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Catégorie : les critiques

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Loin de chez moi – Grand reporter et fille de paysans – Maryse Burgot

Fayard, 2024.

Des millions de Français des deux sexes connaissent Maryse Burgot. Depuis plus de 20 ans, elle apparaît régulièrement dans les journaux télévisés ou les reportages d’informations de France Télévision. Comme Michel Izard sur TF1, elle est à la fois l’image et l’honneur d’une profession souvent décriée, pas toujours à tort, loin de là : les journalistes. Grand reporter, nous avons l’habitude de la voir dans des lieux très différents : théâtres de guerre, catastrophes naturelles, attentats ou enquête de fond en France. Elle fait partie de ces journalistes avec lesquels les téléspectateurs tissent un lien sur la durée, sans les connaître, dont l’archétype fut Jean-Pierre Pernaut. Si j’ai bien lu son livre, elle approche la soixantaine, l’âge où l’on peut commencer à faire le bilan de sa vie ou de son métier. Car les années restantes sont bien moins nombreuses que les années passées. Maryse Burgot n’a pas choisi entre métier et vie personnelle, son livre mélange les deux vies qui n’en sont qu’une.

Maryse Burgot, c’est d’abord une voix très reconnaissable (comme celle de Michel Izard déjà citée), qu’on identifie sur les images, avant même de la voir à l’antenne. Elle raconte dans le livre que sa voix lui valut qu’on lui prédise une impossibilité de carrière télévisuelle ou radiophonique (pages 104 à 106). Elle a dû travailler techniquement pour arriver à domestiquer cette voix trop aiguë qui est, paradoxalement devenue une signature sonore unique. Comme quoi le déterminisme est en grande partie un mensonge (évidemment un muet ne fera jamais de radio !) et la volonté peut beaucoup. C’est le premier enseignement de ce livre : au départ, Maryse ne « coche aucune case », comme on dit dans le sabir des crétins. Fille de petits paysans bretons, elle n’a aucun réseau dans les milieux culturels ou intellectuels ; sa voix est un boulet et, de surcroît, elle est une femme. Elle aurait dû être caissière ou fonctionnaire de mairie, mais elle veut être journaliste et poursuivre des études. Et elle réussit son pari, elle intègre une grande école de journalisme. Ensuite c’est le choix un peu insensé en apparence de rentrer dans le monde télévisuel où on lui a prédit un échec. Elle raconte son parcours sans s’appesantir sur les épreuves qui n’ont pas manqué. Mais elle obtiendra ce qu’elle convoite : elle sera grand reporter.

Cependant, dans le même temps, elle veut absolument avoir des enfants. Et elle sait fort bien que, déjà dans une carrière ordinaire ce peut être un désavantage et que dans ce métier qu’elle a choisi cela semble inconciliable avec les contraintes professionnelles de son métier. Cette vie de mère est le second fil de cette tresse qui arme le livre. Elle y reviendra sans cesse, tant pour montrer le manque qui l’assaille parfois que pour conter les liens établis avec ses fils, y compris quand elle est sur les champs de bataille. Son combat a toujours été d’être en même temps une mère et une journaliste, sans que l’une efface l’autre et, si l’on en croit son récit, malgré des moments difficiles, elle y a réussi. Cette nature de mère l’aide souvent sur les terrains de reportage à se poser les bonnes questions, à hauteur d’humain et, singulièrement, d’enfant. Elle sera toujours attentive à leur sort, en Ukraine comme en Afghanistan, à Gaza comme en Israël.

La trame générale du livre est plutôt chronologique, mais aussi spatiale puisqu’elle a parcouru tous les lieux de conflits de la planète depuis plus de 25 ans. Elle consacre donc un chapitre à chaque lieu de guerre. Ceux qui sont assidus aux journaux de France Télévision retrouveront sous sa plume les personnages de reportages diffusés : ainsi de cette mamie ukrainienne qui va recueillir et cacher un soldat ukrainien blessé, alors que les Russes occupent son village, ou ces parents israéliens qui parlent de leurs morts ou de leurs otages. C’est en quelque sorte de la géopolitique par le petit bout de la lorgnette, sur le terrain, donc avec de « vraies gens », là où les choses ne sont pas aussi tranchées que dans les salons et journaux, car souvent le réel n’est pas noir et blanc, il est gris. Il serait trop fastidieux de lister tous les exemples qu’elle présente. Mais il faut dire que lorsque le livre est refermé, cela dessine un bel échantillon d’humanité. Elle consacre aussi des pages au terrorisme, en divers lieux et modes. Le tout est fait dans le style alerte du journalisme, facile à lire, mais pas relâché.

Une seule période de sa carrière lui laisse un goût fade : celle où elle fut chargée de suivre les affaires de l’Elysée, attachée donc aux faits et gestes de la Présidence de la République, sous le septennat de François Hollande. Tout le monde sait que ce ne fut pas un moment triomphal de la démocratie et de la politique, le costume étant bien trop grand pour le rondouillard ancien secrétaire du PS. Là, Maryse Burgot a vécu des moments sans doute pénibles, car étriqués et sans gloire. Dès qu’elle a pu fuir ce poste, elle est revenue au grand reportage. Malgré tout, elle ne se laisse jamais aller à « cracher dans la soupe », à disqualifier qui que ce soit (même si je crois tout à fait qu’elle a une opinion personnelle plutôt négative de certains acteurs de cette période dont un, dans le rôle du traître parricide, a su tromper longtemps les Français avant de sombrer dans leur haine et leur indifférence totale). Elle n’est pas faite pour le marigot politique, mais bien pour le terrain et l’action, où il faut rendre compte, documenter pour l’actualité, mais aussi pour l’histoire – voir les guerres yougoslaves évoquées à travers celle du Kosovo.

J’ai acheté ce livre, car je connais et apprécie le travail de Maryse Burgot. Il ne m’a pas déçu. C’est un bon travail de journaliste (une commande d’éditeur, comme on l’apprend en fin de volume), une petite pierre de témoignage sur le chemin de l’histoire. J’ai aussi compris que ce livre avait une valeur personnelle d’hommage à ses parents, à sa famille, qu’il était important comme preuve que l’on peut combattre les assignations sociales de la naissance. Je partage en grande partie ce parcours, je puis donc bien comprendre ce besoin. Au moment des bilans, il est un temps pris pour faire le point, mais en partageant avec le public, donc avec une nécessaire retenue. Le pari est réussi.

Jean-Michel Dauriac – Les Bordes – 3 janvier 2026.

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Le voyageur sur la terre – Julien Green

Livre de poche -1956

On a pu dire que les romans de François Mauriac étaient assez démoralisants. Que devrait-on dire alors de ce recueil de quatre textes de Julien Green[1] ? En effet, le point commun le plus manifeste de ces quatre histoires est la mort. Chaque récit se termine ou comprend un mort. Et le climat de chaque récit est empreint d’un même climat mortifère. Nous y trouvons également le débat sur le bien et le mal et l’influence de la religion.

Quatre textes composent de récit, quatre textes que l’on peut qualifier de « textes de jeunesse » pour notre auteur, écrits entre 1924 et 1927. Cela semble constituer les tous débuts de son oeuvre romanesque.  On peut scinder en deux groupes ce quatuor : deux textes longs (Le voyageur sur la terre et Les clefs de la mort, qui approchent les 100 pages chacun) et deux courts récits (Christine et Léviathan[2], à peine 20 pages chacun). Tous racontent des destins individuels tragiques. On ne peut pas dire que la lecture de ces quatre récits soit désopilante, mais  on tient à aller au bout, car ils sont bien tournés sur le plan de l’ordonnancement romanesque. Plutôt que de tenter d’en donner un résumé critique, je préfère choisir une approche globale que les points communs justifient amplement.

J’ai déjà signalé deux points communs à ces histoires : la mort et le caractère individuel des faits. La mort intervient de diverses manières : elle ouvre l’histoire du Voyageur sur la terre et clôt celle de Léviathan. Elle frappe collatéralement le protagoniste  dans Christine et Les clefs de la mort. Dans tous les cas ce ne sont pas des êtres au bout de leur vie : trois sont des enfants ou un tout jeune homme, le dernier un homme d’une cinquantaine d’années. Maladie pour les deux filles jeunes, suicide pour le tout jeune homme. Le dernier décès reste inexpliqué. Ces morts sont plutôt inattendues et violentes pour le lecteur. Elles semblent relever de l’absurde de la vie.

Les destins individuels sont la marque de ces récits. Ainsi Le voyageur sur la terre se présente, selon un procédé éprouvé, mais plus très neuf, comme le journal retrouvé du jeune suicidé. Tout y est donc écrit à la première personne, sauf quelques lettres imaginaires ajoutées à la fin pour épaissir l’histoire. Les personnages secondaires de ce court roman sont assez falots, à l’exception d’un seul qui s’avèrera décisif pour la compréhension du sens de l’histoire. Les Clefs de la mort reprennent également la technique du journal. Avec le même centrage sur le narrateur. Mais dans ce texte, certains personnages secondaires sont plus étoffés, en lien avec le contenu même du récit. Christine est aussi écrite à la première personne du singulier. Seul Léviathan a une structure classique de narration. C’est donc surtout la subjectivité qui est mise en avant. Nous ne connaîtrons de ces personnages que ce qu’ils voudront ou pourront nous dire.

Nous en arrivons alors à un troisième point commun à tous ces récits. Les personnages centraux sont très seuls et souffrent d’un certain mal de vivre. L’absence des parents ou d’un parent est manifeste. Ces garçons, car ce sont tous des mâles, sont visiblement mal dans leur peau et manquent de personnes de confiance. Leur vie est une solitude au milieu des leurs. Ils se débattent avec leurs perceptions et sensations et n’ont personne avec qui en parler. C’est là l’origine de leur malheur. Car ils sont réellement malheureux ; pas d’un malheur objectif, matériel ou moral, mais de leur simple manière d’être au monde. Malaise existentiel, pourrions-nous dire. La mort est souvent la seule issue qui semble exister pour ces êtres-là. Ils sont en quelque sorte prédestinés à une fin tragique.

La maladie constitue le dernier point commun sur lequel je veux revenir. Deux des protagonistes souffrent visiblement de dédoublement de la personnalité ou schizophrénie. Cela mènera l’un des deux au suicide et l’autre au projet de meurtre. Les deux filles, jeunes, contracteront une maladie qui les emportera. Le dernier meurt sans raison apparente, mais de manière subite et anormale. La vie, au sens de l’anima latine, n’est pas positive et vigoureuse chez les personnages de Green. Ces vies sont viciées dès l’origine, fragilisées sans possibilité pour les victimes de s’en sortir. C’est un peu la tragédie grecque revisitée.

On pourrait évidemment croire en lisant ce qui précède que cette lecture est à la fois triste et ennuyeuse et qu’il n’y a aucune raison de se l’infliger. Ce serait une grave erreur. En effet, nous avons affaire à une œuvre littéraire au plein sens du terme -bien que je sois persuadé que l’auteur a mis beaucoup de lui dans ses personnages – et de belle qualité. L’écriture est fluide et très classique dans sa forme, elle pourrait passer pour insipide, mais ce n’est pas le cas. Elle refuse les effets pour se concentrer sur les caractères et faits. La meilleure preuve de sa qualité est qu’on ne veut plus lâcher le livre une fois qu’on l’a commencé. Le second atout est d’ordre psychologique : les ressorts de l’âme humaine sont dépeints avec beaucoup de finesse, sans emphase ni pédantisme freudien.

Julien Green (1900-1998)

Il vaut donc la peine de lire ce livre et ses quatre histoires. Bon, le problème est habituel avec mes chroniques : indisponible en version actuelle, comme beaucoup de l’œuvre de Green. Enfin, pas tout à fait ! Ces quatre histoires sont réunies dans le premier volume des œuvres complètes de Julien Green parues chez Gallimard dans la collection La Pléiade. Sinon, comme d‘habitude, en furetant sur les sites de bouquinistes ou les librairies d’occasion, il ne vous en coûtera que quelques euros (j’ai payé le mien un euro !).

Julien Green a été une vedette littéraire jusqu’à sa mort en 1998. Mais il a été très vite oublié et personne, à part les universitaires et quelques passionnés, ne le lit plus. Il rejoint ainsi de grands noms comme Anatole France ou Jules Romains dans les brumes de l’oubli. La postérité est bien ingrate, surtout quand elle n’est pas aidée par l’école.

Jean-Michel Dauriac – Les Bordes – 1er janvier 2026.


[1] Le rapprochement Mauriac-Green m’est venu spontanément, à la lecture de recueil. Il est évident pour tout lecteur un peu attentif. En vérifiant certaines données sur la vie de Julien Green, je me suis aperçu qu’il avait été élu au fauteuil de François Mauriac à l’Académie Française. Par ailleurs la question de l’homosexualité a été évoquée pour les deux écrivains, avec des résultats différents il est vrai, Mauriac étant supposé avoir été un homosexuel refoulé (on l’a dit de très nombreux auteurs à tort !) alors que Green a lui-même prouvé la chose par ses écrits diaristiques. Pour ma part je souhaite ici m’en tenir au strict plan de la littérature.

[2] Il reprendra ce titre de Léviathan pour un roman publié un peu plus tard. L’histoire n’est pas du tout la même.

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Une sale histoire – Chien 51, Laurent Gaudé

Babel poche, Actes Sud 2022.

La vie d’un lecteur se compose, à son insu, d’éres tout à fait comparables à celles de la géologie qui expliquent l’histoire la terre. Il faut, évidemment, avoir assez vécu pour le pouvoir comprendre. Pour distinguer la grande période du précambrien initiale du quaternaire présent. Chacun doit apprendre à distinguer ses propres ères de lectures. Je ne m’étendrai pas sur le détail des miennes ici. Je dirai simplement, pour relier cela à la critique de ce livre, qu’il se constitue, au fil du temps, en chacun de nous, une sédimentation que reprennent et séparent des ruptures que sont les étapes de notre vie personnelle, car nous lisons ce que nous sommes et comment nous vivons. Nous avons tous en commun un archéen primitif où la « soupe originelle » se mijote : c’est le temps de l’école, des premières lectures, de l’apprentissage, des prescriptions obligatoires, des jeux d’influences. Nul n’y échappe, certains s’en repaissent et s’en construisent, comme le fit Giacomo Léopardi de la bibliothèque familiale. Tous s’y structurent avec ou contre ce qu’ils y vivent. Puis nous entrons dans les ères personnelles, plus ou moins nombreuses. D’une de ces ères, sans le vouloir sans doute, j’ai gardé une sorte de règle tacite (qui peut s’avérer un préjugé) qui est de se méfier des auteurs contemporains qui vendent de gros tirages et sont encensés par la presse ou les médias divers. Cette prudence est nécessaire, mais poussée à l’extrême, elle peut devenir une sorte de réflexe d’intellectuel, amoureux du secret non partagé et des auteurs maudits. Tout grand lecteur me comprendra. Je n’y échappe pas, bien que j’ai une grande dilection pour les auteurs populaires au sens plein du terme (ceux qui parle du peuple au peuple). Tout cela pour dire que Laurent Gaudé a été victime de cette prudence. Je me suis détourné de lui en raison même de son succès. Il a fallu que l’on m’offre ce livre pour que je sois moralement obligé de le lire – il est toujours très mal éduqué de ne pas lire un livre que quelqu’un a pris le temps de choisir pour vous l’offrir.

Chien 51 est un « vrai roman », au sens classique, c’est-à-dire qu’il raconte une histoire dans un cadre défini et un temps précis, avec des personnages inventés et une action soutenue. Il ressemble, selon la typologie classique, à un roman policier. Mais c’est aussi un récit futuriste proche. On appelait jadis cela de l’ « anticipation », pour distinguer Jules Vernes, René Barjavel de Ray Bradbury ou Isaac Asimov, auteur de Science-Fiction. C’est donc un roman policier d’anticipation. Cette appellation est simplement destinée à orienter l’idée du lecteur, elle ne rend pas complètement justice au livre, qui est plus que cela.

Cadrons espace, temps et personnages : Chien 51 est le nom professionnel d’un policier, dont le patronyme réel est Zem Sparak ; ce récit se situe dans un temps futur, mais assez proche de nous, car les situations décrites sont déjà là, sans doute à la fin du XXIe siècle au plus tard ; l’espace est double : un espace du passé, la Grèce originelle de Sparak, et un espace présent, Magnapole, variant de Mégalopole, soit une gigantesque cité, divisée en trois zones délimitées par des chek-up, la zone 1 est réservée aux dirigeants et puissants, la zone 2 aux éléments actifs du système et reconnus comme positifs par lui, la zone 3 est celle des réprouvés, des bons è rien, des criminels… Le cadre est donc classique dans l’approche futuriste, tant au cinéma qu’en littérature. Laurent Gaudé en développe simplement une variation personnalisée. Là n’est pas l’intérêt du livre. Ce sont les personnages et l’action qui sont le véritable sujet, le reste est décor. Deux personnages principaux, deux flics, puis quelques personnages secondaires majeurs (disons deux ou quatre selon la lecture que l’on fait du livre), puis des seconds couteaux – au sens propres du terme – et des figurants.

L’intrigue est classique. Un mort particulièrement massacré, puis un second du même type. En zone 3. Un flic qui travaille en zone 3, associé de force par l’institution à une femme policière de la zone 2, pour éclaircir ces crimes. Elle s’appelle Salia Malberg.

Laurent Gaudé respecte les codes du polar. Les deux flics sont au départ opposés en tous points ; puis, ils se rapprochent, finissent par coucher ensemble et s’apprécier vraiment (résumé très grossier). L’enquête aussi est codifiée : il y a les cadavres, qui posent des problèmes sérieux (qui, pourquoi ces mises en scène ?), puis peu à peu la toile qui se tisse et mène à deux hommes politiques puissants en concurrence pour une élection majeur prochaine. Les sbires des deux interviennent, Salia est tabassée à fond et perd momentanément l’esprit, et Zem se met au service de la vengeance, par l’entremise d’un des puissants qui le recrute. L’affaire est résolue mais cela ne sert à rien, le système digère cet épisode ? Et la vie sale et triste continue.

Car c’est une sale histoire, dans une sale zone, avec des sales types et des héros qui trimbalent dans leurs mémoires de sales choses. Et on glisse là du polar au film noir, genre bien plus riche qu’Hollywood a su magnifier dans les années 1950. Dans le film ou le polar noir, l’action policière est aussi un décor, l’essentiel est ailleurs, dans la vie profonde des protagonistes. Le cœur du livre est bien Chien 51, ce Zem Sparak, dont le nom est un pseudo chois en entrant dans la police Magnapole. Zem est hanté par la Grèce de sa jeunesse, avant sa ruine totale, avant son rachat par la firme GoldTex, qui achète hommes et habitants pour en faire ses sujets-objets. Le monde est alors une lutte concurrentielle entre GoldTex et son concurrent. Une sorte d’apogée du capitalisme, avant l’inévitable chute. L’auteur se débrouille pour brosser, par touches légères, le portrait politique du moment ; c’est pré-apocalyptique dans l’esprit, même si l’ordre règne à Magnapole.

Zem traine sa vie et sa nostalgie, cache un secret terrible et ne peut que constater qu’il n’a pas d’espoir, car Salia, qui le représentait, est cassée à jamais ; il la recueille, mais sans espoir de guérison réelle. A travers Zem, c’est l’avenir de l’humanité libre qui est évoquée, avec sa part d’ombre. Là se trouve la plus belle part du roman qui, par ailleurs est joliment écrit, dans un style qui ne fait d’esbrouffe et se lit très facilement.

Celui qui voudra lire un simple polar le pourra. Mais le lecteur curieux, qui aime regarder derrière les apparences s’appropriera toute la réflexion sur la noirceur de la vie, sur la liberté, sur le pouvoir corrupteur et sur l’amour. En octobre 2025, un film au même titre est sorti en France, avec Gilles Lelouche dans le rôle de Chien 51, ce qui est plutôt un bon choix. Mais la seule lecture du synopis montre que l’histoire a été modifiée et je vous recommande vivement de lire plutôt le roman et, si vous voulez aller voir le film, d’y aller ensuite. Un film est toujours une régression par rapport à un bon livre ; à cette condition on peut s’y risquer.

Jean-Michel Dauriac – Décembre 2025

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