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Catégorie : les critiques

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Mes cloîtres dans la tempête – Fr. Martial Lekeux, Franciscain, commandant d’artillerie.

Librairie Plon, Paris, 1922.

Dans le livre consacré à la vie de sa mère[1], Kolkhoze, que j’ai chroniqué ailleurs, Emmanuel Carrère dit qu’elle employait souvent l’adjectif « épatant » pour signifier son enthousiasme. Voici un terme bien daté, qui fusait de partout dans les années 1930-1950 et qui a quasiment disparu du lexique populaire usuel. Et pourtant, c’est ce mot que j’ai envie d’utiliser aujourd’hui pour parler du sujet du jour ! Ce livre est vraiment épatant ! La preuve : il y eut 150 éditions de l’ouvrage entre 1922 et 1938. C’est le livre sur la Grande Guerre le plus diffusé en Belgique. Mais ce n’est pas par son succès que se justifie le terme « épatant ». C’est parce qu’il est « épatant » qu’il a connu un tel succès !

Je sais parfaitement que j’appartiens sans doute à la dernière génération qui s’intéresse à cette grande boucherie de 1914-1918, pour la bonne raison que nos grands-pères avaient combattu à Verdun ou sur la Somme. Mais tout cela disparaît inexorablement, alors même, qu’à l’heure où j’écris ces lignes, dans l’est de l’Europe, se livre une guerre qui est l’exacte reproduction de celle de 14-18, mais où les Verdun, Les Eparges, Soissons ou Abbeville se nomment Donbass, Marioupol, Crimée et autres villages-martyrs.  Nous n’avons donc rien appris ! Que restera-t-il dans la littérature et l’Histoire de cette tuerie suicidaire pour l’Europe ? Quelques titres connus seulement des chercheurs ou des collectionneurs. Celui de Martial Lekeux en fera-t-il partie ? Je l’espère, mais sans grandes illusions, tant l’homme est oublieux de sa propre destinée.

Pourquoi donc ce livre est-il « épatant » ? Pour éviter de dire qu’il est « bouleversant », terme qui risque d’être mal compris. On est ici à cent lieues du pathos sentimental que ce terme recouvre en général dans la bouche ou sous la plume des journalistes. Ce livre est de ceux qui remuent les tripes et qui, oui on peu même aller jusque là, qui vous nouent la gorge et vous tirent des larmes solitaires de lecteur. Mais il est aussi « épatant » au sens premier du mot : il nous épate, nous surprend totalement. Le lire c’est accepter de vivre cette expérience personnelle de la surprise et de l’émotion.

Martila Lekeux, moine franciscain et officier durant la Grande Guerre

Parlons d’abord de l’auteur. Edouard Lekeux, sujet belge, est né en 1884 et mort, en Belgique toujours, en 1962, à 78 ans. Mais son livre est attribué à Martial Lekeux. C’est bien lui, pourtant. Martial est le prénom qu’il reçoit lorsqu’il rentre dans l’ordre des frères mineurs (o.f.m) en 1911, ceci en raison de sa profession : il était officier de carrière dans l’armée belge. Le voici donc moine dans un couvent de disciples de Saint François ! L’article de Wikipedia avance une explication personnelle que ej vous laisse découvrir, si cel vous tente.

Puis surviennent, en août 1914, la déclaration de guerre et l’attaque allemande sur les Pays-Bas et la Belgique. Et là, première surprise, qui ouvre d’ailleurs le livre, c’est la violence de la crise qui secoue Lekeux :

« La guerre ! La guerre sur les villes de Belgique ! C’est donc vrai, mon Dieu !… Mon esprit, désemparé, cherche en vain à fixer cette chose monstrueuse, énorme, démesurée… » (P.17).

La guerre le rattrape dans son couvent et réveille en lui le métier abandonné. Il va supplier son Provincial de le laisser partir se battre. Il ne s’agit pas d’être aumônier, comme el seront de très nombreux prêtres, mais de combattre, les armes à la main ! On imagine bien la stupeur du Père Provincial. Il lui accorde finalement son autorisation et Martial Lekeux se rend à Liège où il réintègre l’armée au titre d’ancien « officier démissionnaire ». Il sera dorénavant le lieutenant Lekeux.

Un des grands ressorts de cette lecture est évidemment dans ce nœud gordien entre franciscanisme et militarisme. A priori, on ne voit aucun point commun entre les enfants de celui qui prêchait aux oiseaux et ceux qui démolissent les forêts à coup de canon ! C’est bien cela qui m’a interpelé, au départ. Je ne comprenais pas, moi le Tolstoïen ellulien, opposé par principe à toute armée et violence militaire, comment ce frère pouvait oser cela. Après la lecture de son livre, je puis dire que je comprends pourquoi il l’a fait, bien que je en sois pas convaincu au plan moral et spirituel, surtout quand on connaît le résultat final de la résistance belge face au rouleau compresseur prussien.

Martial  L. est intimement convaincu qu’il va combattre au nom du Christ pour défendre la foi contre les barbares que sont les Allemands. Je ne le suis pas sur ce terrain, car cela revient à valider le « Dieu est avec nous » de tous les tueurs légaux de toutes les guerres. Un pays catholique était agressé par un empire protestant, mais cela restait un conflit entre chrétiens, pas la croisade médiévale. Dans la suite du livre il sera donné une occasion de mettre en regard catholicisme et protestantisme et d’entendre l’avis du frère Lekeux, lequel ne sera pas vraiment œcuménique, mais en ces temps, il n’était pas encore de saison, il faudra un second conflit mondial pour que l’idée s’impose comme une évidence inévitable  – sauf aux sectaires et arriérés figés dans une religion vide – et que les diverses églises chrétiennes considèrent enfin toute ce qui les unit et la relativité de ce qui les sépare. Donc, Martial va au combat, d’abord sur une batterie d’artillerie qui capitule très vite, puis sur le front occidental belge, en Flandres, là où les troupes se sont réunis pour résister, dans les marais flamands.

L’essentiel du livre se situe dans cette région au sud d‘Anvers, proche du fleuve Yser et la bataille du même nom. Très vite, Lekeux est nommé officier observateur, avec la tâche de débusquer visuellement les batteries allemandes et d’identifier les troupes au sol. Ceci à partir de poste plus ou moins en hauteur. Le récit le montre dans diverses positions d’observation. Il vit dans la boue, les rats, les cadavres, l’odeur pestilentielle des tranchées et de l’humidité croupie. Il voit la mort frapper tout près de lui, des hommes qu’il avait appris à apprécier ou qu’il découvrait post-mortem. En ce sens, c’est bien un livre d guerre que celui-ci, à l’égal de ceux de Remarque, Barbusse ou Genevoix. L’originalité de livre-là est, pour nous, de nous conduire dans les moeres flandriennes et de nous y faire vivre un autre aspect de la guerre de tranchées. C’est tout aussi absurde et saignant qu’à Verdun ou Soissons, mais avec la mer en toile de fond et l’eau omniprésente : c’est comme une aqua alta vénitienne permanente. Les Belges meurent comme les Français, au hasard des bombardements, des salves à l’aveugle ou des attaques adverses. Ils meurent sans comprendre, juste après avoir juré et maudit « les boches », ils croupissent et pourrissent dans l’eau en attendant une accalmie. La seule différence est qu’ils meurent souvent au cri de « Vive le Roi ! », car la Belgique est un royaume et les Belges un peuple attaché à ses souverains.

Mais, s’il n’y avait que ces récits de désolation, de fraternité des armes et de courts répits, ce en serait qu’un livre de plus sur la Grande Guerre. Or, il est bien plus que cela. Et il le doit à la double qualité de Martial Lekeux. S’il est incontestablement un bon officier – il y en a de nombreuses preuves dans son récit – il est aussi un vrai franciscain – et il y en a aussi de magnifique spreuves dans les pages de cet ouvrage. C’est sur ces pages-là que ej veux maintenant me concentrer. Je citerai quelques exemples qui vous inciteront, je l’espère, à faire l’effort de vous procurer ce livre.

Comment concilier sa mission d‘observateur, sans cesse aux aguets et sollicité par les troupes, et celle de moine, avec sa nécessaire prière et vie spirituelle et religieuse ? L’épisode de la tour de Oud-Stuivekenskerke (Onze-Lieve-Vrouw-Hoekje), village-martyr dont seul le clocher de l’église demeure debout. Il décide d’installer son bivouac et son point d’observation au sommet découvert de ce clocher. Comme il n’y a plus d’escalier car tout a été éventré, on lui confectionne une échelle faite de plusieurs échelles liées ensemble (extrêmement instable) et il s’installe seul là-haut.

La tour d’observation de Martial Lekeux

Et voici le franciscain qui fait retour. Il va faire de cette plate-forme à tout vent son cloître de campagne ! Il en tirera le titre de son livre. De là-haut, il peut voir toute la région environnante et rendra de grands services aux troupes au sol. Mais surtout, il peut prier et méditer seul, comme dans sa cellule du couvent. Comme il pu trouver un aumônier qui vient quotidiennement célébrer la messe dans les ruines en bas, il a ainsi établi un équilibre spirituel qui lui est absolument nécessaire. C’est là que son texte devient unique, car il réussit le tour de force de transformer un récit de guerre en une méditation spirituelle sur l’amour et la beauté.

« Parfois d’ailleurs aux jours de fièvre succédaient des périodes de calme plat : jours de brume et de pluie, où toute opération était rendue impossible. Alors l’observatoire devenait mon ermitage : tout seul, au-dessus des bruits d’en bas, en face du désert immobile, j’oubliais les Boches et la guerre ; et ce m’était une joie infinie d’être de nouveau moi-même et de retrouver la pleine vie de l’âme, qui, en bas, s’éparpillait parmi les rudes agitations du métier. Ah ! heureux celui qui, en ces jours troublés, avait, pour soutenir son énergie, le réconfort tout puissant du divin amour !… O Amour ! celui qui te possède est invinciblement heureux, car la souffrance elle-même n’est qu’une note nouvelle au cantique de la joie, et la mort n’y peut rien, sinon la couronner.

Mon Sauveur, ton Amour fidèle m’a suivi jusqu’en ces lieux incléments : c’est lui qui empêchait que ).mon âme ne fût lasse, ton sourire errait sur les ruines, illuminant toutes choses, et brillait en mon -cœur comme un rayon paisible pour m’inonder de bonheur et me rendre fort et joyeux ; et quand la mort grondait dans les ténèbres hostiles,Tu étais encore là pour me montrer le ciel… Sois béni, ô mon Dieu ! » (P. 151-152).

On n’a jamais rien lu de pareil dans les autres récits de guerre. Et ces lignes de paix et de joie jaillissent souvent au fil des pages, comme une respiration de l’âme au milieu d’un monde toxique. Je laisse le lecteur les découvrir dans son chemin au cours du livre.

Lekeux raconte que les soldats qui occupaient les ruines du village en comprenaient pas pourquoi els Allemands ne démolissaient pas cette tour ; Ils tiraient souvent, mais à côté. Ils ignoraient qu’n haut, sur une pierre saillante du mur découvert, le moine avait posé une petite statue de la Vierge qui lui avait été donnée à son d épart du couvent. Il est persuadée que c’est Elle qui l’a protégé tout le temps nécessaire. Puis, un jour, les Allemands ont visé juste et démoli la tour. Et le lieutenant Lekeux a dû partir pour d’autres missions.

Un des récits les plus émouvants se situe dans les débuts du livre, lorsque Lekeux est encore en garnison. On lui annonce que l’on va lui amener un espion allemand pour qu’il soit fusillé chez lui. Il raconte cela dans le chapitre titré La mort de l’espion Ehrardt (p.77-95). C’est incontestablement un des moments les plus poignants de son témoignage où il réunit, malgré lui, le côté le plus sectaire du catholicisme et le côté el plus universel du christianisme. Résumons : un espion a été arrêté dans une grande ville belge et condamné à mort ; il s’appelle Ehrardt, capitaine de réserve allemand. Il est protestant et demande à voir un pasteur pour communier. Ce qui lui est accordé. Le lieutenant est obligé d’assister à la scène.

«  La Cène Commence. Comme autel, la table graisseuse ; comme temple, le cachot sinistre dont la voûte suinte. […] Il y a quelque chose d’auguste et de poignant à ce rite qui est un viatique. Mais comme cela est vide et froid, comparé à la plénitude la Messe où l’Amour, présent, palpite et se donne ! Ehrardt suit machinalement les gestes du célébrant, les sourcils froncés. Et je ne puis m’empêcher de plaindre cet homme de n’avoir pour réconfort en cette heure suprême que cette communion fictive, qui ne lui infusera qu’une vie débile. Ah ! si je pouvais lui donner cet autre viatique, cette très réelle communion, baiser de Dieu avant le dernier pas ! » (P.79-80).

Je laisse le lecteur apprécier l’ouverture spirituelle ainsi manifestée ! C’est le climat du temps, la morgue d’une Eglise qui se croit unique. Mais c’est aussi une sorte d’insulte à la Sainte Cène, au nom d’une croyance (la présence réelle) inventée de toute pièce par la Tradition. Je n’en dirai pas plus, mais ce passage montre de quelles positions a dû partir l’œcuménisme.

Heureusement, dans le même chapitre, Martial Lekeux donne, à l’inverse, un magnifique témoignage de fraternité chrétienne à cet homme, son frère, qui n’a fait que servir son pays, comme il le fait aussi. Il va alors lui manifester son amour fraternel, saisissant sa main et lui parlant de cœur à cœur.

« Je prends dans mes mains ces pauvres mains froides d’angoisse, et, doucement :

Frère… La mort est le commencement de la Vie…

Il me regarde avec étonnement.

– Frère, vous croyez, n’est-ce pas ? Vous croyez en Jésus : souvenez-vous de son amour et de ses promesses. Il vous prend à Lui : c’est pour vous rendre heureux… Oh ! je vous envie, tenez vraiment je vous envie : demain vous allez être avec Lui, dans le ciel, et vous serez si heureux, si immensément heureux ! Il vous aime, Lui, il guérira votre souffrance. Oh ! oui, mourir, c’est commencer à vivre… notre vraie vie, pour toujours, là-haut… Et vous y reverrez vos enfants, votre femme, bientôt ! C’est si peu de chose, ces quelques années que nous passons ici… En attendant seulement.

Et voilà que, tout doucement, son visage s’est détendu, est devenu serein. Comme un écho, il répète, suivant des yeux un songe intérieur :

La mort est le commencement de la vie… là-haut, la patrie… toujours… Oui, c’est vrai, cela… Oh ! oui, sterben is leben, mourir c’est vivre… Mourir, c’est vivre ! […]

Et, longuement, fraternellement, dans la foi commune qui nous unit à Dieu, nous parlons du ciel, de l’amour, de la vie, et de choses merveilleuses et très douces : les choses éternelles pour lesquelles Dieu a créé tout cœur qui sait aimer… » (P.82-83).

En lisant cela, j’ai du mal à croire que c’est le même homme qui jugeait si mal le repas du Seigneur protestant, alors qu’ici, il agit en véritable chrétien face à un autre chrétien, en frère face à un frère qui partage la même espérance que lui. C’est cela la faiblesse humaine !

Au fil des pages on trouve d’autres épisodes tout aussi émouvants et vrais que celui-ci. Ainsi, un jour assiste-t-il à la dispute de deux soldats qui injurient en même temps l’aumônier qui cherche à les calmer. Il discute ensuite avec ce prêtre qui lui confie que ces deux garçons sont ses deux préférés, qu’ils sont de bons garçons. Or, tout ce qu’en a entendu Lekeux est paroles violentes, blasphèmes et menaces. Quelques minutes après, un obus fracasse la cave où ils étaient cachés, tue l’une des garçons et blesse à mort l’autre qui agonise. Il les voit alors serrer la main du curé et réclamer de lui les paroles qui vont les aider à aller vers Dieu, auquel ils croient tous les deux. Peu après, le curé montre la lettre qu’un des deux avait écrite pour ses parents : c’est une lettre pleine d’amour pour les parents et de haine pour la guerre qui rend trop dur le cœur des hommes. Martial comprend alors qu’il avait mal jugé ces deux jeunes hommes, car jugés sur l’apparence, alors que Dieu « regarde au cœur », comme le dit la Bible. Ce passage est extrêmement émouvant et nous montre à quel point nous pouvons, tous, passer à côté de la réalité des personnes et mal les juger.

Il faudrait encore citer de nombreuses pages de ce livre pour lui rendre justice. Mais il vaut encore mieux le lire. Je vous y encourage, car ce livre peut vous transformer intérieurement, par la profondeur de ses réflexions et par la beauté de la foi de Martial Lekeux et de ce qu’elle lui a permis de vivre. Ce livre ne m’a pas rendu militariste, mais je comprends que l’on puisse prendre els rames pour se défendre quand on est attaqué. Le risque est de se laisser submerger par la haine et de s’y perdre à jamais. Ce livre montre que pour cela, la foi chrétienne est un fabuleux antidote. J’ai tellement aimé ce livre que je viens le commander dans une édition neuve, car il est encore édité en Belgique : je mets le lien à la fin de cet article. L’éditeur promet des photos inédites de cette époque et deux cartes pour mieux se situer, ce que l’édition original ne contenait pas. Vous savez ce qu’il vous reste à faire !

Jean-Michel Dauriac – Août 2026.

Où commander ce livre ? Editions De Schorre, Bruxelles : 19 €, plus 5€ de frais de port.

https://www.deschorre.net/FR/cloitres-tempete.php

[1] Hélène Carrère d’Encausse, secrétaire perpatuelle de l’Académie fran_aise et historienne, décédée en 2025.

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Le Limousin mystérieux , tomes I & II – Jeanne de Sazilly & Laurent Bourdelas –

La Geste éditions – 2026 pour la présente édition (1929 pour la première version)

Deux jolis petits volumes qui rééditent des ouvrages datant de 1929. Un principe assez simple : proposer un itinéraire dans les trois départements du Limousin (Creuse, Corrèze et Haute-Vienne) passant par de nombreuses petites villes ou villages et offrir pour chacun une ou plusieurs légendes populaires. Le tout est abondamment illustré de gravures ou reproductions de tableaux rustiques de diverses époques. L’ensemble est de qualité, cela donne des livres qu’on a envie de feuilleter et garder.

Sur le contenu, ces histoires se situent véritablement dans un imaginaire occidental chrétien, c’est-à-dire que l’on peut retrouver les mêmes histoires transposées dans de nombreux pays d’Europe. Le cas le plus courant st celui d’une visite ou intervention du diable pour piéger les personnes ou passer des marchés faustiens avec eux. Le cadre est souvent rapporté aux anciens châteaux ruinés et aux familles nobles disparues. Mais toutes les classes sociales sont représentées, il y a aussi bien des bergères que des laboureurs, des notaires ou des seigneurs locaux.

Les amours contrariés ou punis sont très dominants. On retrouve là le poids de la morale catholique qui a imprégné le pays. En face de ces humains pêcheurs, les sorciers et autres acteurs mauvais représentent le contrepoids du système de croyance populaire. On mesure les superstitions qui ont cohabité avec les éléments religieux et les accommodements qu’a accomplis l’Eglise dans les campagnes pour christianiser. Tout cela se lit très aisément, car les histoires sont écrites de manière alerte. On ne s’ennuie jamais et on voyage.

Bref, voici une lecture de pure détente, mais qui s‘inscrit dans une culture populaire ancienne en voie d’oubli. Merci aux éditeurs régionaux de publier ces récits pour cultiver l’imaginaire présent, qui en a bien besoin. C’est quand même plus ancré dans notre histoire que les Pokémons, même si c’est largement aussi imaginaire. C’est le propre du monde mythique de naviguer entre réel travesti et invention pure. Ces deux volumes en sont la preuve manifeste.

Jean-Michel Dauriac – Septembre 2026.

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Les Provinciales – Pascal

Editions Folio – Gallimard (pour une version disponible actuellement)

Voici encore un livre pioché dans une boîte à livres, dans une vieille édition de poche cartonnée intitulée Les chefs d’œuvres classiques et modernes, imprimée en 1964. J’avais évidemment dans ma bibliothèque plusieurs formats de ce livre, dont une ou deux éditions scolaires d’extraits chez Larousse, à usage des élèves de quatrième de jadis, et celle de La Pléiade des œuvres complètes de Blaise Pascal, en deux tomes. Mais, allez donc savoir pourquoi, c’est cette vieille édition aux tranches jaunies et tachées que j’ai eu envie de lire. Sans doute cette odeur d’humidité des vieux bouquins qui ont dormi longtemps avant de se trouver offerts au public curieux des boîtes ou d’être jetés à la poubelle.

Bon, disons-le carrément, Pascal n’est pas vraiment un auteur qui emballait les lycéens, même il y a soixante ans ! C’était ce que l’on appelle ailleurs une « figure imposée » du programme. Il m’a fallu attendre la trentaine pour lire avec profit les Pensées. Quant aux Provinciales, j’ai entendu parler d’elles lors de mes études d’histoire, puis de théologie, mais cela ne me donnait guère envie d’y aller. Pourquoi maintenant ? Pas de raison logique forte ; sans doute un désir de vérifier la force de la volonté face à un livre difficile et un approfondissement théologique, en passant. Ce ne fut pas une lecture-passion comme beaucoup de celles dont je vous ai déjà entretenus. Pour commencer, une fois n’est pas coutume, je vais vous citer la quatrième de couverture de l’édition Folio disponible en librairie, car elle offre un bon point de départ.

« Il est peu de livres qui, autant que Les Provinciales, montrent à quel point le génie de l’écriture survit à la matière confuse et périssable dont est faite l’histoire des idées. Les querelles entre jésuites et jansénistes nous paraissent d’un autre âge et on ne s’intéresse plus guère au problème de la grâce et de la prédestination. Mais il y a dans Les Provinciales tant de talent, d’humour, d’allégresse polémique, une si rafraîchissante et moliéresque verve comique qu’elles nous rendent à nouveau contemporains de ce qui fut le grand débat intellectuel et moral du milieu du XVII? siècle. Comme l’écrit Michel Le Guern, « la lucidité avec laquelle Pascal arrive à démonter le mécanisme de disciplines hautement techniques jointe à l’art le plus achevé de faire partager ses convictions au lecteur, fait de lui, incontestablement, le premier des grands journalistes ».

Ce bref texte contient quelques idées intéressantes que j’avais prévu d’aborder dans ma critique et je trouve intéressant de le faire à partir d’un avis extérieur. Mais, pour le savourer pleinement, il faut préciser qui est celui qui l’écrit : Michel Le Guern. Voici un extrait de sa fiche Wikipédia :

« Michel Le Guern, né le 30 décembre 1937 à Bourbriac, mort le 17 juin 2016 à Lyon, est un linguiste et philosophe français.

Agrégé de lettres classiques, docteur d’État ès lettres et sciences humaines (Sorbonne), il enseigne à l’Institut catholique de Paris de 1959 à 1963, à l’Université d’Ottawa de 1963 à 1968, et à partir de 1968 à la Faculté des lettres et sciences humaines de Lyon. Professeur titulaire d’une chaire de philologie française et linguistique en 1971, il contribue à la création de l’Université Lyon 2 en y organisant des enseignements de linguistique générale. Il dirige de nombreuses thèses de doctorat, parmi lesquelles celles de Catherine Kerbrat-Orecchioni et Gilbert Puech. Ses travaux personnels portent sur Pascal, sur la métaphore et la métonymie, sur l’histoire des sciences du langage et sur l’histoire religieuse[1]. »

Voici donc celui qui écrit sans sourciller : « Mais il y a dans Les Provinciales tant de talent, d’humour, d’allégresse polémique, une si rafraîchissante et moliéresque verve comique qu’elles nous rendent à nouveau contemporains de ce qui fut le grand débat intellectuel et moral du milieu du XVII? siècle. » Du point de vue de l’auteur – et du mien si je m’en tiens à ma formation et parcours – il a parfaitement raison : il y a chez Pascal une ironie cinglante présente tout au long de ses lettres. Je ne parlerai absolument pas d’humour, car Pascal n’en avait aucun, il maniait par contre à merveille l’ironie, qui est un humour particulier. Il faut insister sur la différence, faute de quoi nous risquerions de voir des lycéens acheter ce livre en croyant y trouver ce qu’ils appellent aujourd’hui de l’humour ! L’ironie de Pascal se conjugue en effet avec un talent redoutable de polémiste dont les victimes sont ici les jésuites. Mais, il faut être un vrai universitaire complètement déconnecté du monde réel pour croire que cette polémique nous est rendue « contemporaine ». Il avait pourtant bien commencé sa présentation en notant qu’« Il est peu de livres qui, autant que Les Provinciales, montrent à quel point le génie de l’écriture survit à la matière confuse et périssable dont est faite l’histoire des idées. » En effet, qui peut aujourd’hui lire cette histoire de querelle entre jésuites et jansénistes, hormis des universitaires-chercheurs et des étudiants qui l’ont au programme ! Le sujet est complètement obsolète. La subtile distinction jésuitique entre grâce suffisante et grâce efficace est incompréhensible, à moins d’être théologien catholique ou historien des idées. De même que la pléthore de citations contradictoires qui occupent des dizaines de pages est définitivement repoussante pour un honnête lecteur du XXIe siècle. C’este n effet la preuve que les débats d’idées ont une date de péremption quand ils ne portent que sur des arguties, comme ce fut le cas dans cette lamentable histoire de Jansénius, la Sorbonne, les Jésuites et Port-Royal des champs. Alors, pourquoi lire ce livre ? Sûrement pas pour l’agrément de lecture, car la langue très soutenue de Pascal est très indigeste et il ne s’agit pas ici de déplorer la baisse du niveau, mais l’évolution de la langue en 350 ans ! On s’en rend compte avec le théâtre classique et la fameuse « langue de Molière » : ce qui rend Molière encore accessible, c’est sa force comique, pas sa langue. Et encore, accessible à qui ? Ici est posée la question du patrimoine culturel et de comment il convient de s’en servir. Faire croire que Pascal, dans les Provinciales, écrit un livre plein d’humour et contemporain est, au mieux une erreur, au pire une escroquerie. Pourquoi donc, demandé-je à nouveau, le lire aujourd’hui ? Tout simplement parce que livre est brillantissime sur le plan de la démonstration intellectuelle et devrait servir de référence à tout thésard. Le sujet importe peu à ce niveau. Ce qui est remarquable, c’est l’alliance d’un travail de lecture et de notation absolument gigantesque et d’une « vacherie formelle » permanente, sous couvert du plus grand respect aux révérends pères jésuites. Quand on comprend la bombe technique et littéraire qu’est cet ouvrage, alors on se régale. Bien sûr, si l’on est philosophe ou théologien, comme moi, on se régale aussi du fond du débat. Quand on a fini cette lecture, on est éclairé sur la casuistique et ses dérives. Les exemples débattus sont tellement énormes qu’on pourrait les croire inventés ! « Peut-on tuer pour un soufflet ? Peut-on tuer pour défendre un honneur que l’on estime sali ? Peut-on calomnier quelqu’un sans faire autre chose qu’un péché véniel ? etc… » A tout cela, les jésuites ont apporté des réponses fluctuantes et fallacieuses, adaptées à chaque cas – c’est la racine de la casuistique – et en contradiction permanente avec les conciles, la doctrine de l’Eglise et la morale commune. Et Pascal les dézingue avec une force et un plaisir évident : là est l’actualité du livre. IL ne faut pas accepter les impostures, fussent-elles commises par des puissants et soutenues par la majorité. Appliquer la démarche de Pascal contre le Wokisme, le néo-féminisme haineux ou le racialisme ambiant, voilà ce qu’il faut faire. Et rien ne peut alors remplacer cette lecture comme école de formation. Heureusement, il existe encore des débatteurs savants qui ont lu Pascal et s‘inspirent de lui pour porter le fer dans la plaie. J’ai chroniqué en son temps un très bon livre de François Braunstein, La philosophie devenue folle : le genre, l’animal, la mort. Relisez ce que j’en disais et lisez ou relisez ce livre. L’esprit des Provinciales est là.

Il ne faut pas se raconter d’histoire : ce livre est inaccessible à l’immense majorité du public français ; et je ne parle pas seulement des lycéens, mais aussi des étudiants et d’une bonne partie des professions intellectuelles. D’abord parce que les questions catholiques doctrinales sont devenues totalement étrangères à la population, au « peuple » de base. Ensuite, parce que la langue classique du XVIIe siècle est de plus en plus éloignée de notre univers mental et culturel, et on ne reviendra pas en arrière. Enfin, parce que ce livre est long et dense et demande une grande concentration durant sa lecture, ce qui est un obstacle redoutable dans une époque du post Instagram, des SMS avec émoticônes ou des résumés faits par l’IA.

Et pourtant je dis qu’il vaut la peine de faire cet effort, car on découvre un Pascal inconnu, polémiste, joueur et ironique, courageux et pointu. Bienvenue dans le monde de l’exigence culturelle !

Jean-Michel Dauriac – Septembre 2026.

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