{"id":940,"date":"2023-01-30T14:14:06","date_gmt":"2023-01-30T13:14:06","guid":{"rendered":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/?p=940"},"modified":"2023-01-30T14:14:07","modified_gmt":"2023-01-30T13:14:07","slug":"le-chemin-des-estives-un-livre-de-joie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/?p=940","title":{"rendered":"Le chemin des estives &#8211; Un livre de joie"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Charles Wright &#8211; Editions J\u2019ai lu, 2022<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>349 pages, 8 \u20ac.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-large is-resized\"><a href=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/le-chemin-des-estives-couv-1.bmp\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/le-chemin-des-estives-couv-1-633x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-945\" width=\"208\" height=\"336\" srcset=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/le-chemin-des-estives-couv-1-633x1024.jpg 633w, https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/le-chemin-des-estives-couv-1-186x300.jpg 186w, https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/le-chemin-des-estives-couv-1.bmp 640w\" sizes=\"auto, (max-width: 208px) 100vw, 208px\" \/><\/a><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Epatant&nbsp;\u00bb aurait-on \u00e9crit en 1950-60&nbsp;; \u00ab&nbsp;g\u00e9nial&nbsp;\u00bb dans les ann\u00e9es 1980, \u00ab&nbsp;de ouf&nbsp;\u00bb, aujourd\u2019hui, sans doute. Je me contenterai de dire&nbsp;: quel livre formidable&nbsp;! c\u2019est un qualificatif que je n\u2019emploie pas souvent pour un livre, mais il s\u2019est impos\u00e9 imm\u00e9diatement lorsque j\u2019ai achev\u00e9 cette lecture.<\/p>\n\n\n\n<p>Commen\u00e7ons par ce qui sera sans doute un d\u00e9tail pour certains&nbsp;: l\u2019esth\u00e9tique de ce livre de poche. Qui a connu la collection <em>J\u2019ai Lu<\/em> depuis ses origines, comme soit, se souvient que ses couvertures n\u2019\u00e9taient pas des exemples de recherche artistique, j\u2019ai dans ma biblioth\u00e8que bon nombre d\u2019exemples que je pourrais exhiber. Or, ce livre-l\u00e0 est pourvu d\u2019une tr\u00e8s belle couverture, dans laquelle un liser\u00e9 blanc autour de la photographie cr\u00e9e un effet de cadre qui met en avant la tr\u00e8s belle illustration choisie, une photo de sentier sur un plateau \u00e9cras\u00e9 de lumi\u00e8re, sans doute en Aubrac ou en Margeride. Voici une couverture qui n\u2019a rien \u00e0 envier aux tirages originaux et qui donne envie de saisir le livre et donc, de le lire. Comme quoi nul n\u2019est condamn\u00e9 \u00e0 la laideur.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><a href=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/le-chemin-des-estives-et-Richard-Wright.webp\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"587\" height=\"438\" src=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/le-chemin-des-estives-et-Richard-Wright.webp\" alt=\"\" class=\"wp-image-941\" srcset=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/le-chemin-des-estives-et-Richard-Wright.webp 587w, https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/le-chemin-des-estives-et-Richard-Wright-300x224.webp 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 587px) 100vw, 587px\" \/><\/a><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><em>Le chemin des estives<\/em> est un livre de marcheur&nbsp;; j\u2019aime beaucoup les livres de marcheur&nbsp;; donc je dois aimer <em>Le chemin des estives<\/em>. Ce syllogisme, comme tous les syllogismes doit nous alerter sur le pi\u00e8ge qu\u2019il cache&nbsp;: une adh\u00e9sion automatique \u00e0 un propos qui semble d\u2019une logique sans faille. Si je trouve ce livre formidable, ce n\u2019est pas en vertu d\u2019une automaticit\u00e9 de mes go\u00fbts. Il est de bons et mauvais livres de marcheur. Vous en trouverez chroniqu\u00e9 un certain nombre sur mon blog. Ce sont ceux que je trouve bons (Tesson, Kaufmann, Bouvier, Lacarri\u00e8re\u2026)&nbsp;; les autres je les ignore. Celui-ci va les rejoindre.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019art du livre de voyageur et, encore plus, de marcheur, est d\u00e9licat. On a vite fait de donner dans la r\u00e9p\u00e9tition <em>ad nauseam<\/em> et de lasser le lecteur. Sont r\u00e9ussis les livres o\u00f9 la marche est un fil rouge qui permet \u00e0 l\u2019auteur de s\u2019exprimer, comme d\u2019autres le font par le roman policier ou la chronique bourgeois. Il faut que la marche soit toujours l\u00e0, mais qu\u2019elle soit comme une toile de fond sur laquelle notre regard revient quand l\u2019auteur l\u2019a d\u00e9cid\u00e9, sans s\u2019imposer \u00e0 nous tout le temps. Le pari est r\u00e9ussi dans ce livre-l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>R\u00e9sumons l\u2019argument du livre, qui est n\u2019est pas une fiction&nbsp;: un novice j\u00e9suite (l\u2019auteur) doit durant un mois vivre de la charit\u00e9, partir sans argent ni t\u00e9l\u00e9phone portable, en comptant sur la gr\u00e2ce de Dieu. Les postulants sont envoy\u00e9s par deux, sur tirage au sort. On comprend bien la d\u00e9marche et le choix du duo&nbsp;: il y a l\u00e0 reproduction de l\u2019envoi en mission des douze et des soixante-dix par J\u00e9sus, tel que les \u00c9vangiles nous le rapportent. Citons le texte, qui pourra aider le lecteur futur \u00e0 bien cadre l\u2019exercice physique et spirituel.<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;1&nbsp; Il appela les douze et leur donna la puissance et l\u2019autorit\u00e9 sur tous les d\u00e9mons, ainsi que (le pouvoir) de gu\u00e9rir les maladies.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>2&nbsp; Il les envoya pr\u00eacher le royaume de Dieu et gu\u00e9rir (les malades).<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>3&nbsp; Il leur dit&nbsp;: Ne prenez rien pour le voyage, ni b\u00e2ton, ni sac, ni pain, ni argent, et n\u2019ayez pas deux tuniques.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>4&nbsp; Dans quelque maison que vous entriez, restez-y, et c\u2019est de l\u00e0 que vous partirez.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>5&nbsp; Et partout o\u00f9 les gens ne vous re\u00e7oivent pas, en sortant de cette ville, secouez la poussi\u00e8re de vos pieds en t\u00e9moignage contre eux.&nbsp;\u00bb <\/em>Luc 9&nbsp;: 1-5, version La Colombe, Segond r\u00e9vis\u00e9e<em>.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Dans le cadre d\u2019un noviciat j\u00e9suite, cela prend pleinement sens\u00a0: le noviciat est la p\u00e9riode de pr\u00e9paration que suit l&rsquo;aspirant avant de rentrer dans l&rsquo;ordre, il est autant p\u00e9riode de formation th\u00e9orique et spirituelle que temps de r\u00e9flexion avant l&rsquo;engagement d\u2019une vie. Ce mois de mendiant est un test impitoyable pour chaque novice, d\u2019autant plus qu\u2019il doit vivre avec un partenaire qu\u2019il n\u2019a pas choisi. Je laisse le lecteur appr\u00e9cier l\u2019esprit j\u00e9suite, dont les meilleurs strat\u00e8ges du management ne peuvent qu\u2019\u00eatre des imitateurs. Voici donc Charles Wright flanque de Beno\u00eet Parsac, son bin\u00f4me de hasard. Beno\u00eet est d\u00e9j\u00e0 pr\u00eatre, il veut entrer chez les j\u00e9suites, mais est au fait de la question du sacerdoce, ce qui n\u2019est pas le cas de Charles. Beno\u00eet est un taiseux, Charles serait plut\u00f4t un causeur. Bref, cela s\u2019annonce un peu sportif. Ils ont respectivement 37 ans pour Charles et la quarantaine pour Beno\u00eet. Donc dans cet \u00e2ge charni\u00e8re o\u00f9 l\u2019on sait qu\u2019il faut renoncer \u00e0 l\u2019esprit de jeunesse permanente. Il faut aussi que les deux comp\u00e8res se mettent d\u2019accord sur ce qu\u2019ils vont faire durant ce mois. L\u00e0-dessus, il semble qu\u2019il n\u2019y ait pas eu de probl\u00e8mes\u00a0: ils sont tomb\u00e9s d\u2019accord sur un p\u00e9riple rural en France, avec une zone peu peupl\u00e9e, pour \u00e9viter les masses touristiques, leur chemin n\u2019\u00e9tant pas une mission d\u2019\u00e9vang\u00e9lisation. Ils vont donc traverser le Massif central, d\u2019Angoul\u00eame \u00e0 l\u2019Ard\u00e8che. <\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-large is-resized\"><a href=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/le-chemin-des-estives-carte-1.bmp\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/le-chemin-des-estives-carte-1-1024x712.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-944\" width=\"1086\" height=\"755\" srcset=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/le-chemin-des-estives-carte-1-1024x712.jpg 1024w, https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/le-chemin-des-estives-carte-1-300x209.jpg 300w, https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/le-chemin-des-estives-carte-1-768x534.jpg 768w, https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/le-chemin-des-estives-carte-1-1536x1068.jpg 1536w, https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/le-chemin-des-estives-carte-1-2048x1424.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1086px) 100vw, 1086px\" \/><\/a><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>En voici l\u2019itin\u00e9raire tr\u00e8s sch\u00e9matis\u00e9, tir\u00e9 du livre.<\/p>\n\n\n\n<p>Le point de d\u00e9part est li\u00e9 \u00e0 la facilit\u00e9 d\u2019acc\u00e8s en train, mais le point d\u2019arriv\u00e9e est tr\u00e8s choisi&nbsp;:&nbsp; Notre-Dame-des-Neiges, un monast\u00e8re dans la montagne ard\u00e9choise. Nous reviendrons sur les raisons de ce choix, qu\u2019un lecteur averti de la chose catholique aura sans doute d\u00e9j\u00e0 devin\u00e9. J\u2019avoue que cet itin\u00e9raire m\u2019a beaucoup plu d\u00e8s l\u2019abord. Premi\u00e8rement parce que je suis, \u00e0 vie, g\u00e9ographe, et que, secondement, je suis un amoureux inconditionnel du Massif central, mes \u00e9tudiants s\u2019en souviennent sans doute encore. Des marcheurs qui choisissent de faire ce chemin-l\u00e0 ne peuvent pas \u00eatre fondamentalement inint\u00e9ressants, ou alors il leur faudra faire preuve d\u2019une sorte de talent n\u00e9gatif.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lecteur va donc marcher avec eux un mois durant sur les sentiers de cette montagne qui a su encore garder ses distances avec la soci\u00e9t\u00e9 contemporaine. Le p\u00e9riple a plusieurs enjeux pour l\u2019auteur. D\u2019abord g\u00e9rer la cohabitation avec cet inconnu que le sort lui a accol\u00e9. Ensuite lui permettre de faire le point sur son noviciat&nbsp;: veut-il continuer et devenir j\u00e9suite&nbsp;? Revenir dans des espaces qu\u2019il a fr\u00e9quent\u00e9s dans sa jeunesse ou son enfance. Marcher loin de la foule, mais pas seul non plus.<\/p>\n\n\n\n<p>En ce qui concerne la cohabitation avec Beno\u00eet, ce que nous en lisons tout au long du r\u00e9cit nous laisse penser que ce ne fut pas trop difficile, m\u00eame si des petits signes de tension apparaissent parfois au d\u00e9tour d\u2019une phrase. Parsac deviendra j\u00e9suite, il a fait ce choix sans d\u00e9sir de le remettre en cause, mais il a un immense avantage, celui de conna\u00eetre la vie sacerdotale et ses contraintes. Charles essaiera de le faire parler de l\u2019amour et de la sexualit\u00e9, mais la r\u00e9ponse de l\u2019autre sera d\u00e9j\u00e0 celle d\u2019un religieux, de la pure langue d\u2019\u00c9glise.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019ann\u00e9e de noviciat \u00e9coul\u00e9e a \u00e9t\u00e9 assez difficile pour Charles, nous le d\u00e9couvrons petit \u00e0 petit. Non qu\u2019il ait fait probl\u00e8me \u00e0 ses ma\u00eetres, amis il s\u2019est retrouv\u00e9 dans un environnement extr\u00eamement norm\u00e9, ce qui est exactement le contraire de ce qu\u2019il est. Bien s\u00fbr il a la foi et il aime tout ce qui a trait au christianisme, amis il s\u2019interroge sur sa capacit\u00e9 \u00e0 vivre toute sa vie dans un ordre avec ses r\u00e8gles. Cette longue balade va lui permettre de peser le pour et el contre et de prendre sa d\u00e9cision finale, d\u00e9cision que le lecteur conna\u00eet assez vite par ses remarques diverses.<\/p>\n\n\n\n<p>Le retour parmi les paysages est un vrai plaisir pour l\u2019auteur et il parvient assez ais\u00e9ment \u00e0 nous faire partager son enthousiasme. Le bin\u00f4me est d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9 \u00e0 ce sujet&nbsp;: Beno\u00eet conna\u00eet fort bien al g\u00e9ologie et la g\u00e9ographie du Massif et il informa souvent son compagnon, qui a une approche po\u00e9tique qui masque mal sa faiblesse en g\u00e9ographie. Ce duo permet ainsi \u00e0 tout type de lecteur de s\u2019y retrouver. L\u2019itin\u00e9raire s\u2019av\u00e8re fort vari\u00e9 et tr\u00e8s riche \u00e0 tous \u00e9gards. Certes ils croisent peu de randonneurs et encore moins de touristes, sauf un dimanche matin au moment de la messe dans la vieille basilique d\u2019Orcival, o\u00f9 l\u2019auteur se l\u00e2che un peu sur la b\u00eatise de l\u2019<em>homo touristicus<\/em>. La plupart du temps ils marchent seuls et traversent des hameaux vides ou peu peupl\u00e9s, mais lorsqu\u2019ils atteignent des villes (forc\u00e9ment petites en ce lieu) ils y constatent un comportement beaucoup plus \u00e9go\u00efste que dans les villages \u2013 n\u2019oublions pas qu\u2019ils vivent de la charit\u00e9, notamment alimentaire, des habitants. Aux amoureux du Massif, ce livre sera comme une connivence, une confirmation de la validit\u00e9 de leur choix. Aux autres, j\u2019esp\u00e8re qu\u2019il sera une incitation \u00e0 la d\u00e9couverte.<\/p>\n\n\n\n<p>Je pourrais arr\u00eater ici ma recension de cet ouvrage, j\u2019aurais fait le boulot classique. Mais j\u2019aurais l\u2019impression d\u2019avoir manqu\u00e9 le plus important&nbsp;: la dimension humaine et spirituelle de ce parcours. Ce qui contribue \u00e0 ce que ce livre soit formidable tient beaucoup \u00e0 l\u2019humain qu\u2019il \u00e9voque. Cette humanit\u00e9 est vue sous deux ou trois angles qui se tissent au fil des pages, mais que je vais s\u00e9parer ici pour la clart\u00e9 du propos. Premier fil&nbsp;: les rencontres du voyage. Deuxi\u00e8me fil&nbsp;: les compagnons de voyage. Troisi\u00e8me fil&nbsp;: la vie spirituelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Le propre des bons livres de marcheurs est souvent l\u2019intrication du r\u00e9cit de voyage et du r\u00e9cit de rencontres. De ce point de vue, je garde un tr\u00e8s grand souvenir du livre de Jean-Paul Kaufmann, Remonter la Marne, o\u00f9 il nous fait partager de splendides rencontres, \u00e0 hauteur de marche, avec le temps qu\u2019il faut pour les appr\u00e9cier. Ainsi avait-il baptis\u00e9 \u00ab&nbsp;conjurateurs&nbsp;\u00bb les r\u00e9sistants de cette France oubli\u00e9e, qui cherchaient par tous les moyens \u00e0 conjurer le mauvais sort que la soci\u00e9t\u00e9 leur r\u00e9servait. Eh bien, Charles Wright, \u00e0 sa mani\u00e8re, apporte sa contribution \u00e0 cette d\u00e9couverte des conjurateurs du Massif central. Tous les soirs, \u00e0 l\u2019approche de la fin de l\u2019\u00e9tape, la m\u00eame inqui\u00e9tude les saisit&nbsp;: qu\u2019allons-nous manger et o\u00f9 allons-nous dormir&nbsp;? J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 d\u00e9voil\u00e9 que les villes \u00e9taient les espaces les moins accueillants, car habit\u00e9es par des gens claquemur\u00e9s chez eux. Il y aura des exceptions comme cette invitation d\u2019un dimanche midi chez le sous-pr\u00e9fet de Saint-Flour, assez surr\u00e9aliste par rapport \u00e0 leur quotidien de va-nu-pieds. Mais ce n\u2019est pas cela qu\u2019il faudra retenir, m\u00eame si j\u2019y trouve une nouvelle confirmation de la d\u00e9shumanisation humaine qu\u2019accomplit la ville alors qu\u2019elle \u00e9tait cens\u00e9e, autrefois, \u00eatre le lieu de l\u2019urbanit\u00e9, qualit\u00e9 positive. Il faudrait s\u2019interroger pour savoir pourquoi la ville est si dure aux mis\u00e9reux. La g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 est dans les campagnes chez les pauvres, ce qui ne fait que confirmer l\u2019\u00c9vangile. Je ne reprendrai pas la galerie de portraits, il faut les lire en situation, mais ils sont touchants et tr\u00e8s r\u00e9ussis. Un de leurs points communs, que l\u2019auteur souligne avec un certain regret, c\u2019est que ce sont le plus souvent les incroyants qui sont les plus fraternels. \u00c0 ce propos il faut savourer l\u2019accueil que leur font \u00e0 deux ou trois reprises les cur\u00e9s africains de ces paroisses perdues&nbsp;: pas vraiment fraternel, les p\u00e8res. Chacun de ces incroyants a ses raisons de ne pas croire. Elles sont souvent douteuses, mais les deux p\u00e9lerins ne cherchent pas \u00e0 entrer dans ce d\u00e9bat, sauf lorsque cela vient de leurs h\u00f4tes. L\u2019auteur souligne la chaleur et la libert\u00e9 de ton de ces repas partag\u00e9s et les lie, \u00e0 juste titre au fait que tous savent que ce sera sans lendemain. IL n&rsquo;est pas besoin de couvrir ses arri\u00e8res, on peut s\u2019offrir un moment de sinc\u00e9rit\u00e9. Celui qui aime la rencontre \u2013 je fais partie de cette esp\u00e8ce d\u2019humains \u2013 a eu souvent l\u2019occasion d\u2019exp\u00e9rimenter cela. La g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 des \u00ab&nbsp;sans-dents&nbsp;\u00bb (comme le disait un Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique oubliable) est \u00e9norme, elle est sans calcul, mettant en action, sans m\u00eame le conna\u00eetre el plus souvent, le principe \u00e9vang\u00e9lique&nbsp;: \u00ab&nbsp;il y a plus de joie \u00e0 donner qu\u2019\u00e0 recevoir&nbsp;\u00bb, \u00e9nonc\u00e9 en Actes 20&nbsp;:35. Et, lorsque le&nbsp;lendemain, ils ouvrent la boite de p\u00e2t\u00e9 ou coupent le saucisson, c\u2019est le visage de leur h\u00f4te qui est l\u00e0. Au bout du voyage, pour le lecteur, c\u2019est plut\u00f4t un message d\u2019espoir&nbsp;: il existe bien encore une varie g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 et des gens qui m\u00e8nent une vie simple sans d\u00e9sirer la lune.<\/p>\n\n\n\n<p>Nos deux marcheurs avaient des compagnons de voyage, silencieux et peu encombrants&nbsp;: des \u00ab&nbsp;amis de papier&nbsp;\u00bb comme je les ai baptis\u00e9s. Vous avez compris que je veux parler des livres. La n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019avoir un sac de voyage l\u00e9ger oblige \u00e0 faire un choix drastique et celui qui se trompe s\u2019en mord les doigts tous les jours. Charles a emport\u00e9 deux bouquins&nbsp;: <em>L\u2019imitation de J\u00e9sus-Christ<\/em> de Thomas a Kempis et les \u0153uvres compl\u00e8tes de Rimbaud. On pourrait presque dire que ce sont deux p\u00f4les oppos\u00e9s&nbsp;: d\u2019un c\u00f4t\u00e9 un livre de pi\u00e9t\u00e9 qui invite \u00e0 se d\u00e9tacher de tout ce qui nous s\u00e9pare du Christ et de l\u2019autre les oeuvres d\u2019un g\u00e9nie fulgurant qui ne s\u2019occupe pas de Dieu, m\u00eame si sa s\u0153ur affirme qu\u2019il est mort en chr\u00e9tien (quel cr\u00e9dit peut-on accorder \u00e0 ces propos&nbsp;?). L\u2019auteur partage avec nous des aphorismes de L\u2019imitation qui font mouche, car ils sont tout \u00e0 fait en situation dans ce voyage. Mais il nous fait aussi cadeau de vers lumineux de Rimbaud, qui apportent le regard du voyant.&nbsp; Ces petites perles illuminent le chemin comme des lucioles.<\/p>\n\n\n\n<p>Bien s\u00fbr il y a tout arri\u00e8re-plan spirituel \u00e0 ces deux auteurs, deux mystiques diff\u00e9rentes, mais bien r\u00e9elles. Charles Wright y ajoute celle du personnage qui a d\u00e9termin\u00e9 la fin du voyage. J\u2019ai signal\u00e9 en tout d\u00e9but d\u2019article que le terminus s\u2019appelait Notre-Dame-des Neiges et que c\u2019\u00e9tait un monast\u00e8re en Ard\u00e8che. Ce monast\u00e8re est r\u00e9put\u00e9 pour ses conditions de vie tr\u00e8s rudes, dans un milieu difficile. C\u2019est le lieu qu\u2019avait choisi de rejoindre Charles de Foucauld quand il a \u00e9t\u00e9 appel\u00e9 \u00e0 la vie monastique. Ce choix de la duret\u00e9 radicale \u00e9tait li\u00e9 \u00e0 son exigence d\u2019asc\u00e8se. Il y resta 7 mois puis partit en Palestine, car il voulait vivre vraiment la pauvret\u00e9 du Christ et dans les lieux-m\u00eames. Nos deux comp\u00e8res sont des admirateurs de Charles de Foucauld. Tout au long du voyage ils devisent sur certains traits de la vie du Saint (il a \u00e9t\u00e9 canonis\u00e9 en 2022). Wright \u00e9tablit des correspondances (au sens baudelairien) entre Foucault et Rimbaud, ce qui est surprenant, mais tr\u00e8s judicieux, pour peu que l\u2019on connaisse un peu les deux vies.&nbsp; C\u2019est d\u2019ailleurs \u00e0 travers les allusions \u00e0 Foucauld que l\u2019on peut le mieux saisir les interrogations de l\u2019auteur, ses d\u00e9sirs et ses refus. C\u2019est par l\u00e0 que l\u2019on sait, avant qu\u2019il nous l\u2019annonce, qu\u2019il a quitt\u00e9 le noviciat apr\u00e8s ce p\u00e9riple. Il a besoin d\u2019une vie spirituelle plus libre et plus h\u00e9t\u00e9rodoxe que celle des j\u00e9suites. Mais il a compris dans ce mois d\u2019errance mendiante qu\u2019il avait besoin de cette solitude et de cette d\u00e9solation sainte du Massif central et a d\u00e8s lors organis\u00e9 sa vie entre l\u2019Ard\u00e8che et Paris \u2013 car il ne peut quand m\u00eame pas renoncer compl\u00e8tement \u00e0 cette vie moderne.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai lev\u00e9 quelques pans du voile de ce livre, mais juste assez pour vous inciter tr\u00e8s fort \u00e0 le d\u00e9vorer. J\u2019ai fait mon travail d\u2019allumeur de <a>r\u00e9verb\u00e8res<\/a>, c\u2019est maintenant \u00e0 toi, cher lecteur, si tu as eu le courage de me lire, de faire le tien. Il sera bien agr\u00e9able\u00a0!<\/p>\n\n\n\n<p>Jean-Michel Dauriac &#8211; d\u00e9cembre  2022<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Charles Wright &#8211; Editions J\u2019ai lu, 2022 349 pages, 8 \u20ac. \u00ab&nbsp;Epatant&nbsp;\u00bb aurait-on \u00e9crit en 1950-60&nbsp;; \u00ab&nbsp;g\u00e9nial&nbsp;\u00bb dans les ann\u00e9es 1980, \u00ab&nbsp;de ouf&nbsp;\u00bb, aujourd\u2019hui, sans&#8230;<\/p>\n<div class=\"more-link-wrapper\"><a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/?p=940\">Continue reading<span class=\"screen-reader-text\">Le chemin des estives &#8211; Un livre de joie<\/span><\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4,6],"tags":[],"class_list":["post-940","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-les-critiques","category-les-livres-litterature","entry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/940","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=940"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/940\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":946,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/940\/revisions\/946"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=940"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=940"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=940"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}