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Catégorie : coups de gueule

La mort de Jean-Pierre Pernaut : le symbole d’une rupture culturelle

Le 2 mars, le journaliste Jean-Pierre Pernaut est mort, à 71 ans d’un cancer du poumon, dont il avait fait l’annonce il y a quelques mois à son public du 13 heures, depuis sa retraite picarde. C’est, professionnellement parlant, la mort d’un géant de la télévision, qui va rejoindre les Léon Zitrone , Pierre Sabbagh ou Pierre Desgraupes. Les hommages nombreux et riches qui lui ont été rendus attestent de ce professionnalisme reconnu : ne jamais oublier qu’avant d’être le présentateur de Journal Télévisé (JT dans le langage actuel) à la plus grande longévité, il fut un journaliste exigeant et professionnel jusqu’au bout des ongles. L’image du présentateur franchouillard a caché celle du professionnel. Un grand homme de télévision nous a quittés.

Mais mon propos n’est pas d’ajouter un hommage anonyme de plus au concert de louanges funéraires, mais d’analyser ce qui vient de se passer. La profession unanime, comme la classe politique, pleure ce grand professionnel. C’est ici le premier point que je veux évoquer : c’est le grand bal des faux-culs. Ceux qui ont de la mémoire et qui s’intéressent à la chose publique se souviendront sans nul doute du mépris des intellectuels pour son JT. Il n’y avait pas assez de formules assassines pour le discréditer et se moquer de lui. Pernaut, c’était le type qui présentait  les jours une France qui n’existe plus, un pays de ploucs (« ceux qui roulent au Diesel et fument des clopes » dira l’inénarrable Bernard Griveaux, météore de la planète macronienne et parfait symbole d’une France sans racines), le gars qui va sur les marchés, sur les plages et dans les foires au cochon – on a un peu dit la même chose de Jacques Chirac ! -, le défenseur de l’artisan et du passéisme… Bref, c’était un « ringard » qui plaisait à des ringards et exploitait son filon. Pour plaire au peuple, il lui plaisait : revoyez les réactions à sa mort enregistrées un peu partout sur les marchés de France. Quel journaliste peut se vanter d’avoir une telle popularité ? On n’est pas chez le public de l’immonde Hanouna. Mais justement, c’est cette popularité qui déplaisait tant aux intellectuels et plumitifs de la bien-pensance parisianno-gauchiste, ceux qui détiennent la vérité et le droit de censurer à ce titre. Intellectuel de métier, j’ai subi ce mépris des gens de ce milieu, lorsqu’ils savaient que je regardais aussi souvent que possible son journal et que je l’appréciais en tant qu’homme et journaliste. Combien de petits sourires et de réflexions médiocres ai-je entendues ! Et puis, un jour, Michel Houellebecq, l’écrivain à scandale qui plaît tant à ceux qu’il ridiculise, a dit, dans un de ses romans, tout le bien qu’il pensait de Pernaut – ce devait être dans La carte et le territoire, si je me souviens bien. Et j’ai alors vu ces intellectuels tourner casques, pour certains, et venir me parler de Pernaut en répétant les formules de l’écrivain. Minables petits êtres sans colonne vertébrale ! Et avec le temps, sa popularité est devenue un atout : c’est à lui que Macron a confié le soin de l’interviewer dans une école normande en pleine crise des Gilets Jaunes car, s’il y en avait un qui comprenait ce qui se passait, c’était bien lui ! Et Pernaut est devenu « tendance », après avoir essuyé les ricanements de   volaille sans cervelle et sans cœur. J’espère qu’il a savouré  tous ces gens qui allèrent ensuite à Canossa, dans son journal ! Mais, cessons-là, je crois en avoir assez dit sur ce sujet ceux mis en cause se reconnaîtront, s’ils sont honnêtes.

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Le deuxième point que je voudrais évoquer est celui de la rupture symbolique que représente sa mort, survenue juste un peu plus d’un an après son départ du JT, en décembre 2020. La crise des Gilets Jaunes et les manifestations anti-passe et anti-vaccins signalent une méfiance et un éloignement grandissant d’une partie du peuple, surtout rurale et périurbaine, envers les dirigeants et les structures du pouvoir. Ce malaise est analysé par des batteries de sociologues et de politologues qui n’y comprennent rien, tant ils vivent dans un entre-soi intellectuel et matériel purement urbain et même hyperurbain. La candidature ridicule d’Anne Hidalgo illustre fort bien ce décalage infranchissable. Or, Jean-Pierre Pernaut était un de ceux, rares, qui connaissaient la réalité de cette France des oubliés et des invisibles, d’abord, parce qu’il les aimait et, ensuite, parce qu’il allait vers eux et parlait d’eux. La France qu’il promouvait n’était pas morte, comme le disaient ses détracteurs aveugles, mais c’était au contraire celle qui ne veut pas mourir. Et toutes les initiatives que le JT de 13h mettait en lumière en sont la preuve concrète. De même que toutes les opérations qu’il montait étaient faites pour aider la France des « sans-dents ». Était-ce un combat perdu d’avance ? Peut-être, un peu comme la résistance des soldats et civils ukrainiens contre le rouleau compresseur russe. Mais faut-il pour cette raison ne pas se battre du tout ? Pernaut avait compris que des millions de Français ne rêvaient nullement de vie urbaine, de shopping, d’événements culturels haut de gamme ou de musées extraordinaires, mais voulaient simplement vivre où ils l’avaient décidé et y vivre décemment. C’est ce que tous les gouvernements depuis Nicolas Sarkozy  s’évertuent d’empêcher, au nom d’une logique comptable et d’un logiciel libéral.  Car cette prétention des simples est incompréhensible aux bobos nomades hyperconnectés. La mort de JPP est le symbole de ce combat difficile que des millions de gens continuent de mener, pour avoir simplement une perception, une école, des commerces ou une gendarmerie, sans parler d’un médecin et d’un hôpital proche. Pourtant la « pandémie » de Covid19 a mis en évidence de manière très cruelle les méfaits de la mondialisation et de la dépendance qu’elle a organisée. Mais tout laisse à penser que l’on reprendra très vite « business as usual » (« le boulot comme avant ») comme disent les anglophones. Et qui portera désormais la voix des sans-voix ? C’est bien la fin d’une époque, celle où on croyait la résistance et le retour à la raison possibles.

Le troisième point, sur lequel je voudrais conclure ce petit article est la réalité de la fragilité. Fragilité humaine d’abord : il y a quelques mois, quand Jean-Pierre a annoncé à ses téléspectateurs sa maladie il était en forme et décidé à se battre. En quelques semaines, le voici retranché du monde des vivants. Que nul ne s’y trompe, c’est l’illustration de notre propre fragilité et fugacité : aujourd’hui ici et vivant, demain, ce soir peut-être, disparu. La Bible ajoute en parlant du destin humain, comparé à de l’herbe : « … et le lieu où elle était ne se souvient pas d’elle ». Savoir et intégrer cette idée de notre finitude possible à tout instant devrait nous rendre humbles et sages. Or nous assistons à tout le contraire : les hommes importants (pour qui ?) se comportent comme s’il devaient vivre toujours, se rendant aveugles à leur propre nature. Voyez Vladimir Poutine, qui a assuré son pouvoir jusqu’en 2036 ! Malheureux, qui peut mourir demain et engage son pays dans une voie sans issue et sème le malheur pour des considérations sans valeur.

Mais aussi fragilité sociétale. Le monde stable (ou que nous voyions ainsi) bascule en peu d’années dans un chaos que nos grands esprits croient maîtriser parce qu’ils en parlent. Notre société vacille, c’est un fait que nul ne peut nier  ce jour. Ce qui faisait la vie belle et bonne en France se délite, d’abord imperceptiblement, puis s’effondre d’un seul coup. L’abstention électorale n’a cessé d’augmenter, mais elle n’était que le symptôme d’une maladie beaucoup plus grave : l’agonie de la démocratie parlementaire. Ce modèle est à bout, car il était adapté à un type de société et d’économie que les capitalistes de haut vol et les élus irresponsables ont sapé inlassablement. Destruction du tissu productif et du tissu social vont de pair. Et les idiots utiles de la pensée unique, surtout de gauche d’ailleurs, ont oeuvré avec zèle à cette double destruction. Je ne vais pas développer ici la démonstration de ce massacre organisé, mais j’y reviendrai dans des articles à venir. Une civilisation, une culture, un pays, une langue sont des objets fragiles et qui devraient évoluer dans le temps long. En posant l’immédiateté et l’instantanéité comme principes de nos vies connectées, nous allons à l’encontre de ce temps civilisationnel. Elle est bien loin la « politique de civilisation » que le vieillissant Edgar Morin croyait possible à mettre en place. Ce qui est à l’oeuvre actuellement est plutôt une « politique de décivilisation », devant laquelle nos vieux pays, pourtant si résilients, s’avèrent bien fragiles. Car ce qui fait la résistance, c’est l’adhésion commune, le cœur qui bat pour un même but. L’enfant du capitalisme ultralibéral est l’individualisme exacerbé que l’on nommait jadis égoïsme. On ne fait pas civilisation avec des monades égoïstes.

Des millions de Français modestes et simples ont, ces jours-ci, du chagrin, car ils ont perdu comme une sorte de membre de la famille, comme un ami lointain, mais fidèle. J’ai ce sentiment aussi. Mais au-delà de ce deuil marquant, nous enterrons sans doute encore un peu plus notre France périphérique et nos Français « moyens ». Constat peu réjouissant, mais lucide. Pourtant, il faut continuer de se battre pour nos campagnes, pour notre agriculture, nos commerces et services, nos écoles rurales, nos petits hôpitaux, nos petits tribunaux, notre langue et nos arts populaires, nous le devons bien à la mémoire de Jean-Pierre Pernaut.

Jean-Michel Dauriac – 5 mars 2022

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L’article de la déraison: à propos du pronom personnel « iel »

L’actualité récente nous a offert un bel exemple de dérèglement intellectuel public. les faits:

L’édition électronique du dictionnaire Le Robert a ajouté à son vocabulaire un nouveau pronom : « iel ». Voici, directement copié du site du Robert Dictionnaire en ligne la définition:

iel , iels, pronom personnel

RARE Pronom personnel sujet de la troisième personne du singulier et du pluriel, employé pour évoquer une personne quel que soit son genre. L’usage du pronom iel dans la communication inclusive. – REM. ON ÉCRIT AUSSI ielle??? ielles??? .

A la suite de la divulgation de cet ajout un très vif débat a eu lieu dans les médias entre les tenants de cette addition et ses adversaires. J’ai pris connaissance des arguments des uns et des autres, avant de livrer mon avis personnel.

A la défense de cet ajout, on trouve tous les arguments des tenants des études de genre et de l’extension indéfinie de l’acronyme LGBT+. Il leur apparaît évident et nécessaire de créer ce mot car la situation de l’humanité a définitivement changé depuis deux ou trois décennies et les travaux (américains surtout) dits Gender studies, lesquels ne faisaient que suivre les cultural studies et précéder les colonial studies, en attendant la suite. Le sexe étant une construction culturelle et personnelle, il faut renoncer à la vieille binarité castratrice masculin/féminin et admettre le choix ou le changement d’identité sexuelle par l’individu, lequel doit disposer du droit de l’imposer publiquement. En conséquence de quoi la langue doit suivre et adopter un pronom indéterminé. Ce sera donc, en France, » iel« . Le Robert a donc fait le choix de l’inclure dans sa dernière édition numérique.

Contre ce choix se sont élevées presque toutes les voix lexicographiques, y compris celle de l’Académie Française. Restons sur ce terrain. Un dictionnaire est un ouvrage technique, un outil de langue à disposition des locuteurs et auteurs. On sait la profusion des dictionnaires au XVII et XVIIIe siècles, afin de donner à la langue française sa noblesse. le XIXe ne sera pas en reste, notamment avec Hachette, Littré et Larousse. Le Robert est la grande création du XXe siècle. A côté de ces initiatives privées, il y deux références institutionnelles: depuis trois siècles, le Dictionnaire de l’Académie est régulièrement actualisé – c’est le grand oeuvre des Immortels – ; la seconde référence est née de la naissance de l’Internet, c’est le site du CNRS consacré à la langue française, Le CNRTL. Si vous tapez « iel » dans leurs barres de recherches, vous aurez droit à un avis d’échec: ce terme n’existe pas dans leurs dictionnaire. Les divers opposants à cette initiative ont tous le même argument : un dictionnaire qui se respecte est là pour valider l’usage d’un mot que les Français utilisent depuis quelques temps. Ce n’est évidemment pas du tout le cas de « iel » dont 99,99999999999999999 % des Français ignorent l’existence et le sens. Ce mot est un fantasme de micro-cénacles, surtout universitaires et associatifs spécialisés dans la défense des identités sexuelles nouvelles. Il n’a rien à faire dans un dictionnaire français, même si Le Robert a cru prendre une précaution suffisante en mettant « rare » avant la définition (c’est « rarissime » qui aurait dû être inscrit!). C’est purement et simplement une imposture!

De quoi « iel » est-il le symptôme? De la maladie dégénérative que l’on nomme « mouvement woke » d’après l’appellation états-unienne (le mot signifie « éveillé », ce qui montre bien que seuls ceux qui ont compris cela sont sains d’après les critères du mouvement). Ce cancer a franchi l’Atlantique et commence à métastaser en Europe et, singulièrement en France dans les département de lettres, philosophie, sociologie ou sciences de l’éducation de nos université, espaces connus pour leur forte production d’inanités sous couvert de modernité. Le propre de ce mouvement est de faire de l’entrisme dans les lieux stratégiques de la pensée et d’y tisser sa toile : il suffit de regarder les nominations et les thèmes des chaires de nos facs pour prendre la mesure du danger. La stratégie est toujours la même: prendre le contrôle de la formation universitaire et orienter les travaux de recherches des étudiants (masters et thèses) exclusivement sur ces voies et donc produire de futurs enseignants acquis à ces idées, lesquels les diffuseront ensuite chez les élèves et dans la population. On a connu exactement le même système métastatique avec le marxisme (entre 1945 et 1975) ou le structuralisme (entre 1960 et 1980 surtout), avec des dégâts considérables, notamment l’impossibilité du débat et des études contradictoires. L’Université française commençait à peine de se remettre de 50 ans de dictature de la pensée quand les études de genre et décoloniales ont commencé à arriver. Est-ce une fatalité intellectuelle de l’université? Peut-être, car elle est peuplée de gens qui ont absolument besoin de publier des articles et de se faire remarquer d’une part et, d’autre part de personnes moutonnières qui croient penser originalement en adoptant la dernière pensée à la mode. « Iel« , ce petit mot stupide est de fait le symptôme d’un mal bien plus profond et dangereux que la seule lexicographie. Il faut lutter pied à pied contre toutes ces dérives totalitaires, non pour les interdire, mais pour les empêcher d’interdire les voix contestataires de leur idéologie de la vacuité.

Vous pouvez protester en adressant des mails au site du Robert, en leur donnant votre avis sur l’usage et la pratique de « iel » ; vous pouvez surtout être vigilant à ces dérives et ne jamais les cautionner, même si elles sont présentées (faussement) comme des mesures de dignité et d’égalité. Les lois françaises comportent tout ce qu’il faut pour lutter contre les discriminations, il suffit de les appliquer. Pas besoin de transformer un dictionnaire grand public en bannière militante. Le Robert s’est fourvoyé et a commis un acte condamnable, une forfaiture à sa mission. On peut aussi le boycotter pour cela.

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Ne jamais redescendre du Mont

(éloge de Laurent Voulzy)

Nous le savons tous : les programmes de télévision gratuite sur la TNT, lors des vacances de Noêl sont particulièrement indigents et parfois indignes, lors même que les chaînes devraient offrir de la qualité en ces jours car le public disponible est nombreux. Au lieu de quoi ils recyclent les téléfilms américains de Noël (aux Etats-Unis c’est un genre reconnu) les plus mauvais, où le doublage est exécrable et où la guimauve coule à flot, laquelle guimauve n’a absolument rien à voir avec l’amour du Christ qui est la racine de Noël, il faudrait le dire aux Américains, eux si religieux, mais pas toujours très éclairés. Les bêtisiers se multiplient, ce qui en dit long sur le public que l’on vise, les rétrospectives nullissimes s’additionnent et les rediffusions usées jusqu’à la corde s’enfilent comme des perles (on appelle ça des « films cultes » pour justifier cette pratique insupportable de mépris). Bref, il faut être paraplégique et grabataire pour regarder la télévision durant ces vacances.

Alors ce mercredi soir du 29 décembre lorsque j’ai vu que France 4 diffusait le concert de Laurent Voulzy donné dans l’abbatiale du Mont Saint-Michel, je me suis dit que nous allions peut-être avoir une soirée de qualité. Et j’avais raison. Bien évidemment, le cadre grandiose de ce concert n’y est pas pour rien. Le lieu a une grandeur qui en impose depuis dix siècles. Mais les murs ne font pas tout et on pourrait y subir une prestation médiocre ou décalée. Or, Voulzy a une sensibilité spirituelle qu’il évoque avant le concert et ressent la solennité habitée des lieux de culte, tels cathédrales, églises ou monastères. Son concert en sera la profonde et magnifique démonstration. A l’écoute des titres présentées, il est facile de se rendre compte que la spiritualité et la bienveillance y sont récurrentes. Ce concert dégage une sérénité que le public et les artistes ressentent et partagent, et qui parvient au téléspectateur. L’habillage musical est réduit mais fort suffisant : une harpiste- guitariste- choriste-chanteuse, un pianiste-claviériste expérimenté et la guitare de Laurent Voulzy, qui est un très bon instrumentiste, il en fait discrètement la démonstration ici. Il mélange à son répertoire quelques titres forts connus, dont deux grands succès de Simon & Garfunkel, une belle version du célèbre Amazing grace. Une chorale viendra épauler les trois artistes en seconde partie du concert, mettant en évidence la superbe acoustique du lieu, sublimée, par ailleurs par des jeux de lumière qui jouent avec l’architecture gothique. L’ensemble donne un véritable spectacle complet, d’autant plus qu’interviendra un bagad local sur un morceau. Nul n’avait envie que cela prenne fin. Les lumières de scène éteintes, nous nous sentions comme en apesanteur. En tout cas aucune envie de redescendre du Mont, mais celle de prendre demeure ici pour conserver la grâce partagée. Merci Laurent pour ces instants précieux que rien ne peut égaler.

Mais la suite du programme de France 4 avançait et un autre concert était programmé. Comme il n’y avait pas le nom de l’artiste sur mon journal-télé, je suis resté devant l’écran. C’était Gaetan Roussel, ex-membre du groupe Louise Attaque et auteur-compositeur reconnu dans la profession. C’était un bon concert de chanson teintée de rock, avec de jeunes musiciens talentueux et appliqués. Mais la grâce n’était pas là, seulement les décibels et la technique. Au bout de deux morceaux j’ai éteint la lucarne bleue pour ne pas perdre la joie du Mont. Nous étions donc bien redescendus sur le plancher des vaches, dans la banalité quotidienne.

Cette expérience m’a rappelé une autre histoire, bien plus ancienne, qui se trouve dans les trois Evangiles de Matthieu, Marc et Luc, que l’on appelle les synoptiques en théologie. La version de Marc 9 : 2-10 est celle que je préfère, car elle est ramassée et précise.

« 9.2

Six jours après, Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean, et il les conduisit seuls à l’écart sur une haute montagne. Il fut transfiguré devant eux;

9.3

ses vêtements devinrent resplendissants, et d’une telle blancheur qu’il n’est pas de foulon sur la terre qui puisse blanchir ainsi.

9.4

Élie et Moïse leur apparurent, s’entretenant avec Jésus.

9.5

Pierre, prenant la parole, dit à Jésus: Rabbi, il est bon que nous soyons ici; dressons trois tentes, une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie.

9.6

Car il ne savait que dire, l’effroi les ayant saisis.

9.7

Une nuée vint les couvrir, et de la nuée sortit une voix: Celui-ci est mon Fils bien-aimé: écoutez-le!

9.8

Aussitôt les disciples regardèrent tout autour, et ils ne virent que Jésus seul avec eux.

9.9

Comme ils descendaient de la montagne, Jésus leur recommanda de ne dire à personne ce qu’ils avaient vu, jusqu’à ce que le Fils de l’homme fût ressuscité des morts. »

Le texte est ici donné dans la version de Louis Segond 1910, la Bible de référence de nombreux protestants, pour sa fidélité au texte original.

Mon but n’est pas faire un commentaire de ce texte, mais de le mettre en comparaison avec ce que j’ai décrit plus haut. Le verset 5 montre Pierre ayant le même ressenti que celui que j’ai évoqué à propos du concert de Laurent Voulzy. Il veut demeurer sur la montagne, car il vient d’y vivre un moment exceptionnel d’intensité et de beauté pour un Juif de son temps. La tentation est forte, quand on est dans un grand bonheur de vouloir le faire durer, car nous savons tous qu’il est fugace. Pierre n’y échappe pas plus que moi. Car le réel nous rattrape en bas. Dans le cas musical, c’était Gaetan Roussel – dont j’aurais sans doute apprécié le concert dans d’autres circonstances -, pour Jésus c’est le retour à la demande de guérison et à la faiblesse spirituelle de ses disciples restés en bas (lire Marc 9 : 14-29).

Loin de moi l’idée de laisser croire qu’il ne peut y avoir de tels moments d’extase que dans le religieux. Le sublime existe dans la vie terrestre, et il faut savoir y être sensible. Le domaine religieux offre sans doute plus d’opportunités de tels instants par la présence de la transcendance et donc, du surnaturel. Mais tout humain peut vivre et ressentir cela, à condition de se laisser envahir par la grâce qui suspend le cours du temps pour un moment.

Je vous souhaite beaucoup de temps de grâce en 2022 et au-delà.

Jean-Michel Dauriac 30 décembre 2021

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