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Catégorie : Bible et vie

Dans la bibliothèque de mon père : Tempête sur la Bible – Une réponse à la théologie moderne – G. Bergmann, sans éditeur français, 1970 (diffusion Les Bons Semeurs).

Ce livre m’est parvenu par des moyens détournés. Il était dans un lot de livres remis pour être triés afin d’alimenter la bibliothèque chrétienne que j’ai montée dans ma paroisse (qui ne connaît pas une fréquentation importante d’ailleurs). Il venait de la bibliothèque d’un vieil ami, décédé depuis peu, chrétien évangélique engagé. Cela ressemblait beaucoup à la bibliothèque de mon père, qui a donné son nom à cette série de critiques de livres anciens oubliés. Ces livres ne sont évidemment plus édités, mais ils sont trouvables sur Internet en occasion, notamment dans la librairie Chez Carpus. En note, le lien correspondant à cet ouvrage[1]. On peut aussi l’écouter ou le télécharger sur un site chrétien, mediathequechretienne.fr[2].

Ce livre vise un but précis que le sous-titre annonce : Une réponse à la théologie moderne. Il s’agit donc d’un ouvrage de combat et de théologie. L’auteur, Gerhard Bergmann, est un pasteur allemand, également docteur en philosophie. Nous ne savons rien de lui, Internet n’ayant pu nous éclairer. A la lecture de ce livre, on pourrait dire qu’il est un protestant orthodoxe, luthérien, calviniste ou évangélique. Disons de suite que ce petit livre est un ouvrage sérieux et de qualité, nonobstant ce que l’on peut penser de son positionnement théologique. L’auteur connaît bien la Bible, sa doctrine, mais sait aussi user de la philosophie quand il le faut[3].

Avant tout, il s’agit de définir ce qu’il appelle la « théologie moderne ». Nous pouvons chacun en avoir une définition, mais cela peut aller de la théologie protestante du XIXe siècle aux travaux de Bultmann ou Tillich. L’auteur écrit à ses contemporains sur la théologie de son temps, donc celle du XXe siècle, disons, depuis 1930. Mais il rétrécit considérablement sa focale et vise expressément Rudolf Bultmann et ses disciples. Ce qui est ici mis en question, c’est la notion de mythes évoqués par ces théologiens, à propos des récits de la bible et de la vie de Jésus. En 1970, le combat doit être mené contre ce courant, car le mouvement protestant libéral, qui fut l’adversaire majeur des protestants orthodoxes au début du XXe siècle est réduit à une minorité agissante qui ne menace plus l’Eglise[4]. La grande ruse de                  Bultmann ayant été de se détacher du libéralisme et de se présenter plutôt comme un partisan de la dialectique évangélique chère à K. Barth. Il y a en réalité une grande distance entre les deux théologiens, Barth représentant le grand retour de la théologie classique calviniste, sans emprunts au libéralisme, alors que la pensée de Bultmann en est nourrie implicitement. Le docteur-pasteur Bergmann se dresse donc ici contre l’école bultmanienne, en lui imputant une grave crise de foi dans les communautés protestantes.

Pour ce faire, il commence par chercher les racines de cette théologie moderne et va les chercher dans des disciplines diverses, comme les sciences, les systèmes philosophiques ou l’histoire. IL montre comment le rationalisme et l’existentialisme ont pesé sur ces théologiens. La démonstration est rigoureuse, mais en ce qui concerne l’existentialisme, l’impasse est totalement faite sur les chrétiens philosophes existentialistes, comme Kierkegaard ou Jaspers, pour en citer que deux noms connus. Ce qu’on peut accepter pour Heidegger ou Sartre ne peut l’être pour ces auteurs.

La question historique est des plus pertinentes. En effet, une des voies d’accès à cette nouvelle approche théologique est celle de la recherche du Christ historique, laquelle ouvre la voie à une remise en question de sa divinité et, logiquement ensuite, de sa naissance miraculeuse et de sa résurrection. Cette recherche du Christ historique s’est avérée être une impasse et elle a perdu de son importance depuis. On peut dire que Karl Barth a été un de ses fossoyeurs avec son étude sur l’épître aux Romains. Mais pour Bultmann et les libéraux, une fois posé le principe que la Bible, et surtout les Evangiles, ne sont pas des ouvrages historiques, on peut passer à la seconde étape, celle des mythes que seraient nombre de textes bibliques, puis celle de la « démythologisation » de ladite-bible. Ce qui laisse alors un Jésus humain, des Evangiles sans miracles, sans résurrection et une foi chrétienne réduite à une éthique. G. Bergmann expose les principaux points de cette théologie et les réfute ensuite, dans une approche orthodoxe qui défend l’inspiration pleine de la Bible, la divinité du Christ et l’œuvre du Saint-Esprit comme moteur de l’Eglise naissante et vivante.

Il revient d‘ailleurs sur une idée-force de la doctrine biblique : le fait que la Bible s’explique elle-même. C’est là un argument considéré comme archaïque et faux par les théologiens modernes. Une vraie ligne de clivage dans les Eglises de la Réforme. Son exposé s’approche beaucoup de celui de Karl Barth dans son premier livre de la Dogmatique, y ajoutant une discussion sur le terme « fondamentalisme » et ses dérives actuelles. Ces quelques pages sont parmi les meilleures du livre et rencontreront l’assentiment de nombreux croyants, pour peu qu’ils puissent les lire (pages 107 à 110). Je les donne d’ailleurs en annexe de cet article. Un des points de désaccord est la définition de la Bible : est-elle la Parole de Dieu ou contient-elle la Parole de Dieu ? Cette formulation n’est pas une simple querelle sémantique, mais détermine l’autorité que l’on donne à la Bible. Il est clair que Luther, Calvin, Zwingli, Wesley ou Moody croyaient que la Bible était la Parole de Dieu et non qu’elle la contenait, car ceci signifierait qu’il y aurait du déchet, de l’humain à éliminer dans le texte biblique. C’est le fondement même du libéralisme et des théologies qui le prolongent. Par contre, la frontière est plus difficile à poser en ce qui concerne le travail d’étude de cette Bible : peut-on la critiquer ou ne faut-il que s’en tenir à la répétition de la tradition ? Là-dessus, Bergmann prend la position immobiliste, la plus confortable, pour le peuple chrétien. Il est vrai que l’abord critique de la Bible est un exercice périlleux pour celui qui croit en son inspiration. Mais il est néanmoins absolument nécessaire, face à tout ce que nous ont appris les recherches faites depuis plus de 150 ans, soit en archéologie ou en exégèse. Bergmann l’évacue ainsi :

« La critique biblique a dans le sang l’esprit du rationalisme, qui n’est certes pas l’Esprit de la Bible. » (P. 116).

L’Esprit serait donc, par définition, irrationnel, ce que je ne peux admettre, car, si Dieu a créé l’homme, il a aussi créé sa raison.

Je n’entre pas plus dans le détail critique de ce livre, je vous en recommande la lecture, non parce que je partage toutes ses positions (même si j’en épouse beaucoup), mais parce qu’il est bien fait et oblige à une réflexion personnelle : qu’est-ce que j’en pense, moi ? Suis-je vraiment d’accord avec telle ou telle affirmation ?

Il existe un site qui a le grand mérite de mettre à disposition des chrétiens (et des autres, évidemment !) les textes numérisés de nombreux  ouvrages épuisés. C’est un site évangélique assez traditionnel, mais les textes y sont présentés dans leur intégralité, et cela vient combler une grave lacune éditoriale. Ce site se nomme  mediathequechretienne.fr. J’ai signalé en note le lien pour télécharger les versions de ce livre.

Jean-Michel Dauriac – Août 2023

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 FONDAMENTALISME ? Puisqu’il est dans la ligne de notre effort de mieux situer les problèmes, je trouve maintenant indiqué de dire un mot au sujet de ce qu’on est convenu d’appeler le fondamentalisme, et qui soulève tant de passions. La discussion au sujet du fonda­ mentalisme me semble être de prime abord mal engagée, quand cédant à la mode, on commence par se croire au-dessus de ces fameux fondamentalistes. On explique un peu vite que les fon­ damentalistes sont des tenants de l’inspiration mécanique. Il est assurément justifié que cette idée se rencontre encore dans le monde américain. Mais qu’en est-il dans la sphère de cul­ ture européenne? J’ai parlé à des Allemands et des Suisses, sur lesquels, dans la discussion actuelle, on met également l’étiquette « fondamenta­ listes ». C’est ainsi qu’abordant un de ces hommes que je tutoie et que j’apprécie beaucoup, je lui demande franchement : « Es-tu fondamentaliste ? » Il répond textuellement : « Oui ! je suis un fondamentaliste, dans le sens où la Bible est le fondement de ma foi. » Je lui réplique : « Eh ! bien, si c’est cela que tu en­ tends par fondamentaliste, alors moi aussi je suis fondamenta­ liste. Je le suis, non dans le sens où je mettrai sur un pied d’égalité Jésus-Christ et la Bible, mais dans celui où Jésus-Christ est l’unique fondement de la foi, car « personne ne peut poser un autre fondement ». La Bible est le témoignage écrit de ce fondement. Afin que tout soit bien clair, je te le demande : « Crois-tu à l’inspiration verbale mécanique ?» — Réponse : « Non ! Mais je crois à l’inerrance de la Bible, et aussi dans un certain sens à l’inspiration verbale. » Je reviens à la charge en lui demandant : « Crois-tu à l’inerrance de la Bible au sens rationaliste, sous la forme, par exemple que le monde a été créé en six jours ?» — Réponse : « Non, les six jours peuvent être compris aussi dans le sens de moments de la création. » — « Bien, j’abonde aussi dans ce sens. » Par là, le thème du fonda­ mentalisme ne doit certes pas être considéré comme épuisé mais je crois qu’on a simplifié le problème à l’excès, quand on veut imputer à ces hommes mis au pilori comme fondamenta­ listes, qu’ils n’aient rien appris des erreurs de l’Orthodoxie. En ce qui a trait par exemple au récit de la création, la Bible veut en premier lieu nous faire connaître la signification de l’œuvre
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divine plutôt que son processus. Nous ne devrions pas oublier que les prétendus fondamentalistes d’aujourd’hui ne sont pas les représentants de la conception du monde de Ptolomée avec ses trois étages superposés, ciel et terre, notre terre occupant le centre. C’est pourquoi, je me sens très mal à l’aise quand on part en campagne comme on le fait aujourd’hui contre les fondamenta­ listes. Il est en tous cas incontestable que du fondamentalisme — (quoi qu’on puisse entendre par là) — il n’est sorti aucun symp­ tôme de décomposition de la Parole et des paroisses, ni aucune influence en vue de se détourner de l’Eglise, comme cela est arrivé sur une grande échelle, du fait du rationalisme théolo­ gique. C’est là un facteur de grand poids, qui, malheureusement, n’est pour ainsi dire pas considéré dans la discussion actuelle. C’est pourquoi je dis encore une fois : je me sens très mal à l’aise, quand un Heinz Zahrnt écrit avec des sous-entendus indé­ niables : « Et ainsi prennent naissance des phrases et des suites d’idées tellement bouffonnes, comiques, grimaçantes, burlesques, que les suivantes : Le texte biblique, faisant autorité, valable pour l’Eglise et la théologie, et de ce fait littéralement sans erreur, est pour nous la traduction « de Martin Luther, comme elle existe en tant que texte et canon (= règle) de l’Eglise. Celui qui ose entreprendre l’acte impie dune révision de texte, se place… extra ecclesiam (= en dehors de l’Eglise)… Nous avons à sup­ porter la Bible (on veut dire par là : la traduction) de 1911, •comme un châtiment !… Gerhard Ebeling désigne ces phrases tout bonnement comme un « scandale » ! Et il a raison ce fai­ sant. » Je ne me sens vraiment pas appelé à défendre ces phrases citées par Zahrnt, car elles ne concernent absolument pas notre attitude. Mais pense-t-on vraiment que ces flèches atteignent vraiment les fondamentalistes de chez nous qui ne ressemblent guère à la caricature qu’on en fait? Il saute aux yeux que ce « scandale » ne concerne vraiment qu’une poignée de gens qu’on pourrait compter sur les doigts. Personne ne peut prendre au
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sérieux une phrase, où le texte biblique littéral sans erreur est identifié à la traduction allemande de Martin Luther. Il ne vaut pas la peine de discuter là-dessus, et la façon dont on relève de telles absurdités, ne peut que nous remplir de malaise, comme si on voulait profiter de l’occasion pour jeter l’enfant avec le bain. Par contre, si par fondamentalisme, on entend cette doctrine qui résout le mystère de l’inspiration pour en faire un système bien réglé, complet, sans faille, cet enseignement n’est pas soute­nable et ne trouve dans la Bible aucune garantie de couverture et ce fondamentalisme là n’est pas biblique. (Dans mon livre « Du mystère de la Bible », je suis entré plus en détail dans ce problème du fondamentalisme ) Encore une fois qu’on se sou­vienne du mot percutant de l’inspecteur Rappard : « Nous pre­ nons l’Ecriture Sainte comme elle est. Puisque nous ne trouvons dans l’Ecriture aucune doctrine de l’inspiration, nous ne bâtis­ sons aucune doctrine de l’inspiration. » (4)   G. Bergmann – Tempête sur la Bible – Une réponse à la théologie moderne, p. 107 à 110.

[1] https://chezcarpus.com/collections/tva-5-5-manual/products/tempete-sur-la-bible-une-reponse-a-la-theologie-moderne?variant=42218425024746

[2] Voici le lien pour aller écouter ou charger : https://mediathequechretienne.fr/tempete-sur-la-bible-une-reponse-a-la-theologie-moderne/

[3] Voir  sur Youtube la séquence suivante : https://www.youtube.com/watch?v=NZ19-7prgPk

[4] Il s’agit là d’une perception erronée des faits ; en réalité, le libéralisme a en partie réussi, car ses idées ont pénétré profondément dans les milieux universitaires et pastoraux et sont aujourd’hui banalisées, sauf chez les évangéliques fondamentalistes.

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Dans la série « Dans la bibliothèque de mon père… » : Illusions et trahisons de notre temps – le Concile et la « réforme » de l’Eglise romaine – L’oecuménisme et la fausse « unité » – Edmond Itty – sans mention d’éditeur –  1966.

Le principe de cette série d’articles est de présenter des livres trouvés dans la bibliothèque de mon père après sa mort, ou dans les bibliothèques de vieux chrétiens disparus. La plupart de ces ouvrages ne sont plus édités, mais peuvent se trouver d’occasion en cherchant sur le net ou à l’adresse suivante : https://chezcarpus.com/ . Ces ouvrages abordent des sujets souvent laissés de côté par la littérature chrétienne actuelle. Ils donnent aussi bien des positions évangéliques que calvinistes ou luthériennes selon les auteurs. Il me semble utile de cultiver ainsi la mémoire de l’Eglise et des générations antérieures, car une Eglise sans passé n’existe pas et c’est tant mieux !

Comme l’indique son titre, ce livre traite de la question des relations interéglises après le Concile Vatican II, qui a donné une impulsion très forte à la démarche œcuménique. Il est l’œuvre d’Edmond Itty, pasteur missionnaire baptiste.

C’est un ouvrage de combat, strictement sur les positions évangéliques strictes, qui ne cherche pas à faire de compromis[1]. L’auteur défend une position qui existe depuis la Réforme chez les protestants : l’erreur dans la quelle persiste l’Eglise Catholique romaine et, en conséquence, l’impossibilité de se rapprocher d’elle an doctrinal et pratique.

Le discours que tient le pasteur Itty était le discours dominant dans les années 1960-70 dans les congrégations évangéliques, de type baptiste ou pentecôtiste. Rome était le synonyme de l’erreur et des pratiques anti-bibliques. L’adversaire le plus ciblé était le pape, qui représentait le comble de la trahison, en se proclamant vicaire du Christ. L’Eglise avait également inventé tout le système sacramentel que les protestants rejettent en en retenant que les deux institués par le Christ lui-même. Il est donc impossible de se rapprocher d’une telle somme d’erreurs incarnée par le catholicisme. Et l’ouverture de Vatican II et les appels à faire l’unité sont de dangereux pièges dans lesquels les protestants historiques tombent, mais pas les évangéliques, qui sont les gardiens de la vraie doctrine biblique.

La charge est également très lourde sur les sacrements et la fonction qu’ils ont prise dans la vie des fidèles. Ils les privent de toute initiative et assurent une automaticité de résultats par le sacerdoce des prêtres. Il est donc impossible de pratiquer avec de telles personnes.

Une des cibles de ce traité est l’oecuménisme, symbolisé par le Conseil Œcuménique des Eglises. Il s’agit là d’une tentation satanique de faire chuter les vrais chrétiens. Il faut donc s’opposer à toute démarche de ce type. Fort logiquement, la communauté de Taizé est alors vilipendée, comme exemple du reniement protestant.

En contrepoint, l’auteur termine son livre par des témoignages de conversion de plusieurs personnes, issues de milieux différents. L’intention est claire : opposer le christianisme de conversion au christianisme de masse de Rome.

Certes, on ne peut qu’être gêné aujourd’hui en lisant ce texte très virulent, car les conditions mêmes de la foi chrétienne dans le monde ont changé. L’Eglise catholique est devenue minoritaire dans notre pays et connaît de graves problèmes de vocations sacerdotales et de renouvellement des générations. L’irrépressible sécularisation et laïcisation du monde est passée par là. Mais il faudra noter que l’auteur s’est renseigné et a travaillé son sujet, car il cite de nombreuses sources catholiques, à bon escient. Il prend aussi la peine de distinguer l’institution romaine, pour laquelle il est impitoyable, et les vrais chrétiens qui en sont membres, dont il reconnaît la foi et la sincérité.

Ce texte est intéressant, de mon point de vue à deux titres : d’abord, comme témoignage d’une époque et d’un courant protestant, hier minoritaire, mais aujourd’hui en passe de devenir le premier, celui des évangéliques fondamentalistes. Ce mouvement se construit en opposition au catholicisme et, assez souvent, aux Eglises protestantes historiques. C’est la rhétorique habituelle des revivalistes. Ils réinventent tous l’Eglise primitive !

Mais ce texte est également utile en ce qu’il nous rappelle qu’il y a des propositions inacceptables pour un protestant chez les catholiques et que cela ne saurait être passé par pertes et profits dans la démarche oecuménique. Nous pouvons nous rapprocher des autres Eglises chrétiennes, faire des actions communes, mais il y a encore des lignes rouges doctrinales infranchissables, notamment l’organisation ecclésiastique et certaines pratiques inventées au cours des siècles pour fidéliser la religiosité populaire (culte marial, culte des saints, culte des reliques, indulgences…). Fermer les yeux sur ces réelles différences serait renoncer à ce qui fait la nature même du protestantisme.

On peut parfaitement rejeter ce livre au nom de son intolérance et de son fondamentalisme. C’est le sens de la notule que j’ai citée en note. Mais on peut aussi essayer de bien comprendre cette attitude et ses racines, sans condamner les gens qui adhèrent à ce courant. Tout ce qu’ils disent n’est pas faux, même si c’est outrancier et, parfois, inconsciemment extrêmement prétentieux. C’est une source argumentaire à ne pas négliger pour nourrir de vrais débats contradictoires.

Jean-Michel Dauriac – août 2023


[1] Voici un compte-rendu bibliographique tiré de la Revue de Théologie et de Philosophie : « Ecrit du point de vue « évangélique» des fondamentalistes antioecuméniques, cette brochure n’est qu’un pamphlet manquant de la plus élémentaire charité contre tout le renouveau biblique et ecclésial de notre siècle. Les Eglises historiques, tant protestantes que catholiques, sont exécutées en un tournemain. La passion anticonstantinienne, la phobie du romanisme et de l’oecuménisme y tiennent lieu d’argument, à défaut d’intelligence véritable des problèmes. Retenons seulement, comme élément positif, une mise en garde contre le risque de négliger la puissance du Saint-Esprit en voulant revaloriser les sacrements. » source : https://www.e-periodica.ch/cntmng?pid=rtp-003%3A1969%3A19%3A%3A497

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Dans la série « Dans la bibliothèque de mon père… » Le Christ inconnu, de Gaston Racine.

Edité par l’auteur, Nice, 1958.

J’avoue que je ne connaissais pas Gaston Racine, qui est plutôt de la génération de mes parents que de la mienne. Mais en cherchant sur cette immense bibliothèque qu’est internet, j’ai découvert qu’il s’agissait d’un homme de Dieu francophone (né en Suisse, travaillant en France, puis au Québec où il mourut à l’âge de 89 ans). Je mets ci-dessous un résumé de sa vie :

Gaston RACINE

Gaston RACINE, prédicateur évangélique, conférencier et écrivain. Il est né en Suisse dans le canton de Neuchâtel en 1917. De famille huguenote, il fut élevé dans un milieu très pieux, appartenant à une communauté issue du Réveil spirituel qui secoua une partie du protestantisme au XIXe siècle. Converti au Christ en 1931, à l’âge de 14 ans, hors de son contexte familial il fut arrêté en pleine jeunesse par la maladie. Il dut apprendre durant de longues années, à l’École de la souffrance, à renoncer à ses plans et à ses projets les plus chers, pour se soumettre simplement à la volonté divine.

Guéri et fortifié, il reçut l’appel au service de Dieu en 1936, lors de sa convalescence en Italie, par ces paroles du prophète Jérémie?: «?Ne dis pas?: je suis un enfant, . . . Je mets mes paroles dans ta bouche?» (Lire Jérémie 1.4-10)

Il a exercé pendant 70 ans un ministère évangélique dans des communautés diverses, dans des camps de jeunesse et dans des salles populaires en différents continents. Il a exercé un ministère pastoral et d’enseignement biblique dans divers pays du monde, accueilli dans les églises les plus diverses, à la découverte et à l’expérience de l’unité du corps de Christ. Les assemblées de France, Belgique, Suisse et Italie ont bénéficié tout particulièrement de son enseignement.

Dès 1947, il ne dépend d’aucune église particulière. À Nice, la fondation de l’assemblée du Refuge le 1er dimanche de décembre 1950 a été le départ d’un riche témoignage qui fut en bénédiction à beaucoup. Ce témoignage se poursuit encore aujourd’hui.

Tout en étant resté foncièrement attaché à la Bible et sans sombrer dans un syncrétisme religieux, Gaston RACINE est resté disponible pour témoigner de sa foi aux croyants et aux non-croyants de tous les milieux, catholiques, orthodoxes, protestants, juifs, musulmans, bouddhistes, hindouistes, rationalistes et marxistes.

Durant de nombreuses années, chaque mois, dans la rubrique Vie chrétienne, Doctrine et Vie, ses articles ont été en bénédiction à beaucoup. Mentionnons encore son ministère parmi les jeunes et les adultes dans les camps de l’Hermon, Genval, Vennes-sur-Lausanne, Poggio et les camps G.B.U.

Établi au Canada à partir de 1962, il habitera Montréal. Après son mariage avec Eva Arendt, il créera les camps Mahanaïm destinés aux jeunes gens et jeunes filles de 18 à 30 ans.

À Montréal, à l’aube du 27 février 2006, dans sa 89e année, le Seigneur a repris à Lui, son fidèle serviteur Gaston RACINE. Nous ne voulons pas exalter un homme, car toute la gloire en revient à Dieu. Gaston RACINE disait humblement qu’il n’était qu’une voix. Rendons grâces à Dieu qui a donné un serviteur à son Église. Que sa consécration et son témoignage de Foi soient un encouragement à aimer la Parole, à la faire connaître et à la vivre comme il nous l’a enseigné…

Extrait de la revue Servir en l’attendant. Article tiré du N°2. Mars-Avril 2006

Source : https://www.librairiejeanhttps://www.librairiejeancalvin.fr/index.php/ljc/Data/Auteurs/RACINE_Gaston_6874calvin.fr/index.php/ljc/Data/Auteurs/RACINE_Gaston_6874

Pour ceux qui voudraient aller plus loin, voici également un lien qui renvoie à un article plus précis :

https://v-assets.cdnsw.com/fs/Root/eb98l-Racine_Gaston_1917_2006_.pdf

De ces documents bien renseignés, il ressort que Gaston Racine est un homme de Dieu reconnu, qui a été animé d’une réelle vision de l’unité de l’Eglise et de la nécessité de témoigner sans cesse du Christ par nos vies et nos paroles. Il s’inscrit, historiquement dans la lignée des Eglises de Frères, mais les a quittées, car trop sectaires à son goût.

Le petit livre que je vous présente ici est un recueil de prédications publié par lui-même en 1958, alors qu’il réside à Nice et s’occupe d’un lieu d’aide et réunion, le Refuge. Ces prédications ont été apportées en 1954, et publiées à la demande certains auditeurs. Ce cycle porte sur un passage de l’Evangile, que je vous donne ci-dessous, dans la version de la NBS (Nouvelle Bible Segond), référence d’étude des Eglises protestantes. Matthieu 25:

« 31  Lorsque le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, avec tous les anges, il s’assiéra sur son trône glorieux. 32  Toutes les nations seront rassemblées devant lui. Il séparera les uns des autres comme le berger sépare les moutons des chèvres : 33  il mettra les moutons à sa droite et les chèvres à sa gauche.

34  Alors le roi dira à ceux qui seront à sa droite : « Venez, vous qui êtes bénis de mon Père ; héritez le royaume qui a été préparé pour vous depuis la fondation du monde. 35  Car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire ; j’étais étranger et vous m’avez recueilli ; 36  j’étais nu et vous m’avez vêtu ; j’étais malade et vous m’avez visité ; j’étais en prison et vous êtes venus me voir. »

37  Alors les justes lui répondront : « Seigneur, quand t’avons-nous vu avoir faim, et t’avons-nous donné à manger ? — ou avoir soif, et t’avons-nous donné à boire ? 38  Quand t’avons-nous vu étranger, et t’avons-nous recueilli ? — ou nu, et t’avons-nous vêtu ? 39  Quand t’avons-nous vu malade, ou en prison, et sommes-nous venus te voir ? » 40  Et le roi leur répondra : « Amen, je vous le dis, dans la mesure où vous avez fait cela pour l’un de ces plus petits, l’un de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. »

41  Ensuite il dira à ceux qui seront à sa gauche : « Allez-vous-en loin de moi, maudits, dans le feu éternel préparé pour le diable et pour ses anges. 42  Car j’ai eu faim, et vous ne m’avez pas donné à manger ; j’ai eu soif, et vous ne m’avez pas donné à boire. 43  J’étais étranger, et vous ne m’avez pas recueilli ; j’étais nu, et vous ne m’avez pas vêtu ; j’étais malade et en prison, et vous ne m’avez pas visité. »

44  Alors ils répondront, eux aussi : « Seigneur, quand t’avons-nous vu avoir faim ou soif, étranger, ou nu, ou malade, ou en prison, sans nous mettre à ton service ?45  Alors il leur répondra : Amen, je vous le dis, dans la mesure où vous n’avez pas fait cela pour l’un de ces plus petits, c’est à moi que vous ne l’avez pas fait. »46  Et ceux-ci iront au châtiment éternel, mais les justes, à la vie éternelle. »

L’ouvrage comporte une introduction détaillée – qui fut sans doute la prédication inaugurale de ce cycle – et six chapitres thématiques fondés sur les propos attribués au roi dans la parabole de Jésus.

Le postulat de Racine est que le Christ reste inconnu de très nombreux chrétiens, mêmes convertis et fidèles à leur communauté. Il distingue ainsi, sans le dire nommément entre la pratique religieuse et la vie de foi. Ce qui est un des éléments clés de la position des protestants évangéliques, toutes dénominations confondues. C’est souvent un point de séparation avec les Eglises protestantes historiques, luthériennes ou calvinistes, notamment les grandes Eglises nationales européennes. G. Racine va construire toute sa démarche sur la nécessité de vraiment connaître le Christ en nous, par la communion de l’Esprit. Il se situe dans la perspective de l’attente du réveil de l’Eglise. Cette notion, qui connut un grand succès du XVIIIe au XXe siècle, est aujourd’hui sortie du vocabulaire de la plupart des dénominations évangéliques, à l’exception des mouvements neufs et charismatiques. Le réveil est une attente fondée sur une certaine lecture du Nouveau Testament et des Prophètes de l’Ancien Testament. Les Eglises ont une tendance à l’assoupissement spirituel avec le temps. Et, périodiquement, naissent dans ces Eglises en train de s’institutionnaliser, des courants revivalistes, qui reprochent à leurs frères et sœurs de dormir et de ne pas être habités par la passion du service de témoignage. La plupart du temps, les courants de réveil donnent naissance à des scissions d’Eglise, les « assoupis » gardant la maison ancienne, et les « réveillés » partant fonder de nouvelles communautés plus conformes à celle de l’Eglise des premiers temps, telle que décrite dans les Actes des Apôtres. Puis les mouvements de réveil se calment à leur tour et deviennent des communautés installées et respectables, au sein desquelles naîtront bientôt des courants de réveil et …. L’exemple du pentecôtisme français et des Assemblées de Dieu de France illustre assez bien ce schéma. Gaston Racine a une autre interprétation du réveil, à laquelle j’adhère plus volontiers, car elle est beaucoup plus fondée sur les textes du Nouveau Testament. Voici ce qu’il dit :

« Le réveil, c’est Jésus pris au sérieux, c’est Jésus cru et obéi à la lettre, parce qu’aimé d’un grand amour. » p. 13

Le réveil est donc d’abord une attitude personnelle de foi, qui peut, si elle est partagée par toute une communauté, amener de grands mouvements de conversion et de retour à la foi. Mais, pour G. Racine, tout commence par chacun de nous. Et quand la prise de conscience d’un nécessaire réveil personnel est effectuée, se pose alors cette question :

« Mais comment vivre ici-bas pour le Christ ? » p. 18.

C’est tout l’enjeu de ces prédications : montrer comment véritablement vivre pour et avec le Christ. Et donc comment connaître enfin ce « Christ inconnu ».

« Les versets trente et un à quarante-six du chapitre 25 de Matthieu, nous font entrevoir un Christ inconnu, que les élus, même, n’ont pas conscience d’avoir vu ici-bas. » p.19.

Les messages qui suivent sont destinés à secouer les chrétiens dans leur confort religieux, leur apathie et leur propre justice. Ce sont des paroles de remise en question profonde, pas toujours très faciles à entendre. Mais on trouverait le même ton et les mêmes reproches chez tous les prédicateurs de l’histoire du christianisme animés d’un zèle ardent pour Christ : François d’Assise, Dominique de Guzman, Ignace de Loyola, Martin Luther, Wesley ou Finney, pour ne donner que quelques noms catholiques ou protestants.

Le fil conducteur est la parole du Roi (le Fils de l’Homme, ou Jésus de retour en gloire) :

« Car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire ; j’étais étranger et vous m’avez recueilli ; 36  j’étais nu et vous m’avez vêtu ; j’étais malade et vous m’avez visité ; j’étais en prison et vous êtes venus me voir. »

J’ai mis en caractères gras les situations évoquées par la parole de Jésus, elles vont constituer chacune le sujet d’une prédication et, donc, d’un chapitre de ce livre. Mon propos ici n’est pas de résumer chaque chapitre, mais de vous inciter à vous procurer ce petit livre et à le lire attentivement. Il se trouve d’occasion sur le Net pour des prix très abordables.[1]

Je voudrais faire quelques remarques générales sur cet ouvrage, des remarques de lecteur expérimenté, de vieux chrétien concerné par ce message et de théologien-herméneute.

Le lecteur que je suis a une expérience certaine de ce genre de lecture, à savoir des livres anciens de théologie simple, d’édification et d’exhortation. Ce sont des genres très répandus dans les milieux protestants depuis des siècles, et on peut y trouver de véritables trésors, pour peu que l’on prenne la peine de rentrer dans la pensée des auteurs et d’accepter de lire des écrits dans un style souvent adapté à son époque, mais aujourd’hui désuet. Celui-ci correspond bien, par son style à deux traits d’époque : un style oral affirmé – l’auteur nous en prévient en préliminaire – qui reprend celui des prédications ; une forme religieuse d’écriture, très marquée par une connaissance très approfondie du texte des Ecritures, abondante en références scripturaires, très judicieusement ici données en bas de page. Mais aussi une façon très pastorale de s’exprimer, marquée par un héritage assumé plus ou moins consciemment. Le lecteur pressé, vivant seulement dans l’instant en sera sans nul doute perturbé et pourra renoncer. Il faut entrer dans cela comme on entre chez Rousseau ou Balzac et non chez des contemporains. Le registre est soutenu. Mais le souci de la simplicité et le désir d’être compris sont sensibles et l’emportent.

Le « vieux chrétien » est plus à même de saisir la valeur de ce livre. Qu’entends-je par ce terme ? Pas seulement qu’il s’adresse aux vieillards, amis qu’il parlera sans doute plus à ceux qui marchent sur le chemin du Christ depuis un certain temps. Nous le savons, les premiers temps d’une vie chrétienne, après la conversion ou le baptême, sont généralement des moments de plénitude et d’exaltation, c’est le temps où le bébé spirituel grandit à vue d’œil et se réjouit de la grâce de Dieu. Puis, avec le temps, viennent la redoutable accoutumance et la marche ordinaire, avec ses hauts et ses bas. Il faut avoir accroché ses pieds aux cailloux du sentier, souffert des griffures des ronces, senti la fatigue de la marche ou la lassitude de la routine pour accepter la rudesse des propos de Gaston Racine. Quand je lis ses diverses admonestations, correspondant aux états évoqués par le Christ (faim, soif, nudité…) ; je sais bien que cela correspond à des moments que j’ai vécus ou que j’ai partagés avec d’autres croyants. Nous savons que le « veillez et priez » du Christ, au jardin de Gethsémané, est sans doute le plus difficile des commandements à mettre en œuvre, car il demande une attention de tous les instants. Je sais bien que j’ai laissé parfois le Christ nu et affamé, à travers u ses créatures sur mon chemin, que j’ai lâchement tourné la tête ou pleutrement cherché des arguments intellectuels raisonnables pour ne pas faire œuvre d’amour. Ces jours-là, le Christ m’était inconnu.

Enfin, je dois partager avec vous mes remarques sur l’aspect théologique et herméneutique de ce livre. Je suis en accord total avec l’orientation générale de cet ouvrage. L’auteur affirme qu’il faut lire les paroles de Jésus en lien avec son retour et le jugement final de tous les hommes, « les vivants et les morts ». Il développe au cours de ses prédications l’avertissement donné par le texte et que nous avons reproduit au début. Il en fait un objet d’interpellation pour les chrétiens ; d’après lui, ce texte ne s’adresse pas aux incroyants seulement, mais à tous, mais en deux temps : les versets 34 à 40 sont clairement pour ceux qui ont été les « brebis du Seigneur », alors que les versets 41 à 46 sont pour les « boucs », ici image des incroyants. Jusque-là, le texte est plutôt encourageant pour les chrétiens, qui sont distingués des impies. Mais, comme le fait G. Racine, il faut bien entendre quel est le prix de cette distinction :  « Amen, je vous le dis, dans la mesure où vous avez fait cela pour l’un de ces plus petits, l’un de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. » Toute son argumentation repose sur cette affirmation et même, dirais-je, sur une seule expression de cette phrase : dans la mesure où.

C’est seulement si nous avons agi ainsi que nous serons reçus dans notre héritage (verset 34). Il est donc vital, au sens premier du terme – c’est la vie éternelle qui est en jeu -, de vivre cette vie-là. Racine dit d’ailleurs « vivre le Christ de cette manière ». Jusqu’à ce point, tout va bien, nous sommes en accord total. C’est sur sa démarche interprétative – son herméneutique, en langage théologique – que je suis réservé. En effet, il oscille sans cesse dans ses messages entre deux visions, distinctes, dont l’une vient, me semble-t-il, parasiter la clarté de son propos. J’espère arriver à exprimer ces deux positions clairement, car elles sont souvent très étroitement mêlées dans son propos et, en lisant rapidement, on pourrait ne pas percevoir ce hiatus.

Le protestantisme  dispose de la double liberté du sacerdoce universel et du libre examen de la Parole dans sa lecture et son enseignement de la Bible. C’est une liberté inappréciable, mais aussi une responsabilité immense : celui qui prêche ou enseigne communique des pensées qui sont souvent très diverses d’un prédicateur à l’autre sur le même passage. C’est à l’auditeur de faire jouer son esprit critique, au plan spirituel, selon le conseil de Paul :

1 Thessaloniciens 5:21 « Mais examinez toutes choses ; retenez ce qui est bon ; »

C’est donc l’Esprit-Saint, présent en chaque croyant baptisé, qui nous permet d’éprouver ainsi les paroles humaines et de retenir ce qui est inspiré tout en oubliant ce qui ne l’est pas. Les catholiques romains n’ont pas ce souci : ils ont une autorité suprême, le « vicaire du Christ », le pape, qui dit ce qui est bon et ce qui est hérétique[2]. Le protestant, toutes officines confondues, tient beaucoup à ce privilège analytique. Mais il l’engage. Il faut, en effet, qu’il dispose des moyens personnels de juger. De plus, la contrepartie est que la pluralité des interprétations est la règle[3]. Tout cela pour dire que les remarques qui vont suivre ne sont pas un rejet de l’interprétation de G. Racine au nom de je ne sais quelle orthodoxie évangélique imaginaire, mais une critique de méthode.

Quand on lit le passage-support à ces prédications, l’accent est mis sur la phrase que je viens de rappeler ci-dessus, qui est la conclusion de la première partie du discours du roi, celle adressée aux brebis. Il est donc rappelé, parfois très vigoureusement, aux fidèles qu’ils ont des devoirs d’assistance, et pas seulement entre eux, mais aussi avec le prochain lambda, le pécheur décrit par les évangiles. C’est ce que l’expression « dans la mesure où vous avez fait cela pour l’un de ces plus petits, l’un de mes frères,… » laisse clairement entendre. Il faut donc y voir un appel à l’engagement humanitaire et social dans les différents secteurs d’assistance : aide alimentaire, accompagnement humain, soins aux prisonniers… Ce que les protestants ont en effet mis en œuvre de manière assez efficace, avec des organisations du type de l’Armée du salut ou la Cimade, sans oublier le Diaconat. Mais il est nécessaire de rallumer sans cesse la flamme, et ce passage de l’évangile est un très bon support pour cela. G. Racine s’inscrit dans cette perspective et « secoue » fraternellement ses lecteurs, pour les inciter à agir et à ne pas se satisfaire d’une confortable petite vie religieuse.

Mais, et c’est là que les choses se compliquent, il y ajoute une autre interprétation, qu’il mélange à celle évoquée ci-dessus. Il s’appuie alors sur les formules à la première personne du singulier qui ponctuent ce discours : « J’ai eu faim…J’ai eu soif… J’étais étranger… J’étais nu… J’étais malade…  J’étais en prison. » Soit six états de détresse à soulager. L’auteur va alors développer ces états douloureux dans la vie du Christ, à partir des évangiles. Sur la présentation qu’il fait, je n’ai rien à reprocher, car tout est fondé scripturairement. Le problème vient de l’enchevêtrement des deux interprétations qui se produit parfois. Je dis parfois, car il parvient dans certaines de ses prédications à éviter le chevauchement et présente successivement les deux approches. C’est lorsqu’il n’y parvient pas que les choses sont un peu confuses et que lecteur ne sait pas exactement quoi faire de ce qui lui est dit. C’est le cas du commentaire sur le « j’étais seul », par exemple. Il part du « j’étais étranger » et le transforme en « j’étais seul », ce qui est un peu différent. Il examine les différents aspects de sa solitude, dans sa famille, sa ville, son pays, dans la prière, devant ses juges, sur la croix… Certains aspects sont peu convaincants, comme la solitude dans la prière ou dans sa ville. Mais surtout, à la fin de ce chapitre, il ne revient pas à la lecture active pour le croyant et nous laisse donc sur notre faim.

Cependant, tout s’éclaire dans l’ensemble du propos et, le livre terminé, nous avons bien reçu le message du Christ. Nous savons qu’il faut le laisser vivre en nous, afin que nous ressentions la douleur d’autrui et que nous nous engagions pour l’assister.

Ce petit livre (une centaine de pages) pourrait être qualifié, au sens précis du terme de lecture « édifiante ». Il peut nous aider à nous construire dans notre vie chrétienne, voire, à nous reconstruire, si nous sommes tombés dans la routine religieuse. Il ne faut pas accepter le sens dévalorisé et moqueur du terme « édifiant », qui fait que l’idée même d’édification disparaît du vocabulaire des pasteurs et des prédicateurs d’aujourd’hui, qui ont peur d’être « ringards » en l’utilisant.  Le mot de la fin sera donc laissé aux deux apôtres Pierre et Paul, qui nous donnent ce conseil, auquel ce livre peut nous aider :

1 Thessaloniciens 5 : 11 C’est pourquoi exhortez-vous réciproquement, et édifiez-vous les uns les autres, comme en réalité vous le faites.

1 Pierre 2 : 5 et vous-mêmes, comme des pierres vivantes, édifiez-vous pour former une maison spirituelle, un saint sacerdoce, afin d’offrir des victimes spirituelles, agréables à Dieu par Jésus-Christ.

Jean-Michel Dauriac, Les Bordes, 1-2 avril 2023


[1] A titre d’exemple, au moment où je rédige cet article, le livre est en vente sur le site Ebay à 3 ,90 € ou sur Chez Carpus (libraire d’occasion évangélique de la région de Lille), au même prix.

[2] C’est, du moins, la théorie ecclésiale officielle. On se doute bien que le contrôle de toutes les paroles est impossible, encore plus de nos jours qu’auparavant.

[3] En pratique, nous savons bien que s’est dégagée, au fil des temps, une sorte de canonicité des interprétations, souvent transmise de génération en génération, qui agit un peu comme la norme catholique, mais plus souplement et discrètement.

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