans l’indifférence mondiale générale.  En parallèle, la domination de l’anglais comme novlangue de la mondialisation s’étend partout. Seules les plus parlées des langues ont les moyens de résister – voyez donc le cas de l’Afrique ou des peuples arctiques -, mais comment et à quel prix ? Il y a donc un combat de résistance à mener autour de la langue, de la littérature, de la pensée abstraite et symbolique, tout ce que le capitalisme consumériste déteste.

En deux romans, 1984 et La ferme des animaux, Georges Orwell a livré les avertissements politiques les plus importants du XXème siècle. Il faut le lire, le relire et le faire lire.

Les Bordes, 21-22 mars 2021

Jean-Michel Dauriac


[1] Sur ce plan, il n’y a pas différence entre la Corée du Nord et le Japon ou les Etats-Unis. L’habillage politique varie, c’est tout ; mais le fond totalitaire est le même, plus ou moins brutal, selon l’avancée technologique.

[2] Deux grands fondateurs de la géopolitique comme science géographique ; le premier est allemand et le second américain.

[3] Un peu à la manière dont le grand public lisait – les lit-on encore ? – les romans de René Barjavel.

[4] Le pouvoir les a jugés inaptes à rentrer dans le système et s’est simplement évertué à les rendre inoffensifs.

[5] Je renvoie le lecteur aux articles de Wikipedia sur ces sujets.

[6] Je citerai seulement ici Lti, la langue du IIIème Reich, de Victor Klemperer, édité chez Pocket, collection Agora.

[7] Il est d’ailleurs assez rassurant de noter que ces versions « light » ont été rejetées par le public concerné.

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Le temps ne fait rien à l’affaire, quand on est mauvais, on est mauvais…

A propos de Initiation Philosophique, par Emile Faguet, de l’Académie Française,

Paris, Hachette et Cie, 1912. 171 pages.

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Le lecteur sera sans doute très surpris en découvrant cette chronique d’un livre inconnu, paru au début du XXème siècle, d’un auteur qui, bien qu’académicien, n’est pas passé à la postérité. J’espère que cette surprise l’amènera à lire entièrement ce texte.

Circonstances de l’événement : mon père étant décédé il y a huit ans, j’ai enfin décidé de faire le tri dans ses affaires, à la demande de ma mère. J’ai, assez logiquement pour un intellectuel, commencé par la bibliothèque. Celle-ci m’était évidemment bien connue, puisque s’y trouvait en assez grand nombre des livres qui étaient miens et que j’avais prêté, de manière emphytéotique à mon père, sachant que je les retrouverai toujours. Ajoutons qu’un bon nombre d’ouvrages étaient à la fois dans sa bibliothèque et la mienne. Mais il faut ici dire un peu de la personnalité de mon père : il avait l’habitude, par foi chrétienne évangélique agissante, de beaucoup prendre soin de son « prochain » et, singulièrement des vieux chrétiens de la communauté protestante. C’est ainsi que tout naturellement, certains d’entre eux lui ont donné une partie ou tout de leur bibliothèque. Cela est confirmé par les noms portés sur les livres, ainsi que les dates les accompagnant parfois. Ainsi se trouvent dans cette bibliothèque un nombre élevé de livres anciens, au sens de non-contemporains directs. Le livre dont je vais parler aujourd’hui relève de cette famille de livres adoptés anciens.

J’ai une passion juvénile pour la philosophie, contrariée par la vie et ses aléas. Je me suis remis à lire de la philosophie vers l’âge de trente-cinq ans, et depuis, je n’ai jamais cessé. Mes études tardives de théologie reposent, en partie sur la possibilité d’étudier universitairement la philosophie, même si c’est sous un angle particulier. Ce volume titré Initiation philosophique m’a donc attiré. C’est un petit livre par le format (12×18.5 cm) et par la pagination (162 pages de texte). L’idée est intéressante : offrir dans ce volume réduit un survol de la philosophie (occidentale, car l’auteur n’en voit apparemment pas d’autre), des origines au début du XXème siècle. Le volume fait partie d’une collection de Hachette appelée « Collection des initiations ». Emile Faguet, l’auteur de notre livre, y a déjà signé une Initiation littéraire. J’émets l’hypothèse que l’ouvrage soit une commande de l’éditeur, ou une proposition formatée de l’auteur. Dans les deux cas, « la fonction crée l’organe ».

Qui est Emile Faguet ? Si vous posez la question à 100 personnes choisies aléatoirement dans la rue, il y a de très fortes chances que la totalité de l’échantillon choisi n’en sache rien. Et pourtant, Emile Faguet (1847-1916) a atteint un certain graal des auteurs, en intégrant l’Académie Française. Je vous invite à vous rendre sur la page qui lui est consacrée sur le site de cette vénérable maison :  (https://www.academie-francaise.fr/les-immortels/emile-faguet). C’est un obscur normalien devenu professeur de poésie à l’université, donc un destin classique d’élève brillant de la France du XIXème siècle. Il faut que mon lecteur sache que le normalien (quelle que soit l’école considérée) n’est pas chois au concours pour briller par sa faculté créatrice et son talent. Il vaut mieux être un gros travailleur plutôt dans le moule. Sachant que quelques trublions arrivent à passer par le tamis du filet, tels Péguy ou Suarés. Faguet fut un exemple parfait de ces destins qu’on peut prophétiser lorsqu’ils ont vingt ans. Devenu un critique littéraire influent et bien introduit dans le réseau parisien, il fut donc élu en 1900 ( à 53 ans) au fauteuil 3 de l’Académie. La liste de ses œuvres, publiées à partir de 1883, est très longue, riche de dizaines de volumes, sur des sujets littéraires très inégaux. Ce livre sur la philosophie est une de ses dernières œuvres, publiée en 1912. Il meurt en 1916. C’est le livre d’un auteur chevronné et mûr.

Et pourtant ce livre est très mauvais. Non parce qu’il s’attaque à un sujet aussi vaste qu’un survol de la philosophie depuis son origine, mais parce qu’il cumule des défauts qui auraient empêché sans nul doute sa publication s’il n’avait été présenté par un académicien français.

Tout d’abord, pour parler vulgairement, il est « écrit avec les pieds ». Tout au long de sa lecture, combien de fois me suis-je arrêté sur une phrase pour la relire, tant elle était mal construite ou alourdie de répétitions ou de formules peu réussies. Il est inutile de prendre des exemples : il faudrait citer une bonne partie du livre ! Je reste très surpris que l’éditeur ait laissé passé cette rédaction médiocre et j’y vois une preuve de plus du rôle du réseau : quand on est du club, il est permis de publier n’importe quoi, alors que l’on refuse sciemment des auteurs talentueux inconnus.

Ensuite, sur le fond, je doute de l’esprit philosophique de Monsieur Faguet. Il rend compte de la philosophie de l’extérieur. Ses résumés sont dignes d’un élève sérieux de terminale de son époque (évidemment aujourd’hui, un élève de terminale serait bien incapable d’absorber tout cela), avec le manque de vision globale que l’on attendrait d’un tel ouvrage. Bien sûr, il y a des connaissances et des notions nombreuses, mais l’essentiel n’est pas dit ou rarement. M. Faguet n’a pas saisi les concepts qui distinguent les auteurs, de même qu’il est incapable de hiérarchiser les auteurs qu’il présente. A le lire, tous ceux qui sont cités dans ce livre sont des philosophes de même qualité. Or, il consacre des chapitres individualisés à certains penseurs (Socrate, Platon, Aristote ou Kant) alors que certains sont expédiés en quelques lignes (Berkeley, Reid ou Stewart). C’est bien qu’il y a une différence de contenu ! Mais cela n’est jamais abordé. On sent bien que sur certains auteurs son savoir est limité, livresque et incertain. Bref, un lecteur auquel ce livre est réellement destiné, à savoir un autodidacte ou un étudiant, risque fort de construire sur des bases flottantes.

Enfin, il faut parler de la structure du livre ; ou plutôt de la non-structure, tant le plan est éculé. Il aligne toute une série de chapitres chronologiques, des présocratiques à Nietzsche, sans aucun effort de regroupements thématiques. C’est le degré zéro du plan. Là aussi, l’éditeur porte sans nul doute une part de responsabilité, car il n’aurait jamais dû accepter cette organisation sans recherche.

Voilà donc un livre ancien qui atteste que la médiocrité a toujours existé et a eu pignon sur rue. Certes Emile Faguet est tombé dans les oubliettes de l’histoire littéraire. Il a cependant droit à un article dans Wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89mile_Faguet .

Je trouve l’expérience de lecture des vieux livres oubliés fort intéressante, car elle nous met dans une situation critique dégagée de la pression médiatique de notre temps. Il n’y a  que le livre et nous. Soit il est réussi, soit il est mauvais, et peu importe la renommée de son auteur. C’est la raison pour laquelle j’ai toujours eu, très tôt dans ma vie d’adulte, une démarche de recul historique sur toutes les productions artistiques. Le temps est un juge impartial et impitoyable : ce qui lui survit a des qualités qui méritent notre attention. Posons-nous la question, prospective et rhétorique, de savoir ce qu’il restera de bon de toute la production éditoriale présente et des livres que nous lisons. Si nous appliquons cette démarche, nous allons gagner un temps précieux pour aller à l’essentiel.

Jean-Michel Dauriac – avril 2021

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