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Catégorie : les livres: littérature

De l’actualité de 1984 de George Orwell

une lecture contemporaine de l’importance de ce roman

Les classiques doivent périodiquement être relus. 1984 en fait partie maintenant. Assurément c’est un très grand livre ! Une double réussite, d’abord au plan littéraire, et ensuite au plan thématique. Il nous offre  aujourd’hui comme une sorte de miroir de ce que nous vivons.

Ce livre décrit une sorte d’utopie négative qui était de la science-fiction légère (au sens de « light » de chez Coca-Cola) au moment  au moment de sa parution, en 1949, mais qui est devenu au fil des décennies une simple satire politique, tant les constituants de cette histoire sont aujourd’hui répandus dans notre vie. Ce que nous lisons dans ce livre, en ces années 2020, est d’autant plus glaçant que c’est non seulement possible mais déjà en œuvre, plus ou moins partiellement, dans les sociétés de divers pays du monde[1]. Je dirais qu’aujourd’hui nous lisons 1984 comme un roman géopolitique, car cette approche est devenue la seule grille de lecture généralisée, grâce au travail incessant des médias et des officines diverses, telles Sciences Po Paris ou les think tanks multiples. Orwell a une pensée géopolitique tout à fait cohérente, qui peut s’inscrire dans la lignée des visions de Haushoffer ou MacKinder[2]. Il ramène le monde en 1984 à trois grands blocs politiques nommés Eurasia, Estasia et Océania. Il raconte du point de vue d’Océania qui est, de manière transparente, le Royaume Uni devenue la tête d’un empire en état de guerre permanent avec l’un ou l’autre des deux blocs. La description des rapports de force qu’il effectue est tout à fait remarquable et d’un réalisme saisissant, surtout si l’on pense que cela fut écrit juste avant l’installation de la Guerre Froide. Il y a toute une étude à mener sur cette forme géopolitique du roman.

Mais la grande réussite est justement de ne pas avoir placé cette fiction sous le signe de la géopolitique. 1984 est un grand roman, au sens classique du terme, avec des héros, des bons et des méchants, des destins, des rebondissements et de la psychologie. Et il est tout à fait possible de ne le lire que comme un roman d’anticipation[3]. Un triangle de héros occupe le lecteur dès les premières pages et jusqu’aux dernières. Le personnage principal est Winston Smith (noter l’originalité du patronyme, très clair dans le cadre du livre), un homme quadragénaire. J’aurais presque dit sans âge, tant l’auteur évite toute précision sur ces aspects physiques, ne nous donnant que des repères chronologiques vagues, aussi vagues que le système politique général de l’Angsoc et de Big Brother. Winston appartient à cette génération qui est née avant la Révolution génitrice du régime, mais il est trop jeune pour avoir des souvenirs précis. Sa quête personnelle consiste à essayer de comprendre ce passé, qui a disparu de l’histoire officielle. Face à lui se trouve O’Brien, qui a peut-être quelques années de plus que lui et que Winston admire pour son maintien et son intelligence. O’Brien est dans la catégorie supérieure des serviteurs du régime, il appartient à la crème du Parti, au Parti intérieur, alors que Winston n’est qu’un membre banal du Parti extérieur. Une des clés du roman est le jeu de leurs rapports, chacun ayant de l’estime pour l’autre, malgré une relation asymétrique. Le troisième sommet du triangle est une jeune femme de vingt-cinq ans environ, membre du parti extérieur, comme Winston, et qui se prénomme Julia. Ces deux-là vont construire une relation amoureuse, strictement prohibée entre membres du Parti extérieur. Cette relation amoureuse est doublée d’une rébellion partagée contre Big Brother, le dictateur omniprésent, et son régime. Or, le Parti surveille les deux amants et finit par les arrêter, les torturer et les conditionner par la souffrance, pour en faire de parfaits serviteurs du régime, vides de tout souvenir et de toute pensée critique. L’amour ne triomphe nullement, il est écrasé et laminé par la dictature et son appareil. La victoire appartient au système, qui a développé une morale cynique de haine, stricte inversion des préceptes moraux antérieurs : « LA GUERRE, C’EST LA PAIX » , ou « LA LIBERTE, C’EST l’ESCLAVAGE ». Le roman tient le lecteur en haleine car, malgré tous les signaux négatifs envoyés, il veut croire à la force de l’amour. Et Orwell le sait bien, qui dans les deux premières parties entretient cette illusion d’une possible victoire de l’amour. Mais il manipule son lecteur, car dès le début, son intention est de peindre au plus près une dictature socialiste impitoyable. Le régime, dénommé Angsoc, est une forme de socialisme anglais, post-soviétique. C’est en réalité une variante du communisme stalinien, Big Brother entretenant un culte de la personnalité à l’instar de Staline, et un système de surveillance générale dont le prototype a été la sécurité soviétique, la sinistre Gépéou.

Mais l’Angsoc prétend avoir conjuré les défauts du nazisme et du soviétisme, en éliminant tout affect  et en travaillant systématiquement à l’effacement de la mémoire et à la réécriture  du passé, selon des méthodes scientifiques (on ne peut pas ne pas songer au IIIème Reich ou à l’URSS et leurs pseudo-sciences). La troisième partie du roman décrit le système de répression et de torture et donne alors le premier rôle à O’Brien, agent de la Police de la pensée, qui a piégé les amants, au bout d’une longue manipulation. Cette partie est évidemment la plus effrayante, car il n’y a aucun espoir de fuite, les captifs sont totalement aux mains des tortionnaires. La lecture devient alors oppressante et on en vient à espérer que Winston sera vite « vaporisé » (c’est le sort de ceux qui disparaissent, annihilés ainsi complètement). Mais Orwell a voulu une autre fin, encore plus sinistre : Winston vivra – le temps que le système le voudra -, mais il sera devenu une sorte de zombi décérébré qui aime Big Brother.

Ce livre n’entretient aucune illusion : il n’y a pas de révolution possible face à un tel système, sauf s’il se désintègre de l’intérieur au fil du temps – c’est bien ce qui est arrivé à l’URSS à la fin des années 1980. 1984 est un roman noir, où tout est gris, terne, sans couleurs vives, triste et monotone. Seuls les prolétaires, bien encadrés mais échappant à tout endoctrinement, vivent encore une vie humaine[4]. Mais ils sont surveillés et manipulés sans cesse. Big Brother et l’Angsoc sont la quintessence du totalitarisme, car son parfait aboutissement.

Mais à côté du grand roman et du livre géopolitique, il y a un travail littéraire et sur le langage tout à fait extraordinaire. Tout le monde ou presque connaît le terme « novlangue », qui est venu rejoindre « volapück » ou « sabir », voire « globish », dans le lexique des langages particuliers à connotations péjoratives[5]. On associe insécablement « novlangue » et 1984, ainsi que Big Brother. Voici déjà un succès éclatant qui range Orwell dans le cercle plutôt réduit des écrivains qui ont donné naissance et autonomie à des termes nés de leur imagination. Et quand on y songe un peu, ils ne sont pas si nombreux à avoir réussi cet exploit. Bien sûr, en lecteur irréductible, je préfèrerai toujours cet usage à celui de « guillotine » ou « poubelle ». On a la célébrité qu’on peut, ou qu’on mérite. Orwell rejoint donc les Victor Hugo ou Balzac dans ce club fermé des inventeurs de types universels. Big Brother est LA figure romanesque du totalitarisme, et à dire vrai, elle est bien plus effrayante dans sa conceptualité anonyme, que la tête d’Hitler, de Staline de Mao ou Mussolini, tous bouchers et bourreaux du XXème siècle. Mais il me semble que ce qui « tient » véritablement ce roman, plus que cette figure omniprésente (existe-t-elle ou est-elle un hologramme fonctionnel ?), c’est la langue d’Océania. Dans cet empire totalitaire cohabitent deux langues, une qui existe encore mais doit disparaître assez rapidement, c’est l’anglais, et une qui va la remplacer définitivement, le novlangue. Attention, le mot est masculin, car c’est la contraction de nouveau langage. C’est d’ailleurs un de ces petits moyens un peu cuistre pour distinguer le bon grain de l’ivraie : ceux qui ont lu le livre usent du masculin, la grande majorité des autres emploient le féminin. Le travail de réflexion d’Orwell sur la langue et le conflit des deux idiomes court dans tout l’ouvrage et, en réalité, c’est un livre dans le livre, un peu comme la vie de Constantin Levine est un livre enchâssé dans le roman de Tolstoï, Anna Karénine. Le lecteur, dès les premières pages de la première partie du livre comprend qu’on lui dévoile, par le petit bout de la lorgnette, à savoir le travail de Winston, la base du pouvoir du régime : le travail de falsification de l’histoire et de la mémoire. Des brigades de rédacteur retouchent constamment les archives (notamment le Times), pour qu’elles soient en conformité permanente avec le présent et les paroles de Big Brother. Là, Orwell n’a rien inventé, il lui a suffi de se tourner vers le stalinisme et son oeuvre d’effacement progressif de tous les concurrents de Staline pour avoir la matrice de ce régime surnommé Angsoc. On peut aussi penser qu’il s’est inspiré des manipulations nazies sur l’archéologie, l’histoire te la science. La différence avec le système que décrit Orwell est sa technicité froide, sa perfection, qui doit lui assurer un règne éternel. Au fur et à mesure que le temps passe, que la Révolution s’éloigne – laquelle ? nous n’en saurons jamais rien, le mot suffit – et que meurent les humains de ce temps, l’entreprise de falsification gagne en efficacité. La génération de Winston est à la charnière, elle est la dernière qui peut encore avoir des souvenirs, et c’est tout l’enjeu de la troisième partie, celle de la torture et de la persécution psychologique, que de remodeler, à travers l’association « résistance = souffrance », le cerveau de Winston. Et la chute du roman ne laisse aucune lueur d’espoir : en lettres majuscules, il est dit :

LA LUTTE ETAIT TERMINEE,

IL AVAIT REMPORTE LA VICTOIRE SUR LUI-MEME.

IL AIMAIT BIG BROTHER.

Nous savons, par toute la littérature de témoignage et le travail des historiens que cette guerre cérébrale est commune à toutes les dictatures. L’exemple le plus horrible car le plus massif est sans aucun doute celui de la Révolution Culturelle chinoise et ses incultes gardes rouges, dont les gens de ma génération ont pu suivre le sinistre feuilleton à la radio, grâce aux reporters admis (ou pas) sur place. Je ne puis ni comprendre ni excuser qu’il puisse encore exister de vrais défenseurs du maoïsme, comme le sinistre et ridicule Alain Badiou. 1984 nous offre le stade de maturité de cette démarche. L’observateur attentif de notre époque ne manquera pas de remarquer qu’en ce moment même où j’écris ces lignes, un mouvement intellectuel très minoritaire, mais très au fait de la communication et du terrorisme de la pensée, se livre à sa manière au travail de la Police de la pensée de 1984. Comment ne pas voir que sous prétexte de tout un fatras pseudo-conceptuel et des termes abscons ( racisé, intersectionnel, inclusif…), ce qui est tenté est une entreprise de réécriture de l’histoire en partant du colonialisme et du racisme, mais dont le projet final est global et donc totalitaire. Le Miniver (Ministère de la vérité en novlangue) de 1984 est à l’œuvre dans nos universités, nos médias, sur les réseaux sociaux et pratique, lui aussi, la persécution et le reconditionnement cérébral. Tout est dans ce roman. Il est à peine besoin de transposer, tant Orwell a bien étudié le principe et l’a excellemment mis en scène.

Mais toute cette œuvre de falsification historique ne pourrait aboutir sans le puissant travail purement linguistique et son horizon : la suprématie du « novlangue ». Je n’ai pas fait de recherche à ce sujet, mais j’imagine que de nombreux travaux, universitaires ou autres, ont été réalisés sur sujet, compte tenu de la matière importante tout au long du roman. D’autre part, nous savons que ce thème était vraiment primordial pour l’auteur, puisque celui-ci a ajouté un appendice après la fin de la fiction, appendice titré « Les principes du novlangue », ce qui n’est vraiment pas commun ; je fais le parallèle avec les longues considérations sur l’histoire que Léon Tolstoï a livrées à la fin de  La Guerre et la Paix, et que beaucoup de lecteurs et de critiques n’ont pas vraiment compris.

Orwell, par cet appendice, livre un véritable petit traité sur les bases et les buts de ce nouveau langage. Ce texte vient, en quelque sorte,  théoriser les propos d’O’Brien dans la fiction, surtout dans le livre interdit donné à Winston et dont il est l’auteur, et dans la troisième partie. Je n’ai nullement l’intention de développer le sujet du novlangue ici. C’est la matière d’un véritable travail analytique. Il suffit de rappeler les idées-forces de ce plan, qui est la véritable colonne vertébrale du régime.

Dans un premier temps, Orwell nous présente les termes novlangue comme des raccourcis très pratiques (voir les noms des divers ministères). Mais, en même temps, il établit que ces termes veulent signifier exactement le contraire de ce qu’ils semblent dire : ainsi le Miniver est l’officine du mensonge, le Minipax, ministère de la paix, ne s’occupe que de la guerre, le Miniamour orchestre la haine et le Miniplein gère la pénurie chronique de biens matériels. La nature réelle de la propagande de Big Brother est ainsi posée, sans grand discours théoriques. Puis, peu à peu, par des incrustations linguistiques dans le récit, l’auteur nous dévoile comment tout ce qui a trait au langage est calculé et manipulé. Les deux exemples les plus éclairants sont ceux des chansons populaires et de la littérature romanesque pour la classe des prolétaires, qui sont fabriquées par des machines, à partir d’un répertoire fourni de mots. L’auteur glisse ainsi quelques extraits de chansons à la mode, qui ne dépareraient guère aujourd’hui dans le milieu de la chanson commerciale française. Ce faisant, Orwell a juste anticipé quelque chose qui fonctionne aujourd’hui, puisque ce que l’on appelle à tort l’« Intelligence artificielle » ( qui ne reste qu’une série d’algorithmes de plus en plus performants) sait maintenant jouer aux échecs et gagner à coup sûr, écrire des récits « à la manière de » ou composer des tubes assurés de plaire à un vaste public. La science-fiction de 1949 est devenue la réalité de 2021. Ce n’est pas, pourtant, le plus effrayant de la réflexion orwellienne. Pour saisir toute l’horreur du projet novlangue, il faut écouter O’Brien expliquer comment, lentement mais inexorablement, la machine totalitaire supprime les mots de l’ancienne langue, en réduit drastiquement le sens et le nombre, en créant de toute pièce une langue construite comme un lego, avec des prépositions permettant de remplacer des mots, notamment les antonymes. Ainsi, en novlangue, « mauvais » ou « mal » disparait et devient simplement « inbien ».

Le projet final avoué est de rendre toute pensée abstraite autonome impossible, faute de mots lui permettant de se formuler. Le novlangue sera une langue utilitaire, concrète et sans aucune nuance. Orwell établit le lien entre pensée et vocabulaire. A vocabulaire appauvri, pensée squelettique. En fait, l’arme la plus redoutable de l’Angsoc et de Big Brother est le dictionnaire Novlangue auquel travaille tout un ministère, dispersé au sein des diverses administrations. Partout est mise en œuvre la même méthode d’appauvrissement langagier. La substitution du novlangue à l’anglais se fait surtout au sein du Parti, car les prolétaires sont considérés comme hors-circuit, ils pourront donc continuer à user de la langue ancienne, mais elle sera vidée de tout contenu intellectuel. Elle finira donc naturellement par dépérir (un peu comme la République française a tué les langues régionales comme langues vernaculaires). Le novlangue est la clé de voûte de tout le système politique de Big Brother. Lorsque celui-ci sera effectif et seul en usage, tout risque de contestation, de pensée déviante, de contre-propagande aura été détruit. C’est ce futur linguistique uniforme et vide qui est le plus pessimiste dans le roman. Le lecteur subit lui aussi le lavage de cerveau de Winston et, à la fin, il est contre son gré, convaincu de l’inévitable et perpétuel règne du régime.

Dans ce domaine encore, Orwell n’a fait que pousser à l’extrême une tendance du XXème siècle totalitaire. Tout le monde connaît le lexique particulier du marxisme-léninisme ou du maoïsme, essentiel dans ces systèmes de contrôle. A l’autre bout du spectre totalitaire, le nazisme a aussi créé tout un langage qui a été décortiqué dans quelques grands ouvrages[6]. Le novlangue est l’aboutissement de ces essais interrompus. Il naît de l’étude des erreurs passées et va jusqu’au bout de la logique, en supprimant tout autre langue. Le lecteur contemporain pourra juger cela très pessimiste et opposer à cette vision noire d’Orwell la richesse de création des néologismes et des termes abscons qui fleurissent un peu partout. Mais, en prenant cette position, il sera totalement dupe de la tendance profonde qui agit dans nos sociétés dites démocratiques, depuis quelques décennies. La réalité pratique est qu’une partie de plus en plus vaste de la population française (pour ne parler que de chez nous) ne dispose plus que d’un ; lexique très réduit, qui a été évalué il y a quelques années à 400 mots pour un collégien de milieu populaire défavorisé. La place démesurée prise par les réseaux de messageries instantanées depuis le début des années 2000 ne fait qu’accélérer cet appauvrissement pour une part de plus en plus importante de la population. Le jeu des abréviations, des émoticônes et autres symboles dispense de toute recherche du mot précis. Seule une minorité, qui correspond aux classes de l’élite sociale ou intellectuelle, manie le double langage avec aisance, alors que la masse s’enfonce dans le novlangue numérique des SMS, tweeter, Instagram, Facebook et autres Tiktok. Ici aussi, la prophétie d’Orwell est en cours de réalisation et à tous les niveaux (on se souvient de l’avis éclairé de Nicolas Sarkozy, président de la république, sur l’incongruité d’un livre comme La Princesse de Clèves dans les programmes scolaires). Les mouvements décolonialistes, antiracistes, néoféministes, animalistes et autres antispécistes sont des auxiliaires puissants de ce recul de la langue, dans sa richesse et sa complexité. C’est alors qu’il faut lire attentivement l’appendice d’Orwell, qui devient glaçant. De nombreux indices nous sont pourtant donnés, tels l’évolution des épreuves du baccalauréat, les programmes scolaires, l’indigence des débats médiatiques, le marché du livre, la place des dialogues au cinéma… je pourrais continuer cette énumération longtemps.

L’indigence linguistique de fond est en partie camouflée par la langue technicienne qui, elle, à l’inverse, ne cesse de s’enrichir. C’est exactement la prédiction orwellienne. La langue technique est une langue qui ne permet aucun « jeu » sémantique (au sens mécanique du terme). Un terme technique n’a qu’un seul sens et un seul usage. Il n’existe aucune pensée conceptuelle technique, surtout en informatique, monde binaire, sans nuance. L’avenir est là, devant nos yeux. La réalité est que peu à peu mais inexorablement, les chefs d’œuvre de la littérature classique deviennent totalement incompréhensibles au lectorat jeune et populaire, et même à certains présidents de la république ! Je songe avec effarement au travail de simplification absurde qui a été tenté sur les livres du Club des Cinq, d’Enyd Blyton[7]. C’est le succès, avec soixante-dix ans de décalage, du « livre condensé » de Sélection du Reader’s Digest ! Sauf que maintenant, il s’agit de la « pensée condensée ».

Je pourrais encore longuement disserter sur l’acuité et l’actualité de ce qu’a décrit Orwell. Cela n’a aucun intérêt. Il faut lire avec attention 1984, avec ces quelques clés de lecture, pour en saisir l’importance et la sombre lucidité. Quand vous l’aurez lu, il ne vous quittera plus. Vous garderez l’impression générale ; même si vous oubliez Winston, Julia et O’Brien. Le propre des grandes œuvres littéraires est d’être bien plus vraies que le réel, grâce, justement, au travail de création de l’auteur. Les grands romans sont immortels, à condition que les mots qui en constituent les phrases restent compréhensibles. C’est tout l’enjeu de la vie d’une langue. Aujourd’hui, les langues vernaculaires subissent, de fait, une extinction massive. Des centaines de langues, avec leurs cultures, leurs imaginaires, leurs mythes et leurs poésies disparaissent avec leurs locuteurs. Et ceci dans l’indifférence mondiale générale.  En parallèle, la domination de l’anglais comme novlangue de la mondialisation s’étend partout. Seules les plus parlées des langues ont les moyens de résister – voyez donc le cas de l’Afrique ou des peuples arctiques -, mais comment et à quel prix ? Il y a donc un combat de résistance à mener autour de la langue, de la littérature, de la pensée abstraite et symbolique, tout ce que le capitalisme consumériste déteste.

En deux romans, 1984 et La ferme des animaux, Georges Orwell a livré les avertissements politiques les plus importants du XXème siècle. Il faut le lire, le relire et le faire lire.

Les Bordes, 21-22 mars 2021

Jean-Michel Dauriac


[1] Sur ce plan, il n’y a pas différence entre la Corée du Nord et le Japon ou les Etats-Unis. L’habillage politique varie, c’est tout ; mais le fond totalitaire est le même, plus ou moins brutal, selon l’avancée technologique.

[2] Deux grands fondateurs de la géopolitique comme science géographique ; le premier est allemand et le second américain.

[3] Un peu à la manière dont le grand public lisait – les lit-on encore ? – les romans de René Barjavel.

[4] Le pouvoir les a jugés inaptes à rentrer dans le système et s’est simplement évertué à les rendre inoffensifs.

[5] Je renvoie le lecteur aux articles de Wikipedia sur ces sujets.

[6] Je citerai seulement ici Lti, la langue du IIIème Reich, de Victor Klemperer, édité chez Pocket, collection Agora.

[7] Il est d’ailleurs assez rassurant de noter que ces versions « light » ont été rejetées par le public concerné.

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Un autre Stefan Zweig ?Sur Pas de défaite pour l’esprit libre – Ecrits politiques 1911-1942

– Stefan Zweig – Paris, Inédits – Albin Michel – 2020 –350 pages, 22,90 €

A la sortie de ce livre, au début de cette année 2020, plusieurs articles le saluèrent comme il se doit : Stefan Zweig est un, si ce n’est l’écrivain le plus vendu dans le monde. Toute sortie d’un inédit est attendue et saluée. A plus forte raison lorsqu’il s’agit d’un copieux volume comme celui-ci. Il rassemble tous les articles qualifiés par les éditeurs de « politiques » écrits et/ou publiés entre 1911 et 1942, date du suicide de l’écrivain. Il offre donc un survol de plus de trente années qui permettent de juger vraiment de cet aspect de l’œuvre de cet auteur.

La plupart des articles que j’ai lus reprenaient en fait, je m’en suis rendu compte seulement à l’achat et à la lecture du volume, les éléments de langage de la préface de Laurent Seksik qui ouvre le livre et de l’avant-propos de la traductrice, Brigitte Cain-Hérudent[1]. Cet écrivain a connu un réel succès avec son livre Les derniers jours de Stefan Zweig, adapté en pièce de théâtre, jouée à Paris par des acteurs célèbres (Patrick Timsit et Elsa Zylberstein) ; il a récidivé en adaptant pour le théâtre Le monde d’hier. Cette célébrité et visibilité médiatique explique que les journalistes aient, très paresseusement repris son point de vue, qui ne peut qu’être favorable à Zweig, c’est une évidence. Voici une preuve de plus, s’il en était besoin de la paresse et du grégarisme de la profession (dans sa grande majorité, bien sûr, car il existe des journalistes qui « font le métier »).

Pourquoi ces précisions, avant même de parler du livre lui-même ? Par déontologie et honnêteté intellectuelle. J’ai lu avec attention cette préface. Elle est de très bonne qualité. Mais comme toute préface, elle conduit le lecteur à choisir une entrée, celle du préfacier, au détriment de la liberté supposée de l’esprit du lecteur ; c’est pourquoi je lis le plus souvent les préfaces après avoir lu le livre, et que je préfère les postfaces. Dans ce cas précis, on peut dire que tout a été fait pour que les lecteurs adhèrent à la thèse du préfacier. Quelle est-elle ?

Le mieux est de le laisser parler directement :

« On croit tout savoir de l’écrivain. Pourtant les textes rassemblés dans ce recueil vont dévoiler une facette méconnue de l’homme : le penseur.

Il est de coutume de réduire la pensée zweigienne à un ersatz de pacifisme teinté d’humanisme.[…]

Mais ces textes apportent surtout un éclairage radicalement nouveau sur la vie du Viennois en battant en brèche tout ce que l’on croyait savoir sur l’action d’un homme. C’est le mythe du non-engagement de Zweig qui est ébranlé. […]

Les pages de cet ouvrage incitent à une révision de l’accusation[2]. »

Tout lecteur sérieux aura compris à la lecture de ces lignes que cette thèse est ce qu’on appelle en rhétorique une thèse secondaire, dérivée d’une thèse première qu’elle vise à détruire ; c’est en réalité une anti-thèse. Elle a le mérite d’enoncer, au moins de manière édulcorée la thèse principale : Stefan Zweig a traversé sa vie en évitant assez soigneusement de s’engager, ce qui était contraire à sa nature profonde. Il a été un spectateur lucide et talentueux, pas un véritable acteur. C’est cette thèse que ce livre doit démolir, ou au moins, comme l’écrit Seksik, « l’ébranler », ce qui est moins ambitieux.

Les chroniqueurs, soit par paresse, soit par peur de se distinguer des louanges unanimes qui habillent Zweig et son œuvre, ont repris les éléments de la préface et les ont aménagés à leur petit sauce, comme le fait un élève intelligent qui plagie ou copie sur une autre source. C’est petit, très humain et, au final insignifiant, car la plupart des lecteurs passionnés se moquent de leurs opinions comme d’une guigne. Ces chroniqueurs écrivent d ‘abord pour leurs collègues, ensuite pour les auteurs et, enfin pour le petit public professionnel qui s’en nourrit (libraires, professeurs de lettres et de langues, étudiants avancés…), le grand public les ignore purement et simplement. Ce grand public, par contre lira la préface, et aura ainsi au moins l’intégralité de l’anti-thèse proposée.

Puis le lecteur entamera la lecture de ces textes, de taille, de sujets et d‘intérêt très variables. C’est le propres des éditions complètes d’offrir ce bric-à-brac qui ravit les spécialistes. Le lecteur ordinaire, dont je suis, s’ennuie parfois à lire certains textes ; C’est ici le cas des textes courts, qui sont souvent des réponses à des enquêtes ou des demandes de journaux. Un choix sélectifs sur la qualité les aurait éliminés : je n’en parlerai plus. Il reste ensuite une grosse trentaine de textes notables. Il n’est évidemment pas question d’en faire le tour ici, je laisse cela à quelques thésards qui vont se jeter là-dessus sur injonction professorale. Essayons de considérer les buts de ces textes. Pour ce faire nous les regrouperont en grandes familles, qui correspondent aux préoccupations constantes de Zweig, que nous connaissons déjà par ses biographies et  ses propres souvenirs.

Selon les dates, on peut identifier quelques grands groupes : la traductrice de ces textes – la traduction est très bonne – en donne d’ailleurs le contour dans son avant–propos. Mes conclusions de lecteur rejoignent les siennes. Il y a d’abord, chronologiquement, à partir de 1911, des textes qui parlent des livres, en tant que bibliophile ou professionnel du livre.. Ce sont des textes brillants, érudits même, qui s’adressent à un public de connaisseurs. Il ne saurait évidemment s’agir de textes politiques au sens plein du terme, à moins que l‘on considère que le plaidoyer pour des livres à prix modiques soit un combat culturel engagé ! La deuxième famille regroupe les textes liés à la guerre et à l’après-guerre. Un certain nombre de ceux-ci relève du travail du soldat Zweig et ne sont donc pas du tout politiques mais fonctionnels. Il faut reconnaître que Zweig sait rendre intéressantes les dites-commandes par son style et sa finesse. Plus intéressant sont les textes qui parlent du pacifisme. Zweig, dans la lignée de son ami Romain Rolland, a professé ce pacifisme tout au long de sa vie. Nous retrouvons donc dans ces pages un engagement connu, qui ne saurait que confirmer le portrait classique. Il fallait un  certain courage en ce temps-là pour soutenir ce point de vue, nous le portons au crédit de l’auteur. Mais il n’y a là rien de bien nouveau. Le pacifisme a été le seul engagement défendu par Zweig et que l’on lui a reconnu, depuis fort longtemps. Ce n’est pas rien, mais il faut ajouter que ce ne fut pas un militant actif, il ne fut pas emprisonné, comme les tolstoïens le furent en Russie. Certains de ces textes décrivent l’ambiance, en France ou en Suisse, dans l’immédiat après-guerre. Ils peuvent s’appuyer sur des livres, comme ceux consacrés à Barbusse. Cette veine pacifiste est la plus importante de ce recueil, sans surprises.

La troisième catégorie de textes est celle consacrée à la « question juive ». Elle apparaît plus tard,  à partir du début des années 1930, liée à la montée du nazisme. C’est le lot le plus intéressant, car il lève un peu le voile sur une facette peu connue de Zweig. On le savait opposé à tout nationalisme, et donc au sionisme. On a avancé que son statut d’apatride relevait d’une forme d’engagement contre le nationalisme. C’est possible. Dans les articles ici rassemblés, nous découvrons un Stefan Zweig qui affirme sa judéité et sa solidarité inquiète avec les juifs du monde germanophone (Allemagne et Autriche). Plusieurs textes sont des projets organisationnels, qui n’eurent pas de suite, mais nous permettent de saisir sa pensée. Toute la fin de ce recueil est constitué par ce genre de textes, soit un gros tiers. C’est donc une préoccupation constante de l’écrivain. Il en vient d’ailleurs à reconsidérer son opposition au sionisme face à la situation des juifs en Allemagne et Autriche, en soutenant l’idée du foyer juif en Palestine. Il faut donc porter au crédit de Zweig ce second engagement, moins connu que le pacifisme.

Enfin, nous devons signaler une espérance dans un projet européen. Zweig croit à une Europe de l’Esprit, même après l’horreur de la Grande Guerre. Mais son Europe est celle d’une élite, pacifiste et sensible, que les années 1930 vont complètement subvertir. Un des plus beaux de ces textes, sans doute même le plus beau est « L’unité spirituelle de l’Europe ».

A titre personnel, mon préféré est affublé d’un titre pour le moins intrigant, « Les pêcheurs au bord de la Seine ». Un beau texte sur l’accoutumance à toutes choses qui se répètent, une belle leçon historique pour nous inciter à ne pas juger trop vite les hommes hors de leur contexte.

Que penser de ce livre ? Littérairement parlant, il n’y a rien à redire, c’est formellement  très bien écrit, peut-être même plus réussi que les fictions, car les sujets se prêtent moins aux emphases que les oeuvres d’imagination. Nous retrouvons toute la finesse viennoise qui enchanta les lecteur du Monde d’hier. Stefan Zweig est un intellectuel de haut vol. Ce recueil n’a nul besoin de nous faire découvrir le penseur ; c‘est même une ambition stupide et insultante. Comment un grand écrivain et biographe comme lui ne serait-il pas un penseur de premier plan ? Il n’est nul besoin de réviser un jugement qui n’existait pas en l’état. La lecture des ces articles nous apprend toujours quelque chose grâce à l’érudition de Zweig.

Sur l’engagement de l’écrivain, je crois très sincèrement que cette publication en modifie pas beaucoup le portrait de l’écrivain. Il n’a jamais été le militant d’une quelconque cause. Ses seuls combats sont de plume, et encore à fleurets mouchetés. Ainsi, on est surpris par la modération de ses propos à l’égard du nazisme et d’Hitler, y compris dans le dernier texte, « Hartrott et Hitler », écrit en 1942 et qui sera publié après le double suicide de l’écrivain et de sa femme. Zweig n’est pas Péguy, il était incapable de l’être. Il ressort de ces écrits qu’il a toujours gardé cette distance bourgeois viennoise, si délicieuse en 1890, mais totalement inadaptée au monde barbare des années 1930. Zweig a été durant les années 1919-1942, un homme du monde d’avant. Il y a un abus de langage à nommer ce recueil « écrits politiques », comme à espérer qu’il en sortirait une figure engagée de l’écrivain.

J’aurais aimé que les paresseux critiques littéraires se livrent à cette analyse de fond, au lieu de plagier les auteurs impliqués dans cette publication, dont je respecte, sans les partager, les points de vue sur l’homme Zweig. Je m’y suis essayé, sans doute avec moins de virtuosité que ces mêmes chroniqueurs auraient pu déployer, mais avec le désir de rester honnête avec un écrivain que j’apprécie.

Jean-Michel Dauriac

Le 23 avril 2020


[1] Traductrice qui, dans la note1 de la page 23, justifie l’importance de son travail dans la réévaluation de Zweig, ce qui est tout à fait exact.

[2] Pages 13,16 et 17.

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Bouffées d’enfance – sur Le chemin de la Garenne de Michel Onfray

Le dernier ( ? n’en a-t-il pas déjà publié un autre ?) opuscule de l’écrivain-penseur normand est un petit livre de 90 pages, publié dans la qualitative collection blanche de Gallimard. A la lecture des pages de ces souvenirs, le lecteur comprend aisément le chemin parcouru (et pas seulement sur le chemin de la Garenne) par le petit Michel de Chambois. Lui, le fils du modeste et sérieux travailleur agricole (un brassier comme on disait avant la Révolution – qui n’avait que ses bras pour gagner sa vie) et de la femme de ménage, le voilà publié dans ce temple de la reconnaissance des lettres françaises. Bel exemple d’ascenseur social de la République et de son école laïque. Ne lui manque plus que l’Académie Française et La Pléiade pour être canonisé vivant ! Mais je sais que ce n’est pas vraiment son projet.

Ce livre est une promenade, au double sens du terme : promenade sur le dit-chemin de la Garenne, parcouru aujourd’hui, et promenade dans les souvenirs qu’éveille cette ballade contemporaine. On n’échappe pas à la nostalgie, quel que soit le nom qu’on lui donne. Il vient un âge, et Michel Onfray l’ a maintenant atteint, où l’âme nous pousse à nous retourner sur nos pas. Je dis l’âme volontairement et de manière provocatrice, car l’auteur, bien que réaffirmant son athéisme, livre un livre spirituel qui ne peut cadrer avec le matérialisme pur dont il se veut un tenant. Il se piège d’ailleurs lui-même à ce jeu, notamment vers la fin du périple, à propos du cimetière de Fel, où tout lecteur aura compris qu’il aimerait être enterré. Là, il rêve un instant à des escapades nocturnes pour aller quelques part sur le bord de la Dives, le petit fleuve né ici et contempler le monde Lisez la page 81 et vous verrez comment il désamorce cette tentation consolante. Un pur matérialiste ne pourrait même pas faire ce rêve de papier. D’ailleurs, à un autre endroit, Michel Onfray dit qu’il revendique une vie spirituelle laïque. Qu’est-ce qu’une vie spirituelle si ce n’est une vie de l’esprit ? Qu’est-ce donc que l’esprit, si ce n’est le contraire de la matière ? « L’âme, combien de grammes ? » demandait Staline à ses savants laquais ?

Il y a évidemment – c’est-à-dire de manière de plus en plus « en vue » – chez Michel Onfray une préoccupation qui dépasse le matérialisme. Cela me semble datable, pour moi, simple lecteur, qui ne prétend nullement avoir tout lu de lui, mais qui l’accompagne depuis ses débuts par mes choix sélectifs, de Cosmos et de sa préface, qui suit d’assez près la mort de son père et de sa compagne. La mort est souvent le révélateur suprême, inévitable et dérangeant nos certitudes. A cet égard, c’est encore un long chapitre ce court récit (le 4, pages 16 à 31) qui constitue le vrai cœur du récit. Prétextant le début de la promenade qui passe le long des murs de la vieille église du XIIème siècle, il raconte le dernier enterrement auquel il y a assisté. C’est celui de FB, un jeune homme (46 ans), qu’il connaissait et dont la famille avait des liens étroits avec la sienne (ils avaient été les employeurs du père), mort d’un enchaînements de maladies dont on ne se remet pas. Ce texte pourrait être sorti du livre et rejoindre les anthologies des écrivains à l’usage des scolaires. C’est aussi beau que du Maupassant et aussi vache que du Flaubert, avec un style d’authentique écrivain. En une quinzaine de pages, cela pourrait faire une nouvelle parfaite selon les canons du genre. Tout y est : une unité de lieu bien close : l’église et le cimetière, et une unité de temps très ramassée : le temps des funérailles. Les portraits vifs, parfois touchants d’émotion, souvent ironiques et quelquefois gentiment méchants, font mouche. Le curé du village n’en sort pas grandi, avec une homélie pitoyable qu’Onfray met en regard de la hauteur philosophique des propos qui l’avaient précédée, et notamment ceux du frère du mort, qui posait la question cruciale : Pourquoi ? Pourquoi un homme dont tout le monde s’accordait à dire qu’il était bon, aimable, généreux, attentif, etc.. est-il mort ainsi, dans la souffrance et si jeune, alors que d’infâmes abrutis finissent centenaires ? A cette question, Onfray espérait – est-ce une question rhétorique ? – que le prêtre apporterait un élément de réponse ; mais non, ce fut un recours pitoyable à un film et à sa mythologie, « Le seigneur des anneaux ».  Voici comment il exécute ce curé :

«  D’abord il ne savait pas quoi répondre, ensuite il convoquait Le seigneur des anneaux ! Qu’y avait-il d’autre à faire que de convenir que, décidément, oui, puisqu’il fallait entendre pareille péroraison dans la bouche d’un jeune prêtre, le christianisme était bel et bien mort… »

Eh bien, non, Michel, le christianisme n’est pas mort, mais il en est des curés, pasteurs, rabbins comme des médecins que tu as rencontré lors de ton AVC : il y a des bons et des mauvais : mais à la différence des médecins, ce n’est pas le savoir acquis au séminaire ou à la faculté de théologie qui déterminent le bon serviteur, c’est la foi vécue, l’expérience vraie de la transcendance et l’amour qui est découle de celle-ci qui sont les bagages utiles. A ce lancinant « Pourquoi ? » auquel nul n’échappe, pas même le croyant, la réponse n’est évidemment pas dans un recours stupide à un faux-fuyant mais dans le partage du doute et la force de la conviction. Tout ne s’arrête pas au cimetière lorsqu’on jette la poignée de terre sur la boite en sapins ou chêne, selon la richesse du décédé. Tu le sens bien, faute de la savoir par l’expérience, car tu succombes un instant à cette espérance :

« Rentrant chez moi et passant devant le cimetière, je n’ai pu m’empêcher d’être traversé par cette étrange idée : ce soir, le nuit venue, FB donnera à mon père des nouvelles des vivants. Je savais qu’il n’en serait rien, mais la seule idée m’a fait du bien. Puis j’ai songé à ce que serait désormais la date anniversaire de ce père privé de son fils. C’est ce qu’on nomme l’enfer, et il est sur la terre. Enfin, j’ai pensé également à la solitude de ses deux chiens qui ont perdu leur gentil maître. »

Cette étrange idée qui t’a traversé l’esprit – et pas l’intelligence neuronale des sciences cognitives – est ce que le croyant connaît sous le nom biblique de « pensée de l’éternité » dont la Bible dit sobrement en Ecclésiaste 3:11

« Il fait toute chose bonne en son temps ; même il a mis dans leur cœur la pensée de léternité, bien que l’homme ne puisse pas saisir l’œuvre que Dieu fait, du commencement jusqu’à la fin. »

Y-a-t-il une faiblesse à admettre que certaines choses puissent nous dépasser, et que la mort et la vie soient celles contre lesquelles butent tous les hommes depuis qu’ils pensent ? Qu’ils aient apporté à ces questions les solutions les plus diverses n’invalide nullement le sujet, mais prouve, au contraire, que c’est un invariant de la nature humaine.

A travers cette promenade se trouve aussi abordé la question de l’école républicaine. Il y a dans ce texte des pages magnifiques sur la foi des instituteurs d’antan, sur leur loyauté de service et le dévouement mis à servir l’enseignement pour tous. Je ne puis que te rejoindre sur ces pages : j’en suis comme toi, un pur produit. Comment un fils de modeste employé aurait-il pu devenir instituteur, puis professeur agrégé, puis professeur de classes préparatoires et théologien s’il n’avait bénéficié d’une formation scolaire d’une qualité extraordinaire. Je sais ce que je dois à l’école, c’est pour cela que j’ai aussi fondé et animé une Université Populaire. Je remercie ces instituteurs et professeurs qui ont cru en leur mission et en moi, ce qui était parfois difficile vu mon absolu manque de travail et mon agitation. D’ailleurs, devenant moi-même instituteur en 1974, j’avais l’impression sensible de poursuivre leur tâche et d’avoir seulement saisi le témoin lors du passage de relais. Je me souviens de la joie de mon ancien directeur d école primaire – qui m’avait corrigé manuellement bien souvent – quand il appris que j’étais instituteur : c’était sa récompense, la validation de son travail.

Mais je dois signaler mon désaccord sur  la fin du chapitre où tu rends ce vibrant hommage à l’école. Tu livres deux paragraphes critiques qui commencent ainsi :

«  Mai 1968 est passé par-dessus tout ça… »

Tu décris alors les changements brutaux survenus dans les classe, en des termes très satiriques et drôle, mais qui sont faux, car ils sont généralisés. J’ai vécu ces années dans une école primaire de banlieue dans un quartier de ce qu’on appelait alors une ZUP, mais pas encore stigmatisée par les signes de l’EN, la ZEP, le RADES et autres acronymes d’échec systémique. Je veux te dire que si l’école ne s’est pas effondrée à ce moment-là, pour devenir un immense barnum sans boussole, c’est bien à la résistance des enseignants qu’elle le doit. Il y eut bien ces instituteurs emportés par les modes et qui se mirent eux-mêmes dans une impossibilité réelle de transmettre. Mais ils ne furent jamais majoritaires et c’est pourtant eux que l’on a décrit comme les archétypes de l’évolution. Mai 68 a eu des bons côtés, en faisant sauter certains verrous stupides dans l’enseignement (notamment l’aspect militaire de l’organisation des lycées et collèges), mais aussi des côtés pervers, à cause du refus total des limites et contraintes. La « pensée 68 », si tant est que cela existe, a agi beaucoup plus dangereusement au niveau de l’Etat et notamment des structures de l’Education Nationale et la démolition de la grammaire française au nom du structuralisme et l’introduction des maths modernes, (incompréhensibles et inutiles à ce niveau), de même que l’irruption de l’éveil en lieu et place de l’histoire, géographie et sciences naturelles ont été des catastrophes nationales dont l’école primaire continue aujourd’hui encore à payer le prix, car elle ne s’est pas complètement guérie de ces errements impulsés par les brillants chercheurs des sciences de l’éducation, discipline qui devrait, en tant que telle, être bannie de l’Université au vu des dégâts constatés. Mais, de grâce, rendons justice aux instituteurs – et pas aux « professeurs des écoles » – d’avoir su, avec leurs moyens, dans leurs classes, résister et continuer de transmettre les bases utiles dans un bateau qui sombrait.

Enfin, à côté des pages spirituelles et de celles consacrées à l’école, il y a tout ce que tu écris sur la nature. Le texte sur l’empoisonnement de la Dives est un parfait résumé du « progrès » technique et agricole. Jadis il y avait une abondante faune et flore aquatique, dont tu parles avec délice et précision. Aujourd’hui le fleuve est mort, gavé de nitrates et autres produits invisibles. La Dives décrite est l’emblème du réseau hydrographique français, un des plus beaux du monde (c’est le géographe de métier qui parle) que nous avons massacré en quelques décennies pour arriver à une économie au bout de ses possibilités de croissance. Rassurons-nous, la nature est capable de se régénérer et, si nous disparaissons en tant qu’espèce, ce qui est tout à fait possible (c’est la fameuse « fin du monde » des chrétiens, vue sous l’angle terrestre) si nous ne changeons pas radicalement et immédiatement de route, la nature saura se relever : il suffit de voir comment elle a survécu et dépassé Tchernobyl, sur le site de la centrale, pour le comprendre. Les écologistes sont nés de cette peur, mais, comme tu le remarques, ils ont appris la nature dans les livres. J’ajouterais qu’ils ont essentiellement urbains, ce qui ne les rend pas particulièrement connaisseurs de la complexité du vivant en situation. L’histoire de la passe à saumon qu’ils ont obtenu sur la Dives est symptomatique de cette aberration. Il n’y a jamais eu de saumon sur ce fleuve, mais il faut qu’il puisse le remonter : on dirait du Pierre Dac ou du Desproges !

Alors, que conclure sur ce beau petit livre ? D’abord qu’il faut absolument le lire. C’est un texte court qu’on peut avaler d’une seule traite, comme la promenade décrite, quitte à y revenir par bribes, comme je l’ai fait pour écrire ce papier. Ensuite qu’il confirme le vrai talent d’écrivain de Michel Onfray. Peut-être est-ce d’ailleurs cette partie de l’œuvre qui restera ? La philosophie n’est jamais meilleure et plus efficace que quand on n’en fait pas expressèment.  Mais par-dessus tout, on ne peut que constater que l’œuvre devient plus grave, non pas au sens latin de lourde, mais au sens de la profondeur des interrogations. Seul celui qui a vécu assez peut aborder certaines questions. On ne peut pas sérieusement disserter de la mort à vingt ans. Cela reste un exercice de Normalien. Il faut avoir vu mourir autour de soi des êtres que nous aimions, les avoir vus souffrir et affronter l’inéluctable, pour se colleter avec elle. Le grand « Pourquoi ? » est La Question des questions. Peu à peu Michel Onfray attaque cette énigme, à sa manière. Celle-ci vaut toute notre attention et notre estime.

Les Bordes (Creuse) – Jean-Michel Dauriac – 1er janvier 2020 .

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