Skip to content →

Le casse du siècle – Sarah Knafo

Editions Fayard – sept. 2026.

Axiome premier : lire un livre d’un auteur de la droite dure nationale (ou de l’extrême gauche révolutionnaire) ne signifie nullement que l’on partage son opinion, mais que l’on désire savoir ce qu’il pense pour aller directement à la source.

Je lis très peu de livres dits « politiques », c’est-à-dire écrits par des femmes et des hommes politiques contemporains, car ils sont en général sans aucun intérêt que celui de la captation électorale à venir. Les chiffres très faibles de leurs vents montrent d’ailleurs que les Français réagissent comme moi et ne s’y trompent pas. J’ai fait une exception pour cet ouvrage. J’en avais lu des extraits dans un magazine et j’avais été intrigué par son contenu, qui me semblait avoir plus de fond que les habituelles « œuvres » préélectorales. De plus, chaque fois que j’avais eu l’occasion d’entendre Sarah Knafo s’exprimer, je l’avais trouvé intelligente et méthodique.

Le casse du siècle, c’est celui que l’Etat français réalise depuis des décennies sur le travail et les revenus des Français. Le postulat de départ de Knafo est que nos salaires sont pillés avant même que nous les touchions. C’est la fameuse distinction du salaire brut et du salaire net. Mais c’est bien plus que cela. C’est la raison pour laquelle elle commence par étudier une fiche de paie fictive d’un certain Durand, payé exactement au salaire médian, soit celui qui en a autant au-dessous de lui qu’au-dessus : au moment où elle écrit, c’est 2079 €. A partir de cette fiche détaillée, elle va relever tous les prélèvements et cotisations qui sont payés par et pour Nicolas Durand. Le résultat est sans appel : on lui prend presque la moitié de son salaire : de 3922 € de départ, il reçoit, in fine, 2079 €, soit une évaporation de 1842 €, 47% du salaire ! Dès lors, elle a choisi de construire sa démonstration comme une enquête policière et le procès qui en découle, pour aboutir à un jugement final. Bien sûr, tout cela est une fiction, mais comme on le dit au cinéma, « sur la base de faits réels ».

Le plan du livre découle donc de ce parti-pris de l’enquête et du procès. Les parties correspondent aux phases du processus judiciaire. Sarah Knafo établit d’abord sa méthode et pose des lois de base qui seront convoquées au fil du livre. Le but est de permettre à tout lecteur de comprendre sur quelles bases la démarche va être menée. Il s’agit d’appliquer le principe emprunté au scandale du Watergate : « Follow the money !’ (Suivez l’argent !). C’est ce qui va être fait tout au long de l’examen des différentes parties au procès. Il ne s’agit pas de détailler l’ensemble. Le but est d’identifier les responsables de ce casse qui dure depuis plus de quarante ans et auquel ont participé tous les présidents et gouvernements.

L’intérêt majeur du livre repose dans la solidité des données. Chaque fois que l’auteure avance un chiffre ou une estimation, elle le source en note et explique, éventuellement, les distorsions possibles ou els imprécisions. Il  est, par exemple, impossible de savoir exactement quel est le nombre des fonctionnaires. On le sait « en gros ». De la même manière que certaines dépenses sont impossibles à chiffrer exactement. Et c’est là une des causes de la situation catastrophique de nos finances publiques. Car tous les ministres successifs ont ajouté au déficit, selon le principe bien mis en avant par l’auteure qu’un bon ministre est celui qui augmente le budget de son ministère, le dépense totalement et en fait son seul bilan. Les résultats réels ne sont pas à mettre en avant, car ils sont souvent inversement proportionnels aux augmentations de dépense : ainsi de la justice ou de l’Education. Les constats sont sans appel et faits avec sérieux et une sorte d’humour glacial.

Mais en rester à la dénonciation serait ne pas aller au bout de la démarche choisie. Car Sarah Knafo pose comme principe de proposer une solution à chaque problème identifié. Le livre est donc parsemé de quinze résolutions thématiques qui sont autant de solutions aux problèmes dénoncés et un élément de programme politique pour un futur président (Eric Zemmour, par exemple ?). Ces quinze résolutions sont souvent frappées au coin du bon sens et devraient faire l’unanimité des gens honnêtes face à la situation catastrophique du pays. On a déjà entendu certaines de ces propositions dans la bouche d’hommes politiques de la gauche sociale-démocrate.

Mais le fond de la pensée de Knafo est libéral-national. Si sa dénonciation de l’enflure irraisonnée de l’Etat et de ses administrations est tout à fait juste, ses réponses sont très orientées. Pour elle, l’Etat doit lâcher tout ce que le secteur privé peut faire mieux et sans dépenses supplémentaires. Le credo est connu, ce fut celui de Margaret Thatchter, avec le résultat que l’on connaît sur le système de santé britannique ou ses transports. Car Sarah Knafo n’a pas de vraie réflexion sur ce qu’est l’Etat. Elle n’a qu’une critique sur ce qu’il fait et dépense. C’est, certes, un élément à prendre en compte. Mais, pour elle c’est le seul et lorsque l’Etat ne spoliera plus les salaires des travailleurs, ce sera  alors à eux de s’occuper de leur santé, de leur retraite, de leurs transports, etc. C’est du pur libéralisme à l’américaine ; mais il est affublé d’un discours nationaliste qui le rapproche, de facto, d’un trumpisme débarrassé des outrances du malade mental péroxydé. Il faut que les Français qui sont tentés par le programme en question en comprennent bien le sens profond. Le modèle proposé va chercher ses références en Hongrie, chez Orban, ou en Italie. L’ennemi, c’est le socialisme et le communisme, utilisés comme repoussoirs ultimes. Or, il n’y a plus en France de parti qui se réclame du communisme et veut le mettre en place ! Même la France Insoumise est dans une optique mixte d’un communisme chaviste avec un autoritarisme à la chinoise. L’alternative de Knafo, c’est son programme ou le chaos socialo-communiste, ou éventuellement la suite de la dégringolade avec un centre hanté par la Macronie.

Mais il y a un autre angle mort, très gênant dans toute sa démonstration. Toute son enquête porte sur les salaires et revenus du travail. Dans le monde selon Knafo, il n’y a pas de capitaux et de revenus des capitaux. Le mot n’est jamais prononcé en 278 pages ! Comment peut-on proposer un programme de réduction des dettes et de revalorisation du travail sans parler du capital ? Et pourtant Knafo affirme à plusieurs reprises avoir étudié l’économie ? Le mot « capital » et son compère « capitalisme » font peur. Celui qui en use est implicitement accusé d’être communiste et anticapitaliste ! C’est comme si on reprochait aux médecins qui nomment et étudient les pathologies d’en être les inventeurs et les défenseurs ! Ou je n’ai rien compris à l’économie ou rien compris non plus à la pensée de droite ou il y a là une lacune grave qui invalide en grande partie le propos. La France, c’est du travail et des travailleurs et du capital et des capitalistes, comme toutes les sociétés occidentales. Les détenteurs de capitaux sont impliqués dans cet endettement massif, ils ont consommé une grande partie de l’argent spolié que dénonce Knafo. Or, ils n’apparaissent jamais : tout est de la faute de l’Etat ! Un programme de rétablissement de la France ne peut pas s’envisager sans inclure une réflexion et des approches nouvelles sur le capital et ses détenteurs.

Ce livre est donc une belle tentative de dénonciation et de propositions pour la France, mais il est incomplet et, donc, inadapté en l’état. De plus, quand on arrive à la fin et que l’auteure énonce les mesures à prendre dès le début d‘un mandat présidentiel et la mise en œuvre sans coup férir, sur cinq ans de ses résolutions, elle est en pleine utopie ou démagogie électoraliste. Il serait donc possible à un homme providentiel de réaliser ce que tous les autres n’ont pas fait, d’un seul coup. A l’appui, elle cite les premiers mois du Général de Gaulle en 1958. Qu’elle veuille bien m’excuser de mon impertinence, mais Zemmour n’est pas De gaulle et ne le sera jamais et, qui plus est, le monde a totalement changé depuis 1958 ; nous nous sommes mis en dépendance de l’étranger avec l’UE et la mondialisation et on ne peut pas faire comme si cela n’était rien. Il faut donc mettre en garde les lecteurs contre l’espérance fausse que ce livre peut susciter : demain, on rase gratis… Et après-demain, on a la gueule de bois, avec le retour au réel.

Donc, à lire pour la documentation et certaines idées très positives, mais à ne pas prendre au pied de la lettre, sinon la déception sera immense.

Jean-Michel Dauriac – Les Bordes – Octobre 2026.

Published in les critiques les livres: essais

Comments

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *